Avec toute ma colĂšre, Alexandra Lapierre

Le roman d’un duel mĂšre fille, « Avec toute ma colĂšre » est nĂ© de la rencontre d’Alexandra Lapierre avec Maud et Nancy Cunard.

blog Domi CLire photo de la couverture du roman "avec toute ma colĂšre"d'Alexandra Lapierre Ă©ditions Pocket

Il faut avouer que les hĂ©ritiĂšres de la flotte de paquebots The Cunard Line ont de quoi retenir l’attention et forcer l’intĂ©rĂȘt pour qui se penche sur leur histoire. Une relation mĂšre-fille absolument pas banale puisqu’au cƓur des annĂ©es folles, ces hĂ©ritiĂšres de fortunes colossales se sont dĂ©testĂ©es, ferraillant dans un duel Ă  mort sur fond d’égalitĂ©, de libertĂ©, d’insoumission.

D’abord, la mĂšre Maud
 Richissime  hĂ©ritiĂšre amĂ©ricaine, amateur Ă©clairĂ©e, femme cultivĂ©e et collectionneuse d’art tenant salon, vĂ©ritable mĂ©cĂšne dans l’Angleterre du XXe. Cette sĂ©ductrice est aussi une femme terriblement conformiste qui se fond dans le rang pour garder la place qu’elle a obtenu de haute lutte dans la sociĂ©tĂ©, et qu’elle ne veut perdre sous aucun prĂ©texte.

Puis Nancy, la fille…Elle est Ă©levĂ©e par des nurses et dĂ©laissĂ©e par sa mĂšre, qui va certainement la jalouser pour sa beautĂ© et le risque quelle lui fait courir avec ses amants. Elle est belle cette femme que l’on dĂ©couvre en couverture du roman, dans cette inoubliable photo de Man Ray en 1926, les bras parĂ©s d’innombrables bracelets anciens en ivoire. La fortune ? Elle nait avec, il ne lui reste donc qu’à trouver comment la dilapider et s’en servir, pour son plaisir celui de la cour qui l’entoure, puis rapidement pour s’opposer Ă  sa mĂšre, lutter contre le racisme anti noirs et pour l’égalitĂ© de tous dans la sociĂ©tĂ© dans laquelle elle vit. VĂ©ritable muse adulĂ©e par les artistes et les intellectuels, femme libre et sans entrave, elle partage la vie d’Aragon, de Neruda puis d’Aldous Huxley. Courageuse et dĂ©sintĂ©ressĂ©e (mais comment ne pas l’ĂȘtre quand la fortune est lĂ  quoi qu’elle fasse) elle s’engage auprĂšs des rĂ©publicains pendant la guerre d’Espagne. Elle vit ensuite avec Henry Crowder, son grand amour, un noir amĂ©ricain qui lui vaudra l’ire de sa mĂšre. TouchĂ©e par les implications de la sĂ©grĂ©gation, elle publie un livre sur l’histoire de la nĂ©gritude aux Etats-Unis, Negro : An Anthology publiĂ© en 1934. Nancy Cunard dĂ©cĂšde dans la solitude en 1965.

Ces deux hĂ©roĂŻnes, tout comme l’époque dans laquelle elles Ă©voluent, ont tout pour faire une Ɠuvre  romanesque et vibrante de libertĂ©. Quelle violence cette lutte Ă  mort entre ces femmes, sans aucun espoir de rĂ©conciliation quand elles auraient eu tout pour vivre en bonne intelligence. Mais sans doute fallait-il batailler pour affirmer une indĂ©pendance et une soif d’égalitĂ© qui n’entrait pas dans le moule des convenances.

Alexandra Lapierre est une passeuse d’histoire et de tĂ©moignage sur des personnages forts qui ont marquĂ© l’Histoire Ă  leur façon. En s’appuyant sur des faits avĂ©rĂ©s, elle nous enchante et nous embarque dans ce duel Ă  mort sans espoir de rĂ©demption entre deux femmes qui ont passĂ© leur vie Ă  se dĂ©chirer dans l’incomprĂ©hension mutuelle. En faisant parler l’une et l’autre, puis leurs amis intimes, elle donne corps et puissance Ă  ce tĂ©moignage de vies singuliĂšres, flamboyantes et fantastiques. MĂȘme si le lecteur reste quelque peu abasourdi face Ă  la violence de leur conflit.

