Faits d’hiver, Alice Moine

Dans un immeuble banal, des vies que l’on ne connait pas, derrière la porte, jusqu’au moment où tout  bascule

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Fait d’hivers, c’est comme un recueil de nouvelles, comme des scènes de vies qu’une caméra fixe pourrait enregistrer dans un immeuble d’une grande ville, dans la même cage d’escalier, les jours, les heures avant l’Instant, celui où tout bascule. En le lisant, je voyais déjà des personnages, des morceaux de vie qui se percutent, se rejoignent ou se perdent à jamais, j’ai même senti cette odeur de gaz omniprésente au fil des pages.

Les situations sont décrites en peu de mots et peu de lignes, mais de nombreux sentiments sont néanmoins abordés, peur de l’autre, de celui qui est différent, solidarité, désespoir, envie, bonheur, déprime, lâcheté, solitude, tout ce qui fait la vie. Je côtoyais un médecin, un jeune homme triste, une femme abandonnée, une amie québécoise qui s’improvise baby-sitter. Je suivais tous les autres, ceux qui auraient dû y être et qui sont partis on ne sait pourquoi, hasard, prémonition, chance, pourquoi restons-nous quelque part, ou en partons nous, au bon moment, quel mystère. Il n’y a pas à proprement parler d’intrigue principale, si ce n’est ce magistral fait divers qui ici devient faits d’hiver, qui relie ces vies entre-elles. Et le lecteur va suivre ces voisins chapitre après chapitre, au fil des appartements, 2e droite, 5er droite, jusqu’au au rez-de-chaussée.

Faits d’hiver m’a rappelé un autre court roman que j’ai beaucoup aimé, « dix-neuf secondes » de Pierre Charras. Car tous deux évoquent des vies, avant l’instant où tout change. C’est bien écrit, agréable à lire et on s’y projette aisément, presque comme dans un film. Et si on comprend rapidement ce qui va arriver on a cependant envie de savoir, qui, quand, et comment…Mais pour ça, je ne vous en dis pas plus, à vous de voir.

Catalogue éditeur : Kero

« J’ai pris la main de l’homme dans la mienne. Au loin, je lui ai indiqué du doigt la silhouette de mon immeuble.
“C’est ici que j’habite sans homme ni enfants : un petit rez-de-chaussée séparé du hall par une simple porte-fenêtre d’où je vois déambuler tous les visages de ceux qui habitent au-dessus de ma tête, sans jamais en reconnaître aucun.
— Quelle importance ? m’a-t-il dit en caressant ma main. Tu m’as reconnu, moi ?” »

Quelque part dans la ville, un immeuble se tient droit sur ses fondations. Plus pour longtemps si l’on en juge par la forte odeur de gaz qui s’échappe d’un appartement. Avant que la flamme d’un briquet n’embrase les cinq étages, dix histoires d’hommes et de femmes s’y entrecroisent. Qui sont-ils ? Par quels hasards et coïncidences échapperont-ils à ce rendez-vous fatal ? Alice Moine nous offre un premier roman tout en délicatesse, dessinant grâce à un claquement de porte ou un bruit de talon le microcosme d’un immeuble, avec ses joies et ses peines.

216 pages / Format : 135×215 / 15.90€ / ISBN : 978-2-36658-154-6

Tsili avant-première du film avec Amos Gitaï

J’ai assisté à la projection de ‘Tsili‘ à Paris en présence du réalisateur Amos Gitaï‘Tsili’, adapté du roman d’Aharon Appelfeld est publié aux éditions Points. Si je suis sortie un peu perplexe de cette projection, j’avoue pourtant une curiosité pas encore assouvie quant au roman qui vient de rejoindre ma PAL.

Amos Gitaï est venu présenter son film, nous expliquant qu’il avait eu envie de raconter un destin sans arrière-pensée politique, et surtout de parler de la seconde guerre mondiale sans aborder la Shoa ou les combats.

Aaroon Appfeld, l’auteur du roman a vu une jeune femme,  sa mère, être assassinée devant ses yeux. Il choisit donc une jeune femme pour jouer son rôle. Sa langue maternelle est l’allemand, mais cette langue est à jamais associée à l’assassin de sa mère, il ne veut donc plus l’utiliser. C’est pourquoi tous ses textes sont écrits en hébreu

Pour préparer son film, Amos Gitaï a rencontré Aaroon Appfeld car il souhaitait adapter le livre à sa façon. Essentiellement d’ailleurs pour créer un dialogue à partir du texte (même si au final le film est pratiquement muet). L’auteur a alors prouvé sa confiance dans le cinéaste quand, dans le contrat de cession de ses droits d’auteur, il a rayé la clause qui lui permettait le contrôle du scénario. Le film ne sera tourné ni en allemand ni en hébreu mais en yiddish. Il conserve ainsi la musique de la langue de l’écriture. C’est donc un film peu verbal qui se veut fidèle à la façon dont est écrit le destin de Tsili.

