Bioy. Diego Trelles Paz

Bioy - Bioy, le roman noir, très noir du latino-américain Diego Trelles Paz, est un sacré choc, il éveille les consciences aux années terribles vécues par le Pérou dans les années 80. Le décor de ce roman, ce sont les combats du sentier lumineux contre l’état en place, la violence, puis la contre plongée dans les ripostes sanglantes des militaires au pouvoir, et en parallèle, vingt ans plus tard, toujours la violence, celle des caïds de la cocaïne, des voyous sans peur mais souvent drogués et alcoolisés au dernier degré, des durs qui n’hésitent ni à violer ni à tuer. C’est l’histoire tragique de Marcos, un jeune homme particulièrement étrange qui veut venger sa mère, c’est celle de Macarra, un policer infiltré qui transpire la peur et qui devient peut être pire que les truands qu’il surveille, c’est surtout celle de Bioy, ancien militaire dont on comprend vite qu’il est passé depuis longtemps de l’autre côté du miroir, du côté de la cruauté brute et sans faille.

L’écriture est étonnante car elle fait appel à tous les genres, récit, roman noir, blog, descriptions cinématographiques, dépositions à la police. J’ai eu l’impression que les descriptions scénographiques étaient d’ailleurs faites à des moments où le récit seul serait insoutenable, l’éloignement que provoquent ces descriptions d’une scène vue à travers la caméra rend les violences à peine supportables.

L’auteur parle de toutes les périodes avec une très relative alternance, mais sans réelle chronologie, même si certains chapitres s’ouvrent sur des dates précises, heureusement pour le lecteur. Sur la première partie, j’avoue on s’y perd un peu, mais le puzzle se met en place petit à petit, les personnages se révèlent, les intrications prennent forme, les buts avoués ou inavoués se confirment, les vengeances se précisent. Voyeur passif et contraint de toute cette violence, j’ai découvert l’histoire d’une révolte dont j’avais vaguement entendu parler, en particulier à propos du sentier lumineux. Mais il me semble que l’auteur montre surtout que les implications et les conséquences dans la vie et dans le futur de ceux qui ont été touchés, qu’ils aient été complices ou victimes, va bien au-delà de l’imaginable. Un roman difficile, mais que je ne regrette certainement pas d’avoir lu, bien au contraire.

Reçu dans le cadre des explorateurs de polar de lecteurs.com


Catalogue éditeur

Bioy Diego Trelles Paz Buchet Chastel

Lima, années 80. Alors que l’Etat et la guérilla du Sentier Lumineux se livrent une guerre sans merci, Elsa, une jeune militante communiste, est soumise aux viols et à la torture des militaires. Parmi eux, Bioy, jeune caporal tétanisé par ce déchaînement de violence.

Lima, années 2000. Bioy est désormais à la tête d’un des gangs les plus violents de la ville, au service des cartels de la drogue et du crime organisé. Ses anciens collègues de l’armée sont en prison ou en fuite aux Etas-Unis.

Vingt ans se sont écoulés qui ont plongé le Perou dans l’abîme, et c’est le récit de cette chute que ce roman nous livre à travers les destins croisés de Bioy, d’Elsa, d’un flic infiltré et d’un étrange garçon assoiffé de vengeance.

Intrigue tentaculaire, récit à la chronologie chaotique qui mêle le passé au présent et emprunte à des formes aussi diverses que l’écriture cinématographique ou le blog, Bioy forme un puzzle romanesque qui déploie toutes les facettes de la violence, de l’horreur et la déchéance humaine et tente sans relâche de répondre à cette question : l’idée même de rédemption a-t-elle encore un sens ?

En plaçant la violence et la question de la banalisation du mal au cœur de son livre, Trelles Paz s’affirme comme l’une des voix latino-américaine les plus prometteuses du roman noir.

Roman Littérature étrangère / Traduit par Julien Berrée

Langue d’origine : Espagnol (Pérou) / Date de parution : 12/03/2015  ISBN 978-2-283-02785-1

Le Grand Mort, Tome 2 : Pauline…

Le Grand MortDans ce deuxième tome, Erwan est encore au pays des larmes d’abeilles alors que Pauline en est déjà repartie. Etrangement d’ailleurs, presque au détour d’un virage.  Quand Erwan regagne son monde, il constate qu’il est parti deux ans, pendant tout ce temps le monde a changé, Maitre Christo est mort, tout ce qui lui appartenait a disparu. Erwan tente de retrouver Pauline, il débarque de sa belle Bretagne comme un extraterrestre coupé des réalités et découvre un Paris envahi par la misère, les maladies, la pollution, une société dans laquelle la mondialisation a fait des ravages, le chômage est partout présent.

