Légende d’un dormeur éveillé. Gaëlle Nohant

« Légende d’un dormeur éveillé » est une magnifique biographie romancée de Robert Denos, poète, Surréaliste, artiste, résistant, Gaëlle Nohant le fait revivre et nous le fait aimer, passionnément !

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Légende d’un dormeur éveillé retrace la vie de Robert Desnos. Parcours que j’avais, je l’avoue, complétement occulté, ne me souvenant peut-être que de cette fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête, qui n’existe pas, qui n’existe pas, mais… enfin, sauf si on y croit très fort.
Merci à Gaëlle Nohant d’avoir éveillé en moi le lecteur de poésie qui sommeille depuis bien trop longtemps. Comme beaucoup, adolescente j’ai aimé passionnément lire de la poésie et oublié depuis le plaisir que cela procure. Mais les courts extraits qu‘on retrouve à mesure de la vie de Robert Desnos, égrenés et parfaitement placées en situation, nous rappellent à quel point la poésie permet de dire énormément de choses, et le plus souvent sans en avoir l’air.

Dans ce roman construit en quatre parties, dans lesquelles tour à tour Robert, puis Youki auront la parole, l’auteur restitue une vie et un destin hors du commun à nos yeux de lecteurs. La Légende d’un dormeur éveillé commence en 1928, lorsque Robert Desnos revient de Cuba avec Alejo Carpentier.

Lors de la rencontre à la librairie la 25e heure, Gaëlle Nohant nous a expliqué qu’elle avait lu plus de deux cent livres pour préparer son roman, et compulsé je n’ose imaginer combien de documents, photos, extraits, images, vu de films, écouté d’interviews, regardé d’entretiens pour apporter les touches indispensables de vérité à son texte. Et cela se sent, mais en fait cela ne se sent pas du tout. Je m’explique, vous entrez dans cette légende comme dans un roman, emporté par l’homme, sa vie, son œuvre, son parcours, ses amitiés ou ses divergences de vue, avec Breton en particulier, comme si vous étiez en train de le suivre, de respirer à ses côtés, de l’écouter, le regarder vivre, aimer, hésiter, s’engager, et pas seulement de tourner les pages de sa vie. On sent au fil des pages l’admiration de l’auteur pour Desnos, et c’est un véritable régal, car elle devient contagieuse.

A cela sans doute tient également toute la force de cette légende, qui ne ploie pas sous les témoignages ou les preuves, mais qui respire la véracité, la finesse de détails, de connaissances indispensables pour restituer une vie, plusieurs vies même. Celle de Robert Desnos, de son amour à sens unique pour Yvonne George artiste malade avec qui il partage l’opium qui la soulage de ses maux. Mais aussi celles de Foujita et de Youki, la plus belle femme de Montparnasse, qui deviendra le grand amour de Robert, celle qui l’accompagne jusqu’à bout. Puis d’André Breton l’intransigeant surréaliste et de Paul Éluard, et l’on y croise Antonin Artaud, Jacques Prévert ou Louis Aragon,  Jean Cocteau et Pablo Picasso, puis l’ami, artiste irremplaçable, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud l’amour de sa vie. Mais aussi des artistes étrangers, comme Federico Garcia Lorca ou Ernest Hemingway, car à cette époque Paris fourmille d’inventivité, de créativité, c’est la ville où se cristallisent la culture et l’expression artistique, où se retrouvent ces artistes qui feront le siècle, ceux en tout cas qui ont toute mon admiration.

Ils vont au Bal Blomet, investissent les terrasses des cafés de Montparnasse, où ils écrivent et se rencontrent, on les imagine si bien, au soleil, festoyant dans les cabarets, organisant des fêtes oniriques arrosées au champagne, jusqu’au moment où Paris bascule dans l’horreur. C’est la guerre, puis l’occupation, période sombre où l’on ne sait plus à qui se fier, mais pendant laquelle Desnos choisit son camp, celui de la résistance, aidant ceux qui l’entourent. Dénoncé, Denos est déporté. Buchenwald, Auschwitz, puis Terezin. Affaibli, malade, il décédera sans jamais se départir de son sens du devoir, de cet amour envers les autres, prêt à aider sans répit, à sa façon, pour insuffler un peu d’espoir à tous ceux qu’il va y côtoyer.

