Henriquet, l’homme reine

Une vision lucide et sans concession du règne d’Henri III

DĂ©cidĂ©ment, Richard GuĂ©rineau s’attelle Ă  nous faire dĂ©couvrir des rois mĂ©connus ou mal aimĂ©s. D’abord avec l’adaptation du roman de Jean TeulĂ© Charly 9. Dans cette BD il dĂ©roulait le funeste parcourt du roi Charles IX dĂ©cĂ©dĂ© Ă  vingt trois ans. Un roi devenu fou Ă  la suite du massacre de la saint-BarthĂ©lĂ©my qu’il avait ordonnĂ© pour plaire Ă  sa mère Catherine de MĂ©dicis. Avec Henriquet, l’homme reine, il nous propose un portrait singulier et dĂ©tonnant de son frère Henri III le mĂ©connu. Enfin, mĂ©connu au moins pour quelqu’un comme moi qui pourtant vient de Pau et de Navarre, patrie du bon roi Henri IV.

Lorsque Charles IX dĂ©cède, le royaume est en pleine guerre de religion, la Saint-BarthĂ©lemy n’est pas seulement un souvenir, c’est un massacre dont la portĂ©e est toujours prĂ©gnante dans la population. Catherine de MĂ©dicis fait revenir son fils Henri de Pologne. Le roi s’enfuit sans dĂ©lai pour regagner Paris et succĂ©der Ă  son frère sur le trĂ´ne du Royaume de France .

Mais ce roi n’a pas vraiment l’envergure de ses prĂ©dĂ©cesseurs. EffĂ©minĂ©, portant bijoux et beaux habits aux tissus soyeux et chatoyants, il dĂ©tone dans le paysage. Dès son accession au trĂ´ne en 1574, les guerres de religions vont Ă  nouveau s’enchaĂ®ner, laissant le pays exsangue. Il devra surtout gĂ©rer de nombreux conflits avec le Duc de Guise, les Malcontents du Duc d’Alençon, ou mĂŞme son beau-frère Henri IV. Quand tout le monde veut prendre votre place, la lutte est parfois sans merci. Il dĂ©cède en 1589, assassinĂ© par le moine Jacques ClĂ©ment.

Mais ce qui ressort avant tout de ce roman graphique, c’est la personnalitĂ© du roi, sa façon de se vĂŞtir, les affinitĂ©s avec ses mignons, son besoin d’une hygiène corporelle parfois bien mal compris par ses pairs, ses nombreux problèmes de santĂ©, son fort dĂ©goĂ»t de la chasse et des armes, contraires aux habitudes de la cour et Ă  l’image que l’on se fait d’un roi courageux et puissant guerrier. L’homme est dĂ©crit avec ironie et justesse, et l’on sent tout au long du rĂ©cit une grande connaissance de l’Ă©poque et du personnage. Cela n’empĂŞche pas l’auteur de se permettre un humour dĂ©capant et fort Ă  propos. En mĂŞme temps, il dĂ©montre si besoin Ă©tait que loin de mĂ©riter les nombreuses critiques que lui ont fait ses contemporains comme les historiens qui se sont penchĂ©s sur son règne, cet homme lĂ  n’est sans doute pas nĂ© Ă  la bonne Ă©poque, ce qui ne lui a pas permis de prendre sa vĂ©ritable dimension.

Tout au long du rĂ©cit, Richard GuĂ©rineau alterne des procĂ©dĂ©s graphiques diffĂ©rents qui rendent vivant et très actuel l’ensemble. Il ne se fige Ă  aucun moment dans un style ou un autre. Les couleurs au dĂ©but assez violentes et criardes s’apaisent Ă  mesure que l’on prend la dimension du personnage, et c’est tant mieux. Le ton est alerte, direct, humoristique et critique. J’ai appris Ă©normĂ©ment de choses sur Henri III l’homme reine.

Pour poursuivre après la lecture : Le roi Henri III crĂ©e en 1578 l’ordre du Saint-Esprit, un ordre de chevalerie très prestigieux qui rassemble autour de la personne royale les gentilshommes les plus distinguĂ©s de la haute sociĂ©tĂ© (ceux que l’on a appelĂ© ses mignons). Son manteau d’apparat est visible au musĂ©e de la lĂ©gion d’honneur Ă  Paris.

Catalogue éditeur : Delcourt

Après sa brillante adaptation du Charly 9 de Jean TeulĂ©, Richard GuĂ©rineau rĂ©alise sa propre suite consacrĂ©e Ă  Henri III. Ce roman graphique dense et drĂ´le rĂ©vèle une pĂ©riode historique aussi complexe que passionnante. Mai 1574. Charles IX meurt, laissant son royaume dĂ©chirĂ© par les guerres de Religion et toujours sous le choc du massacre de la Saint- BarthĂ©lemy. Catherine de MĂ©dicis rappelle son fils cadet Henri, alors roi de Pologne… Henri III aura surtout marquĂ© l’Histoire par ses mĹ“urs et ses frasques, avĂ©rĂ©es, qui auront masquĂ© l’incroyable complexitĂ© politique Ă  laquelle a dĂ» faire face ce monarque atypique.

ScĂ©nariste, Illustrateur, coloriste : Richard GuĂ©rineau

Collection Mirages / EAN 9782756070827 / Dimensions 19.8 x 26.3 x 2 cm / Pages : 192 / Prix : 22,95€ / Paru le 1 mars 2017

Edmond

Un bel hommage Ă  Edmond Rostand, brillant inventeur du noble Cyrano de Bergerac

Mais que c’est long, que le public s’ennuie, et pourtant c’est l’incomparable, la sublime Sarah Bernhardt qui joue La princesse lointaine, cette pièce d’un poète inconnu. D’ailleurs les critiques ne s’y trompent pas non plus qui quittent le théâtre avant la fin de la reprĂ©sentation. D’autant qu’Edmond Rostand, le malheureux auteur de cette pièce en vers avait Ă©tĂ© sommĂ© d’Ă©crire une comĂ©die. Quel flop.