Catalogue Ă©diteur : Pocket, Flammarion

Toute leur vie, c’est deux-lĂ  se sont aimĂ©es Ă  se haĂŻr. Un duel Ă  mort.
À ma droite : la mĂšre, Maud Cunard, richissime hĂ©ritiĂšre d’une cĂ©lĂšbre ligne de paquebots, mĂ©cĂšne internationale Ă  la conversation exquise, grande dame pĂ©trie de conformisme.
À ma gauche : sa fille, Nancy Cunard. Excessive, audacieuse, scandaleuse, muse et amante d’Aragon, de Neruda, d’Aldous Huxley. De tous les combats pour la libertĂ©, pour l’Ă©galitĂ© raciale, pour le progrĂšs social…
D’accord sur rien. Semblables en tout.
De la guerre qui les oppose, aucune ne sortira victorieuse.

EAN : 9782266287456 / Nombre de pages : 336 / Format : 108 x 177 mm / Date de parution : 07/03/2019 / Pire : 7,50€

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Barbara, roman ; Julie Bonnie

De la petite fille Ă  la longue dame brune, Julie Bonnie nous entraine dans le sillage de Monique Serf, celle qui deviendra Barbara.

photo couverture du roman Barbara, roman, Ă©ditions pocket

Barbara n’a pas toujours Ă©tĂ© cette femme Ă  la silhouette longiligne et Ă  la voix si caractĂ©ristique dont chacun d’entre nous a au moins une ou deux chansons en tĂȘte. De il pleut sur Nantes Ă  l’aigle noir, deux titres et des paroles qui, si on n’en connaissait pas la genĂšse, prennent ici toute leur force, celle qui enfant jouait du piano sur une feuille de papier vite pliĂ©e et cachĂ©e, a poursuivi toute sa vie une obsession, la musique. Elle se rĂȘve pianiste (rĂȘve anĂ©anti par une mauvaise opĂ©ration Ă  la main qui l’a handicapĂ©e Ă  un doigt), puis se tourne vers le chant, quand elle comprend enfin qu’elle a un timbre de voix particulier.

Il y a d’abord la famille, une mĂšre au foyer qui met au monde des enfants les uns aprĂšs les autres, en silence et en soumission. Un pĂšre perpĂ©tuellement absent et fauchĂ©. Puis ce pĂšre qui vient la retrouver le soir dans son lit de petite fille, cet aigle noir effrayant qui la tient en lui dĂ©clarant son amour inconditionnel et secret. Une grand-mĂšre qu’elle adore et qui lui dit de jouer du piano sur cette feuille de papier qui la sauve en lui permettant de matĂ©rialiser ainsi ce rĂȘve fou. L’école, oĂč une Monique qui ne rĂȘve que de musique s’envole au loin sans rien retenir. Puis les fuites des enfants cachĂ©s et sĂ©parĂ©s de la famille, car juif pendant la guerre c’est si dangereux. Enfin les hommes, un mari en particulier qui lorsqu’elle fuit vers la Belgique s’occupe d’elle et lui trouve les lieux oĂč se produire, amorçant ainsi la carriĂšre de l’artiste en devenir.

Ce roman d’une vie est beau et mĂ©lancolique, imagĂ© et sonore, car derriĂšre les mots, c’est la violence du pĂšre, les amours dĂ©sespĂ©rĂ©es, ce sont les notes du piano, les tonalitĂ©s de la voix magique et mĂ©lancolique de Barbara que l’on entend. Plus qu’une simple lecture, Julie Bonnie fait vivre – et parfois s’exprimer – cette enfant qui devient femme, cette artiste qui saura si bien Ă©crire et chanter les amours enfuies, les regrets, les chagrins et la solitude.

Catalogue Ă©diteur : Ă©ditions Pocket et Grasset

Joue, piano, joue.
C’est un piano de papier, dessinĂ© au crayon par sa grand-mĂšre adorĂ©e. DĂšs que son soleil devient trop noir, la petite Monique y compose des cantates secrĂštes, des airs rien que pour elle, du bout des doigts. Quand la guerre jette sa famille dans la clandestinité  Quand un… Lire la suite

Pocket : EAN : 9782266286800 / Nombre de pages : 176 / Format : 108 x 177 mm / Date de parution : 23/05/2019 / Prix : 6.40 €

Grasset : Parution : 13/09/2017 / Pages : 198 / Format : 133 x 205 mm / Prix : 17.50 € / EAN : 9782246860761

Amour propre, Sylvie le Bihan

Être mĂšre ou ĂȘtre femme
 Mais Ă  quel moment dit-on aux femmes que mettre au monde un enfant, c’est signer un bail ad vitam aeternam ? Dans ce roman magnifique qui ose dire, Sylvie le Bihan interroge le rĂŽle de la mĂšre et de la femme.

