Le peintre hors-la-loi, Frantz Duchazeau

à la rencontre d’un artiste méconnu à la folie dévastatrice

Et si c’était tout simplement ça, la Terreur. Celle des hordes qui parcourent le pays pour tuer sans discernement nobles et ouvriers, gens de cour et subordonnés. Lorsqu’en 1793 le roi Louis XVI meurt sur l’échafaud, nombreux sont également ceux qui perdent la vie ces années là. C’est dans ce contexte que Lazare Bruandet, peintre naturaliste porté autant sur la bouteille que sur la bagarre doit fuir la ville.

Mais suite à un coup de sang et une jalousie mal placée, au retour de chez sa maîtresse il défenestre sa compagne. Il ne trouve de salut que dans la fuite à l’abri de cette campagne qui l’a vu grandir. Déjà difficile du temps de son enfance, la vie y est devenue périlleuse. Sa maison est en ruine, il se réfugie alors chez les moines à qui il finira par apprendre à se défendre contre les milices. Mais aussi à l’auberge où la servante accorte se prend d’amitié pour lui, admirative du travail du peintre.

Partout c’est le chaos. On échappe aux milices pour tomber au mains ou sous les coups de l’armée ou des pillards. Il faut se défendre, mais il faut aussi survivre. C’est ce que fera le peintre dans les forêts qu’il affectionne, lui l’artiste spécialiste de la nature, amoureux de ces paysages qu’il peint à l’envi. Rien ne lui fait peur, cet artiste alcoolique au mauvais caractère a cependant une certaine dextérité à manier l’épée et les armes autant que ses pinceaux.

L’ensemble est porté par un graphisme brut, sombre, fait de peu de traits affinés ou précis, mais plutôt d’une sombre représentation à l’image de cette époque si dangereuse pour ceux qui l’ont connue. Une forme de folie émerge de ces dessins, de ces pages parfois denses et sombres, d’autre fois plus lumineuses, à l’image de l’artiste tout en excès et en fulgurance.

Si le personnage a réellement existé, et si sa folie et son amour de la peinture naturaliste sont bien réels, l’auteur lui a créé une enfance à la hauteur du personnage. Car il semble qu’il a réellement tué sa compagne et fuit dans la forêt de Fontainebleau, poussé par une forme de folie autodestructrice qui transparaît à chaque page. Le peintre parisien joue par ailleurs un rôle décisif dans le développement de l’art du paysage. Il est en totale rupture avec le cadre institutionnel de son époque avec sa pratique de la peinture en plein air dans les forêts environnant Paris.

Quelques œuvres de Lazare Bruandet (1755-1804) peintre français du XVIIIe siècle et paysagiste méconnu.

Catalogue éditeur : Casterman

1793. Louis XVI est condamné à mort tandis que la France est frappée par la Terreur, une véritable guerre civile qui met le pays à feu et à sang. Fuyant la capitale pour trouver refuge à la campagne, un écorché vif au regard inquiétant louvoie dans la forêt. C’est un étrange peintre que voici, dont le nom résonne comme un couperet : Lazare Bruandet a des gestes un peu fous, le verbe haut et le coup d’épée tranchant.
Tiraillé par des souvenirs d’enfance douloureux, hébergé par des moines qui lui demandent de l’aide, Lazare tombe sous le charme d’une jeune aubergiste. L’homme a bien du mal à se retirer de ce monde dont la violence et la bêtise l’agressent, et pour tenter de s’y soustraire, il peint la nature qui le fascine, sans souci d’académisme et de postérité vis-à-vis de son œuvre…

Scénario : Duchazeau, Frantz / Dessin : Duchazeau, Frantz / Couleurs : Drac Parution le 03/03/2021 / ISBN : 978-2-203-20277-1 / Pages : 88 / 20€

Je serais là, À la vie, l’homme étoilé

Une superbe découverte, l’émotion est au rendez-vous

Infirmier en centre de soins palliatifs, l’homme étoilé nous livre ici un message empli d’amour et d’humanité.
Il le fait avec humour, beaucoup de douceur et de réalisme, et toujours une grande pudeur, même lorsqu’il évoque ces moments où celle de ses malades est bien mise à mal par des personnels un peu trop déshumanisés par le quotidien, le stress, les habitudes.

