A la rencontre de Jean-Baptiste Maudet

« J’avais envie d’ancrer l’histoire dans une réalité paysagère et géographique forte »

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau.  Matador Yankee, son premier roman qui se situait entre le Mexique et les USA a reçu le prix Orange du Livre en 2019. Son deuxième roman nous entraine du côté de la Sibérie. Des humains sur fond blanc est dans la sélection du Prix Alain Spiess, du prix Amerigo Vespucci, du prix des lecteurs de la ville de Brive, du prix Brise-lames et du prix Hors Concours. 

Le contexte

Des humains sur fond blanc nous plonge dans une réalité géographique qui dévoile différentes strates de l’humanité.

  • C’est un roman court très concentré sur les détails, est-ce une volonté de départ ?

J’aime l’idée que la vraisemblance d’une fiction ne tienne qu’à quelques détails. Un détail en moins, un détail en plus et tout peut s’écrouler, comme lors d’un tour de magie où en attirant l’attention sur quelque chose qui paraît très accessoire, on rend possible la disparition d’un coffre-fort.       

  • J’ai aimé cette couverture aux couleurs vives et tranchées très opposés au blanc et pourtant en symbiose avec le texte. Est-ce voulu ?

Comme pour Matador Yankee, mon précédent roman, la couverture a fait l’objet d’un long travail de réflexion. J’étais d’avis, assez tôt, de ne pas jouer sur la redondance du titre et de la couleur blanche. Je voulais une couverture colorée, dense, lumineuse, difficile à cerner comme l’effet d’une aurore boréale, du soleil dans l’œil, d’un brouillard qui se dissipe, d’un contre-jour éblouissant. C’est un ami graphiste, Damien Martin, qui a eu cette idée de couleurs et de composition. L’éditeur m’a laissé cette liberté, on a fait quelques essais et cet équilibre entre le vert et bleu nous a paru correspondre à l’esprit du roman : le blanc est une couleur qui en appelle d’autres.   

Est-ce votre formation de géographe qui explique ce monde dans lequel vous situez l’intrigue ?

  • La réalité des rennes contaminés, radioactifs,  vient-elle réellement de là ? Existent-ils vraiment ou est-ce un élément romanesque indispensable à l’intrigue ?

J’avais envie d’ancrer l’histoire dans une réalité paysagère et géographique forte, le Grand Nord, la taïga, la toundra, la neige, la rigueur de l’hiver sans que ces éléments ne fassent écran à la réalité géopolitique et sociétale complexe de la Sibérie. Cette énigme des rennes supposément contaminés par la radioactivité condense cette double dimension et interroge les relations entre les humains, les animaux, la nature, l’histoire, la tradition, la technique, le progrès. La question des « rennes radioactifs » est un problème bien réel mais il concerne des troupeaux situés en Scandinavie encore empoisonnés par les retombées de la catastrophe de Tchernobyl qui a pollué durablement les sols et les lichens.      

  • Quel est le contexte écologique et politique tant contemporain qu’historique que vous avez voulu mettre en exergue ?

Le contexte écologique dans lequel s’inscrit l’histoire est celui d’une immense région, la Sibérie, où derrière la force de ses paysages – au demeurant très variés –  et la puissance apparente de la nature se cachent des atteintes profondes de son écosystème. Les enjeux actuels du réchauffement climatique ne font qu’accroitre ces dynamiques. D’un point de vue politique, ce qui me fascine dans cette région, c’est le nombre et l’importance des bouleversements qu’elle a connus au rythme des conquêtes, des invasions, des vagues de russification ou d’incorporation à des desseins territoriaux exogènes. La Sibérie évoque un large imaginaire de la souffrance et du destin tragique des peuples.   

Les parents de Neva, l’une des trois personnages principaux, sont d’anciens éleveurs de rennes en Sibérie totalement acculturés. Mais aujourd’hui les rennes ont été abattus et brulés par le gouvernement, même si on peut penser qu’il existe toujours des risques et que l’on a stocké de l’uranium dans les mines désaffectées. On leur a donc imposé un changement radical de vie.

  • Cette immensité blanche n’est peut-être plus aussi blanche que ça, elle semble salie par la réalité politique et économique. Ces espaces immenses ne sont-ils pas finalement très pollués ? Faut-il creuser pour trouver ce qui est caché sous cette blancheur justement aveuglante au propre comme au figuré ?

