À la rencontre de Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès nous régale une fois de plus avec « Le Rituel des dunes » paru aux éditions Zulma. Roman exotique et parfaitement décalé, aux personnages multiples et foisonnants, porté par sa sublime écriture. J’ai eu envie de lui poser quelques questions à propos de ce roman, et de son travail d’écriture. Toutes les réponses sont à découvrir ici.

À propos du roman « Le Rituel des dunes »

Dans Le Rituel des dunes, le protagoniste principal, Roetgen, est parti comme expatrié en Chine,  je crois que c’est également votre propre expérience, est-ce la raison qui vous a donné envie d’écrire ce roman ?

J’ai effectivement vécu en Chine de 1983 à 1984. J’y ai fait l’expérience d’un monde si étrange, si différent du nôtre qu’il semblait incompréhensible à première vue, presque monstrueux par son altérité. « La civilisation chinoise, écrit Joseph Needham, le grand sinologue britannique, présente l’irrésistible fascination de ce qui est totalement « autre », et seul ce qui est totalement « autre » peut inspirer l’amour le plus profond, en même temps qu’un puissant désir de le connaître. » Cela a certainement joué lorsque je me suis mis en tête de raconter l’histoire de Roetgen et sa rencontre avec Beverly, mais je ne connais pas de « raison » préalable qui me pousse à écrire tel ou tel roman. C’est toujours le résultat d’un processus complexe d’amalgames, d’une longue maturation dont je ne maîtrise pas les différentes étapes. 

Quand on est écrivain, j’imagine que l’on peut mettre beaucoup de soi dans ses livres, ou au contraire très peu. Comment vous situez-vous ?

C’est la fiction qui m’intéresse, l’exploration d’un univers aberrant situé à la marge du réel. Ce qui ne veut pas dire que je n’intègre pas certaines expériences vécues à mes romans, mais que je les utilise comme n’importe quel autre matériau dans ce collage de petites réalités disparates que nécessite toute invention dans l’ordre de l’imaginaire. Pas d’autobiographie, donc, même si mes livres reflètent sans doute ce que je suis, puisqu’ils témoignent du long travail d’écriture et des questionnements qui occupent ma vie depuis bientôt cinquante ans.

Le protagoniste principal, Roetgen va vivre des moments forts avec Beverly, cette américaine fantasque et un peu folle, mais qui a pourtant bien des choses à lui apprendre.  J’ai eu l’impression que le personnage est important aussi, d’abord par sa personnalité, pour ce qu’il éveille chez Roetgen.  Mais aussi parce qu’il me semble confronter deux mondes – les USA et la Chine –, deux caractères et deux âges… Quelle est votre vision de Berverly, elle qui me semble indispensable pour « révéler » Roetgen.

Beverly est le personnage central du Rituel des dunes. C’est sa personnalité déconcertante, sa folie que le narrateur retient de son séjour en Chine. Il lui faudra trois cents pages de remémoration pour qu’il se reproche enfin de ne pas avoir su l’accueillir dans son étrangeté. Cette Chine millénaire et encore maoïste où ils sont plongés, cette façade à première vue impénétrable à nos yeux d’occidentaux, n’est qu’une amplification de l’étrangeté de l’autre lorsqu’il n’obéit pas à nos propres codes de reconnaissance culturelle. Il faut un violent effort sur soi-même pour aller vers lui sous peine de n’apercevoir que son exotisme ou sa bizarrerie. C’est le sens de la phrase de Zhuang Zi mise en exergue du roman : À vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même. Cette vérité ne se voit pas à partir de l’autre, mais se comprend à partir de soi-même. Roetgen s’aperçoit qu’il a manqué Beverly, comme elle-même ou les expatriés qu’ils côtoient ont manqué la Chine. Tous deux ont échoué, faute d’empathie dans le rituel d’approche nécessaire à toute rencontre véritable.

Roetgen écrit un roman policier, mais nous n’en connaissons qu’une partie… Comment et pourquoi vous est venue cette envie de faire travailler notre imagination ?

Beverly s’est construit une théorie sur ce qui permet de connaître quelqu’un : Une véritable autobiographie, dit-elle, devrait être la sélection d’une parfaite série de faits sur soi-même, série qui permettrait à un lecteur de prédire tout le reste. Ou, en termes formels, d’axiomes à partir desquels nous pourrions dériver l’ensemble des théorèmes concernant une personne. Lorsque Roetgen lui demande « qui elle est », l’Américaine le prend au sérieux et lui offre toute une série d’axiomes de sa propre biographie permettant peut-être de répondre à la question posée. Elle se raconte sans fards, mais demande en contrepartie que Roetgen lui lise ce qu’il écrit. Le lecteur assiste à ces lectures : la nuit de ce con de Lafitte dans un chaudron de la Cité interdite, le conte fantastique d’un empereur à double visage au sein du Repos précieux des monstres désirables, et plusieurs chapitres d’un roman policier que Roetgen s’amuse à écrire par correspondance avec un ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il reçoit. Roetgen ne dispose que de son propre texte et ne peut livrer à Beverly qu’un chapitre sur deux du roman policier en question. Beverly s’en satisfait, arguant que c’est aussi la part du lecteur de combler les « trous » : Imagine qu’on supprime un chapitre sur deux dans « Le Grand Sommeil » de Chandler, ou même de « Salammbô » ou de « Guerre et Paix », est-ce que ça gênerait ? Est-ce que tu n’imaginerais pas une intrigue au moins aussi intéressante, aussi captivante que dans l’original ? Je ne suis pas loin de partager son avis, mais j’ai fait en sorte de glisser dans ces chapitres nombre d’éléments qui permettent de suivre l’intrigue principale, malgré la discordance annoncée. La référence aux Mille et une nuits et à Shéhérazade est explicite : il s’agit avant tout de se raconter des histoires pour survivre.