Ce sont aussi les dĂ©buts des salles de projection de cette dĂ©couverte rĂ©volutionnaire ds frères Lumière, le film qui projette des mouvements sur un Ă©cran. Edmond en est sĂ»r, il faut vite trouver le succès avant que tous les théâtres disparaissent. D’autant que la grande Sarah Bernhardt lui a arrangĂ© un rendez-vous avec Coquelin, l’acteur Ă  la mode cherche le rĂ´le qui confirmera son talent par un Ă©clatant succès.

DĂ©sespĂ©rĂ©, Edmond qui n’a toujours pas Ă©crit une ligne, part chercher le calme et l’inspiration au cafĂ© HonorĂ©. LĂ , le patron et serveur au nom Ă©ponyme a de la rĂ©partie, de la dĂ©rision et l’amour de la rime. Il n’y a donc pas de meilleur endroit sans doute pour retrouver l’inspiration.

Après bien des pĂ©ripĂ©ties qui nous sont contĂ©es ici avec humour, tendresse et une bonne dose de dĂ©rision, Edmond arrive enfin Ă  Ă©crire l’œuvre de sa vie, celle que chacun d’entre nous connaĂ®t au moins de nom. Cyrano de Bergerac sera son chef d’œuvre de Compagnon, son envol vers la postĂ©ritĂ©.

Ce que j’ai aimĂ© ? Suivre Edmond Rostand pas Ă  pas, jusque dans les tortueux mĂ©andres de son imagination, dans sa vie qui parfois s’encanaille, mais seulement pour le bien de sa crĂ©ativitĂ©, dans le tout Paris de la crĂ©ation et du spectacle de l’Ă©poque.

Le rythme est soutenu, enlevĂ©, souvent joyeux, avec de belles pointes d’humour parfois grinçant mais jamais mordant. Le tout est portĂ© par un graphisme très agrĂ©able, avec un trait parfois fuyant, donnant un dessin tout en atmosphère plutĂ´t qu’en traits nets affirmant la fermetĂ©, aux couleurs fondues et chaudes, qui restituent non seulement l’ambiance des coulisses des théâtres et des cafĂ©s, mais aussi celle que l’on imagine pour cette pĂ©riode de la fin du 19e. Les dessins qui sortent des cases par exemple donnent le ton de cet embrouillamini qui semble ĂŞtre le creuset idĂ©al pour faire Ă©merger toute cette belle crĂ©ativitĂ©.

Scénario Léonard Chemineau et Alexis Michalik Dessin Léonard Chemineau

Talents Cultura BD 2019

Catalogue Ă©diteur : Rue de Sèvres

Paris, décembre 1897, Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Après l’échec de La princesse lointaine, avec Sarah Bernhardt, ruiné, endetté, Edmond tente de convaincre le grand acteur en vogue, Constant Coquelin de jouer dans sa future pièce, une comédie héroïque, en vers. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de cœur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit mais qui deviendra la pièce préférée des français, la plus jouée du répertoire jusqu’à ce jour.

120 pages, 21×27,5 cm, 18€ / PARUTION 17 Octobre 2018 / EAN : 9782369815297

Celle qui pleurait sous l’eau, Niko Tackian

De l’amour Ă  la mort, des enquĂŞteurs hors pair pour un thriller efficace et rythmĂ©

Tomar Khan et Rhonda, son adjointe, sont appelĂ©s sur une scène pour le moins macabre. Une jeune femme flotte dans une piscine, au milieu d’une mare des sang qui se dilue peu Ă  peu, les veines des poignets profondĂ©ment entaillĂ©es.
L’Ă©vidence parle de suicide, l’intuition Ă©voque quelque chose de plus sournois. Lumineuse, vibrante de vie et ayant tout pour ĂŞtre heureuse, comment et pourquoi un suicide aussi scĂ©narisĂ© et exprimant une aussi profonde dĂ©tresse.
Si Tomar Khan est trop prĂ©occupĂ© par la suite de l’enquĂŞte qui le lie au dĂ©cès d’un de ses collègues, Rhonda quant Ă  elle dĂ©cide de poursuivre ses investigations.
Pendant ce temps, Ara, la mère de Tomar, lui parle de ses voisins du dessous, de cette violence verbale, de ces bruits qui lui rappellent avec douleur sa propre expĂ©rience, les coups et la violence de son mari aujourd’hui disparu.
Mais Tomar, tout Ă  ses angoisses et Ă  ses pertes de mĂ©moires qui polluent dramatiquement les souvenirs qu’il a de ses actes passĂ©s, n’est pas prĂŞt Ă  l’Ă©couter ni Ă  agir.

Ce que j’ai aimĂ© ?
La façon dont l’auteur traite ici le difficile thème des violences faites aux femmes.
D’une part avec cette voisine, les silences de ceux qui entendent mais ne font rien, le courage de ceux qui agissent, et la difficultĂ© qu’il y a Ă  s’en sortir soi-mĂŞme si l’on n’est pas secouru par d’autres.
D’autre part avec ce que je dĂ©couvre comme Ă©tant le suicide forcĂ©. Avec la personnalitĂ© du meurtrier psychique dont le travail de sape insidieux et contrĂ´lĂ© amène ses victimes Ă  se dĂ©truire, Ă  en finir avec la vie, sans ĂŞtre lui-mĂŞme ni soupçonnĂ© ni inculpĂ©. Lorsqu’il n’y a rien de plus difficile que de dĂ©terminer une quelconque culpabilitĂ© en particulier sans la moindre trace ou preuve Ă©crite.

Les chapitres, très courts, donnent le rythme, les personnages sont aisĂ©ment reconnaissables, avec leurs parcours, leurs passĂ©s, leurs intentions. Par contre, pour suivre les pensĂ©es et les interrogations de Tomar, il me semble qu’il vaut mieux avoir lu les prĂ©cĂ©dents opus.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury Prix des lecteurs Le Livre de Poche 2021 Policier

Catalogue Ă©diteur : Le Livre de Poche, Calmann-Levy

Aujourd’hui, Clara n’est plus qu’un dossier sur le bureau de Tomar Khan. On vient de la retrouver morte, flottant dans le magnifique bassin Art déco d’une piscine parisienne. Le suicide paraît évident. Tomar est prêt à fermer le dossier, d’autant qu’il est très préoccupé par une enquête qui le concerne et se resserre autour de lui. Mais Rhonda, son adjointe, ne peut comprendre pourquoi une jeune femme aussi lumineuse et passionnée en est venue à mettre fin à ses jours. Elle sent une présence derrière ce geste.
Pas après pas, Rhonda va remonter jusqu’à la source de la souffrance de Clara. Il lui faudra beaucoup de ténacité et l’appui de Tomar pour venir à bout de cette enquête bouleversante.

