L’innocent. Christophe Donner

« L’innocent », le héros de Christophe Donner essaye tout, mais est-ce réellement nécessaire pour perdre son innocence ?

L'innocent1965, Christophe a neuf ans, 1968, Christophe découvre sa sexualité naissante…Pendant ce temps, ses parents divorcés et remariés découvrent aussi l’amour à la façon des années 60, légèrement débridée. Balloté de la famille de Julia, sa mère, à celle de Jean-Claude, son père, les années adolescentes passent. Christophe a découvert le plaisir solitaire. Seul, il se branle, partout, en tout lieu et à tout moment, comme une sorte de baptême amoureux et rêve d’un dépucelage précoce. 1969, il rencontre Lila, elle a vingt ans, il en a treize et fait l’amour pour la première fois. Puis il y a Raphaël et Paul, les amis que Christophe veut rejoindre en Tunisie, et là-bas, Florian, dont il tombe amoureux, il y a aussi la lutte révolutionnaire de gauche et la rébellion contestataire, poser pour des photos, pour gagner un peu d’argent facile et surprendre ou choquer.

Tout est bon à prendre quand on vit au milieu de cette jeunesse relativement protégée entouré de parents aux mœurs libres et souvent eux-mêmes en recherche d’équilibre, qu’il soit amoureux, politique, ou sociétal. Et Christophe prend et essaye tout, sans limite, mais peut-être également sans bonheur. Étrange roman construit comme un film. Au début de chaque chapitre ou presque, une présentation, comme un voix off qui introduit chaque scène, la replace dans une époque, un lieu. Puis Christophe apparait, agit, bien ou mal, il vit, il tente, essaye tout, jusqu’à y bruler son innocence sans doute. J’ai eu beaucoup de mal à le trouver sympathique et à m’y attacher. Le roman est ancré dans une réalité très urbaine et intellectuelle, à laquelle on a du mal à s’identifier il me semble. Même s’il se lit vite et facilement, il ne m’en reste pas grand-chose une fois refermé… enfin si, peut-être le joli refrain de la chanson de Maurice Fanon, « L’écharpe » dans mes souvenirs interprétée par Félix Leclerc…

Quelques extraits, ces phrases que j’ai aimé :

« Est-ce que je voulais préparer le conservatoire après tous les efforts que j’avais faits pour quitter le lycée ?
Je voulais d’abord partir dans le midi et baiser avec elle. »

« Si je porte à mon cou, en souvenir de toi, ce souvenir de soie, qui se souvient de nous, ce n’est pas qu’il fasse froid, le fond de l’air est doux, c’est qu’encore une fois… »(L’écharpe, Maurice Fanon)

#rl2016


Catalogue éditeur : Grasset

« Je suis sorti de la maison au petit matin, j’ai marché à grands pas sous les platanes du cours Mirabeau, sans pouvoir m’empêcher de sourire.
Une chose m’apparaissait sûre et certaine : je n’étais plus le même. Je venais de passer la nuit dans le lit d’une femme, à l’embrasser, la serrer, la baiser, car si cette nuit n’avait pas été celle de l’accomplissement de l’acte sexuel, elle n’en avait pas moins été une nuit d’amour, entière, complète, jusqu’au petit matin frisquet, le reste n’était qu’une question de vocabulaire : est-ce que nous avions fait l’amour ? C’est ce qu’il me semblait puisque j’étais amoureux. »

Christophe entre dans les années soixante-dix et dans l’adolescence bercé par les idées révolutionnaires de ses parents divorcés, entre qui il va et vient, et la découverte angoissante d’une sexualité dévorante, obsessionnelle. De Paris à Saint-Tropez en passant par la Tunisie, l’adulte qu’il est devenu égraine les souvenirs d’une jeunesse douce-amère à travers le prisme de ses aventures sexuelles.
De brefs chapitres qui sont autant de souvenirs, paysages, odeurs, mêlent la voix de l’enfant précoce et de l’auteur qui, quarante ans plus tard, observe avec tendresse et cruauté ce Christophe d’une autre époque. L’école, la famille, la révolution, les vacances, la mer. Autant d’éléments de décor aux scènes que se remémore Donner avec ce court récit, très intime, qui montre le film irréalisable de sa vie, entre 13 et 15 ans, quand l’amour s’apprenait dans les tourments du sexe.
Un récit effronté, émouvant, drôle, cinématographique : Visconti croisant Pialat