Apprendre à aider, écouter, soutenir autant que guérir et soigner est le maître mot des différentes scènes décrites dans chacun de ces deux volumes.
Les mots bien sûr, mais aussi les silences, la musique, les regards et les sourires valent parfois bien plus que les pilules ou les traitements en tous genres, surtout lorsque l’on est dramatiquement conscient que sa fin est proche.


Les avez-vous lus ? Pas encore ?
À emporter dans vos bagages, à lire, à faire découvrir, c’est beau et ça fait du bien, même si parfois le réalisme de certaines scènes fait émerger quelques souvenirs et vous fait venir des larmes au bord des yeux.

Catalogue éditeur : Calmann-Levy

Avec Roger, l’Homme étoilé met une claque à la maladie sur les sons endiablés des tubes de Queen. Avec Mathilde, il apprend à parler le suédois, Edmond lui lance un véritable défi gastronomique et Nanie finit par l’adopter, en parfaite nouvelle grand-mère.

Dans ce roman graphique plein d’humanité, émouvant et drôle, l’Homme étoilé, l’infirmier aux plus de 1OO OOO abonnés sur Instagram, raconte la vie aux soins palliatifs avec douceur, pudeur, amour et humour.

EAN : 9782702167328 / Prix en euros TTC: 16.50 € / Pages : 192 / Format : 175 x 209 mm / Parution : 08/01/2020 / EAN numérique: 9782702167267 / Prix Numérique: 9.99 €

Montagnes Russes, Gwénola Morizur, Camille Benyamina

Vouloir être parents à tout prix, est-ce possible ?

Être parents à tout prix n’est pas donné à tous les couples. Le parcours peut s’avérer long, difficile et sans issue heureuse.

Aimée et Jean ne le seront sans doute jamais, malgré leur désir fou d’avoir un enfant, malgré leur amour si fort, malgré la science et ce qu’elle peut parfois apporter pour aider une nature trop capricieuse. Pour eux, point de FIV, de maternité heureuse, de ventre arrondi et de layette à choisir. Ni la nature ni le progrès et ses évolutions ni pourront rien. Il y a parfois bien des tensions dans ce couple si uni malgré l’épreuve, bien des regrets face à l’échec.

Aimée travaille dans une crèche. Un métier qu’elle aime, des enfants auxquels parfois elle s’attache. Comme avec ce petit Julio si craquant que sa mère a bien du mal à gérer. Une succession de retards et de manque d’attention de la part de sa mère, et Aimée commence à s’occuper un peu trop de ce petit garçon. Une forme d’amitié va même s’esquisser entre les deux femmes. Mais comme pour les montagnes russes, elle oscille entre confiance, défiance et jalousie, et bientôt les complications s’annoncent…

La douceur ou l’énergie du dessin et des couleurs, le graphisme dynamique et parfois sombre, mais surtout les situations qui semblent tellement justes, réalistes et humaines donnent une cohérence et un rendu particulièrement touchants. Le parcours du désir d’enfant, les espoirs déçus, la tristesse et la résignation, sont très bien décrits et aident à mieux comprendre ceux qui traversent une telle épreuve.


Catalogue éditeur : Grand Angle

Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent.  
Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles, plus grand et plus fort qu’elles ne l’auraient imaginé. Une histoire qui nous entraîne sur les montagnes russes, dans ces hauts et ces bas qui ressemblent à la vie, et les sensations fortes qui les accompagnent.  

Scénario : Gwénola MORIZUR Dessin, Couleur : Camille BENYAMINA

Paru le 02 Juin 2021 / 16,90 € / 80 pages / ISBN 978-2-81897-600-5

Radium Girls, Cy

They paid with their lives. Their final fight was for justice.