La recherche de Pauline est propice à décrire une situation apocalyptique, à évoquer le pire, une terre que les humains  n’ont pas su protéger. Jusqu’au rebondissement final. On a envie de connaître déjà la suite, c’est sûr. Le graphisme me plait énormément, les situations sont intéressantes, présentant de nouveaux personnages, orchestrant les situations pour de nouveaux épisodes à venir.


Catalogue éditeur

Pour Loisel, co-scénariste avec Djian, et pour Vincent Mallié, le fantastique est toujours le meilleur moyen de découvrir de belles vérités humanistes.

Après avoir rempli la première partie de leur mission, Erwan et les prêtresses réalisent que Pauline, sur qui l’effet des larmes d’abeilles a cessé, a disparu. De retour dans la réalité, il découvre que Cristo est mort et que ses grimoires ont été éparpillés. Son ami Jérôme, qui gardait sa maison en son absence, lui apprend qu’une certaine Pauline est passée ; celle-ci avait un comportement étrange et vomissait régulièrement. Avant de rentrer chez elle à Paris, elle lui a laissé une lettre. Impatient mais inquiet, Erwan prend le train pour la retrouver. Une fois devant l’immeuble de Pauline, la concierge lui annonce que cette dernière a déménagé. Il parvient à soutirer ses nouvelles coordonnées, mais tout semble aller de mal en pis. De sombres perspectives obscurcissent désormais la gigantesque ville, et pour retrouver cette fille qui, il y a peu, lui était étrangère, Erwan va ricocher d’adresse en adresse, de surprise en surprise, de mystère en mystère…

Après le grand succès de la série Peter Pan, Régis Loisel est cette fois scénariste, et prête son talent de raconteur d’histoires au doué Vincent Mallié.

Le Grand Mort. Le Grand Mort – Tome 2. Pauline… EAN/ISBN : 9782749303949

L’expérience. Christophe Bataille

Quelle claque ce livre. J’y découvre un auteur qui parle en mots choisis, dans un texte bref et incisif, de l’essai Gerboise Verte, le quatrième test nucléaire réalisé par la France, en 1961.

DomiCLire_l_experience.jpgC’est aussi le dernier essai effectué dans l’atmosphère au Sahara, alors encore pour peu de temps terre française.Tout le roman se déroule sur plusieurs époques, le passé, 1961, dans la lumière intense du Sahara, l’entre deux, retour à la civilisation, puis le présent beaucoup plus sombre. Le narrateur est l’un de ces jeunes soldats qui se retrouve là tout à fait par hasard, ne sachant ni pourquoi il est choisi, ni où il va, ni surtout ce qu’il risque.

À Reggane, une bombe est fixée sur une tour de 50 mètres, cachés dans un souterrain, les soldats devront sortir à l’air libre après l’explosion. Ils avancent dans l’air irréel vers le point zéro, lentement, vers l’inconnu, dans la tension extrême, la peur de ce qui est ou qui sera. Aucun ne sait, mais tous ont compris, compris que ce qu’ils vivent est exceptionnel, compris que ce qu’ils expérimentent est grave. Peur, pas peur, ils sont au-delà, ils savent qu’on leur cache le principal, ils savent qu’ils ne seront plus jamais les mêmes.

Ce livre est court, très court, mais tellement intense qu’il vous marque, forcément. L’auteur a une économie de mots incroyable, chacun semble choisi avec une extrême concision, une musicalité qui lui est propre, pour marquer profondément, pour éblouir, pour se souvenir. Il pose aussi quelques questions, que peut-on s’autoriser lorsque l’on fait des expérimentations, quel devrait être le suivi post action, quel suivi médical, quel est le niveau de connaissance des différents acteurs. Il n’y répond pas, moi non plus. Mais j’ai particulièrement aimé ce livre.