Parution : 31/08/2016 / Pages : 216 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 18.00 € / EAN : 9782246861065

Ce qui nous sépare. Anne Collongues

Avec « Ce qui nous sépare » Anne Collongue nous entraine dans cet endroit fermé mais pourtant ouvert à tous les passages, dans un wagon de RER, là où chaque jour des vies se croisent sans jamais se rencontrer.

Anne Collongues imagine des vies dans ce RER qui chaque soir traverse la banlieue parisienne. Des vies qui se croisent et se percutent sans se parler, sans se toucher, alors qu’il leur manquerait juste une étincelle d’humanité pour se rencontrer…

Bien sûr, à la lecture des premières lignes de ce premier roman, j’ai pensé à celui de Pierre Charras Dix-neuf secondes qui décrit ces rencontres, ces instants de vie avec tellement d’acuité et de réalisme que lorsqu’on qu’on l’a lu et qu’on prend le RER pendant des heures chaque jour, on ne regarde plus jamais autour de soi de la même façon.

Dans le wagon, il y a Marie, jeune maman, elle ne supporte plus les pleurs de son bébé, elle aime Gaétan plus que tout mais semble anéantie face à ce quotidien tellement éloigné de ses rêves d’adolescente. Il y a Cigarette, elle n’a pas su saisir sa chance et partir au loin avec celui qu’elle a aimé un jour, il y a si longtemps, depuis elle aide ses parents à tenir le bar PMU, parce qu’elle ne sait pas dire non, parce qu’elle ne rêve pas d’un ailleurs à conquérir. Il y a Cherif, il a su saisir l’occasion et le job qu’on lui a proposé pour se sortir de la cité, celle où pourtant règne une forme de solidarité. Il y a Liad, il arrive d’Israël et rêve d’une autre vie, sans fusils et sans armes. Il y a Alain, lui vient d’arriver à Paris et sort d’un tunnel affectif mais va retrouver celle qui lui redonnera l’espoir. Il y a Franck, il rejoint son pavillon, là, il se sent incompris, mal aimé, isolé.

En fait, dans ce wagon, des solitudes, des espoirs déçus, des attentes se croisent sans jamais se rencontrer, silence, peur de l’autre, de ce qu’on imagine ou qu’il projette mais qu’il n’est pas forcément, et qui nous laisse seul avec nos doutes, nos interrogations, nos solitudes. Des destins se forment, se décident, s’interrompent, face à la ville et au paysage qui défile, au quai tellement vide même quand il est peuplé de voyageurs qui attendent, face à la nuit qui défile à la fenêtre. Et le lecteur de se dire, et si ? Et si quelqu’un avait parlé, si les lèvres s’étaient entrouvertes, si un sourire s’était esquissé, si seulement un regard avait effleuré, si les mots s’étaient échappés, auraient ils suffit pour changer un destin ?

Voilà un premier roman porté par une jolie écriture toute en finesse et en détails, Anne Collongues explore des sentiments, des destins, et dévoile également des décors, des mouvements, montées, descentes, sonneries stridentes, démarrages, et silences, tous très visuels, comme dans un film qui se déroulerait là, sous nos yeux.

 les 68 premieres fois DomiClire


Catalogue éditeur : Actes Sud

Un soir d’hiver, dans un RER qui traverse la capitale et file vers une lointaine banlieue au nord-ouest de Paris. Réunis dans une voiture, sept passagers sont plongés dans leurs rêveries, leurs souvenirs ou leurs préoccupations. Marie s’est jetée dans le train comme on fuit le chagrin ; Alain, qui vient de s’installer à Paris, va retrouver quelqu’un qui lui est cher ; Cigarette est revenue aider ses parents à la caisse du bar-PMU de son enfance ; Chérif rentre dans sa cité après sa journée de travail ; Laura se dirige comme tous les mardis vers une clinique ; Liad arrive d’Israël ; Frank rejoint son pavillon de banlieue. Lire la suite