Edna, Katherine, Mollie, Albina, Quinta et bien d’autres sont ouvrières à l’United State Radium Corporation dans le New Jersey. Nous sommes en 1918 et à cette époque certains imaginent tous les bienfaits que peut apporter le radium découvert depuis peu par Pierre et Marie Curie. La mode est aux cadrans aux chiffres lumineux, un confort apporté justement par la peinture Undark à base de radium. A longueur de journée, les dials-painters font inlassablement le même geste : lip, dip, paint (porter aux lèvres, tremper, peindre) car il faut lisser le pinceau avec sa salive, puis le plonger dans la peinture, et peindre délicatement.

Ce geste qui aurait pu être anodin devient une véritable bombe à retardement qui détruit inéluctablement le corps des malheureuses. Mais face à une corporation toute puissance et à des intérêts financiers prépondérants, difficile de croire que cette poignée de femmes arrivera à se faire entendre et ébranler le pouvoir en place. On notera que l’usine d’Orange, dans le New Jersey, emploie jusqu’à deux cent cinquante ouvrières.

Après seulement quelques mois de joies et d’amusement, parce qu’après tout ces jeunes femmes ont la vie devant elles et l’envie d’en profiter, des maladies se déclarent. Rien ne leur sera épargné. Elles tombent littéralement en miettes, il s’avère que le radium se loge dans les os qu’il va progressivement ronger. Mais on ne leur reconnaît pas le fait que leur mort puisse être liée à leur emploi. Aussi celles qui restent, et tant qu’elles en auront l’énergie, vont mettre leurs dernières forces dans la bataille pour faire reconnaître la maladie du travail.

Grâce à leur courage, leur force et leur opiniâtreté, leur calvaire aura malgré tout servi à changer les lois pour les travailleurs outre-Atlantique, un combat mortel qui n’a pas été vain.

Il faut rappeler qu’en France on a interdit ces fameux cadrans au radium en 1962 seulement (voir article ici)

La BD de Cy est vraiment passionnante et tellement émouvante. Déjà, la couverture semble irradier. Puis avec très peu de couleurs, ce vert si caractéristique du radium et un dégradé de mauve, elle parvient à donner vie – et mort – aux Radium Girls, à leur combat, à nous les faire aimer à la fois joyeuses et insouciantes, solidaires et unies dans le bonheur comme dans le malheur et dans la lutte, inoubliables bien qu’oubliées pendant de bien longues années.

On ne manquera pas d’aller également voir le site The radium Girls ou encore cet article sur les peintures luminescentes

Sur la photo, des verres en ouraline (ce terme désigne un objet en verre ou en cristal de couleur jaune avec des reflets verts) ce dichroïsme est dû à l’uranium et plus précisément à un oxyde d’uranium, l’urane (ou uranyle) qu’ils contiennent. On en trouve encore dans quelques brocantes.

Catalogue éditeur : Glénat

Des destins de femmes sacrifiées sur l’autel du progrès.

New Jersey, 1918. Edna Bolz entre comme ouvrière à l’United State Radium Corporation, une usine qui fournit l’armée en montres. Aux côtés de Katherine, Mollie, Albina, Quinta et les autres, elle va apprendre le métier qui consiste à peindre des cadrans à l’aide de la peinture Undark (une substance luminescente très précieuse et très chère) à un rythme constant. Mais bien que la charge de travail soit soutenue, l’ambiance à l’usine est assez bonne. Les filles s’entendent bien et sortent même ensemble le soir. Elles se surnomment les « Ghost Girls » : par jeu, elles se peignent les ongles, les dents ou le visage afin d’éblouir (littéralement) les autres une fois la nuit tombée. Mais elles ignorent que, derrière ses propriétés étonnantes, le Radium, cette substance qu’elles manipulent toute la journée et avec laquelle elles jouent, est en réalité mortelle. Et alors que certaines d’entre elles commencent à souffrir d’anémie, de fractures voire de tumeur, des voix s’élèvent pour comprendre. D’autres, pour étouffer l’affaire…

La dessinatrice Cy nous raconte le terrible destin des Radium Girls, ces jeunes femmes injustement sacrifiées sur l’autel du progrès technique. Un parcours de femmes dans la turbulente Amérique des années 1920 où, derrière l’insouciance lumineuse de la jeunesse, se joue une véritable tragédie des temps modernes.

