Le pain perdu, Édith Bruck

Trouver les mots pour dire l’innommable, écrire pour ne jamais oublier

Parce qu’elle a senti que sa mémoire allait être bientôt défaillante, à 90 ans Édith Bruck a décidé d’écrire, pas un simple texte à ajouter à ses déjà nombreux écrits, non, mais un récit unique. Le récit impossible d’une vie, celle d’une des dernières grande voix, d’un des derniers témoins de la Shoah. Édith Bruck est née en Hongrie, et a vécu en Italie la plus grande partie de sa vie.

Le pain perdu, c’est celui que la famille n’a jamais pu manger car les soldats sont arrivés pour leur faire prendre le train qui devait les emmener dans le camp de concentration.

Le pain perdu, c’est la famille disloquée, la mère qui part à gauche, là où est le feu, les filles à droite, et Édith qui s’accroche à sa mère mais que le soldat fait changer de file, Édith qui ne finira pas dans la fumée du camp comme tant d’autres femmes, enfants, vieillards, hommes, arrivés là en même temps, avant ou après elle.

C’est une enfant née le 3 mai 1931 dans une famille juive pauvre, l’enfance heureuse d’une fillette qui travaille bien à l’école ; ce sont les premières manifestations de racisme contre les juifs dans son petit village de Tiszabercel, près de la frontière ukrainienne, un village jusque là plutôt tranquille ; puis a 13 ans en avril 1944, c’est la déportation, le matricule 11152, Birkena, Auschwitz, Kaufering, Dachau, Bergen-Belsen, les camps d’extermination, les privations, la faim, l’épuisement, les morts, les longues marches dans le froid ; la libération en 1945 ; l’exil en Israël, et toujours, ensuite, tenter de vivre après ça.

C’est n’avoir aucun mot pour dire, pas d’échange possible avec ceux qui n’ont pas connu cette horreur, et tant de questions, tant de pourquoi, tant de douleur. C’est le rêve fou d’aller en Israël, la désillusion, puis la vie en Italie, et les mots, toujours, pour dire.

C’est un récit autobiographique à la lecture nécessaire, douloureuse, indispensable. Le témoignage des survivants, ceux qui bientôt ne seront plus là, ceux qui encore peuvent nous dire, à nous les générations suivantes ce que fut le mal absolu.

On ne peut que penser aux témoignages de Primo Levi, Marceline Loridan, Charlotte Delbo et tant d’autres en lisant ce livre qui se termine sur une lettre à Dieu, mais quel Dieu, celui qui a laissé faire tout cela ? Le pain perdu, à faire lire, encore et encore, pour ne jamais oublier.

« Je t’écris à Toi qui ne liras jamais mes gribouillis, ne répondras jamais à mes questions, à mes pensées ruminées pendant toute une vie. »

Édith Bruck a publié une trentaine d’ouvrages en six décennies d’écriture, mais Le pain perdu, publié aux Éditions du sous-sol, lui a valu, à 90 ans, une aussi soudaine que tardive notoriété en Italie. Le livre a remporté le prix Strega Giovani, équivalent du Goncourt des lycéens, le prix Viareggio.

Catalogue éditeur : éditions du Sous-Sol

Il faudrait des mots nouveaux, y compris pour raconter Auschwitz, une langue nouvelle, une langue qui blesse moins que la mienne, maternelle.”

En moins de deux cents pages vibrantes de vie, de lucidité implacable et d’amour, Edith Bruck revient sur son destin : de son enfance hongroise à son crépuscule. Tout commence dans un petit village où la communauté juive à laquelle sa famille nombreuse appartient est persécutée avant d’être fauchée par la déportation nazie. L’auteur raconte sa miraculeuse survie dans plusieurs camps de concentration et son difficile retour à la vie en Hongrie, en Tchécoslovaquie, puis en Israël. Elle n’a que seize ans quand elle retrouve le monde des vivants. Elle commence une existence aventureuse, traversée d’espoirs, de désillusions, d’éclairs sentimentaux, de débuts artistiques dans des cabarets à travers l’Europe et l’Orient, et enfin, à vingt-trois ans, trouve refuge en Italie, se sentant chargée du devoir de mémoire, à l’image de son ami Primo Levi.