C’est exactement ça, le blanc est une couleur très ambivalente – je ne sais même pas, d’ailleurs, si c’est une couleur.  Elle renvoie souvent, dans nos sociétés, à l’idée de pureté, elle est aussi une couleur qui permet d’effacer ou de recommencer quelque chose en donnant un coup de blanc.

  • Neva parle une langue rare, le younets, cette langue existe-t-elle ?

Non, cette langue n’existe pas. C’est une forme de licence ethnographique et littéraire. J’ai inventé les Younets car je me sentais gêné de parler d’un peuple que je n’aurais jamais rencontré. J’ai rassemblé un matériau ethnographique composite plutôt inspiré des Youkagir et j’ai opté pour une sonorité proche de celle des Nenets, davantage connus, pour inventer une ethnie sur laquelle plane le mystère de sa disparition.  C’est aussi une façon pour moi d’interroger le lecteur sur les rapports complexes qui unissent vérité, vraisemblable et fiction. J’aime mélanger ces trois niveaux entremêlés tissant dans le texte littéraire un même motif.  

  • On retrouve le tigre à plusieurs niveaux dans le roman, le père de Tatiana, mais aussi le tigre de Sibérie, est-ce une sorte de fil conducteur, de lien entre les différents personnages et les terres sur lesquelles ils évoluent ?

Ce tigre est en effet protéiforme et me permet de jouer sur différentes significations qu’il peut acquérir pour le lecteur et les personnages. Le tigre est bien sûr un animal emblématique de la Sibérie. Il est une figure paternelle pour Tatiana puisque son père, mystérieusement embarqué un matin par les autorités, lui apparaît en rêve sous la forme d’un tigre blanc. Le tigre est également l’animal que les prisonniers du Goulag se tatouaient pour symboliser qu’ils avaient ciblé les forces de l’ordre lors d’un acte criminel. Le tigre est enfin une référence à Walter Benjamin qui dans ses Thèses sur le concept d’histoire a recourt à l’image du « saut du tigre dans le passé » pour interroger les télescopages des temporalités dans notre rapport à l’histoire, comme si le passé venait nous convoquer dans le présent pour donner forme et signification à certains événements. C’est tout à fait ce type de questionnement que se pose Tatiana au sujet de la disparition de son père et du sens qu’elle donne à l’errance à laquelle elle est confrontée dans le cœur du récit.

  • Camp de travail, mammouths ensevelis dans la glace, on ne dévoile pas l’intrigue, mais vous êtes-vous basé sur une réalité géopolitique contemporaine ?

On pourrait se dire que des « rennes radioactifs » et des mammouths ressurgissant des glaces relèvent de la littérature fantastique. Peut-être d’ailleurs que certaines lectrices et certains lecteurs ont pris ces aspects-là du récit comme une fantaisie invraisemblable ou, tout au moins, ont lu cette histoire avec un pacte de lecture très différent de celui que j’avais en tête. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Il y a bien des mammouths en Sibérie, en particulier en Yakoutie et l’exploitation de l’ivoire fait l’objet d’un commerce croissant notamment avec la Chine. L’interdiction de la commercialisation de l’ivoire d’éléphant et le réchauffement climatique rendant plus fréquent l’affleurement des mammouths ne semble faire qu’accélérer ce processus. Il y a donc tout un bestiaire qui nous fait face, tigres, rennes, mammouths et dont le sort nous renseigne sur ce que nous sommes.  

Et les personnages ?

Neva : Une héroïne de 20 ans, ronde, dans un bled paumé, qui roule en patin à roulette, décrite comme une vénus de Botero, famille issue d’une tribu d’éleveurs de rennes, exilés par le régime soviétique pour travailler dans les mines. Elle aime le patinage de vitesse, la danse et la musique et est très attirée par l’univers artistique, c’est une vraie nature.

  • Cette dérive qui l’entraine vers le nord de la Sibérie va l’emmener à comprendre qui elle est vraiment et ce qu’elle souhaite. Qu’avez-vous voulu nous montrer avec cette jeune fille qui se révèle peu à peu, à la fois au lecteur et à elle-même ?