Parution : 26.08.2020 / Format : 200 x 265 mm / Pages : 136 / EAN : 9782344033449

Prix BD Lecteurs.com 2021

Blanc autour, Wilfrid Lupano et Stéphane Fert

Il est long le chemin vers l’égalité et l’éducation pour toutes

En 1832, dans le Connecticut, la petite ville de Canterbury est une bourgade paisible.
Prudence Crandall est la directrice d’un pensionnat pour jeunes filles. Nous sommes trente ans avant l’abolition de l’esclavage toujours pratiqué dans les états du sud. Dans cette région les noirs sont libres mais restent des personnes à part dans la vie des villages. Aussi lorsque Prudence décide d’accepter des jeunes filles noires, puis de consacrer son école à elles seules, les citoyens ses déchaînent.

Peu de temps auparavant Nat Turner, un jeune noir instruit, avait fomenté une révolte d’esclaves qui s’est terminée dans les sang par le massacre de soixante personnes. Nat Turner, l’esclave qui savait lire, donne une image désastreuse de l’éducation des noirs à ces américains à qui cela convient parfaitement car ils peuvent ainsi continuer à pratiquer la ségrégation en toute impunité, et refuser l’accès à l’éducation aux noirs. Et à des femmes de surcroît.

Un sujet passionnant, qui montre d’un côté la position désastreuse et ségrégationniste des blancs, les actions entreprises, légales ou pas, pour contraindre celles qui souhaitent l’éducation de toutes et pour empêcher les jeunes filles d’y avoir à accès. De l’autre, le courage et la détermination de ces jeunes femmes à s’instruire, et de Prudence Crandall, précurseur dans ce domaine et qui œuvrera à l’égalité de l’accès à l’éducation toute sa vie.

Quelques pages en fin de BD restituent la vie de différents protagonistes, leur rôle dans l’éducation des jeunes filles et l’abolition de l’esclavage. Le graphisme est intéressant, stylisé, à la fois déterminé par certains traits ou couleurs, et parfois assez flou pour laisser nos esprits compléter les scènes.

Catalogue éditeur : Dargaud

1832, Canterbury. Dans cette petite ville du Connecticut, l’institutrice Prudence Crandall s’occupe d’une école pour filles. Un jour, elle accueille dans sa classe une jeune noire, Sarah.
La population blanche locale voit immédiatement cette « exception » comme une menace. Même si l’esclavage n’est plus pratiqué dans la plupart des États du Nord, l’Amérique blanche reste hantée par le spectre de Nat Turner : un an plus tôt, en Virginie, cet esclave noir qui savait lire et écrire a pris la tête d’une révolte sanglante. Pour les habitants de Canterbury, instruction… Lire la suite

Date de parution : 15.01.2021 / 144 pages / 19,99€ / ISBN/EAN : 9782505082460

On ne peut vivre qu’à Paris, Emil Cioran

Traverser Paris en découvrant les aphorismes de Cioran

Les dessins de Patrice Reytier et les couleurs de Chantal Piot illustrent bien joliment les phrases de Cioran, dans ce recueil publié par les éditions Payot-Rivages.

Le livre idéal pour partir en balade dans les rues de notre capitale, en particulier au seuil de ce nouveau confinement.
Y découvrir ces aphorismes d’Emil Cioran qui ponctuent les traversées de Saint Germain, du jardin du Luxembourg, des quais, de Notre-Dame ou même du cimetière pour ne citer que celles-ci.

Qu’est-ce qu’un aphorisme ? Le Larousse nous dit : Phrase, sentence qui résume en quelques mots une vérité fondamentale. Énoncé succinct d’une vérité banale.

Ici, Cioran devient un personnage qui nous emmène à travers ses mots dans les différents quartiers de la ville. J’ai trouvé très intéressant d’approcher l’auteur par ce biais.
Ambition, doute, orgueil, ancêtres, solitude, l’âge, la santé, la musique, etc. il exploite tous les thèmes.
Né en 1911en Transylvanie, il arrive dès 1937 pour étudier dans cette ville qu’il avouera plus tard avoir le plus grand mal à quitter.
« Je ne peux vive qu’à Paris et j’envie tous ceux qui n’y vivent pas »

Le graphisme de Patrice Reytier est superbe, on y retrouve ces quartiers de Paris que l’on aime tant, et que l’on connaît parfois sans même y être allé tant ils sont emblématiques de la ville capitale. Une belle façon de nous faire découvrir cette infime partie de l’œuvre de Cioran.