« Pitié, oui, envers n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre. »

Édith Bruck, née Steinschreiber, voit le jour le 3 mai 1931 à Tiszabercel en Hongrie. À sa déportation, elle consacre à partir de 1959 plusieurs récits et poèmes dans la langue italienne qu’elle a adoptée en choisissant de vivre à Rome, dès 1954. Épouse du poète et cinéaste Nelo Risi, elle évoque souvent cette passion dans ses romans. Journaliste, scénariste, documentariste, comédienne, cinéaste, dramaturge, elle a multiplié les activités, sans jamais renoncer à témoigner de son expérience et sans jamais recourir à la haine.

Traduit de l’italien par René de Ceccatty / 176 p. / 16,50 euros / paru le 7 janvier 2022 / ISBN : 9782364686090

Alsace, rêver la province perdue 1871-1914, Musée national Jean-Jacques Henner

A la suite de la guerre de 1870 et du traité de Francfort la France doit céder l’Alsace et une partie de la Lorraine à l’Allemagne. Cela va durer 47 ans. Ces territoires qui sont alors nommés les « Provinces perdues » vont dès lors faire l’objet d’un véritable culte dans le reste du pays.

Jean-Jacques Henner en fera un tableau emblématique « L’Alsace, elle attend » ainsi que de nombreux autres visibles dans le musée.
De l’Alsace pittoresque à l’image des provinces perdues, des alsaciens exilés à Paris au culte populaire et à la revanche, l’exposition fait un tour des productions diverses et variées que les provinces ont inspiré.

On y retrouve Jean-Jacques Henner bien sûr, lui même alsacien, mais aussi Auguste Bartoli et son lion de Belfort ou sa statue « frontière », ainsi que d’autres artistes de l’époque.
Des femmes aux coiffes typiques au nœud bleu ou brodé qui devient noir en signe de deuil, image iconique et mélancolique qui a grandement aidé à diffuser le mythe de la province perdue à reconquérir.

Le panorama offert par le musée nous entraîne dans plusieurs décennies de regrets et de souhait de revanche, mais aussi de création artistique sur ce thème. Sont présentés dans l’exposition peintures, sculptures, objets d’art et du quotidien (j’ai apprécié découvrir les différentes coiffes des alsaciennes), dessins, affiches, estampes…

J’aime beaucoup ce musée situé dans cet hôtel particulier emblématique des maisons d’artistes de la plaine Monceau, qui était la demeure et l’atelier du peintre Guillaume Dubufe (1853-1909). Le musée Jean-Jacques Henner est un peu trop confidentiel à mon goût, il mérite vraiment la visite. Cette exposition est proposée en partenariat avec le musée Alsacien de Strasbourg.

Où : Musée national Jean-Jacques Henner, 43 av de Villiers Paris 17 billets : Plein tarif : 6 €
Quand : jusqu’au 7 février 2022

On est tous le vieux d’un autre, au Théâtre du Gymnase Marie Bell

Ah, le bonheur irremplaçable du spectacle vivant !

Pendant 1h15, suivre le périple de Joséphine, une octogénaire aussi raciste que grincheuse qui n’a jamais quitté sa région marseillaise.

Vêtue de son éternelle blouse de la Blanche Porte, elle gagne un voyage offert par le loto du village, pour enfin découvrir l’obélisque. Mais pour le maire et les habitants de son village, l’occasion était trop belle de se débarrasser de cette veuve acariâtre qui critique tout, tout le monde, tout le temps.
Au bout d’un voyage en avion plus long que prévu elle va débarquer au véritable pays de l’obélisque et des pyramides.

Là elle va débiter tous les poncifs des voyages organisés de masse, mais aussi des critiques, reproches, à priori, lieux communs envers tout ce et tous ceux qui l’entourent. Ne cherchant ni à comprendre ni à accepter l’autre.
Pourtant, elle se rend compte qu’elle aussi peut devenir victime de ces mêmes préjugés. Elle va peu à peu évoluer sous le regard du spectateur aussi horrifié qu’amusé, tantôt séduit ou attendri par cette femme hors du temps mais tellement humaine au fond.

Un one woman show qui tient la route, un spectacle divertissant mais qui fait réfléchir, à ne jamais prendre au premier degré. Ouvrir son esprit, accepter l’autre, son regard et sa différence, et comprendre bien sûr que quoi que l’on fasse « on est tous le vieux d’un autre« .