Giulia, prof d’italien, a la cinquantaine fatiguĂ©e et lasse. Giulia a des failles, elle a toujours ressenti un grand vide avec l’absence inexplicable de sa mĂšre. Sa mĂšre a abandonnĂ© le foyer en laissant sa petite fille de quelques mois au pĂšre qui l’a Ă©levĂ©e avec tout l’amour possible. Giulia a divorcĂ©, puis Ă©levĂ© seule ses trois enfants, s’efforçant d’ĂȘtre mĂšre sans avoir eu son propre modĂšle. Aujourd’hui elle n’a qu’une hĂąte, voir ses enfants quitter son foyer pour vivre enfin sa vie de femme. Sa fille est en fac, ses fils viennent de passer leur bac avec succĂšs, il est temps de s’envoler du nid douillet et protecteur dans lequel elle les maintient depuis tant d’annĂ©es.

Pourtant, tout ne va pas se passer comme prĂ©vu, et lorsque les garçons annoncent qu’ils souhaitent entamer une annĂ©e sabbatique, Giulia craque et fuit vers la villa Malaparte, Ă  Capri. Il faut dire qu’elle a hĂ©ritĂ© de sa mĂšre un livre de cet auteur qui l’attire irrĂ©sistiblement. LĂ , elle travaille, elle se ressource, se retrouve, et compulse les nombreuses archives qui lui permettront d’écrire sur Curzio Malaparte, auteur singulier et incompris de la majoritĂ© des lecteurs. Elle rencontre Maria, une femme attachante et mystĂ©rieuse.

Dans ce roman Ă©mouvant, Sylvie le Bihan prend Ă©galement le parti de ces femmes souvent montrĂ©es du doigt parce qu’elles n’ont pas eu ou ne veulent pas d’enfant. Comme si la maternitĂ© Ă©tait une Ă©vidence, un besoin vital pour l’accomplissement personnel. Ah ça, je l’ai souvent entendu dire par des collĂšgues tant hommes que femmes, Ă  qui j’ai souvent essayĂ© d’expliquer que chacune Ă©tait libre, difficile de le faire entendre ! À croire qu’une femme ne peut s’accomplir que dans la maternitĂ©. Mais non, alors osons le dire haut et fort, il y a tant de raisons Ă  en pas vouloir d’enfants, Ă  ne pas en avoir tout simplement, sans que cela retire quoi que ce soit aux femmes.

Il y a la sociĂ©tĂ© bienpensante, la religion, la famille, le regard des autres, qui imposent d’avoir des enfants pour rentrer dans la norme. Quelle pression sur les Ă©paules des femmes, de celles qui rĂȘvent d’ĂȘtre amoureuse, mĂšre, amie, collĂšgue, parfaite, et se mettent dans des situations inextricables fort dĂ©primantes. Non, la femme parfaite n’existe pas et c’est tant mieux ! Et d’ailleurs, n’essayons pas d’ĂȘtre parfaite, de donner aux enfants tout ce qu’ils attendent sans lever mĂȘme le petit doigt, laissons-les s’ennuyer, chercher, attendre, espĂ©rer et vouloir. Aidons-les Ă  se construire Ă  nos cĂŽtĂ©s jusqu’au jour oĂč il sera temps de quitter le cocon familial pour voler de leurs propres ailes. C’est aussi ça, aimer ses enfants, et c’est toujours d’amour que l’on parle, mĂȘme lorsqu’une mĂšre rĂȘve de voir partir Â« ses petits Â»!

Sylvie le Bihan revient avec justesse et pudeur sur le rĂŽle souvent imposĂ© de mĂšre parfaite que l’on attribue aux femmes… Merci d’aborder ce sujet tabou encore aujourd’hui, de mettre Ă  sa vraie place le dĂ©sir d’ĂȘtre une femme sans ĂȘtre une mauvaise mĂšre. Comme si ne pas avoir eu d’enfant Ă©tait synonyme de vie gĂąchĂ©e. Enjeu difficile qui impose parfois des choix et des dĂ©cisions de vies qui ne sont pas ceux dont on aurait rĂȘvĂ©.
Et cerise sur le gĂąteau, merci de faire vivre Curzio Malaparte, un Ă©crivain et une personnalitĂ© aux engagements multiples et sans doute courageux que je dĂ©couvre dans cette villa qui fait rĂȘver. De nous faire dĂ©couvrir, et approfondir si l’on en avait, nos connaissances sur sa vie et son Ɠuvre… Avec comme une envie d’aller Ă  Capri aprĂšs cette lecture.