Catalogue éditeur : éditions Payot-Rivages

Préface de Sylvie Jaudeau

Un livre illustré à partir des aphorismes de Cioran  : il distille ses maximes en se promenant à Paris, l’unique ville où on peut vivre – « c’est la ville idéale pour rater sa vie ».
Un aphorisme doit cingler comme une gifle, il faut qu’il soit écrit sous le coup de la fièvre pour devenir un moyen thérapeutique pour se soulager du poids du monde.
Surnommé le Diogène du XXe siècle, tant par ses propos qui relèvent des cyniques que pour ses refus des honneurs, Cioran devient ici un personnage de bande dessinée, le Tintin de la philosophie.

EAN: 9782743652326 / Parution: mars, 2021 / 96 pages / Format : 21.0 x 14.0 / Prix : 13,90€

Le château de mon père, Versailles ressuscité

Comment Pierre de Nolhac, conservateur passionné, a fait du Versailles de la IIIe république un fleuron du patrimoine français

Quatre chapitres pour dire le retour à la vie de l’un des musées préféré des français et des touristes qui visitent la France. L’arrivée à Versailles (1887-1892), la redécouverte de Versailles (1892-1900), Versailles à la mode (1900-1913), Versailles entre guerre et paix (1914-1936). Puis un dossier composé de nombreuses photos et portraits pour conclure cette BD.

En 1887, Pierre de Nolhac est nommé conservateur du château de Versailles, pas vraiment une promotion quand on comprend dans quel état il est, et surtout quel est l’intérêt que porte le ministère de la culture, ou plutôt son équivalent de l’époque, pour ce château qui incarne encore si fort la monarchie et l’ancien régime. Pierre de Nolhac s’installe alors au château avec femme et enfants. D’autres enfants suivront, nés dans ce cadre certes somptueux mais qui dévore totalement la vie de Pierre de Nolhac, au détriment et pour le malheur de son épouse et de sa progéniture.

Henri, l’un de ses fils, nous conte ici son histoire. Il vient rendre visite à son père en mai 1935. Celui-ci est désormais conservateur du musée Jacquemart-André, très affaibli, il fini de rédiger ses mémoires sur les heures vécues dans le château de Louis XIV.

Les auteurs mêlent subtilement l’histoire de la renaissance de Versailles à celle du délitement de la famille de Pierre de Nolhac. Cet homme si passionné par son métier et par ce qu’il envisage de faire à mesure de ses découvertes du château et de ses trésors n’aura pas su vivre à la fois son métier et sa vie de famille. Son absence ou son indifférence devant les nombreuses naissances, les décès de certains de ses enfants qui affectent durablement son épouse, puis le départ de celle-ci, montrent qu’il n’aura jamais su gérer avec autant de ferveur sa vie personnelle.

Par contre, la résurrection du palais de Versailles, la façon dont il a été protégé en particulier pendant la seconde guerre mondiale, les œuvres cachées ou exfiltrées en province, le Grand Canal et les nombreuses fenêtres occultés, et cette énergie mise à restaurer sans le dénaturer ce splendide ouvrage que l’Histoire lui a confié, parfois en se battant contre sa propre hiérarchie, toujours réalisés grâce à la passion et au dévouement de Pierre de Nolhac, ont fait de ce musée le magnifique château que nous pouvons visiter avec tant de bonheur aujourd’hui.