 Sélection du Prix Orange du Livre 2015

http://secretdefense.blogs.liberation.fr/2010/02/16/essais-nucleaires-gerboise-verte-la-bombe-et-le-scoop-qui-font-plouf/


Catalogue éditeur : Éditions Grasset

« Je suis sorti de la tranchée et tout de suite ses yeux m’ont fixé : deux prunelles de cendre. C’était une chèvre, une pauvre chèvre que nous n’avions pas vue, enchaînée sur la plaine, face au pylône et à la bombe. Un chevreau semblait s’abriter derrière elle, sur ses pattes tremblantes. Tous deux étaient comme cuits. J’ai abandonné mon compteur, et la chèvre s’est mise à hurler. Le chevreau était tombé sous elle. Il y avait ce cri, mécanique, sans être, un cri à nous rendre fous. Pour ce cri, j’aurais renoncé à la France. »

Avril 1961, dans le désert algérien. A trois kilomètres de ce point inconnu, une tour de cinquante mètres porte une bombe atomique. Le jeune soldat qui parle, accompagné d’une petite patrouille, participe à une expérience. Il est un cobaye.
C’est cette zone d’intensité extrême que nous livre Christophe Bataille. Face à l’histoire et à la mort, il reste les mots, les sensations, la douceur du grand départ puis la lumière.

Parution : 14/01/2015 / Pages : 88 Format : 118 x 188 mm / Prix : 12.00 € / EAN  9782246811640

Le silence des chrysanthèmes. Bertrand Redonnet

En quatrième de couverture, il est écrit : « Redonnet, tout le monde s’en fout ». C’est étrange, non ? Mais au départ c’est bien ce que j’ai pensé, oui, Redonnet, tout le monde s’en fout, alors pourquoi prend-il la peine d’écrire une autobiographie.

 domiclire_un_silence_de_chrysanthemesCar c’est une biographie que je viens de lire, en étant très sceptique pendant les premières pages. Mais au final, quel livre étonnant !
Si j’ai eu beaucoup de mal à le commencer (simplement parce que la police de caractère est un peu petite et donc inconfortable) et si j’ai dû le lâcher quelques jours à regret par manque de temps, j’avais vraiment eu hâte d’y revenir.
Roman ou autobiographie ? L’auteur se raconte dans ce livre, mais il raconte avant tout la vie en France à une époque pas si lointaine qui semble disparue depuis longtemps. J’ai trouvé dans ses souvenirs de vie une époque révolue, celle de mes grands-parents, arrière grands parents, dans la campagne du sud-ouest. Pas la même que celle de l’auteur, bien sûr, dans mes souvenirs se mêlent plusieurs enfances, celle de mon père, la mienne, tous ces souvenirs ont été ravivés par les lignes magnifiquement écrites par cet auteur. le lecteur le suit au long des pages de son enfance, lui qui est parti loin de chez lui, Loin des siens aussi, n’ayant pas revu ses frères, sa région, mais toutes les émotions, les colères, les parfums, les lumières lui reviennent et il sait les transmettre avec une écriture musicale, colorée, gracieuse presque. J’ai vraiment apprécié le style de cet auteur que je découvrais avec ce roman.
Il nous parle de son enfance, de sa vie, et en parallèle nous le rencontrons enfant, alors qu’un homme arrive à la ferme et qu’il l’aborde sans que cet enfant ne comprenne bien pourquoi. Et ne comptez pas sur moi pour vous le dire. Ces deux « instants » se déroulent en alternance dans le récit. Il n’y a pas beaucoup d’animation, d’intrigue, mais il y a la vie, une famille, une mère à la personnalité singulière qui ne peut pas coller aux stéréotypes de son époque, tout ce qui fait sans doute que l’auteur est lui-même quelque peu singulier. Il y a une mélodie dans ces mots, celle de l’enfance, de la famille, du regret ou du plaisir, des interrogations, il y a la vie en somme.
C’est superbement écrit, on plonge dans l’époque, dans les souvenirs, comme s’ils nous appartenaient. Par moments j’ai regretté qu’il n’y ait pas vraiment d’intrigue, que ce ne soit pas simplement un vrai roman, car je suis sure qu’il y avait de la matière dans cette vie pour en faire un roman. Mais malgré ces très courts moments j’ai largement apprécié, c’est une bien étrange et intéressante découverte.
Merci Bug édition de m’avoir fait découvrir cet auteur.