Catalogue Ă©diteur : JC LattĂšs

Giulia n’a hĂ©ritĂ© de sa mĂšre que son prĂ©nom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son pĂšre et avec les livres du grand Ă©crivain. Elle est devenue mĂšre, elle est devenue professeure d’universitĂ©, spĂ©cialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle,  mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant : elle ne fuit pas comme sa mĂšre a fui dĂšs sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hĂ©ritĂ© de cette absente, ce qu’elle a lĂ©guĂ©, elle, mĂšre si prĂ©sente, Ă   ses enfants.
Elle rĂ©pond Ă  l’invitation d’un ami universitaire et part seule Ă  la Villa Malaparte Ă  Capri pour Ă©crire un livre. Lire la suite


Sylvie Le Bihan est romanciĂšre. Elle a publiĂ© aux Ă©ditions du Seuil trois romans remarquĂ©s : L’Autre (2014), LĂ  oĂč s’arrĂȘte la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un rĂ©cit Petite bibliothĂšque du gourmand, (Flammarion, 2013) prĂ©facĂ© par son mari Pierre Gagnaire.

EAN : 9782709664134 / Parution : 06/03/2019 / 250 pages

Suiza, Bénédicte Belpois

Dans un petit village de Galice, la rencontre de deux ĂȘtres cabossĂ©s par la vie, rĂ©vĂ©lĂ©s par l’amour. Un roman puissant, humain, violent, aux accents de vĂ©ritĂ© qui bouleverse ses lecteurs.

Parce que les gens vont dire n’importe quoi, Tomas dĂ©cide de parler. Il raconte sa maladie, sa rencontre, son histoire, sa Suiza.

D’abord, il y a la maladie, sournoise, qui frappe fort et dont bien trop souvent hĂ©las on ne revient pas. Alors il faut la combattre, la refuser, puis l’accepter, la dompter, et se laisser submerger.

Puis il y a la vie, qui se prĂ©sente sous la forme d’une belle jeune femme en apparence un peu stupide, mais si rousse, si pale… Tomas en tombe instantanĂ©ment amoureux, instantanĂ©ment fou devrais-je dire, fou au point de vouloir la prendre, sauvage, brutal, comme un viol. Mais elle l’accepte, elle le veut, elle se soumet et se rĂ©vĂšle Ă  son contact.

Enfin, il y a Suiza, magnifique jeune fille rejetée et brutalisée par son pÚre, soumise et abusée par les hommes qui croisent sa route, et qui a décidé un beau matin de quitter sa Suisse natale pour voir la mer, sans carte routiÚre, sans argent, sans raison.

La rencontre de ces deux paumĂ©s meurtris par la vie est une dĂ©flagration de bonheur, d’amour, de sentiments et de violence, de passion et de silences. Car ils s’aiment, c’est Ă©vident, elle vit et apprend Ă  son contact les mots, les gestes, le bonheur, la libertĂ©. Il en oublierait presque la maladie sournoise, insidieuse, qui le dĂ©truit Ă  petit feu, tant l’amour de Suiza l’illumine et le rassure.

VoilĂ  un premier roman absolument rĂ©ussi. Tellement Ă©mouvant, aux sentiments forts et criants de vĂ©ritĂ© malgrĂ© leur Ă©trangetĂ©. L’auteur parle de maladie grave sans pathos, de personnes fracassĂ©es par la vie en les rendant proches, montre l’amour dans ce qu’il a de plus beau, et emporte ses lecteurs jusqu’à la derniĂšre page. Et l’on referme ce livre avec le sentiment d’avoir lu et dĂ©couvert un auteur superbe qui sait nous tenir par ses mots, sa langue, son amour.

💙💙💙💙💙

Catalogue Ă©diteur : Gallimard

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils Ă©taient bleu azur, les jours d’étĂ©. Des lĂšvres lĂ©gĂšrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose dĂ©licat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagĂ©rĂ©ment fĂ©minin, de trop doux, de trop pĂąle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la possĂ©der. La possĂ©der. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillitĂ© d’un village de Galice est perturbĂ©e par l’arrivĂ©e d’une jeune femme Ă  la sensualitĂ© renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence mĂȘme. Comme tous les hommes qui la croisent, TomĂĄs est immĂ©diatement fou d’elle. Ce qui n’est au dĂ©part qu’un simple dĂ©sir charnel va se transformer peu Ă  peu en vĂ©ritable amour.

Parution : 07-02-2019 / 256 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072825729

La collection Emil BĂŒhrle au musĂ©e Maillol

La Collection Emil BĂŒhrle, voir ou revoir Manet, Degas, Renoir, Monet, CĂ©zanne, Gauguin, Van Gogh, Modigliani, Picasso.

Une exposition de toiles incontournables à travers l’une des collections les plus importantes au monde.