Au niveau du graphisme, le parti pris du noir et blanc, avec ses dessins esquissés aux visages ou aux traits parfois à peine définis, nous plonge dans le passé avec une subtilité qui ne se voit pas forcément de prime abord, mais qui devient vite une évidence. Rendant parfois bien sombre le majestueux Palais du Roi Soleil, sans doute pour être en symbiose avec ce qu’il était à cette époque. La grande qualité de cet album vient aussi des éléments historiques fouillés, de véritables révélations pour certaines, tant il semble évident au commun des mortels dont je suis que ce château a toujours connu la même splendeur et le faste que nous pouvons admirer aujourd’hui. Même si j’ai le souvenir, à mesure de mes visites depuis près de cinquante ans, de l’ouverture de nouvelles salles, de nouveaux meubles, de restaurations aussi splendides et prodigieuses les unes que les autres. Car le travail de restauration et de conservation des grands musées, du patrimoine que nous a légué l’histoire est sans fin. Ce roman graphique a enfin l’avantage d’être créé en partenariat avec le château de Versailles et par des auteurs qui connaissent et maîtrisent parfaitement leur sujet, cela se sent et renforce la crédibilité et l’intérêt de cette lecture.

Passionnés d’histoire, de Versailles, ou simplement amateur de romans graphiques qui nous apprennent l’Histoire en nous racontant des histoires, ce livre est fait pour vous.

Catalogue éditeur : Le Château de Versailles avec la Boîte à Bulles

Comment imaginer que, voici moins de 150 ans, le château de Versailles était presque tombé dans l’oubli ?
Lorsque Pierre de Nolhac s’y installe en 1887 avec femme et enfants, il s’aperçoit bien vite que le palais du Roi-Soleil n’intéresse plus grand monde en ces temps républicains. Il faudra au jeune attaché devenu conservateur du château toute son énergie et sa détermination pour redonner au lieu ses lettres de noblesse… Mais à quel prix ?
Henri de Nolhac, le fils de Pierre, nous conte sa vie de famille et de château, un récit mêlant joies et drames, petite et grande histoire…

Scénario : Maïté Labat et Jean-Baptiste Véber
Storyboard : Stéphane Lemardelé et Alexis Vitrebert
Dessin : Alexis Vitrebert

2019 / 22 x 30 cm, 170 p., 24 € / ISBN 978-2-84953-347-5

Henriquet, l’homme reine

Une vision lucide et sans concession du règne d’Henri III

Décidément, Richard Guérineau s’attelle à nous faire découvrir des rois méconnus ou mal aimés. D’abord avec l’adaptation du roman de Jean Teulé Charly 9. Dans cette BD il déroulait le funeste parcourt du roi Charles IX décédé à vingt trois ans. Un roi devenu fou à la suite du massacre de la saint-Barthélémy qu’il avait ordonné pour plaire à sa mère Catherine de Médicis. Avec Henriquet, l’homme reine, il nous propose un portrait singulier et détonnant de son frère Henri III le méconnu. Enfin, méconnu au moins pour quelqu’un comme moi qui pourtant vient de Pau et de Navarre, patrie du bon roi Henri IV.

Lorsque Charles IX décède, le royaume est en pleine guerre de religion, la Saint-Barthélemy n’est pas seulement un souvenir, c’est un massacre dont la portée est toujours prégnante dans la population. Catherine de Médicis fait revenir son fils Henri de Pologne. Le roi s’enfuit sans délai pour regagner Paris et succéder à son frère sur le trône du Royaume de France .

Mais ce roi n’a pas vraiment l’envergure de ses prédécesseurs. Efféminé, portant bijoux et beaux habits aux tissus soyeux et chatoyants, il détone dans le paysage. Dès son accession au trône en 1574, les guerres de religions vont à nouveau s’enchaîner, laissant le pays exsangue. Il devra surtout gérer de nombreux conflits avec le Duc de Guise, les Malcontents du Duc d’Alençon, ou même son beau-frère Henri IV. Quand tout le monde veut prendre votre place, la lutte est parfois sans merci. Il décède en 1589, assassiné par le moine Jacques Clément.

Mais ce qui ressort avant tout de ce roman graphique, c’est la personnalité du roi, sa façon de se vêtir, les affinités avec ses mignons, son besoin d’une hygiène corporelle parfois bien mal compris par ses pairs, ses nombreux problèmes de santé, son fort dégoût de la chasse et des armes, contraires aux habitudes de la cour et à l’image que l’on se fait d’un roi courageux et puissant guerrier. L’homme est décrit avec ironie et justesse, et l’on sent tout au long du récit une grande connaissance de l’époque et du personnage. Cela n’empêche pas l’auteur de se permettre un humour décapant et fort à propos. En même temps, il démontre si besoin était que loin de mériter les nombreuses critiques que lui ont fait ses contemporains comme les historiens qui se sont penchés sur son règne, cet homme là n’est sans doute pas né à la bonne époque, ce qui ne lui a pas permis de prendre sa véritable dimension.