 Domaine français / Mars, 2016 / 11,5 x 21,7 / 176 pages / ISBN 978-2-330-06054-1 / prix indicatif : 18, 50€

La valse des arbres et du ciel. Jean-Michel Guenassia

« …Je suis sur la bonne voie, quand je veux peindre ce que je sens et sentir ce que je peins » Vincent Van Gogh

A Auvers-sur-Oise, Vincent aura vécu soixante-dix jours et peint plus de soixante-dix toiles. Jean-Michel Guenassia lui donne vie dans son dernier roman « La valse des arbres et du ciel ».

Toute la petite ville du val d’Oise respire aujourd’hui encore au rythme des artistes qui, à la fin du 19e, y sont venus faire éclater les couleurs sur leurs toiles magiques et pourtant incomprises de leurs contemporains, Pissarro, Van Gogh, Gauguin, entre autre. Mais n’est-ce pas l’apanage de ceux qui ouvrent la voie, qui découvrent de nouveaux horizons, explorent de nouveaux mondes, en peinture comme dans toutes les formes d’art.

Dans La valse des arbres et du ciel, Jean-Michel Guenassia donne la parole à Marguerite Gachet. La narratrice évoque cette période riche et foisonnante de la vie de Vincent Van Gogh. Margueritte voudrait être peintre, elle tente de s’émanciper d’un père tout puissant, et si elle a eu le droit de poursuivre, et de réussir, des études, son futur mariage est déjà arrangé et son avenir est tout tracé. Marguerite est prétexte à nous dépeindre la conditions des femmes : autorité du père, qui prend les décisions pour ses filles, mariage arrangé pour plaire aux familles, études parfois – mais attention, toutes les disciplines ne sont pas encore ouvertes aux femmes – et surtout un avenir tout tracé, se marier, tenir un foyer et d’avoir des enfants.

Domi_C_Lire_Auvers_sur_Oise3Le père de Marguerite, le docteur Gachet, à l’habitude de soigner des artistes. Souvent démunis, ils le payent avec ces tableaux qu’ils ont tant de mal à vendre. Vincent sera l’un d’eux. On le lui confie, il arrive de Saint-Rémy de Provence où il a eu de graves altercations avec Gauguin, et il sombre peu à peu dans la folie. Jean-Michel Guenassia nous montre un Vincent qui de l’aurore à la tombée du jour arpente la campagne environnante pour reproduire à sa façon les paysages qui l’entourent. Dès lors, couleurs, lumière et formes éclatent sur la toile, on visualise bien Vincent, assis devant son chevalet, d’abord pensif, puis acteur de ces scènes magiques qu’il a peintes pour notre plus grand bonheur à tous. On l’imagine, pantalon et chemise tachées de peinture, chapeau de feutre sur la tête, chevalet plié et sac fourretout dans lequel il glisse tubes, pinceaux et brosses, sa toile sous le bras, qui rentre vers sa chambre de l’auberge Ravoux pour finir ce qui deviendra un autre chef-d’œuvre. Vincent, qui rêvait d’exposer un jour « dans un café » mais n’a jamais vendu une seule toile de son vivant, est aidé par Théo, le frère, le double, celui qui le comprend et l’aide à réaliser son œuvre.

L’auteur insère dans ses chapitres de courts textes en italique sur l’actualité, la vie, qui installent bien les personnages dans leur époque. Anti sémitisme, scandale du canal de Panama, progrès avec le développement du chemin de fer, exposition et salon des indépendants…

J’ai aimé avant tout cette vie que l’auteur a donné à Vincent, cette façon de le faire parler de la peinture, celle que l’on vit, savoir pourquoi on veut peindre, ce qu’on y met de soi, ce qu’on doit ressentir tout au fond de soi, et que l’on jette sur la toile… ce foisonnement artistique, cette intensité créatrice que l’on ressent dans les mots du roman et que l’on retrouve sur ses toiles.

