La Pléiade de Gallimard : visite des ateliers de reliure Babouot.

Invitée par lecteurs.com et Gallimard, j’ai eu la chance de visiter les ateliers Babouot. Quel plaisir d’embarquer pour cette superbe visite, découverte d’un savoir-faire admirable et intemporel. La Pléiade est vraiment une collection unique que chacun rêve d’avoir dans sa bibliothèque.

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Dès 1931, l’idée qui précède à la création de cette collection est le souhait de proposer les œuvres complètes des auteurs classiques au format poche. Pour obtenir un grand confort de lecture, on utilise alors le papier bible, ce papier si fin et si particulier, et les couvertures en cuir et la dorure à l’or fin leur donnent leurs lettres de noblesse. Dans les années 50, La Pléiade devient une collection de référence grâce à laquelle on peut découvrir les plus grands auteurs : Saint Exupéry, Yourcenar, Duras, Sévigné, Victor Hugo. Elle trouve son équilibre entre fonds et nouveautés, littératures classique et contemporaine, refonte des anciennes éditions (Camus, Rimbaud, Montaigne…), œuvres françaises et étrangères. Hemingway fut le premier auteur étranger contemporain et André Gide le premier auteur contemporain à y entrer de son vivant en 1939.Il sera suivi par onze autres jusqu’à Milan Kundera en 2011, puis Jean d’Ormesson en 2015. Et Mario Vargas Llosa début 2016.
Le nombre de tirages moyen est d’environ 5000 exemplaires. La parution des œuvres de Jean d’Ormesson en avril dernier a généré quant à elle autour de 20 000 exemplaires. Le chiffre de meilleures ventes revient toujours à l’édition de Saint Exupéry en 1953.
À chaque époque correspond une teinte de cuir : havane pour le XXe siècle, vert émeraude (XIXe), bleu (XVIIIe), rouge vénitien (XVIIe), corinthe (XVIe), violet (Moyen Âge), vert (Antiquité) ; gris pour les textes sacrés et rouge de Chine pour les anthologies.

On ne compte pas moins de huit millions d’exemplaires vendus depuis 1933 par la maison Gallimard !

Les ateliers comme celui-ci se raréfient et tendent à disparaitre, ceux qui résistent permettent la transmission d’un savoir-faire d’exception. A seulement quelques kilomètres à l’Est de Paris, 35 personnes créent avec passion des objets aussi exceptionnels que la collection de La Pléiade Pour cela, elles travaillent le haut de gamme, le cuir, l’or, le papier fin. Si 80% de leur production est destinée à La pléiade, les 20% restant sont pour des éditions liturgiques et d’autres, comme par exemple « Le bottin mondain » dont nous avons suivi une partie de la fabrication pendant notre visite. Il n’y a plus que deux vrais relieurs en France (depuis le récent dépôt de bilan d’un troisième).
Dans les ateliers Babouot se pratique un travail semi-industriel, semi-artisanal, le choix qui a été fait reste celui de la qualité. Dix-neuf points de contrôle sont indispensables pour fabriquer un tome de La Pléiade. Pliure, assemblage, couture sont industrialisés, le reste est artisanal. Il y a aujourd’hui une perte de savoir-faire, quelques personnes vont quitter les ateliers d’ici deux ans, il est primordial de former les jeunes. Il existe des CAP reliure, des BEP reliure. Mais avant tout, il faut transmettre les connaissances tant que c’est possible.

Débutons la visite pour découvrir comment est fabriqué un volume de La Pléiade.

La pliure du papier pour constituer les cahiers : Où l’on utilise des termes tels : Bloc de papier, couverture, cahiers, signature, emboitage.

La réception des blocs imprimés se fait généralement en rame de 32 feuilles que l’on va ensuite plier puis coudre, et couper. La grande feuille de 32 est d’abord coupée en deux, il faut également couper les bords extérieurs de la grande feuille de 32 pages avec un immense massicot frontal. Puis il faut aérer les feuilles, d’ailleurs on nous parlera de « faire rentrer l’air »ou « faire sortir l’air » à de nombreuses reprises. Puis vient le travail de refente, la pliure qui peut être « couteau » (avec des trous pour mieux chasser l’air), puis une pliure automatique en 2 puis en 2 puis en 2. L’ensemble de ces 32 feuilles pliées compose un cahier.

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Les cahiers prêts à coudre

Un livre est composé de X cahiers ou signatures. Ils sont placés dans des cases, dans l’ordre dans lequel ils vont se retrouver dans le livre. Il faut vérifier chaque étape. Certains cahiers arrivent avec des 4 pages déjà pliées. Pour le bottin mondain par exemple il y a quatre types de papiers différents. Pour la pléiade il y a 47 cahiers à assembler, on divise en deux, car deux blocs sont imprimés en même temps, le premier et le dernier, le second et l’avant dernier, etc. jusqu’à la fin où on les retourne et on coupe pour les assembler.