C’est un roman brillant, une ode à un poète, à la créativité, une fresque historique et humaine qui nous plonge dans la vie dans ce qu’elle a de plus beau comme de plus cruel, et qui indiscutablement restera pour moi l’un des grands romans de cette rentrée.

Enfin, émotion intense lors de la rencontre de pouvoir parler avec Jacques Fraenkel, que l’on retrouve en 1943 dans le roman. Cet enfant à qui seul Robert savait parler et surtout sourire, lui réciter ses poèmes, lui procurant quelques instants de ces rêves que l’on voudrait insuffler à chaque enfant dans les moments les plus dramatiques.

Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Robert Desnos a vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure –, sans jamais se départir de sa soif de liberté. Pour raconter l’histoire extraordinaire de ce dormeur éveillé, Gaëlle Nohant épouse ses pas ; comme si elle avait écouté les battements de son cœur, s’était assise aux terrasses des cafés en compagnie d’Éluard ou de García Lorca, avait tressailli aux anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec Yvonne George, et dansé sur des rythmes endiablés au Bal Blomet aux côtés de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S’identifiant à Youki, son grand amour, la romancière accompagne Desnos jusqu’au bout de la nuit.

Légende d’un dormeur éveillé révèle le héros irrésistible derrière le poète et ressuscite une époque incandescente et tumultueuse, des années folles à l’Occupation.

544 pages / 23€ / Paru le 17 août 2017 / ISBN : 9782350874197 / Illustration de couverture © Letizia Goffi

Minuit, Montmartre. Julien Delmaire

Aux Correspondances de Manosque j’ai rencontré Julien Delamaire, écrivain en résidence, et découvert avec grand plaisir « Minuit, Montmartre », roman dans lequel il évoque avec beaucoup de poésie les artistes et la vie de la butte à la belle époque.

Domi_C_Lire_minuit_montmartreA Montmartre, il y a d’abord Vaillant, un chat presque aussi sauvage et indépendant que la belle et noire Masseïda qu’il rencontre et va guider, lui qui tombe sous le charme.
Vaillant n’est autre que le chat de Théophile Alexandre Steinen, artiste peintre sur le déclin, qui a connu quelques heures de gloire en particulier lorsqu’il a réalisé l’affiche du cabaret « Le chat noir ». Mais les années fastes sont derrière lui, aujourd’hui, il fait quelques affiches plus faciles, quelques illustrations, la vie est plus difficile. En manque d’inspiration, il ne peint plus désormais que des chats.
Il va finalement accueillir Masseïda. Arrivée d’Afrique depuis peu, elle cherche un refuge et de quoi subsister, lui cherche une muse, la rencontre va se faire entre ces deux être réunis par la misère et l’amour du beau.

A Minuit, Montmartre, on croise des artistes aux noms évocateurs, de Picasso à Apollinaire, de Toulouse Lautrec  à la Goulue, Footit et Chocolat, les deux clowns en fin de course déjà, mais c’est avant tout l’âme d’un quartier qui est ressuscitée sous nos yeux pour notre plus grand bonheur. Même si ce sont aussi des années terribles, la guerre de14/18, les hommes, jeunes, partis la fleur au fusil qui ne reviendront pas, ou cassés à jamais, la misère, la syphilis, la prostitution. On y comprend aussi la douleur de l’exil de Masseïda ou de Pampelune, dans une époque qui ne les accepte pas pour ce qu’ils sont. Et un inénarrable allumeur de réverbère, symbole d’un temps enfui à jamais, qui chaque soir allume les lanternes et nous rappelle que la sécurité et le confort de la lumière n’ont pas toujours été des évidences.
J’aime l’écriture de Julien Delmaire qui nous entraine dans les pas de Masseïda, auprès des filles de joie, des artistes, de la vie qui grouille sur la butte qui se transforme, en proie à la misère certes, mais également enclins à une grand humanité. Dans un décor digne d’un film de Renoir, on suit les pas des protagonistes, on sent les parfums, les coups, le froid, on devine les ébauches, les coups de crayons, les couleurs chatoyantes ou parfois tristes, on entre dans l’atelier de l’artiste, on met ses pas dans ceux des buveurs de la fée verte qui détruit les amis, une magnifique et poétique évocation. Minuit, Montmartre est un roman étonnant, touchant, enrichissant,  une bien belle lecture.