Le musĂ©e Maillol prĂ©sente pour la premiĂšre fois en France les chefs-d’Ɠuvre de la Collection Emil BĂŒhrle. Emil Georg BĂŒhrle (1890-1956) nĂ© en Allemagne, s’installe en Suisse en 1924. Personnage pour le moins ambigu puisqu’une grande partie de sa fortune provient de la vente d’armes pendant la Seconde Guerre Mondiale, il Ă©tait aussi un amateur d’art passionnĂ© – apparemment pas toujours Ă©clairĂ© – mais nous ne verrons ici que des Ɠuvres majeures. Entre 1936 et 1956 il rassemble plus de 600 Ɠuvres d’art reprĂ©sentant un panorama trĂšs complet de l’art français du XIXe et du dĂ©but du XXe siĂšcle.

Le musĂ©e prĂ©sente une soixantaine de piĂšces de cette collection qui englobe diffĂ©rents courants de l’art moderne : l’impressionnisme avec Manet, Monet, Pissarro, Degas, Renoir, Sisley, le postimpressionnisme avec CĂ©zanne, Gauguin, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, les Nabis du dĂ©but du XXe siĂšcle avec Bonnard, Vuillard, les Fauves et les Cubistes de Braque, Derain ou Vlaminck, l’École de Paris avec Modigliani, enfin, Picasso qu’il apprĂ©cie sur le tard.

A noter, dans une salle consacrĂ©e plus particuliĂšrement aux archives, les lettres et le parcours de certains Ɠuvres spoliĂ©es pendant la guerre, achetĂ©es, rendues pour certaines Ă  leurs propriĂ©taires, puis rachetĂ©es lĂ©galement par BĂŒhrle et lĂ©guĂ©es par la suite Ă  une fondation

Blog Domi C Lire photo du tableau de Modigliani, nu couché

Cette exposition est un tĂ©moignage historique majeur. C’est beau, trop court Ă  mon goĂ»t, mĂȘme si j’aime vraiment beaucoup ce musĂ©e. C’est un beau voyage, ne boudez pas votre plaisir.

C’est au 61 rue de Grenelle 75007 Paris, jusqu’au 21 juillet 2019.

Vasarely, le partage des formes au Centre Pompidou

Une rĂ©trospective trĂšs complĂšte de l’Ɠuvre du maĂźtre de l’Op art. Hypnotique, cosmique, visionnaire, avec lui la 4e dimension entre sur la toile.

C’est la premiĂšre grande rĂ©trospective française consacrĂ©e au pĂšre de l’art optique, Victor Vasarely. Dans un parcours Ă  la fois la chronologique et thĂ©matique, l’exposition prĂ©sente prĂšs de trois cents Ɠuvres de toutes tailles, souvent impressionnantes avouons-le, pour explorer le continent Vasarely,et aborder toutes les facettes de l’Ɠuvre d’un artiste plus Ă©clectique qu’il n’y parait.

De sa formation dans les traces du Bauhaus jusqu’aux ses derniĂšres innovations formelles – peintures, sculptures, multiples, intĂ©grations architecturales, publicitĂ©s, Ă©tudes – il touche Ă  tout.

De Budapest Ă  Paris, de Belle ile en mer Ă  Gordes, par ses gĂ©omĂ©tries abstraites en noir et blanc qui exacerbent l’illusion optique ou par ses toiles pixellisĂ©s aux couleurs chatoyantes qui font perdre tous repĂšres, approchant la science-fiction et l’imaginaire cosmique, on retrouve celui qui a marquĂ© la culture populaire des annĂ©es 1960-1970. Vasarely s’inscrit totalement dans un contexte scientifique, Ă©conomique et social, qui met en exergue la place centrale de l’artiste dans l’imaginaire de ces Trente Glorieuses.

J’ai passĂ© un moment magique, et vraiment eu un grand plaisir Ă  voir diffĂ©remment cet artiste que l’on croisait dans les annĂ©es 70 Ă  chaque coin de rue. Des Ɠuvres majeures marquantes, des couleurs Ă©tonnantes, chaque grande toile, en particulier les sĂ©ries Ă©nergies abstraites ou rĂȘveries cosmiques, Ă  regarder de prĂšs et de loin, en apprĂ©ciant la scĂ©nographie et les Ă©clairages de chaque salle d’expo. Une rĂ©ussite.

Un artiste Ă  redĂ©couvrir absolument. L’exposition, organisĂ©e par le Centre Pompidou, Paris en collaboration avec le StĂ€del Museum, Francfort, est Ă  voir jusqu’au 6 mai.

À la rencontre de Jean-Marie Blas de RoblĂšs

Jean-Marie Blas de RoblĂšs nous rĂ©gale une fois de plus avec « Le Rituel des dunes » paru aux Ă©ditions Zulma. Roman exotique et parfaitement dĂ©calĂ©, aux personnages multiples et foisonnants, portĂ© par sa sublime Ă©criture. J’ai eu envie de lui poser quelques questions Ă  propos de ce roman, et de son travail d’Ă©criture. Toutes les rĂ©ponses sont Ă  dĂ©couvrir ici.