On peut peut-être se poser des questions sur la fin de l’intrigue de La valse des arbres et du ciel, mais qu’importe si elle est crédible ou pas, puisqu’il s’agit d’un roman. Et après tout de très nombreuses versions s’opposent aujourd’hui à celle du suicide de Vincent. Entre autre celle d’enfants ayant joué avec une arme et que Vincent n’aurait pas dénoncés… Mystère qui ne ramènera pas ce Maitre de la peinture dont je suis une inconditionnelle, et dont je cours voir les œuvres dès que je peux  !

#rl2016

Trois toiles exposées au MET, et un portrait, prét temporaire au musée d’Orsay en 2015

Exposition temporaire au MET à New York en 2015


Catalogue éditeur : Albin Michel

Domi_C_Lire_Auvers_sur_Oise2Auvers-sur-Oise, été  1890. Marguerite Gachet est une jeune fille qui étouffe dans le carcan imposé aux femmes de cette fin de siècle. Elle sera le dernier amour de Van Gogh. Leur rencontre va bouleverser définitivement leurs vies.
Jean-Michel Guenassia  nous révèle une version stupéfiante de ces derniers jours…Lire la suite

Édition brochée : 19.50 € / 17 Août 2016 / 140mm x 205mm / 304 pages / EAN13 : 9782226328755

Vivre près des tilleuls. L’AJAR

« Vivre près des tilleuls » ou la lecture quasi hypnotique d’un court premier roman qui sonne terriblement vrai.

Si très souvent le lecteur s’interroge – à tort d’ailleurs, car après tout qu’importe – pour savoir qu’elle est la proportion de vécu qu’un auteur met dans ses écrits, voilà la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vécu pour dire et écrire avec talent. Car du talent ils en ont ces 18 auteurs qui produisent un roman à l’unité stylistique et littéraire évidente.

J’ai donc plongé dans les mémoires d’Esther Montandon, cette femme qui a laissé, et caché, des écrits retrouvés par hasard par le dépositaire de ses archives, Vincent König. Vincent qui décide de produire ce roman, ces mots de souffrance, de deuil, ces souvenirs de l’absente, cette petite fille qu’Esther avait tant attendue, elle qui ne sera mère qu’à quarante ans. Cette enfant qu’Esther va perdre prématurément puisque Louise meurt d’un accident domestique à trois ans. Courte vie, qui laisse un vide tel qu’il ne pourra plus jamais être comblé, perte irremplaçable de celle qui sera éternellement cette magnifique enfant de trois ans.

Quel exercice de style, criant de vérité, d’émotion, de tendresse et de souffrance. Voix multiple et cependant unique pour dire les mots, les souvenirs, le cheminement des perdants, ceux qui restent au bord du gouffre de l’absence irremplaçable. Difficile, réaliste, sensible et juste !

Quelques extraits, phrases qui m’ont touchée :

« Ce soir, Louise dort en terre.
Ce sera le cas pour tous les soirs à venir. Toutes les nuits du monde.
Je le consigne ici. Cela ne change rien. Il le faut. »

« Le chagrin est moins un état qu’une action. Les heures d’insomnie, puis le sommeil en plomb fondu sur les paupières, la prostration dans le noir, la faim qui distrait la douleur, les larmes qu’on ne sent plus couler : le chagrin est un engagement de tout l’être, et je m’y suis jetée. On me dit de me reprendre, de faire des choses pour me changer les idées. Personne ne comprend que j’agis déjà, tout le temps. Le chagrin est tout ce que je suis capable de faire. »

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Catalogue éditeur : Flammarion

Vincent König est le dépositaire des archives de l’écrivaine suisse Esther Montandon. En ouvrant par hasard une chemise classée « factures », il découvre des dizaines de pages noircies, qui composent un récit intime. Esther a donc tenu un « journal de deuil », dans lequel elle a pour la première fois évoqué la mort de sa fille Louise et l’aberrante « vie d’après ». Les souvenirs comme les différents visages de la douleur s’y trouvent déclinés avec une incroyable justesse. Ces carnets seront publiés sous le titre Vivre près des tilleuls.