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Catalogue éditeur : Grasset
Montmartre, 1909. Masseïda, une jeune femme noire, erre dans les ruelles de la Butte. Désespérée, elle frappe à la porte de l’atelier d’un peintre. Un vieil homme, Théophile Alexandre Steinlen, l’accueille. Elle devient son modèle, sa confidente et son dernier amour. Mais la Belle Époque s’achève. La guerre assombrit l’horizon et le passé de la jeune femme, soudain, resurgit…
Minuit, Montmartre s’inspire d’un épisode méconnu de la vie de Steinlen, le dessinateur de la célèbre affiche du Chat Noir. On y rencontre Apollinaire, Picasso, Félix Fénéon, Aristide Bruant ou encore la Goulue… Mais aussi les anarchistes, les filles de nuit et les marginaux que la syphilis et l’absinthe tuent aussi sûrement que la guerre.
Ce roman poétique, d’une intense sensualité, rend hommage au temps de la bohème et déploie le charme mystérieux d’un conte.

Parution : 23/08/2017 / Pages : 224 / Format : 145 x 205 mm / Prix : 18.00 € / EAN : 9782246813156

Une voix dans l’ombre. Andrea Camilleri

Découvrir Andrea Camilleri  c’est embarquer avec bonheur dans une enquête du commissaire Montalbano et prendre la mesure du risque : faire jaillir la vérité au pays de la mafia !

Domi_C_Lire_une_voix_dans_l_ombreIl était temps ! Je viens de faire la connaissance de la Sicile et du commissaire Montalbano. Avec « Une voix dans l’ombre », je découvre, via une traduction à sa mesure, la langue et la gouaille, la plume et l’imagination d’Andrea Camilleri.
Un cambriolage nocturne dans un supermarché étonne autant le directeur que les équipes de Montalbano à qui il est venu se confier. Quasiment en même temps, un jeune chauffard tente de s’attaquer au commissaire à coups de clé à molette. Peu de temps après, ce même homme vient révéler la découverte du sordide assassinat de sa jeune fiancée.

Le décor est planté, Montalbano va avoir fort à faire avec ces différentes enquêtes qui se bousculent. D’autant que le supermarché cambriolé est, c’est bien connu,  la propriété d’une famille de mafieux, les Cuffaro, et que le jeune homme n’est autre que le fils d’un homme tout puissant qu’il ne faut pas trop contrarier. Montalbano commence ses enquêtes, mais il va très vite comprendre qu’il y a anguille sous roche. De fait, lui qui est plutôt enclin à braver juges et procédures va tout faire pour rester dans les clous, du moins tant qu’il n’aura pas élucidé le fin mot de ces histoires.

Me voilà plongée dans un univers à la San Antonio. Je découvre la verve et le style d’Andrea Camilleri qui décrit les manières bien peu orthodoxes de la mafia, malversations, manipulations, chantage, assassinats, tout est permis. Il montre bien les craintes, les subtilités de détournement et les ruses que doivent mettre en œuvre la police et la justice siciliennes pour s’en sortir au pays des corrompus et des puissants, et ce qu’il doivent faire pour aller contre les puissants et parfois même les faibles qui leur obéissent ou se soumettent.
Mais surtout je découvre un style unique, imagé, des situations comiques, un commissaire au caractère bien trempé à qui il ne faut pas en remontrer. C’est un bon vivant amateur de cette bonne chère préparée par sa cuisinière Adelina, qui s’occupe également de sa maison. Il est souvent agacé par un de ses fidèles enquêteurs qui arrive à lui mettre les nerf en pelote avec ses « déjà fait », mais il est épaulé par une équipe soudée composée de personnalités bien campées, le tout se passe dans un heureux mélange de différents niveaux de langages, qui intègre un dialecte sicilien très particulier. La traduction arrive à restituer cette dimension au roman. Une belle expérience à renouveler.