Catalogue éditeur : Éditions du Bug

Dans cette autobiographie impure, puisqu’elle mêle imaginaire et réalité, le narrateur, en exil volontaire sur la frontière orientale de la Pologne, se retourne et regarde les pas laissés derrière lui… L’évocation de son voyage se fait tantôt tendre, tantôt sarcastique, tantôt tout empreint de colère… Les premières années marquées par l’absence paternelle, la révolte, la fuite du temps et la vanité permanente des illusions, sont au centre de son récit

ISBN 979-10-94591-00-0 EAN 9791094591000

Salon du livre de Paris. Lundi 23 mars

10h, j’arrive sur le salon. Je réalise que c’est un véritable marathon pour les auteurs. Avant le salon du livre, s’ils ne sont pas déjà en promotion de leurs romans, ils sont au calme dans leur bulle créatrice. Pendant le salon du livre, ils doivent sortir de cette bulle pour dédicacer, parler, sourire, échanger, poser pour les innombrables photos qui seront prises en quelques heures, être prêt à lire tous les tweets, tous les posts échangés qui porteront leur nom. C’est la rançon de la gloire. Je trouve toujours un peu étrange et déstabilisant de passer à côté d’auteurs esseulés, une pile de livres posée devant eux, qui me parlent fort gentiment et avec passion de leur roman, alors qu’à quelques mètres, une file gigantesque se constitue, avec des fans imperturbables, prêts à toutes les attentes, à tous les efforts pour obtenir La dédicace, Le dessin, de leur auteur favori.

Je pense à tous ces auteurs pour lesquels les files d’attentes se comptaient en heures : Marc Levy, Tatiana de Rosnay, Gilles Legardinier, Marc Lavoine, Michel Bussi, Jean D’Ormesson, Amélie Nothomb et ses chapeaux, Ken Follet, pour les principaux, sans compter les auteurs et surtout dessinateurs de BD, là il faut s’armer de courage pour y aller, c’est très long.

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Le salon ce sont aussi tous les élus qui se doivent de passer par là, plus ou moins intéressés, au pas de course pour certains, un mot par ci par là pour d’autres. Entourés d’une foule toujours, étonnée, intéressée, flattée.

15h30, pour clore les rencontres sur le stand de lecteurs.com, Claire Fercak parle de son roman « histoires naturelles de l’oubli » aux éditions Verticales.

IMG_1797Dans ce roman nous allons découvrir deux personnages étranges, un soigneur dans une ménagerie, que l’on retrouve sans connaissance, il a perdu ses souvenirs et est à la recherche de la mémoire. Il essaie de se créer une nouvelle vie. Puis Suzanne, une femme qui essaie de continuer sa vie comme si un événement n’était jamais arrivé. Apparemment, ces deux personnages sont dans l’impossibilité de vivre sereinement avec le monde social, avec les contraintes humaines. Etonnant, Claire Frecak nous explique qu’elle ne savait pas à l’avance où son récit allait la conduire. Elle a écrit les deux personnages en parallèle, puis l’un et l’autre. L’auteur aime avoir des thèmes différents à explorer, emmener le lecteur là où elle souhaite. Son roman aborde de nombreux les thèmes, coma, folie, blessure de l’amour, le commencement et la mort, le tout dans une dimension poétique qui emporte le lecteur dans une atmosphère très particulière.

IMG_6690Claire Fercak est éditée chez Verticales, la même maison d’édition que Maylis de Kerangal, prix Orange du livre 2014. L’éditeur, ici, c’est en fait deux personnes, un homme et une femme. S’ils ont beaucoup d’affinités, celles-ci passent par des chemins différents, ils ont forcément un regard différent sur les romans, ayant des vies différentes, des parcours différents, l’un d’eux est auteur, l’autre lecteur. Ils pensent donc que si le texte leur parle à tous les deux, il devrait parler également aux lecteurs. Je trouve l’idée de ce binôme particulièrement intéressante. Ils disent avoir suivi avec beaucoup de joie ce livre qui a mûri sous la plume de l’auteur.

Quand ils valident un livre, ils se rencontrent à deux, travaillent à deux, discutent et relisent à deux, c’est un collectif à deux en quelques sorte. Bien sûr ils ont des options, des goûts, des usages, des parcours différents, mais la discussion peut les faire changer d’avis, ils ne savent jamais d’avance où ça va finir. Ainsi ils ont perçu différemment le fait qu’un personnage parle au présent et l’autre au passé, et ce niveau de lecture différent fait avancer l’écrivain. Verticale, c’est l’éclectisme du catalogue, la fidélité et l’accompagnement d’auteurs très différents les uns des autres. Comme un cabinet de curiosité qui présente une diversité d’auteurs qui inventent la forme de ce qu’ils écrivent. L’éditeur fini en nous expliquant qu’à son avis, être cultivé c’est aimer les différences, alors que si on aime un seul livre on est un fanatique ! Et bien j’aime de nombreux livres, et ici sur le site de lecteurs.com, nous nous régalons des différences.