288 pages / Date de parution : 06/01/2021 / EAN : 9782253241683 / Prix : 7,70€

Pas trop saignant, Guillaume Siaudeau

Percutant, concis, Ă©mouvant, un road trip Ă  la vie Ă  la mort

Le cri des cochons ou celui des vaches, un matin, Joe dĂ©cide qu’il ne peut plus les supporter. Car ces cris envahissent sa vie, son repos, ses nuits, ses rĂŞves. Ce n’est pourtant pas une dĂ©cision simple Ă  prendre lorsque l’on travaille dans un abattoir.

Chaque semaine, Joe doit recevoir des perfusions pour arriver Ă  vivre Ă  peu près normalement. Et dans ces moments-lĂ , son seul rayon de soleil, c’est l’infirmière JosĂ©phine. Il faut dire qu’elle aussi habite les nuits de Joe, ses rĂŞves, sa folie douce et ses envies d’ailleurs. Mais rĂŞver n’est plus suffisant, car ça ne fait pas vivre heureux.

Il en est sĂ»r dĂ©sormais, le bonheur est dans la fuite, loin de l’odeur du sang, celui des bĂŞtes et celui des perfusions, loin de l’hĂ´pital et de la mort.

Alors ce matin-lĂ , le premier Ă©leveur qui pose sa bĂ©taillère devant l’abattoir Ă  la surprise de la voir s’envoler avec ses six vaches Ă  l’intĂ©rieur. Et Joe trace la route, mais il n’oublie pas de rĂ©cupĂ©rer au passage le jeune Sam, cet enfant Ă©levĂ© par des tuteurs qui ont confondu maison de redressement et Ă©ducation familiale. A eux deux, ils se font la belle. Par l’autoroute, par les petites routes, jusqu’Ă  la montagne et ses verts pâturages ensoleillĂ©s. Ou pas. Il peut faire gris et froid dans les montagnes quand on n’a rien Ă  manger et que l’on est entourĂ© par quelques voisins trop bavards.

Quelle heureuse surprise. J’ai apprĂ©ciĂ© ce court roman aux chapitres brefs, qui fleure bon douceur et mĂ©lancolie, teintĂ© d’un humour grinçant et parfois si rĂ©aliste. Personne n’est Ă©pargnĂ©, pas mĂŞme les gendarmes, qu’ils soient gentils ou pas, efficaces ou pas, aussi rĂŞveurs ou bavards que n’importe qui. Il y a beaucoup de tendresse et de douceur dans ce road-trip pour la vie, dans ce texte aux intonations douces amères qui nous ramène indiscutablement Ă  la banalitĂ© et la duretĂ© du quotidien.

Catalogue Ă©diteur : Pocket et Alma

Pour certains fuir se résume à entrer dans un beau rêve. Pour d’autres les choses ont besoin d’être plus concrètes. Joe est de cette trempe. Il veut se sentir bien. Vivant. Pour de vrai. Voilà pourquoi, émergeant d’un demi-sommeil existentiel, il passe à l’action.
Un beau jour, Joe, un jeune homme, employĂ© aux abattoirs, entend Ă  la tĂ©lĂ©vision un couple retraitĂ© expliquer qu’ils ont vendu la maison pour acheter un camping-car et qu’ils vont partir sur les routes histoire de ne pas mourir idiot. Illico, Joe dĂ©cide lui aussi de mettre les voiles. Sur son lieu de travail, il fauche une bĂ©taillère (bestiaux compris), passe prendre son plus proche ami, Sam un enfant placĂ©, et file au volant de l’engin sur les routes montueuses de la rĂ©gion. Évidemment, la gendarmerie est alertĂ©e mais la chasse Ă  l’homme commence plutĂ´t mollement. L’insurgĂ©, l’enfant et les six vaches auront le temps de rencontrer d’épatantes personnes. Dont l’une hors-champs et dont on ne peut rien dire sinon qu’elle porte une blouse blanche.

Alma : 16 € / 144 pages / Date de parution : 6 octobre 2016 / ISBN : 978-2-36279-201-4 / Livre numĂ©rique : ISBN : 978-2-36279-202-1

Les après-midi d’hiver, Anna Zerbib

Revivre après le deuil, après l’hiver, après la passion, un premier roman sensible et singulier

Alors qu’elle vient de perdre sa mère, le jeune protagoniste de ce roman part Ă  MontrĂ©al. Son amoureux va l’y rejoindre, un, puis deux hivers seront nĂ©cessaires pour faire son deuil et revenir Ă  la vie. Elle rencontre incidemment Noah, un bel artiste solitaire, qui devient rapidement son amant. Elle va cultiver ce secret qui lui permet d’enfin vivre, ĂŞtre, aimer.

Peu Ă  peu, elle nous entraĂ®ne dans ses pensĂ©es. Dans la relation ambiguĂ« et compliquĂ©e qu’elle a eu avec cette mère Ă  demi folle qui ne supportait pas de vivre et menaçait chaque hiver d’en finir avec cette vie qui l’Ă©puisait. Avec le père meurtri mais mutique, qui l’attend sans s’expliquer, sans espĂ©rer, sans se rĂ©volter. Avec Samuel l’amoureux indispensable dont elle se lasse, Samuel silencieux qui attend qu’elle fasse le premier pas, qu’elle dise enfin ce qui ne va plus.

Et peu à peu la relation avec Noah prend toute la place. Le secret, le silence, les rendez-vous, les messages vite effacés, les souvenirs engrangés pour éclaircir les jours trop gris, Noah qui fuit la relation à deux et se veut éternellement célibataire. Car elle le sait, De lui je n’aurai rien de plus que son absence, et il faudra bien que cela lui suffise.

C’est un premier roman assez Ă©tonnant. Le lecteur entre dans son cĹ“ur, dans sa tĂŞte, Ă  petit pas, tout doucement sans faire de bruit, comme si elle ne nous y avait pas invitĂ©s mais qu’elle entrouvrait malgrĂ© tout la porte.