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Catalogue éditeur : Fleuve Noir

Traduit par : Serge QUADRUPPANI

Rude journée pour le commissaire Montalbano : d’abord agressé dans sa cuisine par un poulpe haineux, il l’est ensuite dans sa voiture, à coups de clé à molette, par un jeune chauffard. Étrange coïncidence, la compagne de son agresseur est retrouvée assassinée peu après.
Pendant ce temps, un directeur de supermarché est victime d’un cambriolage, mais ce dernier paraît surtout terrorisé par la possible réaction de ses propriétaires – en l’occurrence la mafia.
Derrière ces deux affaires que rien ne réunit, de puissants hommes politiques semblent vouloir la peau du Maigret sicilien. Malgré l’aide de toute la tribu du commissariat de Vigàta, et celle d’une mystérieuse voix dans la nuit, Montalbano parviendra-t-il à venir à bout des pièges qu’on lui tend ?

Date de parution 08 Juin 2017 / Fleuve noir / 256 pages / Format : BROCHE /  9782265098763

Un dimanche de révolution. Wendy Guerra

Dans son roman « Un dimanche de révolution » Wendy Guerra nous décrit Cuba autrement, vu de l’intérieur par les mots de Cleo, écrivain interdit de publication dans son pays.

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Cleo est une poétesse et écrivain connue, dont les œuvres sont éditées dans de nombreux pays, Espagne, Etats-Unis, mais pas à Cuba. Cette étrange situation la met en porte à faux car elle n’est à sa place ni à l’étranger ni dans son ile, passant tantôt pour une espionne tantôt pour une infiltrée. A la mort accidentelle de ses parents deux ans plus tôt, Cleo a été soutenue par quelques rares amis, mais reste de longues heures chez elle, à écrire, à rêver d’ailleurs.
A Cuba, Cleo a seulement le droit de se taire et d’être surveillée à longueur de temps, y compris dans son propre appartement. Un de ses fidèles amis est d’ailleurs un de ces segurosos, ces agents de sécurité de l’État qui se mêlent à votre vie pour en rapporter tous les détails. Ses faits et gestes, ses relations, ses écrits, et jusqu’à ses amours, tout est contrôlé par un gouvernement omniprésent, omnipotent.
Un jour, Gerónimo, un bel étranger, acteur célèbre, entre dans sa vie. Il veut réaliser un film sur son père… Cleo l’accueille, va vivre une relation amoureuse intense avec lui, et découvrir des vérités sur sa famille qu’elle n’avait jamais imaginées. De révélations en surprises, elle consigne chaque jour dans son journal les péripéties d’une cubaine qui rêve de liberté, mais qui est en permanence suivie, épiée, analysée…

J’ai trouvé intéressant de comprendre et même ressentir l’oppression permanente, le doute, les interrogatoires, les fouilles, d’une police à qui tout est permis, d’amis qui ne sont que des indics du gouvernement. De ces vies si éloignées des nôtres qu’on a du mal à les imaginer. J’ai aimé l’écriture et les descriptions de l’ile, l’ambiance, la vie, et surtout l’analyse de la situation et l’impression malsaine qui s’en dégage.  Mais j’ai eu pourtant un peu de mal à accrocher jusqu’au bout. Car au final on a tendance à se demander ce qui retient Cleo sur son ile, elle qui n’y est jamais sereine ni libre, pourquoi ne pas faire comme tant d’autres cubains, partir vivre ailleurs en attendant des lendemains plus rieurs pour y retourner. Même s’il est certainement très difficile de partir, de quitter son pays quel qu’il soit pour devenir un émigré quand on a un pays à soi !

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Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Marianne Million Langue d’origine : Espagnol (Cuba)

« Sur cette île, la vie privée est comme l’hiver ou la neige, juste une illusion. »

Cleo est une poétesse et écrivaine reconnue partout dans le monde sauf sur son île, à Cuba. Là, on la soupçonne de pactiser avec l’ennemi. Ailleurs – à New York, à Mexico – les Cubains en exil se méfient aussi : elle pourrait bien être une infiltrée. Partout où elle cherche refuge, refusant de renier qui elle est – une femme cubaine, une artiste –, on la traque.