J’avoue qu’au début du roman, j’ai à deux reprises relu les chapitres précédents, un peu perdue par ces différents textes… Vous avez l’art de nous faire réfléchir ! Je n’ose imaginer la complication pour l’écriture…

Retour aux Mille et une nuits : il faut seulement se laisser porter, accepter de passer d’une histoire à une autre, rêver. Dans mes lectures, j’aime que l’auteur prenne au sérieux mon pouvoir de discernement, j’apprécie d’être sollicité. En écrivant, je reproduis certainement ce mécanisme qui provoque chez moi la délectation.

J’ai particulièrement aimé comme pour le roman précédent tout d’abord votre écriture, si fine, ciselée, précise, mais aussi ces évocations de la Chine avec la précision et la finesse d’un orfèvre, le travail du sculpteur, la cité interdite… Faut-il avoir vécu et surtout apprécié ces moments-là pour en parler aussi bien ?

Nourri d’une documentation suffisante, notre imaginaire est plus riche, plus exact, plus véridique que n’importe quelle expérience de terrain. Hubert Haddad, par exemple, a écrit l’un des plus beaux romans sur la culture japonaise – Le peintre d’éventail – sans avoir mis un pied au Japon. L’écriture romanesque met en scène des illusions d’optique, des trompe-l’œil plus vrais que nature.

Ce roman est paru une première fois il y a trente ans, pourquoi avoir choisi de le republier, et dans quelle circonstances ?

Tous les romanciers, dit en substance David Lodge, écrivent « pour défier la mort, pour que leur nom et leur œuvre se perpétuent ; c’est une sorte de réconfort pour eux, et de grande fierté, lorsque leurs livres restent disponibles au catalogue ». Quand mon éditrice m’a proposé de republier un livre épuisé depuis vingt ans, j’ai bien évidemment sauté de joie.

Aviez-vous ressenti le besoin d’une réécriture, et est-ce un réel plaisir de le faire ?

Quels sont vos sentiments lorsque vous relisez vos premiers romans ? Il me semble que cette démarche ne doit pas être si habituelle chez les écrivains, il y a tant à dire de nouveau sans doute…

Lorsque je relis mes premiers livres, j’y trouve à la fois matière à me réjouir et à m’affliger. Si je suis agréablement surpris par la maturité de certains passages, ou la présence de thèmes qui n’ont cessé de se développer ensuite, j’y aperçois aussi des faiblesses stylistiques qui m’avaient échappé et que je suis incapable de conserver telles quelles. La réédition d’un livre autorise sa « mise à jour », elle me permet d’en corriger les failles, voire de remanier sa structure en profondeur – comme c’est le cas pour Le Rituel des dunes – de façon à ce qu’il corresponde à mes exigences d’aujourd’hui et s’intègre avec plus de cohésion dans l’édifice qui se construit à partir de La Mémoire de riz. Cette démarche n’est pas si rare, me semble-t-il. C’est celle de tout créateur en quête d’excellence, ou du moins d’une progression dans le projet qui est le sien. En retouchant mes œuvres disait Yeats, c’est moi que je corrige. Il ne s’agit pas tant de dire des choses nouvelles que de mieux exprimer celles qui l’ont été.

Et … si j’ose vous demander, avez-vous déjà la trame ou le sujet de votre prochain roman ?  Je crois me souvenir que vous avez une vision assez précise de ceux que vous souhaitez écrire et qu’ils s’installent dans un schéma précis, pourriez-vous nous en parler ?

Il m’est déjà très difficile de parler d’un livre déjà écrit : c’est trop me demander que d’évoquer un roman qui n’existe pas encore.

Je n’ai pas de vision précise des livres à venir, mais ils s’inscrivent bien dans un schéma dont la matrice est constituée par les vingt-deux nouvelles de La mémoire de riz. Tous les personnages présents dans ce recueil initial sont appelés à voyager d’un roman à l’autre, avec des effets de loupe pour certains, des compléments d’histoire ou de simples allusions ; cela vaut également pour les objets, les animaux, les lieux, les atmosphères. En installant cette porosité d’ensemble, j’espère laisser derrière moi une sorte d’architecture romanesque où le lecteur reconnaîtra un jour l’ombre portée d’un seul livre aux multiples facettes.

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

J’ai particulièrement aimé Vénus s’en va, de Damien Aubel, publié fin 2018 chez Inculte. Ce roman dresse le portrait intime de l’empereur Claude, souverain dont Suétone, entre autres, a fait l’idiot de la famille des Auguste. À rebours de cette triste réputation – celle d’un cocu gâteux et pitoyable presque invisible entre les règnes excessifs de Caligula et de Néron – nous découvrons un homme inquiet, tourmenté par sa quête mystique de la déesse Vénus. C’est l’époque de Messaline, des jardins de Lucullus : avec une érudition maîtrisée, Damien Aubel ne nous épargne rien des intrigues de palais ni des lupanars sordides du quartier de Suburre, mais il le fait dans un style exceptionnel, puissamment novateur, avec cette liberté poétique, cette aptitude à distordre la langue où je reconnais d’emblée l’inutile et nécessaire beauté de la grande littérature.

Un grand merci à Jean-Marie pour avoir accepté de répondre à toutes ces questions. Et pour le plaisir que procure la lecture de chacun de ses romans.

Retrouvez également ma chronique du roman Le Rituel des dunes.

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