Elle mĂŞle habilement le chagrin et la perte de la mère, l’incomprĂ©hension puis l’acceptation de sa diffĂ©rence, le besoin de s’éloigner de la famille, des amis, pour enfin revivre après les Ă©preuves. Mais aussi la fin d’un amour et la dĂ©couverte d’un autre, le goĂ»t du secret, le bonheur de n’ĂŞtre que deux Ă  savoir. Enfin, la prĂ©sence de l’art, sa beautĂ©, son langage, grâce Ă  Noah. Le tout dans un environnement et des habitudes Ă©loignĂ©s de son cadre habituel, le froid intense et mordant de l’hiver quĂ©becois, la ville et ses rues dĂ©sertes qui sont parties prenante de sa lente et malhabile reconstruction.

Et toujours ces carnets qu’elle noircit de ses impressions, sentiments, Ă©lans. La littĂ©rature et l’Ă©criture comme une bouĂ©e de sauvetage, irremplaçable, indispensable. Ces secrets qu’elle y couche, elle aimerait qu’ils se dĂ©voilent d’eux-mĂŞme aux autres, il y a tout ce qu’elle voudrait dire sans jamais oser l’avouer. La langue est belle, le style poĂ©tique, fait d’envies, de silences, de dĂ©sirs, de crainte, de secrets. Il y a aussi une profonde mĂ©lancolie dans ce texte qui exprime les sentiments et les passions, et sous-jacent, l’espoir de s’en sortir, après l’hiver, après le froid.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue Ă©diteur : Gallimard

«C’était l’hiver après celui de la mort de ma mère, c’est-à-dire mon deuxième hiver à Montréal. J’ai rencontré Noah et j’ai eu ce secret. Tout s’est produit pour moi hors du temps réglementaire de la perte de sens. Longtemps après les premières phases critiques du deuil, que j’ai bien étudiées sur Internet. Les événements se sont déroulés dans cet ordre, de cela je suis sûre. Pour le secret, je ne suis pas certaine, il était peut-être là avant, un secret sans personne dedans.»

Dans ce roman vibrant d’émotion, Anna Zerbib fait l’autopsie d’une obsession amoureuse où le désir, les fantasmes et les petits arrangements avec le réel sont autant de ruses pour peupler l’absence, en attendant les beaux jours.

Parution : 12-03-2020 / 176 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072893629 / 16,50 â‚¬

Division avenue, Goldie Goldbloom

Comment s’émanciper lorsque l’on appartient Ă  une communautĂ© religieuse fermĂ©e, un roman Ă©tonnant, une hĂ©roĂŻne attachante

Surie Eckstein habite Division Avenue, une cĂ©lèbre artère de Brooklyn bordant Williamsburg. A cinquante sept ans, mère de dix enfants, grand-mère de trente-deux petits-enfants c’est un membre apprĂ©ciĂ© de la communautĂ© juive orthodoxe. Elle espère vivre les annĂ©es qu’il lui reste tranquille et sereine auprès de Yidel, son Ă©poux. Enfin, ça, c’Ă©tait avant de savoir qu’Ă  son âge, elle est de nouveau enceinte, et cette fois ce sont des jumeaux qui ont dĂ©cidĂ© de bouleverser sa vie.

Mais cette grossesse d’une grand-mère a quelque chose d’abominable, d’impossible, dans cette communautĂ© hassidique si prude et si fermĂ©e. Et sans doute quelque peu hypocrite puisque les relations entre un mari et son Ă©pouse semblent condamnĂ©es passĂ© un certain âge, au risque d’ĂŞtre rejetĂ© par tous, et que cela jette immĂ©diatement l’opprobre sur vos descendants. C’est oublier bien vite que d’après la bible Sarah a enfantĂ© Ă  quatre-vingt dix ans… Pour Surie, cette grossesse est aussi le moment de repenser sa vie et de se concentrer sur ce qui lui semble essentiel.

Alors chaque semaine, Suri part Ă  l’hĂ´pital pour ĂŞtre suivie par Val, une sage-femme qui l’a accompagnĂ©e lors de ses prĂ©cĂ©dentes grossesses. MalgrĂ© les mois qui passent inexorablement, elle n’ose toujours pas en parler Ă  sa famille, encore moins Ă  Yidel.

Comment peut-elle garder ce secret, et pourquoi. VoilĂ  bien la vraie question. Question qui la ramène sans cesse Ă  son fils disparu. Lorsque Lipa avait osĂ© avouer son homosexualitĂ©, il avait Ă©tĂ© immĂ©diatement rejetĂ© par cette communautĂ© dans laquelle il est impossible de vivre sa diffĂ©rence. Rentrer dans le moule qui vous est assignĂ©, voilĂ  la seule issue. Homosexuel ou pas, il aurait dĂ» faire semblant, Ă©pouser la fille qu’on lui aurait choisi et rentrer dans le rang. Mais il a fui et choisi le suicide, plaie ouverte dans le cĹ“ur de Suri, cette mère qui n’a pas su protĂ©ger son fils, le comprendre, l’accepter tel qu’il est, et aller Ă  l’encontre des poncifs inhumains de sa communautĂ©.

Aujourd’hui, au contact de Val, Suri s’Ă©veille aux autres, tente de comprendre, d’apprendre. Devenir infirmière ou sage femme pourquoi pas, et aider les femmes hassidiques qui viennent Ă  l’hĂ´pital et que personne ne comprend car souvent elles ne parlent pas anglais. Mais est-ce seulement rĂ©alisable.

Ce que j’ai aimĂ© ? Le personnage de Suri, sa tendresse pour les siens, ses douleurs intimes, ses interrogations, ses rĂ©voltes, son silence enfin qui est une vraie forme de rĂ©bellion face aux contraintes qui lui sont imposĂ©es. Mais surtout, dĂ©couvrir les habitudes, les coutumes religieuses fortes et très ancrĂ©es dans la communautĂ© juive orthodoxe, qui souvent nous semblent d’un autre temps, les rites et les fĂŞtes, l’importance de la famille, le respect portĂ© aux anciens, et la difficultĂ© qu’il y a Ă  vouloir s’Ă©manciper de contraintes plus fortes que sa propre volontĂ©. Cette interdiction d’ĂŞtre diffĂ©rent, de sortir du rang, de permettre l’instruction de filles, leur accès au savoir, Ă  la science, au progrès, semble totalement incomprĂ©hensible aujourd’hui, et pourtant cela existe.