Tout au long du film, la nature omniprésente protège et nourrit Tsili, lovée dans son nid de branches. Mais c’est surtout au spectateur d’interpréter ce qu’il voit à l’écran. Même si le cinéaste le guide par des effets de caméra ou de dédoublement de personnage. La caméra est fixe et en plan unique, avec pour seuls bruits de fond les chiens, les canons, les combats et les cris en allemand,  tant que dure la guerre, puis c’est une caméra qui bouge, avec de a musique, des personnages qui évoluent, quand arrive la fin de la guerre.

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C’est un film étrange et empreint d’une certaine poésie malgré l’épisode tragique auquel il se réfère et les moments parfois difficiles dont le spectateur est le témoin. J’avoue, je suis curieuse de découvrir ce livre.

La bande annonce : http://bit.ly/1NlmOBw

L’histoire :
En 1942, Tsili Kraus a douze ans. Elle est la petite dernière d’une famille nombreuse et vit dans un village d’Europe centrale. Quand la haine anti-juive éclate, tous s’enfuient, laissant Tsili pour garder la maison. Mais personne ne reviendra. Elle va se battre pour survivre jusqu’à ce qu’elle rencontre Marek, évadé d’un camp, et qui se cache lui aussi…

Paradis amer. Tatamkhulu Afrika.

Dans l’enfer des camps de prisonniers, naissance d’une histoire… d’amour et d’amitié

DomiCLire_paradis_amer.JPGTatamkhulu Afrika est un écrivain sud-africain né d’un père égyptien et d’une mère Turcque, il est mort en 2002 à l’âge de 82 ans. Orphelin très jeune, il sera élevé en Afrique du sud comme un blanc, mais renoncera à se faire passer pour blanc et militera au sein de la branche armée de l’ANC. Il combattra aussi bien pendant la seconde guerre mondiale que pendant la lutte anti apartheid. Il sera incarcéré onze ans dans la même prison que Mandela. Il changera 5 fois de nom, le dernier signifie « grand père de l’Afrique » c’est un nom honorifique donné par ses compagnons soldats.

« Paradis amer » est un roman en partie autobiographique, traduit en français plus de dix ans après sa parution. Alors qu’il combattait en Lybie, Tom Smith, le narrateur est fait prisonnier lors de la bataille de Tobrouk, d’abord par les Italiens, puis les allemands.  A la fin de sa vie, il reçoit un paquet accompagné d‘un petit colis. Et les souvenirs remontent à sa mémoire, les années sombres mais si étranges. Celles si difficiles de son voyage vers l’Europe après son arrestation, lorsque Douglas, un détenu quelques peu étrange, protecteur mais possessif,  le prend sous son aile. Puis de son incarcération dans les camps de prisonniers, mais également ces années quelque peu magiques de la naissance de l’amitié, de l’éveil des corps,  de l’amour sans doute, lors de sa rencontre avec Danny, un jeune anglais prisonnier comme lui avec qui il se sent de nombreuses affinités et dont l’amitié exclusive et inconditionnelle lui permettra de résister à l’horreur de la détention jusqu’à sa libération.

Au fil des pages, on découvre ce Paradis amer, celui de l’enfer des camps de prisonniers, là où règnent en maîtres la faim, la soif, la saleté, la dysenterie, la promiscuité des dortoirs, les disputes et les jalousies, le froid ou la chaleur tous aussi insupportables, les relations difficiles avec les gardiens, soldats vainqueurs d’une bien triste bataille, et toutes les tensions entre ces hommes donc les forces s’amenuisent mais qui ont l’âge de vivre encore pleinement leur vie,. Mais c’est également la découverte du théâtre pour certains, l’incompréhension et le rejet de l’homosexualité, en même temps que les interrogations sur ses propres élans du cœur et pourquoi pas des corps, d’une relation qui si elle n’est pas évidente est malgré tout souvent fusionnelle et amoureuse. Car tout n’est pas si simple, et une profonde amitié n’est-elle pas parfois un amour qui s’ignore ou que l’on rejette car on le croit  inacceptable selon les principes de son éducation ou de son cadre de référence, mais que l’on voudrait tant accepter au plus profond de soi. C’est là toute la complexité, la finesse, des relations humaines.