Artiste : Anne Cangelosi
Mise en scène par : Alexandre Delimoges
 : théâtre du Gymnase Marie Bell
Quand : jusqu’au 27 février, Horaires : 18h00 – 19h00 – 21h00 Durée : 1h20

Ilya Répine (1844-1930), Peindre l’âme russe

Jusqu’au 23 janvier 2022, le Petit Palais présente la première rétrospective française
consacrée à Ilya Répine, l’une des plus grandes gloires de l’art russe. Répine est né en 1844 à Tchougouïev, une petite ville de l’Empire russe qui est aujourd’hui située en Ukraine, non loin de Kharkov. A l’époque l’Ukraine est une des régions qui composent l’Empire russe.

Ilya Répine, Les Haleurs de la Volga, 1870-1873, Huile sur toile © Musée d’État russe, Saint-Pétersbourg

Ilya Répine et le portrait

Ilya Répine est l’un des portraitistes les plus courus de son temps, il a réalisé près de 300 portraits. Les visiteurs peuvent admirer la multiplicité des sujets abordés : hommes politiques, le Tsar et sa famille, auteurs, scientifiques, écrivains, femmes du monde et personnalités influentes des milieux artistiques, mais aussi proches de l’artiste.

Dès les années 1860, il prend pour modèles les membres de sa famille, sa première épouse Véra, et ses enfants, la petite Véra, Nadia et Youri, comme le font d’ailleurs de nombreux artistes, c’est en particulier pour la facilité à les faire poser à loisir. C’est aussi dans le cercle familial qu’il peut donner libre cours à son imagination, à ses expérimentation, abordant la lumière et les couleurs à la façon des impressionnistes par exemple, on le remarque dans Libellule ou le portrait de Léon Tolstoï allongé dans l’herbe.

Plusieurs œuvres de l’exposition font référence à la fierté de Répine d’être originaire de sa région d’Ukraine, comme le montre par exemple ce portrait d’une Ukrainienne en costume traditionnel.

Lorsque Répine et Léon Tolstoï se rencontrent pour la première fois en 1880, dans l’atelier du peintre, l’auteur de Guerre et paix et d’Anna Karénine est déjà un auteur mondialement célèbre. Cet homme né dans une ancienne famille de la noblesse russe refuse son statut de nantis et veut donner un nouveau but à sa vie, en vivant plus proche de la nature et des paysans. Répine a réalisé de très nombreux portraits de l’auteur, quelques uns sont présentés dans l’exposition.

Répine et l’Histoire de la Russie

Grand peintre d’histoire, Ilya Répine excelle dans la représentation des personnages historiques. Pour être le plus juste, il voyage, se documente, fait des recherches sur les costumes, décors, etc. qu’il met ensuite en scène avec rigueur et exactitude.

Les Cosaques zaporogues, 1880-1891

On peut admirer des formats immenses (et se demander comment ils sont arrivés jusque là) où tout le talent de l’artiste est démontré dans la précision, le détail, la finesse.

Une magnifique exposition proposée par le Petit Palais jusqu’au 23 janvier. Jusqu’au 22 février 2022, on peut admirer également quelques tableaux d’Ilya Répine de La Collection Morozov, icônes de l’art moderne à la Fondation Vuitton .

Milwaukee blues, Louis-Philippe Dalembert

Un roman sombre mais porteur d’espoir, le portrait d’un citoyen ordinaire

Milwaukee blues est un roman choral en trois temps dans lequel ceux qui ont connu un homme nommé Emmet vont prendre la parole tour à tour pour évoquer sa vie à Franklin Heights, les amis et les années d’enfance, puis l’université, le football, puis la vie après le foot. Car Emmet vient de mourir, étouffé par un policier.