À propos du roman « Le Rituel des dunes Â»

Dans Le Rituel des dunes, le protagoniste principal, Roetgen, est parti comme expatriĂ© en Chine,  je crois que c’est Ă©galement votre propre expĂ©rience, est-ce la raison qui vous a donnĂ© envie d’écrire ce roman ?

J’ai effectivement vĂ©cu en Chine de 1983 Ă  1984. J’y ai fait l’expĂ©rience d’un monde si Ă©trange, si diffĂ©rent du nĂŽtre qu’il semblait incomprĂ©hensible Ă  premiĂšre vue, presque monstrueux par son altĂ©ritĂ©. « La civilisation chinoise, Ă©crit Joseph Needham, le grand sinologue britannique, prĂ©sente l’irrĂ©sistible fascination de ce qui est totalement « autre », et seul ce qui est totalement « autre » peut inspirer l’amour le plus profond, en mĂȘme temps qu’un puissant dĂ©sir de le connaĂźtre. » Cela a certainement jouĂ© lorsque je me suis mis en tĂȘte de raconter l’histoire de Roetgen et sa rencontre avec Beverly, mais je ne connais pas de « raison » prĂ©alable qui me pousse Ă  Ă©crire tel ou tel roman. C’est toujours le rĂ©sultat d’un processus complexe d’amalgames, d’une longue maturation dont je ne maĂźtrise pas les diffĂ©rentes Ă©tapes. 

Quand on est Ă©crivain, j’imagine que l’on peut mettre beaucoup de soi dans ses livres, ou au contraire trĂšs peu. Comment vous situez-vous ?

C’est la fiction qui m’intĂ©resse, l’exploration d’un univers aberrant situĂ© Ă  la marge du rĂ©el. Ce qui ne veut pas dire que je n’intĂšgre pas certaines expĂ©riences vĂ©cues Ă  mes romans, mais que je les utilise comme n’importe quel autre matĂ©riau dans ce collage de petites rĂ©alitĂ©s disparates que nĂ©cessite toute invention dans l’ordre de l’imaginaire. Pas d’autobiographie, donc, mĂȘme si mes livres reflĂštent sans doute ce que je suis, puisqu’ils tĂ©moignent du long travail d’écriture et des questionnements qui occupent ma vie depuis bientĂŽt cinquante ans.

Le protagoniste principal, Roetgen va vivre des moments forts avec Beverly, cette amĂ©ricaine fantasque et un peu folle, mais qui a pourtant bien des choses Ă  lui apprendre.  J’ai eu l’impression que le personnage est important aussi, d’abord par sa personnalitĂ©, pour ce qu’il Ă©veille chez Roetgen.  Mais aussi parce qu’il me semble confronter deux mondes – les USA et la Chine –, deux caractĂšres et deux Ăąges
 Quelle est votre vision de Berverly, elle qui me semble indispensable pour « rĂ©vĂ©ler Â» Roetgen.

Beverly est le personnage central du Rituel des dunes. C’est sa personnalitĂ© dĂ©concertante, sa folie que le narrateur retient de son sĂ©jour en Chine. Il lui faudra trois cents pages de remĂ©moration pour qu’il se reproche enfin de ne pas avoir su l’accueillir dans son Ă©trangetĂ©. Cette Chine millĂ©naire et encore maoĂŻste oĂč ils sont plongĂ©s, cette façade Ă  premiĂšre vue impĂ©nĂ©trable Ă  nos yeux d’occidentaux, n’est qu’une amplification de l’étrangetĂ© de l’autre lorsqu’il n’obĂ©it pas Ă  nos propres codes de reconnaissance culturelle. Il faut un violent effort sur soi-mĂȘme pour aller vers lui sous peine de n’apercevoir que son exotisme ou sa bizarrerie. C’est le sens de la phrase de Zhuang Zi mise en exergue du roman : À vrai dire, tout ĂȘtre est autre, et tout ĂȘtre est soi-mĂȘme. Cette vĂ©ritĂ© ne se voit pas Ă  partir de l’autre, mais se comprend Ă  partir de soi-mĂȘme. Roetgen s’aperçoit qu’il a manquĂ© Beverly, comme elle-mĂȘme ou les expatriĂ©s qu’ils cĂŽtoient ont manquĂ© la Chine. Tous deux ont Ă©chouĂ©, faute d’empathie dans le rituel d’approche nĂ©cessaire Ă  toute rencontre vĂ©ritable.