Roman sur l’impossible deuil d’une mère, porté par une écriture d’une rare sensibilité, Vivre près des tilleuls est aussi une déclaration d’amour à la littérature : ce récit d’Esther Montandon est en réalité l’œuvre d’un collectif littéraire suisse, l’AJAR. Ces dix-huit jeunes auteur-e-s savent que la fiction n’est pas le contraire du réel et que si « je est un autre », « je » peut aussi bien être quinze, seize, dix-huit personnes.

L’AJAR – Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands – est un collectif créé en janvier 2012. Ses membres partagent un même désir : celui d’explorer les potentialités de la création littéraire en groupe. Les activités de l’AJAR se situent sur la scène, le papier ou l’écran. Vivre près des tilleuls est son premier roman. Son site : http://www.jeunesauteurs.ch

Collection : Littérature française / Parution : 17/08/2016 / Format : 13.5x21x0 cm / Nb pages : 128 / Prix : 13,00 € / AN : 9782081389199

La nuit avec ma femme. Samuel Benchetrit

« La nuit avec ma femme » de Samuel Benchetrit est un voyage au bout d’une étrange nuit, nuit de  la rencontre et du dialogue avec celle qui n’est plus.

DomiCLire_la_nuit_avec_ma_femme.JPGLivre bouleversant, et pourtant on connait la fin, on connait hélas l’histoire terrible d’une femme battue à mort par son amant. Dans ce roman, l’auteur, Samuel Benchetrit, revient sur la mort de son ex-femme, Marie Trintignant.

Mais il n’y a rien de sordide ni de revanchard dans ces lignes parfois très poétiques. C’est le récit d’une errance à travers la nuit, comme si Marie était venue le retrouver, les instants s’égrènent et avec eux ce qui aurait pu être la vie et qui est devenu la mort. Les souvenirs des jours heureux, ceux de l’horreur, de l’annonce à un fils, quand on sait qu’on va détruire à jamais la vie d’un enfant en lui apprenant la mort d’un de ses parents, la confrontation, le procès, le cynisme aussi, de la justice, de ceux qui défendent l’indéfendable, le pourquoi il sort de prison, vit normalement, respire, parle, chante, rit, alors que Marie n’est plus. Et puis l’après, quand on se reconstruit mais que l’on sait que l’absence, éternelle et inéluctable, sera toujours une souffrance.
C’est un court récit, mais tellement émouvant, triste et beau malgré tout car de la mort a su émerger la notion du bonheur, de l’instant à savourer, de ce qui est et avant tout de ce qui n’est plus.

Si j’ai hésité avant de le lire, craignant les mots de trop, grand bien m’en a pris, car ce livre est magnifique. Il n’est ni larmoyant, ni agressif, on sourit même parfois, devant l’incrédulité de ceux qui ne comprennent pas que Marie est là avec S, qu’elle est revenue, c’est impossible ? Qu’importe, ce serait tellement beau de le croire, de pouvoir lui parler, l’embrasser, la comprendre, savoir, où elle est, savoir comment ça se passe dans « la mort » un peu comme on dirait dans « la vie »… C’était sans doute un mal indispensable pour l’auteur, pour passer à une autre étape de vie, et qui ne peut que nous toucher.

C’est un livre qui aborde aussi la triste réalité des violences faites aux femmes, celles qui meurent encore chaque jour sous les coups de leurs compagnons, et que l’on oublie trop souvent. Car non, hélas, ça n’arrive pas qu’aux autres…

#RL2016


Catalogue éditeur : Plon

« J’ai passé plus de temps que toi sur cette Terre. Et notre différence, c’est que moi, je t’ai perdue. C’est parce que j’ai continué à vivre que je le sais. J’ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S’en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J’invoque la colère pour que tu la calmes. Quelques rires où tu me rejoindrais. Et le soleil a changé, puisqu’il manque une ombre. Mais je suis heureux. Et c’est à ton absence que je dois de le savoir. »

Tropique de la violence. Nathacha Appanah

« Je ne m’arrête pas, ce soir c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups et personne ne pourra me protéger de cette meute… »