IMG_180118h, les allées du salon se vident peu à peu. Il y a encore quelques acheteurs au square cuisine, ce sont les amateurs des polars de Michelle Barrière qui vient de cuisiner une recette de quelques grand chef du 19e ou 18e siècle que l’on peut retrouver dans ses romans. Au rayon BD, il ne reste quasiment plus de tome 1 pour les principales séries. En parcourant les allées, je constate avec plaisir que les piles de livres ont bien baissé, enfin il y en avait tant qu’il est difficile de tout acheter.

Les promeneurs s’en vont, bras chargés de nombreuses lectures à venir, des souvenirs de rencontres.  Hier, nous avons eu la surprise de voir défiler dans les allées bondées de monde, au rythme de maracas, près de 200 auteurs qui manifestaient contre le piratage du livre, la hausse de la TVA sur le livre numérique, en scandant de sonores « pas d’auteurs, pas de livres ». Il y avait du monde au salon, le livre n’est pas mort mais il faut continuer à le faire vivre.

Il est temps de se quitter. Quelle belle expérience, vous entrainer avec moi dans les allées du salon du livre de Paris 2015 et sur le stand de lecteurs.com. Sur le site, nous partagerons de idées de lectures, nous suivrons avec attention les délibérations du jury du prix Orange du livre, et je mettrai sans doute en ligne mes avis sur quelques-uns des 30 livres sélectionnés, en attendant, belles lectures.

SDL2015

Salon du livre de Paris. Dimanche 22 mars

10h, lorsque j’arrive sur le salon, malgré le froid il y a un monde fou à l’extérieur. Le calme règne dans les allées, ça ne va pas durer.

11h, les libraires partenaires de pagesdeslibraires.fr sont sur le stand pour donner des conseils de lecture, pour parler de tous ces livres auxquels on ne pense jamais. Aujourd’hui j’ai retenu le livre d’Annie Lebrun « de l’éperdu » qui nous est présenté comme un livre qui aide à mieux lire. C’est une idée géniale, non, de lire non pas pour aimer le livre mais pour ce qu’il nous apporte.

11h30, rencontre club de lecture ados. Ils sont arrivés en avance et écoutent attentivement nos libraires passionnés. Puis tour à tour ils présentent leur coup de cœur. J’en retiens quelques verbatim, tout d’abord leurs conseils : « Je le conseille parce qu’il fait réfléchir et en même temps c’est très drôle ». « Un livre hyper poignant parce qu’il est bien écrit ». « Quand j’ai fini ce livre j’ai pris une grande respiration, parce que dans ce livre, les gens ne respirent pas ». « Les pages ne sont pas droites, c’est désordonné et c’est de super histoires ». « C’est original, on suit plusieurs histoires, le héros n’a pas tout, quelque chose lui a été retiré et j’aime ce concept (le héros à un handicap physique) »

Ils ont passionnants, comment choisissent-ils leurs lectures, qu’y cherchent-ils, voici quelques-unes de leurs réponses : « Sur les conseil du libraire qui commence à me connaître, grâce au club de lecture, cela m’a permis d’aller vers d’autre styles de lectures ». « J’ai des  habitudes, j’aime les récits de vie qui font pleurer, sentir les sentiments. Le club de lecture c’est bien, tu peux y trouver des livres passionnants ». « Des romans historiques, pour connaitre des lieux qu’on n’a pas regardé, des choses qu’on ne vivra jamais parce qu’elle se passent dans les temps anciens, mais pas au moyen âge quand même ». « C’est le titre qui me donne envie ». « Il faut que ça s’approche de la réalité ». « Je ne veux pas lire de livres qui parlent de la vie parce que ça on peut le vivre, ça peut arriver. Je lis plutôt des choses irréelles. Je choisi parfois pour le titre et la couverture ».

Quelle est leur relation à la littérature étudiée en cours, est-elle adaptée àleurs goûts, s’ y retrouvent-ils ? : « Il y a énormément de classiques, de théâtre, mais il faut les lire pour mieux apprécier les autres lectures et c’est important pour le bac français ». « On se reconnaît plus dans les romans d’aujourd’hui mais c’est bien de sortir de ce qu’on aime Tout dépend du classique, les misérables c’est très différent du petit prince ».