Lui a composé le nine one one ce jour maudit, lorsque son employé lui a dit qu’un jeune homme baraqué avait sorti un billet suspect. Fausse monnaie ça peut aller chercher loin. Mais s’il était réticent à leur dire qu’il est noir, dès qu’il l’a signalé tout s’est accéléré. Les flics sont arrivés peu après. Je ne peux plus respirer… ces mots qu’il a entendu et entendra sans cesse au fil de longues nuits blanches à venir.
Elle l’a bien connu ce petit Emmett qui chantait Alabama Blues dans les couloirs de l’école bien mieux qu’il n’apprenait ses leçons. Cantine gratuite, suivi de sa scolarité, de ses amis, elle a tenté de l’aider aussi longtemps que possible avant que sa présence, blanche parmi les noirs, ne pose problème. Alors entendre parler de lui à la radio ce jour là …
Authie, c’est l’amie d’enfance, la petite sœur née le même jour au même endroit, la gamine, la confidente. Si les années les ont éloignés, elle aimerait être toujours là pour lui, mais il a tellement changé. L’université n’a pas été le moyen de transformer sa vie, et c’est dans la ville de son enfance qu’il est revenu s’échouer avec ses trois enfants, ne sachant plus quoi faire ni où aller. Le matin même, ils ont échangé quelques mots, le soir elle entend son nom à la télé…
Stokeley, c’est l’ami de toujours lui aussi, depuis les bancs de l’école. Mais leurs chemins se sont éloignés eux aussi. Il a dû s’occuper de sa famille car sa mère seule ne pouvait pas, encore moins quand le Daron est parti a l’ombre. Guetteur puis dealer, forcément ça éloigne du droit chemin.

Puis vient l’université, Larry, son coach, noir comme lui, a connu les affres des sélections et sait à quel point cela va être difficile. Car à peine deux pourcent des étudiants pourront vivre de l’un des sports pour lequel ils se sont distingués pendants leurs années d’étude. Et avec des accidents, plus aucun espoir de parvenir au sommet. Il veut aider Emmet mais le laisse poursuivre la route qu’il s’est choisie.
Nancy, la fiancée, blanche, l’amoureuse malhabile. Que reste-t-il de ses années heureuses avec Emmet.
Angela, la mère de sa fille qui l’a aimé déjà père de deux enfants, mais qui l’a quitté un peu trop vite.

En fil rouge, il y a Ma Robinson, ancienne matonne dont on fait la connaissance en prison, elle est devenue pasteur et sera un soutien important pour Mary-Louise, la mère d’Emmet. Son prêche digne de Martin Luther King est un beau moment d’humanité.

Chacun avec son cœur, ses souvenirs, sa vision parcellaire de la vie d’Emmet va dessiner son portrait et le faire revivre pour tenter de comprendre comment il en est arrivé là. Mais dans cette Amérique du XXIe siècle, le racisme n’est jamais loin, et dans les états du sud en particulier mais pas seulement, la police agit bien trop souvent en toute impunité sans jamais avoir à rendre de compte.

Ce que j’ai aimé ?

L’auteur connaît à la fois le Wisconsin, cette région des États-Unis où il a vécu et enseigné, et le système scolaire américain, en particulier le coût exorbitant des universités et les possibilités données aux sportifs de les intégrer. Ces capacités sportives qui permettent aux jeunes sans revenus de poursuivre les études qui sinon leurs seraient interdites. Car ils sont aidés tout au long des championnats universitaires, et ont toujours à l’esprit la possibilité d’être sélectionné par une grande équipe et de connaître le succès.

De nombreuses références aux poètes haïtiens, à la littérature, à la chanson, au cinéma, viennent émailler le roman et le rendent vivant et actuel J’apprécie la façon dont l’auteur adapte son écriture à l’époque dans laquelle il place ses romans. Ici, j’ai ressenti une grande modernité, une contemporanéité de l’écriture. Si au départ, l’ombre de Georges Floyd est prégnante, rapidement c’est le personnage et le récit de Louis-Philippe Dalembert qui prennent toute leur place et s’incarnent dans chacun des protagonistes pour nous faire vivre une autre histoire, celle d’un noir américain aux rêves fous, brisé, paumé, victime de la plus ignoble violence, celle d’un humain parmi tant d’autres, quand le rêve américain se heurte à la plus violente forme de racisme. La fin du roman est une ouverture porteuse d’espoir en l’homme et en l’autre, espérons que cette lumière ne soit pas seulement un rêve fou.

Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.

Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir. Lire la suite…

Parution : Août 2021 / prix 21 €, 288 p. / format epub et pdf au prix de 15,99 € / ISBN : 978-2-84805-413-1

Pour rien au monde, Ken Follett

Un engrenage diabolique et effrayant !