La couture : Dans l’atelier de couture il y a 3 générations de machines. Les dernières facilitent légèrement le travail pour installer les blocs à coudre. Une fois le cahier cousu, on y pose les gardes et le calicot, puis il est prêt à être massicoté. Ensuite, les blocs arrivent serrés, sur un rouleau, pour apposer l’encre qui va modifier la couleur de la partie visible des pages, avec des encres naturelles. Quand le bloc est prêt : on ajoute la couleur, la garde, et ça devient une mousseline.

IMG_6952ATELIERRHODOIDVoici l’atelier Rhodoïd, les jaquettes des volumes de La pléiade ont toutes un rhodoïd ajusté au millimètre près à la largeur du livre. S’il y a une nouveauté à produire, comme le Foucault par exemple, c’est fait en nombre, sinon production de quelques un à l’avance. Merci à G pour son accueil, elle travaille avec un optimisme communicatif dans cet atelier depuis 40 ans et nous a dit ne pas du tout avoir envie d’en partir !

IMG_6929PLEIADE1Le papier bible et le fonds : Le papier bible nécessite un taux d’hygrométrie important, il doit d’ailleurs rester dans l’atelier quelques jours avant d’être travaillé, le temps de « s’adapter ». On ne peut pas le travailler, ni l’encoller, en dessous de 30% d’hygrométrie, sinon, il gondole, ou la tête change de couleur, etc. S’il reste un an dans le stock, il passe à 70%, plus il est humide, mieux il se porte. Un papier requiert une humidité relative de l’ordre de 50% à 60%, et son contrôle précis permet de garantir sa qualité.

IMG_6966FONDSTous les reliquats d’impressions sont stockés là. Quand on décide de relier un livre de la Pléiade il faut compter environ 3 semaines pour ce soit fait dans les meilleures conditions.
Ici, la production est semi industrielle, soit entre 3000 et 5000 livres par jour, et de un volume à 20 000 volumes. Le fonds de Gallimard pour La Pléiade est stockée là et donc disponible à tout moment. Il y a de 10 à 12 nouveautés par an, et quand il y a réimpression c’est par 1000 ou 1500 exemplaires.

Le cuir et l’atelier de peaux : IMG_6975ROULEAUXPEAUXIl faut utiliser du mouton demi fort et pas de la pleine peau, sinon il faut une pareuse pour amincir les coins, ce travail est fait dans l’atelier rhodoïd. Les rouleaux de peaux de mouton arrivent de Nouvelle Zélande. Les peaux sont sciées en demi, c’est-à-dire refendues pour avoir la bonne épaisseur, et le reste part en chamoisine. Il faut environ 40 opérations de tannage pour obtenir des peaux conformes aux critères requis, lavage, dégraissage, etc. Tout est fait à Issoudun.

Les ateliers utilisent environ 40 000 m² de peaux par an et produisent environ 300 couvertures à l’heure. Il y a également un poste de réparation, chaque peau est vérifiée, elle peut avoir reçu des coups de tondeuse, ou la bête peut avoir été malade (une tique = un trou par exemple), elle est réparée si le défaut le permet. Chaque couverture de livre revient à 2€ ou 2,5€ avec l’or, d’où l’intérêt de les retravailler une par une. Pour une série de 1050 livres il faut 100 m² de peau. Un mouton c’est environ 0,90 m², une chèvre 0 ,60 m², ça revient plus cher mais ça tient mieux dans le temps. La colle est une colle animale, qui sent donc assez fort.
IMG_6999COUVERTUREQuand la couverture est prête, on y colle la carte de dos et deux cartons (feuille double pour donner de la souplesse à la couverture). Et on sait faire la même chose avec d’autres revêtements comme la toile, etc.On peut vraiment dire que La Pléiade est un produit français : imprimeur, tanneur, relieur, sont français.

La dorure : Sur le dos du livre, il faut écraser le grain pour qu’il soit plus lisse. Là, on fait un « à froid » (pression / chaleur) qui va rendre le grain lisse pour pouvoir lui appliquer le carré de couleur si nécessaire et l’or véritable (22 ou 23 carats).

L’or arrive en bobines avec une couche très fine. On peut faire 4000 pléiades dans une bobine, ce qui revient à 0,50 € par couverture. Les déchets d’or, même minimes, sont recyclés par une entreprise locale qui recycle aussi les radiographies dans lesquelles il y a de l’argent. Mais comme il a de moins en moins de radios classiques, c’est un métier qui pourrait se perdre aussi.
En fin de chaine, tous les volumes sont vérifiés un par un, s’il y a un défaut soit on répare, soit au pilon ! Par exemple sur les retours de librairies, sur 500 retours, on peut en récupérer environ 50%.

Vous l’aurez compris, cette visite est passionnante et ces livres si beaux représentent un tel savoir-faire que j’ai bien envie d’en commander au moins un au père Noel !

 

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Une réflexion sur “La Pléiade de Gallimard : visite des ateliers de reliure Babouot.

  1. celinehuet décembre 7, 2015 / 22:07

    Reportage très complet ! 🙂

    J'aime

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