La libraire animatrice d’un des clubs de lecture nous dit qu’elle est très surprise car ils présentent aussi des livres qui les ont ennuyés, des classiques qu’ils doivent lire à l’école et même des livres dont ils pensent qu’ils auraient pu les aimer mais qu’ils trouvent mal écrit. C’est important de comprendre que chaque livre fait avancer dans ses choix, ses avis, son parcours de lecteur, il faut donc lire aussi ce que l’on n’aime pas.

Ce qu’ils aiment le plus ? Les livres pour la jeunesse, y compris pour bien plus jeunes qu’eux, mais aussi pour adultes. Ils piochent dans tous les genres, polar, science-fiction, classique, etc. C’est manifestement un vrai plaisir pour les libraires qui animent ces clubs de lecture. J’écoute des passionné, surprise de leur niveau d’appréciation, de synthése  Cela m’a rappelé le livre du prix Clara 2014 édité chez Héloïse d`Ormesson, j’avais été étonnée du niveau de ces  écrivains en herbe.

15h30, rencontre avec Émilie Frèche, lauréate du prix orange en 2013 pour deux étrangers chez Actes sud.

IMG_6674Emilie est un écrivain multiple, elle vient de terminer un roman et a co-écrit en parallèle un scénario pour un film. L’an dernier elle faisait partie du jury du prix Orange du livre et a contribué à l’élection de Maylis de Kerangal. Même s’il n’est pas toujours aisé d’avoir un œil critique sur d’autres romans et sur ses pairs, au final, choisir un livre ce n’est pas renoncer à d’autres. Elle ne porte pas un jugement, elle parle simplement du livre qui l’a emportée ou pas. Pour elle, « réparer les vivants » est réellement un très grand livre.

Elle a réellement mesuré l’exploit d’avoir eu le prix un an après, lorsqu’elle en est devenue jurée. Elle a aimé la liberté d’amener au jury les titres que l’on aime, en plus de tous ceux qui sont sélectionnés. Puis il faut en garder 30 et enfin 5. C’est alors qu’on prend la mesure de la difficulté. Il y a de la bagarre, de la passion, c’est un sujet sérieux, important. Les non professionnels sont presque les plus passionnés, ce sont des lecteurs assidus, avertis. D’où l’importance IMG_1786de ce prix.

Pour Emilie Frèche, l’écriture est une colère, presque une perversion, elle aime se contorsionner, la manipulation psychologique lui plait. Il est nécessaire de modifier la réalité, de la travailler pour qu’elle entre dans le roman. Et même si elle se base sur des personnes réelles pour leur créer une autre vie, l’écriture est l’endroit du fantasme, c’est le moyen d’avoir le père et la mère qu’on n’a jamais eu. Et forcément les livres qu’on écrit se répercutent dans votre propre vie, dans votre réalité. Elle n’imagine pourtant pas qu’elle pourrait écrire sans être publiée. La publication c’est un peu le nœud sur le cadeau. En fait un livre pourrait ne jamais être terminé. Elle écrit avec son oreille, tout est réécrit, peaufiné, pour obtenir la musicalité souhaitée. En cela elle rejoint quelques autres auteurs qui sont venus parler de leur travail sur le salon ou que j’ai pu entendre lors de tables rondes. Pour tous, la musicalité des phrases est essentielle à l’aboutissement du roman. J’aime lorsqu’elle nous dit qu’elle a longtemps pensé avoir besoin d’un cadre (un bureau, un espace) pour écrire, « En fait je suis chez moi dans l’écriture ».

Emilie Frèche confesse l’angoisse que tout s’arrête, alors qu’elle a déjà publié douze livres. Elle considère comme une chance inouïe d’arriver au bout d’un roman, cela lui prend en moyenne deux ans d’écriture. C’est un « truc » qui est là mais qui peut s’arrêter à tout moment, car elle n’a pas de plan prédéfini. Elle se lance et les idées viennent en écrivant. Si elle ne publie pas, elle n’existe pas. Ecrire tient du marathon. Il faut une réelle force pour écrire, elle évoque la puissance physique d’un Hemingway, car c’est difficile de travailler à partir de rien.