J’ai aimĂ© la façon dont l’auteur, qui ne porte aucun jugement, nous prĂ©sente cette femme forte avec ses aspirations, ses contradictions, son courage et sa fuite, tellement humaine et proche, alors qu’elle appartient Ă  un monde qui me semble si Ă©loignĂ© de notre quotidien. J’ai apprĂ©ciĂ© la balance qu’elle a su faire entre d’un cĂ´tĂ© tous ces travers, ces contraintes, ces secrets inavouables imposĂ©s par cette communautĂ©, et d’un autre cĂ´tĂ©, la bontĂ©, la douceur, la solidaritĂ© des femmes qui la compose. Un subtil Ă©quilibre entre le fait que tout n’est pas horrible, mais que tout n’est pas parfait non plus, comme dans toute religion sans doute. C’est empli de tendresse, d’empathie, d’humour parfois, et de fait, c’est pour moi une vraie rĂ©ussite.

Catalogue Ă©diteur : Christian Bourgois

Traduit de l’anglais (Australie) par Eric Chédaille.

Il existe à New York une rue au nom évocateur : Division Avenue. Elle se situe dans une partie spécifique de Brooklyn, le quartier juif orthodoxe. C’est là que vit Surie Eckstein, qui peut s’enorgueillir d’avoir vécu une vie bien remplie : mère de dix enfants, elle passe des jours tranquilles avec sa famille. Alors qu’elle pensait être ménopausée, Surie découvre qu’elle est enceinte. C’est un choc. Une grossesse à son âge, et c’est l’ordre du monde qui semble être bouleversé. Surie décide de taire la nouvelle, quitte à mentir à sa famille et à sa communauté. Ce faisant, Surie doit affronter le souvenir de son fils Lipa, lequel avait – lui aussi – gardé le silence sur une part de sa vie. Un secret peut avoir de multiples répercussions ; il permettra peut-être à Surie de se réconcilier avec certains pans de son passé.
Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom trace le portrait empathique, tendre et saisissant d’une femme à un moment charnière de son existence. Et nous livre un roman teinté d’humour où l’émancipation se fait discrète mais pas moins puissante.

ISBN : 9782267043402 / Parution : 21/01/2021 / 360 pages / Prix : 22 €

Indice des feux, Antoine Desjardins

Sept nouvelles venues tout droit du Québec pour réveiller notre conscience écologique

Avec Indice de feux, Antoine Desjardins propose sept textes diffĂ©rents qui Ă©veillent Ă  l’Ă©cologie et sont tous très Ă©mouvants, parfois bouleversants : Ă€ boire debout ; Couplet ; Étranger ; Feu doux ; Fins du monde ; GĂ©nĂ©rale ; Ulmus Americana. Un fil rouge relie ces nouvelles, la prĂ©occupation d’un petit nombre pour la sauvegarde de la planète, lorsque chacun Ă  son niveau Ĺ“uvre pour amĂ©liorer les choses, ou du moins essayer d’endiguer la vitesse Ă  laquelle la dĂ©tĂ©rioration du milieu qui nous entoure Ă©volue. Comme autant de cris d’alerte, un Ă©veil des consciences Ă  niveau d’Homme, celui oĂą chacun de nous pourrait agir.

Ce jeune garçon dont on suit le parcours de fin de vie, car il souffre d’une leucĂ©mie et voit les annĂ©es Ă  vivre se transformer en semaines, en jours. Il s’intĂ©resse pourtant Ă  ce qu’il se passe sur la planète, Ă  cet iceberg gĂ©ant dĂ©tachĂ© de la banquise, Ă  ces terres submergĂ©es, Ă  ces populations inexorablement dĂ©placĂ©es. Cet enfant qui agonise, c’est notre monde qui meurt Ă  petit feu, dĂ©truit sans vergogne par des humains irrespectueux de cette nature qui les fait vivre.

Ce grand père qui protège son Orme d’Amérique des maladies qui pourraient le tuer comme une louve protège ses petits, obstinément, inlassablement, cet arbre centenaire et solitaire qui portant va mourir avec lui.

Cette tante, attentive Ă  la vie de sa ferme, Ă  son environnement, qui comprend qu’un grave problème climatique ou Ă©cologique est en cours lorsque plus aucun oiseau ne vient chanter dans ses arbres et sur son terrain. Et doit affronter le dĂ©sintĂ©rĂŞt manifeste des autoritĂ©s qu’elle alerte. Une consĂ©quence Ă©vidente de productions agricoles intensives et d’utilisation de pesticides dĂ©vastateurs pour la faune.

Ce garçon surdouĂ© qu’une vie confortable attend. Après de brillantes Ă©tudes il fera la fiertĂ© de ses parents en entrant dans une grande multinationale ou une entreprise ayant pignon sur rue. Pourtant, il comprend bien avant les autres que le bonheur ne se trouve pas dans nos civilisations du tout et tout de suite, de surconsommation. C’est un prĂ©curseur de la dĂ©croissance, du retour aux bases et de la simplicitĂ© volontaire, qui choisit de vivre en quasi ascète au plus proche de la nature.

Chacune de ces nouvelles a pour fil conducteur la destruction ou la protection de notre environnement. Le couple qui attend un enfant, l’avenir des jeunes d’aujourd’hui, le vieillard qui protège cet arbre qui se meurt, les enfants qui voient disparaĂ®tre leur terrain de jeu, ces arbres abattus pour construire de pavillons, l’homme qui regarde les coyotes qui investissent la ville sans vergogne. Enfant, adolescent, homme, Ă  tous les stades de la vie il est primordial de prendre en compte cette nature qui nous nourrit, nous protège, nous soigne et que nous maltraitons chaque jour un peu plus. Mais les animaux, ici les oiseaux, ou la vĂ©gĂ©tation, ici les Ormes d’AmĂ©rique, lĂ  ces arbres que l’on coupe, nous montrent Ă  quel point la fin de notre monde est proche si nous n’en prenons pas soin.