Comme le dit Ken Follett, les dirigeants qui ont participé à la Première guerre mondiale ont avoué s’être laissé entraîner dans un engrenage qui ne pouvait déboucher que sur une guerre, ce qu’aucun d’entre eux n’avait souhaité ou anticipé. Fort de ce constat, dans son dernier roman Pour rien au monde il entraîne ses lecteurs alternativement sur trois terrains sur lesquels il situe les décisions stratégiques et géopolitiques contemporaines :

Le Sahel pour illustrer un conflit qui oppose les belligérants par procuration des grandes puissances, et révèle un certain « effet papillon ».
Washington et la Maison blanche avec une présidente Américaine Républicaine très loin d’une caricature Trumpiste.
Pékin et le pouvoir Chinois confrontés en interne à des tensions idéologiques et en externe à un allié Nord Coréen imprévisible.

Les situations géostratégiques décrites sont assez réalistes pour permettre au lecteur de rentrer dans le roman sans se poser trop de questions. Les personnages fictifs sont attachants et donnent envie de les suivre au quotidien.

Au Sahel, Kiah la jeune veuve tchadienne et Abdul, l’espion de la CIA, puis Tamara la conseillère de la CIA et Tabdar son homologue de la DGSE ; En Amérique, Pauline Green est à la fois présidente des États Unis, épouse et mère ; En Chine, Kai est un époux comblé, un fils de, un membre du gouvernement à la position convoitée. Si l’auteur ajoute une intrigue amoureuse sur chacun de ces terrains, ce que j’ai trouvé inutile et redondant à priori, je l’ai rapidement senti non plus comme un artifice mais bien indispensable pour rendre les protagonistes humains et presque ordinaires.

La description des exactions des Djihadistes au Sahel rendent presque jouissives les réactions violentes des occidentaux. Comme dans ces films caricaturaux tournés à la gloire de l’armée Américaine dans lesquels le héro se sort de toutes les situations. Par contre les réactions aux différentes situations de Washington et Pékin sont décrites de manière intelligente, positives et même réalistes. L’auteur bascule d’un camp à l’autre sans parti pris idéologique et cela donne d’autant plus de force à son propos.

Les incursions dans les coulisses du pouvoir Américain et Chinois sont tout à fait crédibles. Pourtant, les capacités des belligérants à observer en temps réel n’importe quel coin de la planète avec une précision millimétrique me semblent en décalage avec le réel, mais elles donnent au roman le punch nécessaire à l’action.

Le futur de l’humanité reste incertain et l’auteur réussit à construire un scénario qui permet de le démontrer. L’apocalypse est dans la main de gouvernants animés par ailleurs des meilleures intentions. Pour ce faire l’auteur nous fait entrer dans l’intimité d’une Présidente Américaine dont la vie familiale et émotionnelle ressemble tellement à Madame tout le monde. Ce roman parfois un peu long lorsqu’il nous entraîne dans les arcanes des pouvoirs ou au plus près des relations amoureuses des différents protagonistes, est une réussite quant au message délivré.

J’ai apprécié la lecture de Thierry Blanc qui sait nous transporter sur chaque continent avec une égale maîtrise de chacun des personnages. Un roman qui souffre parfois de quelques longueurs, mais une écoute passionnante qui donne envie d’avancer et d’en savoir plus. Avec ce sentiment de frustration et de « déjà fini » lorsque l’on referme la dernière page, quelle soit papier ou en audio !

Catalogue éditeur : Audiolib, Robert-Laffont

De nos jours, dans le désert du Sahara, deux agents secrets français et américain pistent des terroristes trafiquants de drogue, risquant leur vie à chaque instant. Une jeune veuve tente de rejoindre l’Europe et se bat contre des passeurs. Elle est aidée par un homme mystérieux qui cache sa véritable identité.
En Chine, un membre du gouvernement lutte contre de vieux faucons communistes qui poussent le pays vers un point de non-retour.
Aux États-Unis, la première femme élue Présidente doit manœuvrer entre des attaques au Sahel, le commerce illégal d’armes et les bassesses d’un rival politique.
 
Alors que des actions violentes se succèdent un peu partout dans le monde, les grandes puissances se débattent dans des alliances complexes. Une fois les pièces du sinistre puzzle en place, pourront-elles empêcher l’inévitable ?
 
Il ne faudrait Pour rien au monde que ce qu’a imaginé Ken Follett n’arrive…

Ken Follett connaît son plus grand succès avec Les Piliers de la Terre, paru en 1989. C’est le début de la saga Kingsbridge, poursuivie avec Un monde sans fin, Une colonne de feu et Le Crépuscule et l’Aube (Robert Laffont, 2008, 2017 et 2020), et vendue à plus de quarante-trois millions d’exemplaires dans le monde.