Tout au long du récit, Richard Guérineau alterne des procédés graphiques différents qui rendent vivant et très actuel l’ensemble. Il ne se fige à aucun moment dans un style ou un autre. Les couleurs au début assez violentes et criardes s’apaisent à mesure que l’on prend la dimension du personnage, et c’est tant mieux. Le ton est alerte, direct, humoristique et critique. J’ai appris énormément de choses sur Henri III l’homme reine.

Pour poursuivre après la lecture : Le roi Henri III crée en 1578 l’ordre du Saint-Esprit, un ordre de chevalerie très prestigieux qui rassemble autour de la personne royale les gentilshommes les plus distingués de la haute société (ceux que l’on a appelé ses mignons). Son manteau d’apparat est visible au musée de la légion d’honneur à Paris.

Catalogue éditeur : Delcourt

Après sa brillante adaptation du Charly 9 de Jean Teulé, Richard Guérineau réalise sa propre suite consacrée à Henri III. Ce roman graphique dense et drôle révèle une période historique aussi complexe que passionnante. Mai 1574. Charles IX meurt, laissant son royaume déchiré par les guerres de Religion et toujours sous le choc du massacre de la Saint- Barthélemy. Catherine de Médicis rappelle son fils cadet Henri, alors roi de Pologne… Henri III aura surtout marqué l’Histoire par ses mœurs et ses frasques, avérées, qui auront masqué l’incroyable complexité politique à laquelle a dû faire face ce monarque atypique.

Scénariste, Illustrateur, coloriste : Richard Guérineau

Collection Mirages / EAN 9782756070827 / Dimensions 19.8 x 26.3 x 2 cm / Pages : 192 / Prix : 22,95€ / Paru le 1 mars 2017

Edmond

Un bel hommage à Edmond Rostand, brillant inventeur du noble Cyrano de Bergerac

Mais que c’est long, que le public s’ennuie, et pourtant c’est l’incomparable, la sublime Sarah Bernhardt qui joue La princesse lointaine, cette pièce d’un poète inconnu. D’ailleurs les critiques ne s’y trompent pas non plus qui quittent le théâtre avant la fin de la représentation. D’autant qu’Edmond Rostand, le malheureux auteur de cette pièce en vers avait été sommé d’écrire une comédie. Quel flop.

Ce sont aussi les débuts des salles de projection de cette découverte révolutionnaire ds frères Lumière, le film qui projette des mouvements sur un écran. Edmond en est sûr, il faut vite trouver le succès avant que tous les théâtres disparaissent. D’autant que la grande Sarah Bernhardt lui a arrangé un rendez-vous avec Coquelin, l’acteur à la mode cherche le rôle qui confirmera son talent par un éclatant succès.

Désespéré, Edmond qui n’a toujours pas écrit une ligne, part chercher le calme et l’inspiration au café Honoré. Là, le patron et serveur au nom éponyme a de la répartie, de la dérision et l’amour de la rime. Il n’y a donc pas de meilleur endroit sans doute pour retrouver l’inspiration.

Après bien des péripéties qui nous sont contées ici avec humour, tendresse et une bonne dose de dérision, Edmond arrive enfin à écrire l’œuvre de sa vie, celle que chacun d’entre nous connaît au moins de nom. Cyrano de Bergerac sera son chef d’œuvre de Compagnon, son envol vers la postérité.

Ce que j’ai aimé ? Suivre Edmond Rostand pas à pas, jusque dans les tortueux méandres de son imagination, dans sa vie qui parfois s’encanaille, mais seulement pour le bien de sa créativité, dans le tout Paris de la création et du spectacle de l’époque.