Plongée dans cette immense solitude, Cleo tente de travailler à son nouveau livre : la mort de ses parents l’a laissée exsangue, ses amours battent de l’aile. Alors quand apparaît à sa porte Gerónimo, un acteur hollywoodien qui prépare un film sur Cuba et détient des informations bouleversantes sur sa famille, sa vie bascule.

Tour à tour enquête – puis véritable quête –, vertigineuse histoire d’amour mais aussi chronique d’une vie dans une Cuba où le régime à bout de souffle s’immisce dans le quotidien jusqu’à l’absurde, Dimanche de révolution dresse un portrait sensuel, aimant et corrosif d’une génération toujours écrasée par les soubresauts de cette révolution qui n’en finit pas d’agoniser.

Littérature étrangère    / Date de parution : 24/08/2017 / Format : 14 x 20,5 cm, 216 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03066-0

Je m’appelle Lucy Barton. Elizabeth Strout

Découvrir Elizabeth Strout avec « Je m’appelle Lucy Barton » est une jolie surprise. L’auteur, prix Pulitzer en 2009 pour un précédent roman, nous plonge dans l’intimité et la psychologie de ses personnages. Sentiments et frustrations, amour et désamours deviennent le fil rouge de la relation entre une mère et sa fille.

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Lucy Barton, écrivain, mariée, deux enfants, a plutôt bien réussi sa vie.  Elle se souvient de cette époque, quelques années auparavant, où elle a été hospitalisée pendant de longues semaines à New-York, dans cette chambre d’hôpital d’où elle pouvait voir scintiller le Chrysler Building.

Suite à une banale opération, un complication inattendue la contraint à rester de longs jours alitée. Ses filles sont encore petites, son mari doit gérer le quotidien, aussi, cherchant à pallier à sa solitude, il fait venir la mère de Lucy.

Cette mère avec qui elle n’avait pas parlé depuis des années, va la veiller nuit et jour assise sur une chaise au pied de son lit. Et elle parle cette mère, même si elle ne répond pas aux questions de Lucy. Elle meuble les heures avec des souvenirs, des anecdotes, et cette relation pour le moins étrange avec une mère pourtant absente va se transformer en moments d’amour non-dits, de silences à l’ombre d’une vie, d’une enfance difficile mais pour lesquels Lucy ne semble pas avoir de ressentiment.

Au milieu de cette logorrhée sans fin, Lucy va égrener elle aussi les souvenirs de son enfance à Amgash, dans l’Illinois. Car l’enfance de Lucy, on le comprend vite, a été très difficile. Une famille pauvre, qui habite dans un garage, n’ayant pas les moyens de se procurer l’essentiel, encore moins le superflu. Le père, terrible, absent, les abus que l’on devine. Cette différence sociale, la promiscuité, la  pauvreté extrême, qui ne permet pas d’inviter des camarades d’école, de pouvoir échanger sur toutes ces choses que l’on partage enfants ou adolescent et qu’elle ignore.

Elle attend un mot de sa mère, une expression de ses sentiments, un élan qu’elle n’aura jamais. Et pourtant, l’amour est là, entre une mère et sa fille qui se comprennent sans se parler, qui s’aiment sans se le dire, qui ont besoin l’une de l’autre sans jamais vouloir être ensemble.

Lucy pense à ces moments qui lui ont permis d’évoluer, de lui faire comprendre  que le passé nous construit, que l’enfance, la famille, sont les bases de ce que l’on devient. Roman étrange, qui dégage une forme d’optimisme dans sa grande tristesse apparente. Si la solitude et la pauvreté sont extrêmes, elles n’y sont pas vécues comme des freins à mener une vie normale et heureuse. Et où transparait l’amour, d’une mère, d’une fille, jamais dits, mais tellement évidents, malgré les silences.