Lu par Thierry Blanc Traduit par Jean-Daniel Breque, Odile Demange, Nathalie Gouyé Guilbert, Dominique Haas, Christel Gaillard-Paris

Parution : 08/12/2021Durée : 24h52 / EAN 9791035406912 Prix du format physique 31,50  € / EAN numérique 9791035406820 Prix du format numérique 28,45  €

Soleil levant, Alexandre Galien

Lauréat du Prix du quai des Orfèvres, Alexandre Galien a aussi travaillé à la DRPJ (direction régionale de la police judiciaire). Je l’ai découvert avec Le souffle de la nuit, il revient avec Soleil Levant.

Son flic emblématique le commandant de la Crim Philippe Valmy est parti au Nigeria se changer les idées. En proie à la dépression, il tente d’échapper à ses hallucinations. À son retour, il demande à intégrer la Baspa (la Brigade d’assistance aux personnes sans-abri) le genre de groupe que l’on intègre généralement en fin de carrière ou si l’on est particulièrement désabusé, ce qui est son cas.

Pendant ses maraudes, il croise de nombreux sans domicile fixe, et sympathise avec Ziggy, un marginal toxicomane qui s’avère être également un ancien champion d’arts martiaux.

En parallèle, le capitaine Quefelec doit enquêter sur la mort étrange de Morita, un homme d’affaires japonais. Ce dernier vient de se suicider dans une chambre du Crillon selon la tradition du hara-kiri. Suicide ou meurtre, le doute est permis. Sur les lieux, des traces conduisent les enquêteurs à Ziggy, qui exige que Valmy mène son interrogatoire. Alors que son ancienne équipe est maintenant dirigée par Alice Quintet, une jeune femme sans expérience qui peine à y faire sa place, il doivent travailler de concert.

Les ramifications s’avèrent à la fois politiques et mafieuses, avec une incursion dans le monde très secret des arts martiaux au japon, de la formation des jeunes au cercle très très fermé de ceux qui les pratiquent. D’ailleurs, les flash-back dans le passé et la courte vie de Ziggy sont à la fois impressionnants de noirceur et de complexité, totalement angoissants ils éclairent d’un jour nouveau les turpitudes des manipulateurs. Dans une atmosphère à la fois trouble et sordide, de Paris aux quartiers les plus chauds de Tokyo, l’auteur nous entraîne à un rythme soutenu dans de bien sombre territoires.

Catalogue éditeur : Michel-Lafon

 » Le décor était doux, presque trop. Sur le bord du lit, le tanto le narguait toujours. Giri Haji. Il était temps… Sa dernière pensée articulée ne serait ni pour sa femme, ni pour sa fille, ni même pour ses vices. Autour de sa chemise, il avait serré sa ceinture. Les entrailles ne devaient pas tomber. Il posa le poignard sur la gauche de son abdomen, y fit une entaille en diagonale. Un cri venu des profondeurs de la terre lui échappa. Sans qu’il ait le temps d’en finir avec son rituel, sa face s’écrasa contre le sol. Giri… « 

Bien décidé à en finir avec son passé douloureux, Philippe Valmy réintègre son groupe pour une enquête qui les conduit d’un palace parisien aux quartiers chauds de Tokyo. Mais cette affaire aux ramifications tentaculaires pourrait bien être celle de trop pour le flic au cœur brisé…

Parution :10/11/21/ Prix :18.95 €/ ISBN :9782749944166

Le miroir des âmes, Nicolas Feuz

Entre Murano et Neuchâtel, un thriller au suspense garanti

Que s’est il passé dans le canton de Neuchâtel ?
D’un côté, le procureur Jemson se réveille sur un lit d’hôpital. Partiellement amnésique à la suite du choc terrible reçu lors de l’explosion d’une bombe dans un café de la place des Halles. Sa greffière Flavie Keller reste à son chevet, ce qui l’interroge grandement sur leur niveau de relation. Avaient-ils des relations autres que professionnelles ? Et s’il n’arrive pas à s’en souvenir, pourra-t-il retrouver la mémoire à propos des affaires sur lesquelles il enquêtait ?

Au Perla Blu, un bar-hôtel louche, les prostituées doivent obéir sans discuter au patron et à son glaçant acolyte albanais. Alba Dervishaj est l’une d’entre elles. Mais depuis son arrivée elle ne fait que rembourser son passage, et n’a plus de passeport, alors comment pourrait elle sortir de ce guêpier ?