Une ile paradisiaque de l’océan indien, sur fond de violence, c’est « Tropique de la violence » de Nathacha Appanah, certainement mon coup de cœur de la rentrée littéraire.

domiclire_tropique_de_la_violenceMarie quitte ses montagnes pour étudier à la ville, infirmière, elle tombe sous le charme de Chamsidine. Mariage, puis départ vers Mayotte, l’ile dont il est originaire. Mais à Dzaoudzi, les hommes sont rarement fidèles, et Marie est abandonnée par celui qu’elle a tant aimé. Seule, sans enfants, sa vie est triste, jusqu’au jour où une jeune femme lui abandonne ce bébé qu’elle a emmené avec elle sur le kwassa. Moise, enfant sauvé des eaux, fait le bonheur de sa mère. Moise à treize ans et veut comprendre d’où il vient, veut savoir qui il est, se rebelle. Puis un matin, Marie tombe, comme foudroyée. Sa mère morte, Moise va rejoindre les jeunes qui errent à Gaza. Loin de la ville, ils survivent de rapines, de drogues, de vols. Moise n’est pas fait pour ça, cette éducation qu’il aurait voulu renier l’aide à survivre, même lorsqu’il ne veut pas obéir à Bruce, un caïd à peine plus âgé que lui qui règne sur son peuple d’enfants errants par la peur et la violence. Jusqu’au jour où tout bascule. Moise est en prison car Moise a tué, tué pour se défendre, tué pour survivre, arrêter d’avoir peur, d’obéir et de subir les pires humiliations.

Nous sommes à Mayotte, au milieu de l’océan Indien, dans l’un des plus beaux lagons du monde, une eau bleue extraordinaire, des tortues, plages et climat de rêve… Oui, nous sommes à Mayotte, première maternité de France en nombre de naissances, envahie par le flux incessant de ceux qui viennent chercher un peu de bonheur et fuient la misère des Comores. Chaque jour ou presque, les kwassas débarquent leurs flots de migrants sur la grève, malades, femmes enceintes, enfants, tous arrivent qui pour se faire soigner, qui pour accoucher et obtenir la nationalité française, celle du droit du sol. Mais la plupart du temps ils ne trouvent que la misère de Gaza, le bidonville en bordure de Kaweni qui déborde de vies, d’exclus.

Là les jeunes, très nombreux, devenus porteurs, guetteurs, voleurs, sont à la merci des chefs de gangs, ils boivent, fument et prennent « le chimique », la drogue souvent frelatée qui rend fou. Aucun espoir pour eux, malgré les tentatives désespérées de quelques associations caritatives rapidement débordées et souvent déconnectées de la réalité, dont l’activité semble si futile face à tant de monde et de misère. Les mots de Nathacha Appanah sont justes et percutants, ni humiliation, ni compromission, ni jérémiades pour décrire la violence, les coups, la haine, la peur.

Une vision terrible de la misère, sur cette ile qui comme une cocotte-minute, est totalement sous pression, mais pendant combien de temps encore avant que tout explose ? Oserais-je dire que j’ai un coup de foudre pour ce roman alors qu’il décrit un univers qui pourrait être magique et qui est pourtant si difficile.

 Extraits :

« Mo ! Crient-ils tous.
Je ne m’arrête pas, ce soir c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups et personne ne pourra me protéger de cette meute… »

« Je n’ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j’entends la fureur derrière moi, non ce n’est pas comme quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j’étais ni comment je m’appelais. Non, tandis que je rejoins l’océan, je n’ai plus peur.
Je m’appelle Moise, j’ai quinze ans et je suis vivant. »

domiclire_nathacha_appanah_manosque A Manosque, pendant les Correspondances 2016

#rl2016


Catalogue éditeur : Gallimard

«Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré ? Ils viennent pour toi.»

Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île française de Mayotte, dans l’océan Indien. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, cinq destins vont se croiser et nous révéler la violence de leur quotidien.