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Catalogue éditeur : Fayard

Hospitalisée à la suite d’une opération, Lucy Barton reçoit la visite impromptue de sa mère, avec laquelle elle avait perdu tout contact. Tandis que celle-ci se perd en commérages, convoquant  les fantômes du passé, Lucy se trouve plongée dans les souvenirs de son enfance dans une petite ville de l’Illinois – la pauvreté extrême, honteuse,  la rudesse  de son père,  et  finalement son départ pour New York, qui l’a définitivement isolée des siens. Peu à peu, Lucy est amenée à évoquer son propre mariage, ses filles, et ses débuts de romancière dans le New York des années 1980. Une vie entière se déploie à travers le récit lucide et pétri d’humanité de Lucy, tout en éclairant la relation entre une mère et sa fille, faite d’incompréhension, d’incommunicabilité, mais aussi d’une entente muette et profonde.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Brévignon

Le courage qu’il faut aux rivières. Emmanuelle Favier

Lire « Le courage qu’il faut aux rivières » d’Emmanuelle Favier, c’est embarquer dans un espace-temps inconnu mais toucher à l’intime et à la féminité avec beaucoup de poésie.

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Dans un village des Balkans, Manushe a renoncé à sa vie de femme, elle est devenue une « vierge jurée » et cela lui donne un statut d’indépendance et une vie qu’elle n’aurait jamais pu avoir si elle était restée une femme seule. Mais à quel prix ! Car elle a dû renoncer à la vie de couple, aux enfants, à sa féminité, pour vivre dans cette solitude choisie à un moment précis de sa vie – lorsque le mariage allait lui être imposé avec un vieillard dont elle ne voulait pas – mais qui est sans doute difficile à supporter à mesure que les années passent.

Un jour arrive au village Adrian, un homme jeune, secret, dont la force, le magnétisme et la fragilité apparente la fascinent et la séduisent sans qu’elle ait le droit de céder à cette tentation, elle qui a juré de rester vierge et de se comporter en homme. Une relation va se tisser, tous deux vont réussir à tirer plaisir d’instants volés, liant leurs solitudes dans des songeries, des marches silencieuses au bord d’un lac, mais c’est une relation qui va éveiller à la sensualité, à l’amour peut-être, cette femme qui y avait renoncé.

Emmanuelle Favier nous offre un récit sensible qui interroge sur l’enfance, le genre, la féminité et la relation amoureuse, les relations, surtout les relations de dépendance entre homme et femme mais également sur le poids et la force des traditions, l’oppression envers les femmes en particulier. Étrange tradition que ces vierges jurées, que l’on retrouve encore aujourd’hui au nord de l’Albanie. Un peu comme ces files qui s’habillent en garçons en Afghanistan pour aider leurs familles, pour travailler, sortir faire les courses, mais pour elles, jusqu’à leur puberté (on se souvient par exemple du roman La perle et la coquille).

Il m’a peut-être manqué un petit quelque chose pour m’emporter dans l’âme de ses personnages. L’auteur privilégie la vie d’Adrian, nous faisant rencontrer Gisela, prostitué au grand cœur qu’il a rencontré à la grande ville, ville dont l’idée même terrorise ces habitants des bois et des campagnes. Peut-être aurais-je aimé mieux connaître Manushe, et sans doute Dirina, cette jeune fille en mal de repère et en recherche d‘identité dont on comprend vite d’où elle vient, et que l’on aurait envie de suivre un peu plus.

Mais je me suis laissée porter par les mots, car il y a une réelle poésie dans ces pages, dans les descriptions magnifiques des animaux, de la nature, et dans la dualité des sentiments, quel choix faire entre le respect des traditions et de la promesse donné, ou devenir soi-même ? Et surtout, l’auteur a réussi à nous placer dans un  espace-temps hors du temps justement, car nous sommes certainement en Albanie (elle en parle dans ses « précisions »), dans les Balkans, mais à quelle époque ? Le présent, le passé ? Rien ne transpire, nous sommes ailleurs.

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Catalogue éditeur : Albin-Michel

Elles ont fait le serment de renoncer à leur condition de femme. En contrepartie, elles ont acquis les droits que la tradition réserve depuis toujours aux hommes : travailler, posséder, décider. Manushe est l’une de ces « vierges jurées » : dans le village des Balkans où elle vit, elle est respectée par toute la communauté… Lire la suite

Édition brochée 17.00 €  / 23 Août 2017 / 224 pages / EAN13 : 9782226400192