Roetgen Ă©crit un roman policier, mais nous n’en connaissons qu’une partie
 Comment et pourquoi vous est venue cette envie de faire travailler notre imagination ?

Beverly s’est construit une thĂ©orie sur ce qui permet de connaĂźtre quelqu’un : Une vĂ©ritable autobiographie, dit-elle, devrait ĂȘtre la sĂ©lection d’une parfaite sĂ©rie de faits sur soi-mĂȘme, sĂ©rie qui permettrait Ă  un lecteur de prĂ©dire tout le reste. Ou, en termes formels, d’axiomes Ă  partir desquels nous pourrions dĂ©river l’ensemble des thĂ©orĂšmes concernant une personne. Lorsque Roetgen lui demande « qui elle est Â», l’AmĂ©ricaine le prend au sĂ©rieux et lui offre toute une sĂ©rie d’axiomes de sa propre biographie permettant peut-ĂȘtre de rĂ©pondre Ă  la question posĂ©e. Elle se raconte sans fards, mais demande en contrepartie que Roetgen lui lise ce qu’il Ă©crit. Le lecteur assiste Ă  ces lectures : la nuit de ce con de Lafitte dans un chaudron de la CitĂ© interdite, le conte fantastique d’un empereur Ă  double visage au sein du Repos prĂ©cieux des monstres dĂ©sirables, et plusieurs chapitres d’un roman policier que Roetgen s’amuse Ă  Ă©crire par correspondance avec un ami de PĂ©kin, chacun inventant la suite de l’intrigue Ă  partir des pages qu’il reçoit. Roetgen ne dispose que de son propre texte et ne peut livrer Ă  Beverly qu’un chapitre sur deux du roman policier en question. Beverly s’en satisfait, arguant que c’est aussi la part du lecteur de combler les « trous Â» : Imagine qu’on supprime un chapitre sur deux dans « Le Grand Sommeil Â» de Chandler, ou mĂȘme de « SalammbĂŽ Â» ou de « Guerre et Paix Â», est-ce que ça gĂȘnerait ? Est-ce que tu n’imaginerais pas une intrigue au moins aussi intĂ©ressante, aussi captivante que dans l’original ? Je ne suis pas loin de partager son avis, mais j’ai fait en sorte de glisser dans ces chapitres nombre d’élĂ©ments qui permettent de suivre l’intrigue principale, malgrĂ© la discordance annoncĂ©e. La rĂ©fĂ©rence aux Mille et une nuits et Ă  ShĂ©hĂ©razade est explicite : il s’agit avant tout de se raconter des histoires pour survivre.

J’avoue qu’au dĂ©but du roman, j’ai Ă  deux reprises relu les chapitres prĂ©cĂ©dents, un peu perdue par ces diffĂ©rents textes
 Vous avez l’art de nous faire rĂ©flĂ©chir ! Je n’ose imaginer la complication pour l’écriture


Retour aux Mille et une nuits : il faut seulement se laisser porter, accepter de passer d’une histoire Ă  une autre, rĂȘver. Dans mes lectures, j’aime que l’auteur prenne au sĂ©rieux mon pouvoir de discernement, j’apprĂ©cie d’ĂȘtre sollicitĂ©. En Ă©crivant, je reproduis certainement ce mĂ©canisme qui provoque chez moi la dĂ©lectation.

J’ai particuliĂšrement aimĂ© comme pour le roman prĂ©cĂ©dent tout d’abord votre Ă©criture, si fine, ciselĂ©e, prĂ©cise, mais aussi ces Ă©vocations de la Chine avec la prĂ©cision et la finesse d’un orfĂšvre, le travail du sculpteur, la citĂ© interdite
 Faut-il avoir vĂ©cu et surtout apprĂ©ciĂ© ces moments-lĂ  pour en parler aussi bien ?

Nourri d’une documentation suffisante, notre imaginaire est plus riche, plus exact, plus vĂ©ridique que n’importe quelle expĂ©rience de terrain. Hubert Haddad, par exemple, a Ă©crit l’un des plus beaux romans sur la culture japonaise – Le peintre d’éventail – sans avoir mis un pied au Japon. L’écriture romanesque met en scĂšne des illusions d’optique, des trompe-l’Ɠil plus vrais que nature.

Ce roman est paru une premiĂšre fois il y a trente ans, pourquoi avoir choisi de le republier, et dans quelle circonstances ?

Tous les romanciers, dit en substance David Lodge, Ă©crivent « pour dĂ©fier la mort, pour que leur nom et leur Ɠuvre se perpĂ©tuent ; c’est une sorte de rĂ©confort pour eux, et de grande fiertĂ©, lorsque leurs livres restent disponibles au catalogue Â». Quand mon Ă©ditrice m’a proposĂ© de republier un livre Ă©puisĂ© depuis vingt ans, j’ai bien Ă©videmment sautĂ© de joie.