Enfin, un terrible meurtrier s’en prend à ses victimes de façon particulièrement violente. Il est dénommé Le vénitien par les enquêteurs. Qui sera capable de le démasquer et de l’arrêter ?

Ce que j’ai aimé ?

Les chapitres courts qui donnent le tempo, un rythme soutenu, les alternances entre les vues des différents protagonistes qui se croisent, se découvrent, se dévoilent. Une région et un métier de procureur qui sont bien connus de l’auteur qui est lui-même procureur du canton de Neuchâtel, et cela se sent. Même si parfois j’aurais souhaité que la personnalité, le passé, les interactions de certains personnages soient approfondis, c’est au final un thriller qui fait passer un bon moment.

Retrouvez également ma chronique du roman Horrora Borealis, du même auteur, paru au Livre de Poche.

Et pour aller plus loin, les chroniques de entre deux pages, fictionista.

Catalogue éditeur : Slatkine et Compagnie

Un attentat sans commanditaire, des meurtres sans mobile apparent, l’auteur est à son affaire, il est procureur du Canton de Neuchâtel. Dans ce polar essoufflant, il fait endosser à son personnage principal la robe d’un magistrat qui pourrait être son double si tout n’était précisément double et trouble dans ce Miroir des âmes : les flics, les filles, les politiques, les juges et jusqu’à ce mystérieux tueur en série que la police a surnommé Le Vénitien parce qu’il coule du verre de Murano dans la gorge de ses victimes. Le style est au couteau, l’efficacité radicale. Implacable et précis, comme un détonateur.

ISBN : 978-2-88944-100-6 / 262 pages / Prix : 18 euros

Artifices, Claire Berest

Le cheval, le loup et le renard, un chassé croisé où l’art se mêle aux souvenirs sous les feux d’Artifices

Qui est Abel Bac, ce flic insomniaque et solitaire qui ne quitte plus son quartier, sauf pour ses déambulations nocturnes à travers les rues de Paris. Au bureau, il a peu d’amis, en dehors de sa collègue Camille. Mais il vient d’être mis à pied suite à une enquête déclenchée par une dénonciation anonyme. Abel est hanté par des cauchemars qui le tourmentent chaque nuit. Il s’occupe avec minutie et amour des dizaines d’orchidées qui peuplent sa vie et son appartement.

Camille, la collègue sans doute un peu amoureuse de ce gentil et beau flic de trente neuf ans. Qui tente comme elle peut de l’aider à retrouver sa place.

Qui est Elsa, la voisine collante qui tente de pénétrer chez lui une nuit d’ivresse. Elsa qu’il croise sans cesse et qui est de plus en plus proche d’Abel. Pourtant, ils ne se connaissent pas et lui ne tient pas à se laisser envahir. Mais elle semble si bien le comprendre.

Qui est Mila, l’artiste mystérieuse aux performances déstabilisantes, souvent controversées et largement commentées. Mila qui ne s’est jamais dévoilée auprès du public ou des médias qui encensent ou critiquent ses œuvres. Mila, une artiste singulière qui voudrait changer de vie, exister mais pas seulement à travers ses œuvres.

Que viennent donc faire ce cheval lusitanien dans la bibliothèque du Centre Pompidou, ces loups qui festoient au musée de la Chasse pour célébrer un 14 juillet aussi pétillant que déjanté, ces installations au musée d’Orsay.

Pour le savoir, il faut découvrir ce roman qui démarre comme un roman policier, avec flics et enquête, et fait rapidement la part belle à l’art contemporain, aux happenings et autres performances artistiques. Assez vite les personnalités sombres et ténébreuses des différents protagonistes s’imposent, et l’intérêt se porte sur la psychologie, le passé, les caractères de chacun d’eux, cherchant à comprendre les traumatismes qui les ont marqués, psychologiques ou familiaux, bien loin finalement de la simple enquête de police. Car chacun détient une partie du puzzle dont les pièces vont peu à peu s’assembler sous le regard du lecteur qui tâtonne, écoute, et comprend pourquoi l’autrice les a rassemblés ici.