Une rĂ©alitĂ© qui nous frappe lorsque l’on regarde le monde d’aujourd’hui, les changements climatiques Ă©vidents, les inondations Ă  rĂ©pĂ©titions, les incendies monstrueux que l’on n’arrive pas Ă  fixer, la dĂ©forestation, tous les bouleversements que l’on observe dans le temps si court d’une vie d’homme.

J’ai apprĂ©ciĂ© le message portĂ© sans pathos ni subjectivitĂ© et le style de l’auteur, jamais moralisateur, cynique ou dĂ©faitiste. Il Ă©veille nos consciences justement parce qu’il nous parle de nous, de nos vies, de ceux que nous cĂ´toyions chaque jour, et pas d’un futur hypothĂ©tique ou dystopique. Et toujours avec une pointe d’humour et dans cette langue quĂ©bĂ©coise que j’aime tant. On apprĂ©ciera Ă©galement cette sublime couverture qui fait Ă©cho aux inondations qui frappent la France ces jours-ci.
Un message que nous fait passer Ă©galement Oliver Norek dans son dernier roman Impact.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue Ă©diteur : La Peuplade

Soumise Ă  la frĂ©nĂ©sie incendiaire du xxie siècle, l’humanitĂ© voit sa relation au monde dĂ©sĂ©quilibrĂ©e et assiste avec impuissance Ă  l’irrĂ©versible transformation de son environnement. Explorant cette dĂ©tresse existentielle Ă  travers sept fictions compatissantes, Antoine Desjardins interroge nos paysages intĂ©rieurs profonds et agitĂ©s. Comment la disparition des baleines noires affecte-t-elle la vie amoureuse d’un couple ? Que racontent les gouttes de pluie frappant Ă  la fenĂŞtre d’un adolescent prisonnier de son lit d’hĂ´pital ? Et, plus indispensable encore, comment perpĂ©tuer l’espoir et le sens de l’émerveillement chez les enfants de la crise Ă©cologique ? Autant de questions, parmi d’autres, que ce texte illustre avec nuance et tendresse, sans complaisance ni moralisme. 
Indice des feux peint les incertitudes d’un avenir où tout est encore à jouer.

Il faut prendre soin, mon homme. Prendre soin de tout, en particulier de ce qui est en train de disparaître.

Né au Québec en 1989, Antoine Desjardins est enseignant et écrivain. Indice des feux est son premier livre.

 Parution: 21 janvier 2021 / 360 pages / 978-2-924898-87-1 / 20 Euros

Aller aux fraises, Eric Plamondon

La vie ordinaire, dans le froid et la chaleur embrumĂ©e d’alcool de la belle province

Rien d’extraordinaire et pourtant rien non plus de simplement ordinaire dans les souvenirs qui Ă©maillent ces trois nouvelles. C’est direct, tendre, très nostalgique et terriblement vivant. De l’auteur, j’avais lu et particulièrement aimĂ© Oyana, un roman Ă©galement publiĂ© chez Quidam. Ici, il nous embarque dans son QuĂ©bec, au grès des souvenirs de ses protagonistes.

D’abord, Aller aux fraises, oĂą l’on apprend qu’entrer dans l’âge adulte n’est pas toujours facile. l’Ă©tĂ©, les adolescents font la fĂŞte sans s’inquiĂ©ter des lendemains. C’est le dernier Ă©tĂ© chez son père pour celui qui dĂ©sormais part habiter Ă  Thetford Mines avec sa mère pour y poursuivre ses Ă©tudes. Ă€ dix-sept ans, on a la vie devant soi et les consĂ©quences de ses actes n’apparaissent pas vraiment dans toute leur rĂ©alitĂ©. C’est ce que va apprendre ce jeune homme, car quitter l’enfance ce n’est pas seulement refermer la porte de la maison familiale.

Cendres, ou comment se noyer dans l’alcool. Les souvenirs du père alimentent les lĂ©gendes du fils. A Saint-Basile , Ă  une heure de QuĂ©bec, la vie n’est pas facile, il gèle fort et les buveurs de bière font les beaux jours de la taverne du coin. Mais le foie ne suit pas toujours, et lorsqu’un copain dĂ©cède, il faut bien respecter les promesses qui lui ont Ă©tĂ© faites, y compris s’il faut affronter l’hiver. Ce qui dans ces contrĂ©es lĂ  n’est pas tout Ă  fait un dĂ©tail lorsque la neige se fait intense.

Thetford Mines, oĂą l’on retrouve le protagoniste d’aller aux fraises un an après. C’est une ville minière, on s’en doute. C’Ă©tait aussi la Californie locale jusqu’Ă  l’interdiction de l’amiante dans les annĂ©es 80. Dans ces annĂ©es lĂ , sa blonde Ă©tant Ă  QuĂ©bec, il va faire le chemin inverse Ă  celui de ses dix-sept ans plusieurs fois par mois, par tous les temps. Jusqu’Ă  cet onirique parcours lors d’une mĂ©morable tempĂŞte de neige. Parce qu’on le sait bien, Ă  dix-huit ans, tout est possible !

J’ai aimĂ© dĂ©couvrir ces aventures qui sentent bon la neige et le frimas, qui disent l’amitiĂ©, l’amour d’un père pour son fils, le temps qui passe, l’adolescence qui s’efface pour laisser la place Ă  l’âge adulte, celui de tous les chagrins, mais aussi celui de tous les espoirs. De ces longues routes vers demain que l’on emprunte parfois Ă  contre cĹ“ur, mais qui font de vous ce que vous ĂŞtes. J’ai aimĂ© aussi les expressions et le langage typiquement quĂ©bĂ©cois, merci de ne pas les avoir modifiĂ©s pour les mettre au goĂ»t d’ici.

Catalogue Ă©diteur : Quidam

Aller aux fraises, c’est une langue qui sillonne les bois, les champs, les usines, les routes sans fin, les bords de rivière. C’est le sort de ceux qui deviennent extraordinaires Ă  force d’être ordinaires. On s’y laisse porter par les souvenirs d’un père qui s’agrègent pour devenir les lĂ©gendes du fils. Ce fils qui veut construire son propre rĂ©cit et qui retrouve sa mère le temps d’un nouveau cycle. Eric Plamondon raconte la dĂ©mesure de l’ordinaire. Sur le vif. C’est aussi drĂ´le qu’émouvant.