J’avais envie, avant tout, de parler d’elle, d’une jeune fille qui sort de l’adolescence et qui prend conscience d’elle-même au contact des autres, de celle qu’elle n’est pas, de ce qu’elle pourrait être.  J’avais envie de parler sans exotisme d’une certaine modernité sibérienne ou modernité tout court où chaque adolescent ou adolescente malgré les héritages, les pesanteurs, les déterminismes et les sentiments d’appartenance identitaire peut rêver d’être une personne dont la singularité est absolument irréductible. Je voulais que Neva amalgame des éclats de Russie en apparence fort discordants qu’elle utilise comme ceux d’un kaléidoscope.    

Hannibal, pilote est un ancien militaire à la retraite qui a passé sa vie à attendre la prochaine guerre. Veuf, sa femme décède alcoolique, un fils est un bureaucrate comme on en trouve tant dans le pays. Amoureux de Pouchkine et de son livre Eugène Onéguine par-dessus tout.

  • Il a un côté lourd et potache avec ses blagues, mais il fait rire Neva dont il devient aussi le protecteur. Ce côté potache par contre irrite Tatiana la scientifique, pourtant n’est-ce pas lui qui va être son révélateur ?

Tatiana est une femme qui n’aime pas beaucoup l’humour potache, encore moins misogyne et qui souffre par ailleurs d’être reléguée dans son travail par des hommes incompétents lorsqu’ils n’essaient pas tout simplement d’abuser d’elle comme son patron a essayé de le faire. Hannibal lui semble appartenir à un monde d’un autre temps, une figure masculine lourdingue assez caricaturale. Mais elle se rend compte progressivement, et notamment grâce à Neva plutôt attendrie par sa bonhommie spontanée, qu’Hannibal cache des blessures comparables aux siennes et qu’il est en quête d’une forme de rédemption. A travers ce trio se nouent des relations qui deux à deux n’auraient sans doute pas été possibles.

  • Est-ce un prénom choisi à dessein ? D’une grande portée symbolique il me semble. Pour incarner le paradoxe de la Russie identitaire ?

Oui, Hannibal en apparence est un nom qui n’a rien de russe. Hannibal Abraham est pourtant le nom de l’arrière-grand-père de Pouchkine, esclave noir qui fut racheté par l’empereur Pierre le Grand. A l’heure d’une crispation identitaire grandissante en Russie comme ailleurs, le fait que le grand poète Pouchkine célébré dans tout le pays comme une figure tutélaire soit le descendant d’un esclave noir est une idée qui me réjouit particulièrement. J’aime quand l’histoire nous rappelle le caractère fictif et chaotique des constructions mémorielles.  

Tatiana la scientifique, russe, forte tête, féministe aussi, a vécu totalement happée par la science, formée par le pays en quelque sorte. Elle comprend qu’il y a un loup quelque part quand on l’envoie en Sibérie, qu’on ne la veut plus dans son travail, et du coup elle entame un travail d’introspection. Elle est forte, puissante, parfois ordurière même, mais perdue, seule, face aux hommes et avec ses verres d’alcool.

  • Qu’avez-vous voulu montrer avec Tatiana, qui me semble être le personnage principal ? Quel est son rôle, symbole politique, symbole aussi de cette jeunesse volée à qui on impose des études, un futur ?

On peut en effet considérer que Tatiana est le personnage principal bien qu’elle ne soit pas la narratrice. Son caractère déteint en quelque sorte sur la narration qui utilise le style indirect libre. Si Tatiana devait être un symbole elle serait celui des balbutiements de l’époque post soviétique et du difficile affranchissement des pesanteurs historiques. Son histoire familiale douloureuse en relation avec la période trouble de la fin du communisme la projette dans un entre-deux où son destin lui échappe. Cette aventure lui offre l’opportunité de reprendre en main sa vie en acceptant les paradoxes et les contradictions de cet immense fond blanc que constitue l’histoire et la nature.        

  • Cette quête des rennes n’est-elle pas finalement une quête de sa propre identité, une envie de comprendre la réalité de ses aspirations ?

La quête des rennes, qui sans tout raconter n’est pas celle à laquelle elle s’attendait, lui permet en effet de s’interroger sur ce qui compte pour elle au-delà de son travail et de ses aspirations construites dans un monde d’aliénation. Elle ne trouve pas toutes les réponses mais accepte un autre regard sur le monde et sur elle-même. 

Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Merci Jean-Baptiste d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Retrouvez aussi mes chroniques des romans Matador Yankee et Des humains sur fond blanc

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s