J’ai aimé la lecture de Thierry Blanc qui donne le rythme sans jamais surjouer, alternant avec justesse les intonations pour coller aux personnalités de ces femmes fortes et déterminées, fragiles et tourmentées, de ce flic un peu paumé au passé que l’on devine lourd à porter. Un roman qui nous fait pénétrer peu à peu dans les méandres obscurs des pensées des principaux protagonistes. Après Gabriële écrit avec sa sœur Anne, et Rien n’est noir, Claire Berest a l’art de nous surprendre à chaque nouveau roman, pour notre plus grand plaisir.

Catalogue éditeur : Stock, Audiolib

Abel Bac, flic solitaire, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité se dissout entre cauchemars et déambulations nocturnes.
C’est cette errance qu’interrompt Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte devant sa porte. C’est cette bulle que vient percer Camille, sa collègue, inquiète de son absence. C’est son fragile équilibre que mettent en péril des événements mystérieux qui semblent tous avoir un lien avec Abel.
Pourquoi a-t-il été mis à pied ?
Qui a fait entrer par effraction un cheval à Beaubourg ? Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur son palier ?
À quel passé tragique ces coïncidences le renvoient-elles ? Pris dans l’œil du cyclone, le policier déchu mène l’enquête.

Collection : La Bleue / Parution : 25/08/2021 / 308 pages / Format : 140 x 216 mm / EAN : 9782234089983 / Prix : 21.50 €

Audiolib : Parution : 08/12/2021/ Durée : 7h10 / lu par Thierry Blanc / EAN 9791035407520 / Prix du format physique 23,45  €

Un dernier Charleston Louise, Daniel Bernard

Rencontrer Louise Brooks, inoubliable star des années folles

A l’aéroport d’Idlewild de New-York, Angela accompagne Hans-Jorg, son époux atteint d’un cancer qui part faire des adieux à sa famille en Allemagne. Quelques années plus tôt, le couple a fui Allemagne nazie et s’est réfugié aux États-Unis. S’ils ont décidé de ne rien avouer de la maladie qui les frappe, le moment est pourtant venu d’aller retrouver la famille et de resserrer les liens distendus par les années et la distance.

À côté d’elle, une belle femme brune fait également des adieux à un passager du Constellation en partance pour la même destination. Elles entament une conversation et prennent un verre ensemble pour se remettre de leurs émotions. Ce sera le début d’une étrange amitié.

Cette belle femme brune n’est autre que Louise Brooks, l’actrice emblématique du cinéma muet des années folles. Elle doit sa gloire à un unique film, Loulou, qui est sorti à la fin des années 20. Ce film qui l’a fait connaître et qui sera ressorti des limbes dans lequel il se détériorait par Henri Langlois. C’est lui qui initie la restauration des bobines du film et qui redonne vie à Louise Brooks en la mettant en lumière en cette année 1956.

Tout au long du roman, par les conversations qu’elle a avec Angela, Helmut, et tant d’autres, et dans lesquelles elle égrène ses souvenirs, Louise Brooks revit sous nos yeux. Les années de gloire, la chute, les voyages, Berlin, Paris, New-York, les nombreux amants, les blessures de l’enfance jamais effacées, le succès puis l’oubli, l’écriture et le travail à la fondation Eastman qui lui a permis de vivre toutes ces années pendant lesquelles le cinéma l’a oubliée.

Je connaissais très mal la vie de cette actrice dont chacun connaît pourtant au moins le nom et la coiffure si caractéristique, frange et carré coupé court dévoilant la nuque. J’ai apprécié de la découvrir avec ses qualités et ses défauts, et de revisiter à travers sa carrière une partie de l’historie récente de nos deux continents que sont l’Europe et l’Amérique du Nord.

Catalogue éditeur : éditions Lemart

Alors qu’Angela accompagne son mari à l’aéroport d’Idlewild de New-York, un soir de 1957, elle fait la rencontre d’une femme brune : » Je ne me suis pas présentée. Je suis Louise Brooks ! » C’est l’actrice du muet, rendue célèbre 30 ans plus tôt pour son rôle dans Loulou.
Louise, elle, raccompagnait Helmut à son avion. Il avait été 3e assistant sur le film de Wilhem Pabst. Que s’était-il réellement passé entre eux à l’époque ? A peine quelques verres de gin consommés, son passé resurgit au fil de la conversation.
Le départ de l’avion Lockheed Constellation ouvre le roman, avec le vrombissement de ses quatre moteurs et leurs panaches de fumée.

EAN : 978B08SW5CN7Q / 205 pages / 13/01/2021 / 19,90€