Son prochain roman « un homme dangereux » sera publié en août chez stock. Elle s’avoue un peu déprimée quand c’est fini, même si c’est une sorte de délivrance.  Que peut-on sacrifier pour écrire un livre ? Quelque part, écrire, c’est l’histoire d’une descente aux enfers. Il faut se mettre en condition de « colère » pour se remettre à écrire. La réalité influe sur les textes et les textes changent à leur tour son rapport aux autres. Écrire, c’est un chemin, c’est peut-être ce qui fait qu’à chaque fois on écrit un autre livre. J’ai découvert une femme formidablement agréable, sincère, lumineuse, solaire, qui dégage une force et un enthousiasme communicatif et qui m’a donné envie de lire ses romans.

IMG_6667Dans l’après-midi je pars en voyage. Je fais une incursion au pavillon Cracovie et Wroclaw pour y écouter le débat sur la poésie polonaise, en particulier les poètes de la Nouvelle Vague. Qu’est-ce qui les caractérise le mieux, résistance, opposition politique, conflit générationnel, je ne sais qu’en penser. Puis je vais du côté de la littérature des Outre-Mer. Quelques illustrateurs de livres pour enfants réalisent une belle fresque colorée sur le stand de l’Ile de la Réunion. Cela me donne des envies de nouveaux horizons.

IMG_178917h30, rencontre avec Miguel Bonnefoy, auteur du roman « le voyage d’Octavio », sélectionné pour le prix Orange 2015. Un auteur sympathique, agréable, dynamique, et qui prend le temps de dédicacer son livre pour l’équipe de lecteurs.com.

19h30, je quitte le salon du livre en passant devant un café brésilien caché dans un coin, une jeune femme chante accompagnée à la guitare. C’est un instant magique.

Salon du livre de Paris. samedi 21 mars.

10h, je viens d’arriver sur le salon et j’ai l’impression d’aller retrouver des amis. Au SDL il y a de nombreux espaces consacrés au voyage, guides de voyage, outremer, pays invité, villes invitées, je passe de stand en stand pour humer l’air, lire quelques mots, écouter les auteurs.

IMG_6602Sur le stand aquitaine, j’évoque avec Christophe Berliocchi son guide du pays Basque aux éditions Atlantica. Le guide idéal pour touristes et autochtones, décalé et original, très personnalisé, écrit par quelqu’un qui a adopté la région. Il cherche avant tout à montrer comment réussir un séjour en allant au-delà des clichés : mais non, au pays basque il ne pleut pas tous les jours, mais oui, par contre il y a des vagues.

11h sur le stand lecteurs.com les libraires présentent leur coup de cœur poche. Une libraire parle d’Antigone d’Henri Bauchaud comme d’un roman éternel « une fois qu’on a lu, on ne l’oublie jamais ». Pour elle c’est un grand écrivain qui sait combiner la fiction et la pensée. Une autre parle d’un roman dans lequel l’auteur et le narrateur entremêlent la pensée pour se jouer du lecteur. Ces libraires sont tellement passionnés qu’ils me donnent envie de découvrir ces romans. D’ailleurs, je demande parfois quelques idées de lecture et j’avoue que l’on me conseille souvent des pépites.  Ensuite, je pars sur le salon à la découverte des villes invitées, Cracovie et Wroclaw, je constate rapidement que je suis totalement néophyte en littérature polonaise.

13h30, Tête de lecture vient lire nos pages coups de cœur à voix haute. C’est une belle émotion d’entendre « réparer les vivants » de Maylis de Kerangal, prix orange du livre 2014.

14h mon âme d’exploratrice de polar me conduit sur le stand du CNL assister à la table ronde sur le thème « peur sur la ville » avec Ingrid Astier et Dominique Manotti, deux dames du polar français et Paulo Lins et Edyr Augusto, deux auteurs Brésiliens.  Pour Ingrid Astier le Brésil évoque la nature, le vert majestueux et triomphant. Les auteurs brésiliens eux, mêlent histoire, mythologie et imaginaire, mais également la tradition du foot et la tragédie politique, en particulier lorsqu’ils abordent la « décennie perdue ».

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Quel est le lectorat du roman noir au Brésil ? La littérature brésilienne est en plein renouveau depuis 10 à 15 ans, de nouveaux auteurs émergent, des femmes expriment un éveil de sensibilité de manière simple, directe. Tous ces auteurs sont lus aux USA, en Europe et en Amérique du Sud.  Les romans de Edyr Augusto, en particulier Belem et Moscow sont écrits en phrases courtes, nerveuses, segmentées, crépitantes, pas du tout étouffantes ni tropicales comme une forêt de lianes. Il vit en Amazonie, la plus grande forêt du monde, dans un ville portuaire qui pourrait ressembler à Marseille. Tout ce qui s’y passe est largement médiatisé. Malgré tout l’auteur à l’impression de vivre entouré d’une forêt verte d’un côté et d’une forêt de béton de l’autre.