NĂ© au QuĂ©bec en 1969, Éric Plamondon a Ă©tudiĂ© le journalisme Ă  l’universitĂ© Laval et la littĂ©rature Ă  l’UQĂ€M (UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al). Il vit dans la rĂ©gion de Bordeaux depuis 1996 oĂą il a longtemps travaillĂ© dans la communication. Il a publiĂ© au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiĂ©e aussi en France aux Ă©ditions PhĂ©bus. 
Taqawan (Quidam 2018) reçu les Ă©loges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-QuĂ©bec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.

88 pages 12€ / fĂ©vr. 2021 / 140 X 210mm / ISBN : 978-2-37491-175-5

CanciĂłn, Eduardo Halfon

Une quĂŞte familiale sur fond d’histoire contemporaine du Guatemala

Alors qu’il est au Japon, invitĂ© par une universitĂ© de Tokyo pour participer Ă  un congrès d’auteurs libanais, Eduardo Halfon se souvient de l’histoire de son grand-père, le seul libanais de la famille. L’auteur se sent bien plus juif, espagnol ou guatĂ©maltèque qu’arabe, et s’il a parcouru le monde, il ne connaĂ®t pas encore le japon, l’occasion est belle de le dĂ©couvrir. S’adapter en quelques heures aux coutumes de ce pays si particulier semble une gageure qu’il est prĂŞt Ă  tenter, mĂŞme s’il arrive « dĂ©guisĂ© en arabe » et si les quelques paroles qu’il tente pendant les diffĂ©rentes tables rondes tombent totalement Ă  cotĂ© et n’obtiennent pas les rĂ©ponses escomptĂ©es.

Qu’importe, l’auteur nous entraĂ®ne dans ses pensĂ©es, et surtout dans l’histoire du Guatemala Ă  travers l’histoire du grand-père. DĂ©barquĂ© Ă  New-York en 1917, il arrivait de Syrie, mais se plaisait Ă  dire qu’il Ă©tait libanais, mĂŞme si le pays n’a Ă©tĂ© crĂ©Ă© qu’en 1920, soit après son dĂ©part.

Les grands parents vivaient dans une vaste maison, un palais. Des affaires prospères, une famille heureuse, jusqu’Ă  ce jour de 1967 oĂą le grand-père est enlevĂ© quasiment devant sa porte par une milice armĂ©e. Il sera libĂ©rĂ© trente cinq jours plus tard, sain et sauf, contre une rançon qui viendra alimenter les ressources des FAR (Forces ArmĂ©es Rebelles) organisation dissoute de nombreuses annĂ©es plus tard.

Quelques figures de la clandestinitĂ© de l’Ă©poque ont participĂ© Ă  son enlèvement. La belle Rogelia Cruz mais aussi CanciĂłn, le tueur professionnel au visage d’enfant auquel le grand-père remettra pourtant deux plumes en or. CanciĂłn, capable d’exĂ©cuter n’importe quel homme sans sourciller et sans Ă©motion. CanciĂłn, dont l’auteur va suivre le parcours, en parallèle Ă  l’histoire de sa famille et Ă  celle du pays.

Ce roman commence presque comme une farce humoristique « j’ai endossĂ© un dĂ©guisement arabe pour ma confĂ©rence au japon ». Mais la suite est bien un retour aux origines d’une famille d’émigrĂ©s qui a parcouru la planète avant de se poser enfin dans un pays et d’y bâtir sa descendance. Pourtant, la violence omniprĂ©sente dans le passĂ© racontĂ© ici fait de ce court rĂ©cit un vĂ©ritable roman social avec en toile de fond la rĂ©alitĂ© politico-Ă©conomique du Guatemala dans la deuxième partie du XXe siècle.

L’histoire de la famille est une fois de plus prĂ©texte Ă  remonter l’histoire du pays, et d’en montrer la complexitĂ© politique et Ă©conomique. En particulier avec les enlèvements et les meurtres perpĂ©trĂ©s par les guĂ©rillas insurgĂ©es contre la dictature militaire, mais aussi le contrĂ´le par les États-Unis d’une partie de la politique intĂ©rieure du pays. Toujours en parallèle d’une quĂŞte familiale qui a dĂ©jĂ  commencĂ© dans de prĂ©cĂ©dents romans. Je pense en particulier Ă  Deuils, oĂą l’auteur recherchait la prĂ©sence de Salomon, l’oncle oubliĂ© dont personne ne parle jamais.

L’alternance prĂ©sent, passĂ© en très courts chapitres voire paragraphes, donne un vrai rythme. J’aime beaucoup cette Ă©criture qui ressemble Ă  un puzzle dans lequel le lecteur doit chercher son chemin et se laisser guider pour comprendre oĂą on veut le mener. En peu de mots l’auteur mĂŞle l’Ă©motion, le souvenir, l’humour, la recherche historique, et le prĂ©sent. Eduardo Halfon se joue des codes de la littĂ©rature et prend avec humour ces grands symposiums qui se veulent si sĂ©rieux. Il nous rĂ©gale de quelques scènes plus lĂ©gères entre les moments historiques d’une grande intensitĂ©.

Du mĂŞme auteur, j’avais aimĂ© en 2020 le roman Deuils dont je vous avais parlĂ© ici.

Catalogue Ă©diteur : La Table Ronde

Traduction (Espagnol) : David Fauquemberg

Par un matin glacial de janvier 1967, en pleine guerre civile du Guatemala, un commerçant juif et libanais est enlevĂ© dans une ruelle de la capitale. Pourquoi ? Comment ? Par qui ? Un narrateur du nom d’Eduardo Halfon devra voyager au Japon, retourner Ă  son enfance dans le Guatemala des annĂ©es 1970 ainsi qu’au souvenir d’une mystĂ©rieuse rencontre dans un bar miteux – situĂ© au coin d’un bâtiment circulaire – pour Ă©lucider les Ă©nigmes entourant la vie et l’enlèvement de cet homme, qui Ă©tait aussi son grand-père.
Eduardo Halfon, dans ce nouveau livre, continue d’explorer les rouages de l’identité. En suivant à la trace son grand-père libanais, il entre avec lui dans l’histoire récente, brutale et complexe, de son pays natal, une histoire dans laquelle il s’avère toujours plus difficile de distinguer les victimes des bourreaux.