Rentrée Littéraire 2015


Catalogue éditeur : Presses de la Cité

« Un livre extraordinaire, comme l’on en voit peu. Un texte qui doit être lu, étudié, et aimé. Une véritable œuvre d’art. » New York Journal of Books

Un vieil homme, Tom Smith, reçoit une lettre et un colis de la part d’une personne qu’il n’a pas vue depuis cinquante ans : Danny, qui fut prisonnier avec lui pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans cette intimité contrainte, tous deux se surprirent à ressentir l’un pour l’autre de forts sentiments qui les aidèrent à supporter les terribles conditions de détention, mais qui furent aussi source de conflits violents et passionnés…
Roman autobiographique, Paradis amer nous plonge avec virtuosité dans l’atmosphère d’un camp de prisonniers et évoque avec finesse la fatigue des corps, ainsi que la naissance du désir.
«Paradis amer est incisif et lyrique, caustique et émouvant. C’est une lecture enivrante. » Christos Tsiolkas

Traduit par Georges-Michel SAROTTE / Septembre 2015 /21,50 € / 304 p./  Presses de la Cité

Je m’appelle Blue, Solomonica De Winter


Dans le roman de Solomonica de Winter, Somewhere « over the rainbow » la vie n’est pas forcément plus Blue…

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Solomonica De Winter l’affirme, « je m’appelle Blue ». Pourtant, le véritable prénom de Blue est Mélodie. C’est un prénom qui  évoque le bienêtre et l’harmonie, tout ce qui n’existe plus dans sa vie. Blue raconte, par écrit car les mots ne sortent plus de sa bouche. Non pas qu’elle ait une quelconque maladie ou qu’elle soit muette, non, un jour elle a décidé de ne plus parler, certainement parce que les mots ne seraient plus à même d’exprimer ce qu’elle ressent depuis la mort de son père.

Car Blue le dit à son médecin, elle vivait heureuse avec ses parents, Daisy et Ollie. Ils tenaient un restaurant, mais ils ont contracté des dettes auprès de James. Poursuivit avec acharnement par son créancier, Ollie a essayé de braquer une banque. A partir de là, la spirale dramatique de sa vie s’enclenche, son père meurt, sa mère se drogue, Blue arrête de parler et ne vit plus que pour deux obsessions : son livre « Le magicien d’Oz », offert par son père avant sa mort, et l’envie irrépressible d’éliminer James.

Difficile de s’attacher à Blue, elle est particulièrement névrosée et perturbée, mais difficile de ne pas s’y attacher, elle est si malheureuse et si mal accompagnée. Quelle ambivalence qui entraine le lecteur dans le monde de Blue, ce monde qu’elle détaille à son médecin par écrit : sa relation fusionnelle avec son père disparu, son amour obsessionnel pour Dorothy et les personnages du magicien d’Oz, cette nouvelle famille qu’elle s’est construit, ses errances dans la ville, ses difficultés scolaires, ses rebellions, ses premiers émois de jeune fille amoureuse de Charlie, l’épicier passionné comme elle par le magicien d’Oz, ses obsessions de vengeance, sa difficulté d’être et sa méchanceté parfois, ses désirs de cruauté.,

Je m’appelle Blue est un livre court mais un livre prenant, étonnant, bluffant que l’on ne peut pas quitter. Écrit alors que l’auteur n’avait que 16 ans. C’est un roman qui vous met parfois mal à l’aise, mais qui interroge. Solomonica de Winter a une belle maitrise de l’intrigue.  Relation fusionnelle père-fille, obsession, vengeance, équilibre mental, cette bascule dans la vie de Blue que l’on perçoit dans sa vie entre réel et imaginaire, autant de thèmes qui happent le lecteur vers un final percutant qui ouvre à tant de questionnements.
J’avoue, je préfère son titre original : « over the rainbow » car je vois très bien Blue essayer de passer « over the rainbow » pour rejoindre Dorothy et son monde imaginaire.

Catalogue éditeur : Liana Levi

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Defromont

Je m’appelle Blue et j’ai treize ans. Je suis une fille sans mots. Vous voulez savoir quand j’ai arrêté de parler ? Le jour où Ollie a braqué une banque pour rembourser ses dettes. Des dettes contractées auprès de James qui voulait s’emparer de son restaurant. Ça, c’était avant. Avant qu’Ollie, mon papa, me donne mon livre. Avant qu’il meure. Maintenant que le sourire est tombé de mon visage, je suis accro au silence. Au Magicien d’Oz. Et à l’envie incontrôlable de tuer James.
Solomonica de Winter est née en 1997 aux Pays-Bas, où elle a grandi. Après plusieurs années à Los Angeles, elle vit avec sa famille à Bloemendaal, près d’Amsterdam. Je m’appelle Blue est son premier roman.