Paulo Lins  quant à lui explique que le Brésil n’a pas vraiment de tradition d’écriture de polar. Il existe quelques auteurs, pour une littérature de périphérie qui parle de banlieue, mais comme la banlieue est très violente, la littérature l’est aussi. Malgré leurs différences évidentes, ces quatre écrivains ont des sensibilités similaires. Avec toujours en idée sous-jacente qu’il n’est pas besoin d’inventer puisque le réel suffi à créer l’histoire. Si le niveau de violence semble très inférieur en France, les mécanismes des écrivains sont les mêmes, partir de la réalité pour construire l’intrigue. L’auteur doit être à l’écoute de la violence, de ce qui est tapis quelque part, sournois, noir, de tout ce qui fait la vie en somme. Le lecteur ne doit pas rester passif, l’auteur doit le tenir en éveil pour qu’il participe, qu’il y ait prise de conscience.

15h30, Karine Papillaud reçoit le premier lauréat du prix Orange en 2009, Fabrice Humbert, pour parler de son dernier livre Eden utopie chez Gallimard. Même s’il en est à son sixième roman, il reste très attaché à ce prix car il a rencontré des personnes qui suivent les auteurs, qui les accompagnent sur plusieurs années. Et l’évolution de la communauté de lecteurs (200 000) est très enrichissante, y compris pour les auteurs.

Pour son dernier roman, Fabrice Humbert a pris le parti prix d’écrire une natation romanesque, seulement la vérité sur une famille, à partir d’entretiens et de souvenirs réels. Son récit s’interroge sur la classe sociale, sommes-nous marqués par nos origines, par notre éducation, et qu’est ce qui soude une famille. Il nous présente la bande annonce du livre. Il est peu commun de créer un film sur le livre.

17h30, Fanny Chiarello présente son dernier roman Dans sa propre vie aux Editions l’olivier, sélectionné pour le prix Orange du livre. Fanny Chiarello parle de la difficulté d’être soi-même, de trouver sa place. Chacun de ses romans doit être pris séparément, elle essaie de changer d’univers à chaque fois pour ne pas ennuyer le lecteur et expérimenter des approches différentes. L’histoire n’est pas toujours ce qui est le plus important, au contraire, c’est la façon de la raconter qui compte. C’est la musique des mots qui parle au lecteur, qu’il  va ressentir. Elle passe des heures sur une phrase tant qu’elle n’a pas la musicalité qu’elle souhaite, pour trouver des phrases dont les mots n’ont encore jamais mis dans cet ordre-là. C’est une perfectionniste de l’écriture qui cherche la précision, le poids du mot ressenti, qui veut emporter le lecteur à un certain niveau du récit.

IMG_6648C’est également l’occasion de parler du travail des éditeurs. Karine souligne que lorsqu’un journaliste reçoit un livre des éditions de l’Olivier, il est attentif car il sait que le contenu sera à hauteur de ses attentes. Cela implique un gros travail des éditeurs. Avant c’était un parcours du combattant, y compris avec du talent, pour se faire éditer, aujourd’hui au contraire, il est plus difficile de se faire lire. Comme la critique est assez conformiste, elle se penche généralement vers les même auteurs, il est difficile de se faire connaître. Reste la communication, les lecteurs, les blogs, etc

IMG_665818h. Sur le stand, les lecteurs se rencontrent pour la première fois. Quel moment sympathique et chaleureux. S’inscrire sur des sites de lecture, c’est partager une passion. Vous connaissez des passionnés de lecture autour de vous ? Moi assez peu, là je peux échanger avec des lecteurs qui me ressemblent et qui me comprennent. Chacun se présente, lecteur, explorateur, amateur, explique ce qu’il aime et ce qu’il cherche sur le site, conseille un livre coup de cœur aux autres lecteurs. Nouveautés, classiques, tout est proposé, Karine évoque la collection vintage chez Belfond. Les lecteurs fous de lecture ont répondu présent.

Il ressort de ces échanges que lorsque les lecteurs se rencontrent, ils ont déjà l’impression de se connaître, il y a de vrais moments de connivence, de partage, un même appétit de lecture. La nourriture évoquée ici est culturelle, littéraire et partagée.