Eduardo Halfon est nĂ© au Guatemala en 1971 et a passĂ© une partie de sa jeunesse aux États-Unis, oĂą il a Ă©tudiĂ© la littĂ©rature qu’il a enseignĂ©e Ă  son retour dans son pays natal. En 2007, l’auteur de La Pirouette est nommĂ© parmi les quarante meilleurs jeunes Ă©crivains latino-amĂ©ricains au Hay Festival de BogotĂ  et en 2012, il bĂ©nĂ©ficie de la Bourse de Guggenheim. Ses nouvelles et romans sont traduits en huit langues, et il reçoit le prestigieux prix espagnol JosĂ© Maria de Pereda en 2010 ainsi que le Prix Roger Caillois en 2015 pour deux d’entre eux. 

Quai Voltaire / Paru le 14/01/2021 / 176 pages – 115 x 190 mm / ISBN : 9791037107541 / Prix : 15

Les grandes occasions, Alexandra Matine

Famille je vous hais, famille je vous aime. Peut-on recrĂ©er le lien d’un famille dĂ©sunie ?

Esther attend. Elle attend les enfants, les petits enfants pour un dĂ©jeuner de famille en ce samedi d’Ă©tĂ©. Car Vanessa la petite dernière, celle qui vit lĂ -bas loin en Australie est de passage Ă  Paris. Ce dĂ©jeuner, cette rĂ©union de famille elle l’espère depuis si longtemps. Elle n’aime rien tant que de les voir tous, la fratrie, Reza son mari, et les petits enfants qui ont dĂ©jĂ  bien grandi rĂ©unis pour les grandes occasions.

Pourtant, depuis le mariage de Bruno, plus jamais elle n’a rĂ©ussi Ă  les rassembler. Esther la silencieuse tente depuis toujours de tisser le fil qui rapprochera les membres de sa famille, les fera s’apprĂ©cier, s’aimer. Sans y parvenir car jour après jour les fils se dĂ©font, les nĹ“uds se cassent, les sentiments se dĂ©litent. Aujourd’hui, dans la chaleur Ă©touffante, elle finit d’arranger les fleurs sur la table, d’organiser les chaises tout autour. Alors qu’elle ressent une douleur terrible Ă  la tĂŞte, elle se remĂ©more sa vie.

La jeune femme qu’elle Ă©tait, lĂ©gère, joyeuse et bondissante sur ses jolis souliers ; l’infirmière qui a rencontrĂ© Reza, un jeune mĂ©decin iranien venu Ă©tudier puis soigner en France. Mais cet Ă©tranger Ă  l’accent si prononcĂ© dont personne ne veut devra soigner lui aussi les Ă©trangers pour s’imposer dans ce milieu fermĂ©. Il n’aura dès lors qu’une obsession, rĂ©ussir sa vie, se faire une place, gagner assez pour permettre Ă  ses enfants de vivre correctement. Comme une revanche Ă  prendre sur la misère de son enfance.

Puis Carole, leur première fille, arrivĂ©e plus vite que prĂ©vu, Esther Ă©tait encore bien jeune, avant que Reza n’ait rĂ©ellement pris la dimension de son rĂ´le de père. Puis Alexandre, le fils favori, petit chien savant exhibĂ© avec fiertĂ© par son père. Alexandre n’aura jamais droit Ă  l’amour de sa mère, trop occupĂ©e Ă  compenser le manque d’intĂ©rĂŞt paternel pour les autres, Bruno puis Vanessa la benjamine. Vanessa qu’elle imagine comme son dernier bonheur, son refuge, celle qui l’accompagnera dans sa vieillesse, qui la protĂ©gera et ne l’abandonnera jamais. Vanessa qui très vite, très jeune, la quitte pour aller vivre en Australie.

Reza est un mari peu attentionnĂ©, un homme dur qui n’a jamais ressenti l’amour d’un père pour ses enfants. Mais faut-il le lui reprocher, lui qui n’a jamais eu celui de ses parents ? Cet homme Ă©goĂŻste n’a ni les mots ni les gestes pour les siens. Esther non plus n’a jamais su unir cette grande famille qu’elle a pourtant dĂ©sirĂ©e, dont les membres sont comme les maillons d’une chaĂ®ne concatĂ©nĂ©e au hasard des naissances mais jamais soudĂ©e par un amour quelconque, par les gestes ou les paroles qui soulagent, donnent, comprennent, protègent, expriment l’amour, la tendresse, l’attention.

Quelle est difficile et froide cette vie qui passe dans les souvenirs d’Esther, qu’elles sont violentes les rancĹ“urs qui animent les membres de cette famille, les diffĂ©rences qui les sĂ©parent. Et pourtant elle les aime tous, ces enfants et ces petits enfants qui la dĂ©laissent, la craignent, l’ignorent. Elle les appelle de toute son âme, de tout son cĹ“ur, avec ses silences, ses gestes retenus, ses mots Ă©touffĂ©s par la crainte du refus, de la mĂ©fiance, de la solitude.

Un premier roman Ă©tonnant, oĂą les mots, les souvenirs s’égrènent, rĂ©voltants, Ă©mouvants, dĂ©sespĂ©rants, pour dire une vie vĂ©cue, des amours manquĂ©s, des silences qui emprisonnent les sentiments plus sĂ»rement que des chaĂ®nes ou des barreaux. Pour dire la famille dĂ©sunie. L’auteur a su crĂ©er une ambiance si particulière que le lecteur s’attache Ă  Esther, pris entre la chaleur Ă©touffante de cette journĂ©e d’Ă©tĂ© et la froideur et l’absence d’amour de cette famille.

Dans la mĂŞme collection, on ne manquera pas de dĂ©couvrir le roman Tant qu’il reste des Ă®les, de Martin Dumont,

Un premier roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue Ă©diteur : Les Avrils, Delcourt

Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n’arrive plus. Mais aujourd’hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l’heure tourne. Certains sont en retard, d’autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

Paru le 6 janvier 2021 / ISBN : 978-2-491521-04-2 / Pages : 256 / Prix : 19 €