Le rythme est soutenu, enlevé, souvent joyeux, avec de belles pointes d’humour parfois grinçant mais jamais mordant. Le tout est porté par un graphisme très agréable, avec un trait parfois fuyant, donnant un dessin tout en atmosphère plutôt qu’en traits nets affirmant la fermeté, aux couleurs fondues et chaudes, qui restituent non seulement l’ambiance des coulisses des théâtres et des cafés, mais aussi celle que l’on imagine pour cette période de la fin du 19e. Les dessins qui sortent des cases par exemple donnent le ton de cet embrouillamini qui semble être le creuset idéal pour faire émerger toute cette belle créativité.

Scénario Léonard Chemineau et Alexis Michalik Dessin Léonard Chemineau

Talents Cultura BD 2019

Catalogue éditeur : Rue de Sèvres

Paris, décembre 1897, Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Après l’échec de La princesse lointaine, avec Sarah Bernhardt, ruiné, endetté, Edmond tente de convaincre le grand acteur en vogue, Constant Coquelin de jouer dans sa future pièce, une comédie héroïque, en vers. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de cœur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit mais qui deviendra la pièce préférée des français, la plus jouée du répertoire jusqu’à ce jour.

120 pages, 21×27,5 cm, 18€ / PARUTION 17 Octobre 2018 / EAN : 9782369815297

Les croques, tuer le temps, Léa Mazé

Les élucubrations fantaisistes de deux gamins dans les allées d’un cimetière

Dans cette BD destinée au plus de 9 ans, l’ambiance est pour le moins originale et singulière. En effet, peu d’enfants parcourent les allées des cimetières pour leur plaisir comme peuvent le faire les jeunes protagonistes de cette série.

Fort heureusement, des jumeaux ne sont jamais vraiment seuls. Car Céline et Colin sont moqués à l’école du fait du métier des parents, et sont un peu trop laissés de côté par de parents très très occupés par leurs clients, enfin, par les familles de leurs clients puisqu’ils sont croque-morts.

Ils sont également les souffre-douleur de leur camarades de classe, et leur instituteur est bien aveugle quant aux responsabilités réelles des jumeaux qui se font systématiquement punir. Ils restent cependant unis dans l’adversité. En particulier face au harcèlement jamais dénoncé par le maître, ou même envisagé par des parents fort peu soucieux de leur bien-être.

Bien sûr ces enfants ne sont pas très différents des autres. Ils aiment faire du bruit, jouer, et partir l’aventure. Quand leurs parents surbookées les oublient un peu trop, les tombes, les chapelles, et les inscriptions recèlent assez de mystères pour leur permettre de voyager loin grâce à leur imagination. Heureusement, Poussin, le graveur funéraire qui travaille au cimetière, arrive encore entre deux gravures à écouter leurs élucubrations et semble prêt à alimenter la source de leurs interrogations.

Et leur découverte dans les allées du cimetière va les mener vers une aventure qui pourrait faire peur aux enfants, mais pas aux jumeaux, bien décidés à dénouer l’intrigue qui se présente à eux. Car l’imaginaire n’a ni frontière ni tabou, et les enfants sont capables de s’occuper partout où ils sont. Comme Léa Mazé nous en fait la démonstration.

Le graphisme sobre, peu coloré, fait de nuances d’ocres, de sépia et de gris, fait bien ressentir l’ambiance du cimetière. Un série intéressante, vite il faut que je découvre la suite…

Catalogue éditeur : éditions de la Gouttière

Dessinatrice et scénariste : Léa Mazé

Les parents de Céline et Colin tiennent une entreprise de pompes funèbres. Une profession bien lourde à porter pour les jumeaux, raillés en permanence par leurs camarades qui les surnomment Croque-mort et Croquemitaine. Isolés, les deux jeunes collégiens ne voient que peu leurs parents, très occupés, et commencent à cumuler les bêtises… jusqu’à être renvoyés de leur établissement scolaire pendant deux jours !
Les enfants se réfugient alors auprès de Poussin, le graveur funéraire qui aime les écouter et alimenter leur imagination…

Date de parution : 7 septembre 2018 / Format :  22 x 29 cm / 72 pages / 13,70 € / ISBN 979-10-92111-79-8 coup de cœur Cultura en 2019