Collection Blanche, Genre : Romans et récits / Littérature française > Romans et récits / Littérature étrangère > Africaines – Francophones / Époque : XXIe siècle / ISBN : 978207019755 / 192 pages, 140 x 205 mm / Parution : 25-08-2016

Police. Hugo Boris

Lire « Police » d’Hugo Boris, c’est voir au travers d’un nouveau prisme, celui de l’envers du décor, un presque huis-clos étonnant de flics qui sont avant tout des Hommes.

DomiCLire_policeUn incendie vient d’éclater dans un centre de rétention administrative, les accompagnateurs attitrés sont trop occupés à la sécurisation du site pour assurer le transfert d’un migrant « retenu » vers Roissy, c’est à un équipage du commissariat du XIIe qu’incombe la tâche.

Dans cette voiture il y a Virginie. Mariée, un tout jeune enfant, un métier tellement prenant qu’il empiète beaucoup trop sur la vie de famille, un époux indifférent, et un amant de passage qui est également son collègue. Virginie est enceinte mais sa décision est prise, elle ne gardera pas l’enfant. Il y a aussi Aristide. Le collègue, beau gosse, musclé, blagueur, il a toujours le bon mot pour les autres, même s’il force parfois un peu le trait. Jamais amoureux, toujours amant opportuniste, il est déstabilisé lorsque Virginie lui annonce qu’elle et enceinte, sa décision et qu’elle le plaque. Et enfin, il y a Erik, le boss.

Les voilà confrontés à la vie d’un centre de rétention, au regard des migrants en attente de reconduite ou de laisser passer. Car escorter un retenu à Roissy, c’est prendre de plein fouet la réalité de l’immigration illégale, c’est toucher, parler, non pas à un document mais bien à un homme. Et cet homme-là, prostré, atteint, blessé dans son cœur, est en danger s’il rentre dans son pays, lui à qui il a fallu tant de courage pour arriver jusqu’à nos terres d’asile. Alors que faire, comme suivre les ordres quand ils vous révoltent, comme être soi-même quand on représente un état, une justice, un règlement ?

Dans ce roman, pas de balles tirées ou de sang versé, pas de surhomme, mais des êtres humains avec leurs vies, leurs complexités, leurs attentes et leurs déceptions. Le récit est celui du long et très difficile cheminement de la pensée pour Virginie et ses acolytes. Que faire, comment, et pourquoi faut-il obéir ou au contraire refuser d’accomplir ce que l’on juge incompatible avec ses convictions. Un policier représente l’état, et ne doit pas avoir d’états d’âmes ? Ou au contraire un policer est un être humain qui ressent et décide ? Quelle marge de choix, quel pouvoir de décision ?

J’ai trouvé très intéressant ce roman qui pour une fois ne nous interpelle dans le contexte classique de la seconde guerre, où l’on a déjà tant commenté les réactions ou l’absence de réaction des fonctionnaires face aux décisions iniques du pouvoir. C’est si difficile de dire ce que l’on ferait si… j’ai aimé cette écriture qui donne vie et humanité aux personnages, à leur complexité, à leurs sentiments, et nous les rend si proches. Malgré quelques scènes un peu irréalistes, en particulier à Roissy – mais après tout qu’importe- on s’y attache et on voudrait y croire.

Extrait :

« Il a presque envie de reculer, immature comme c’est pas permis, méchant comme on peut l’être quand on est triste. « 


Catalogue éditeur : Grasset

Ils sont gardiens de la paix. Des flics en tenue, ceux que l’on croise tous les jours et dont on ne parle jamais, hommes et femmes invisibles sous l’uniforme.

Un soir d’été caniculaire, Virginie, Érik et Aristide font équipe pour une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Mais Virginie, en pleine tempête personnelle, comprend que ce retour au pays est synonyme de mort. Au côté de leur passager tétanisé, toutes les certitudes explosent. Jusqu’à la confrontation finale, sur les pistes de Roissy-Charles-de-Gaulle, où ces quatre vies s’apprêtent à basculer.

En quelques heures d’un huis clos tendu à l’extrême se déploie le suspense des plus grandes tragédies. Comment être soi, chaque jour, à chaque instant, dans le monde tel qu’il va ?

Parution : 24/08/2016 / Pages : 198 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 17.50 € / EAN : 9782246861447