Aviez-vous ressenti le besoin d’une rĂ©Ă©criture, et est-ce un rĂ©el plaisir de le faire ?

Quels sont vos sentiments lorsque vous relisez vos premiers romans ? Il me semble que cette dĂ©marche ne doit pas ĂȘtre si habituelle chez les Ă©crivains, il y a tant Ă  dire de nouveau sans doute


Lorsque je relis mes premiers livres, j’y trouve Ă  la fois matiĂšre Ă  me rĂ©jouir et Ă  m’affliger. Si je suis agrĂ©ablement surpris par la maturitĂ© de certains passages, ou la prĂ©sence de thĂšmes qui n’ont cessĂ© de se dĂ©velopper ensuite, j’y aperçois aussi des faiblesses stylistiques qui m’avaient Ă©chappĂ© et que je suis incapable de conserver telles quelles. La rĂ©Ă©dition d’un livre autorise sa « mise Ă  jour Â», elle me permet d’en corriger les failles, voire de remanier sa structure en profondeur – comme c’est le cas pour Le Rituel des dunes – de façon Ă  ce qu’il corresponde Ă  mes exigences d’aujourd’hui et s’intĂšgre avec plus de cohĂ©sion dans l’édifice qui se construit Ă  partir de La MĂ©moire de riz. Cette dĂ©marche n’est pas si rare, me semble-t-il. C’est celle de tout crĂ©ateur en quĂȘte d’excellence, ou du moins d’une progression dans le projet qui est le sien. En retouchant mes Ɠuvres disait Yeats, c’est moi que je corrige. Il ne s’agit pas tant de dire des choses nouvelles que de mieux exprimer celles qui l’ont Ă©tĂ©.

Et 
 si j’ose vous demander, avez-vous dĂ©jĂ  la trame ou le sujet de votre prochain roman ?  Je crois me souvenir que vous avez une vision assez prĂ©cise de ceux que vous souhaitez Ă©crire et qu’ils s’installent dans un schĂ©ma prĂ©cis, pourriez-vous nous en parler ?

Il m’est dĂ©jĂ  trĂšs difficile de parler d’un livre dĂ©jĂ  Ă©crit : c’est trop me demander que d’évoquer un roman qui n’existe pas encore.

Je n’ai pas de vision prĂ©cise des livres Ă  venir, mais ils s’inscrivent bien dans un schĂ©ma dont la matrice est constituĂ©e par les vingt-deux nouvelles de La mĂ©moire de riz. Tous les personnages prĂ©sents dans ce recueil initial sont appelĂ©s Ă  voyager d’un roman Ă  l’autre, avec des effets de loupe pour certains, des complĂ©ments d’histoire ou de simples allusions ; cela vaut Ă©galement pour les objets, les animaux, les lieux, les atmosphĂšres. En installant cette porositĂ© d’ensemble, j’espĂšre laisser derriĂšre moi une sorte d’architecture romanesque oĂč le lecteur reconnaĂźtra un jour l’ombre portĂ©e d’un seul livre aux multiples facettes.

Quel lecteur ĂȘtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu rĂ©cemment, ce serait lequel et pourquoi ?

J’ai particuliĂšrement aimĂ© VĂ©nus s’en va, de Damien Aubel, publiĂ© fin 2018 chez Inculte. Ce roman dresse le portrait intime de l’empereur Claude, souverain dont SuĂ©tone, entre autres, a fait l’idiot de la famille des Auguste. À rebours de cette triste rĂ©putation – celle d’un cocu gĂąteux et pitoyable presque invisible entre les rĂšgnes excessifs de Caligula et de NĂ©ron â€“ nous dĂ©couvrons un homme inquiet, tourmentĂ© par sa quĂȘte mystique de la dĂ©esse VĂ©nus. C’est l’époque de Messaline, des jardins de Lucullus : avec une Ă©rudition maĂźtrisĂ©e, Damien Aubel ne nous Ă©pargne rien des intrigues de palais ni des lupanars sordides du quartier de Suburre, mais il le fait dans un style exceptionnel, puissamment novateur, avec cette libertĂ© poĂ©tique, cette aptitude Ă  distordre la langue oĂč je reconnais d’emblĂ©e l’inutile et nĂ©cessaire beautĂ© de la grande littĂ©rature.

Un grand merci à Jean-Marie pour avoir accepté de répondre à toutes ces questions. Et pour le plaisir que procure la lecture de chacun de ses romans.

Retrouvez Ă©galement ma chronique du roman Le Rituel des dunes.