Parution : 03-09-2015 / 14 x 21 cm / 224 pages / 18€ / ISBN : 9782867467868

Se lever à nouveau de bonne heure, Joshua Ferris

Se lever à nouveau de bonne heure, ou les états d’âme d’un dentiste New-yorkais à  l’heure du 2.1

J’ai eu très envie de lire ce livre pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la littérature : Le protagoniste principal est dentiste, grand supporter d’une équipe de baseball et il vit à New York…. Ceux qui me connaissent bien comprendront !

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New York © DCL-DS2015

A New York donc, Paul O’Rourke exerce brillamment son métier de dentiste assisté par Connie, son ex-petite amie, juive non pratiquante, par Betty, catholique convaincue et prosélyte, et par Abby, discrète et relativement efficace. Son cabinet est prospère et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Un jour, alors que Paul est totalement réfractaire à tous médias sociaux, il découvre son propre site internet, très complet et précis, sur lequel foisonnent de bien étranges publications. Facebook, Twitter, le blog, rien ne lui sera épargné et l’usurpation d’identité est avérée. A l’heure des piratages de sites, de boites mail ou de profil Facebook, chacun se demande, tout comme Paul, comment réagir. Faut-il tout détruire et abandonner toute publication, réagir ou au contraire se taire. Les questions sont posées et l’auteur n’en donne aucune réponse, à chacun d’entre nous de s’interroger.

Joshua Ferris déroule un personnage imperturbable et sûr de lui, de ses valeurs, aux affirmations catégoriques. Son parti pris à propos de la religion, son enthousiasme à l’égard des équipes de baseball ou même ses allégations à l’égard de ses patients, parfois gentilles mais plus souvent caustiques sont autant de moments particulièrement cocasses. Ce qui est intéressant, c’est le cheminement qui va s’opérer dans les pensées de Paul. Au fil de pages, on découvre ses réactions, ses interrogations et ses questionnements sur la vie, la religion, sur son rapport aux autres, subitement bouleversés par ces écrits qui ne sont pas les siens, mais dont il aurait pu être l’auteur… ou pas.

Le style est drôle, sarcastique avec un fond comique qui vous fait parfois exploser de rire alors que la situation est loin d’être humoristique. J’ai adoré certains passages. Les situations parfois burlesques, les interrogations de Paul, sa mauvaise foi évidente par moment, son manque de remise en question puis son acceptation d’une situation qui aurait dû le révolter sont autant de questions que chacun peut se poser. C’est pour moi une belle découverte de cette rentrée littéraire. Et je vous promets qu’après avoir lu ce livre vous ne considérerez plus votre fil dentaire de la même façon !

Catalogue éditeur : Jean-Claude Lattès

Traduit de l’anglais par Dominique Defert

Paul O’Rourke est un dentiste hors-pair, un New-Yorkais qui entretient avec sa ville des rapports ambigus, un athée convaincu, un supporter désenchanté des Red Sox, et grand amateur de mokaccino. Et pourtant il est hors du monde moderne. Son métier, certes, occupe ses journées, mais ses nuits ne sont qu’une succession de regrets ; il ressasse les erreurs qu’il a commises avec Connie, son ex-petite amie (qui est également l’une de ses employées) et, tour à tour, vitupère ou s’émerveille devant l’optimisme du reste de l’humanité.

Ainsi va sa vie, jusqu’à ce que quelqu’un se fasse passer pour lui sur le web. Impuissant, Paul O’Rourke voit, avec horreur, paraître en son nom un site internet, une page Facebook et un compte Twitter, qui semblent vouloir faire l’apologie d’une religion ancienne tombée dans l’oubli. Mais cette imposture on line, bientôt, ne se contente plus d’être une simple et odieuse atteinte sa vie privée. C’est son âme même qui se retrouve en danger, car son double numérique est peut-être bien meilleur que sa version de chair et de sang. Ce nouveau roman de Joshua Ferris, vertigineux d’inventions, empreint d’un humour caustique, s’attaque aux trois fondamentaux de notre existence moderne : le sens de la vie, l’inéluctabilité de la mort, et la nécessité d’avoir une bonne hygiène dentaire.

Joshua Ferris est l’auteur de deux précédents romans : Open Space et Le Pied Mécanique. Ses nouvelles ont été publiées par le New Yorker, Granta, Tin House et The Best American Short Stories. Le New Yorker l’a placé dans sa liste des meilleurs jeunes auteurs en 2010. Il vit à New York.

EAN : 9782709642972 / Parution : 02/09/2015 / 420 pages / 22.00 €