Suzanne, Frédéric Pommier

Suzanne, un roman indispensable, récit tendre et émouvant d’une vie et de la fin de vie dans un Ehpad

Suzanne est née en 1922, autant dire il y a un siècle, dans une famille relativement aisée, sur les hauteurs de sainte Adresse, le quartier huppé du Havre. Ses parents se sont connus pendant la première guerre mondiale. Un père aimant mais bien trop absent, une mère égoïste qui lui montre si peu d’amour et qui est très exigeante envers sa fille.  Elle grandit en sagesse, douée à l’école, plutôt jolie. Elle épouse Pierre, une vie de couple sereine, des enfants, des filles surtout puisque leur fils meurt au berceau. Une vie somme toute heureuse et qui n’a rien de très extraordinaire, si ce n’est le confort et l’amour et les sentiments chaleureux partagés par tous y compris dans les épreuves. Suzanne, une femme libre, active, qui aime le sport, la culture, la vitesse dans sa voiture, sa liberté et les voyages.

Mais aujourd’hui, parce qu’elle ne peut plus vivre seule ni même dans son petit appartement dans la maison de retraite, Suzanne a été placée dans un Ehpad. S’il paraissait correct lors du premier rendez-vous, en fait il a tout d’un mouroir où le manque criant de personnel et la mauvaise gestion (enfin, mauvaise ça dépend pour qui) fait que les personnes placées-là ne mangent pas à leur faim, ne sont ni soignées ni accompagnées correctement, où humiliations, maltraitances, vols, sont devenus son quotidien. Un grand réalisme dans les descriptions du personnel, une jeune plus intéressée par son portable, trop pressés pour faire les toilettes, les soins minuteur en main, pas le temps de réparer le rideau, qu’importe, une vieille dame, ça reste plusieurs jours dans le noir.  Et difficile aussi, quand vous ne pouvez plus vous mouvoir mais que votre tête est bien là, de supporter la déchéance des coreligionnaires, l’un perdant la tête, l’autre violent.

Il y a deux niveaux de récit dans cet émouvant roman. Les souvenirs de Suzanne, égrenés de façon assez factuelle, des phrases et paragraphes assez courts, rythmés, il faut dire que tant d’années, on ne peut pas trop s’y appesantir, et après tout, elles n’ont rien de particulièrement extraordinaire en soi. Puis la vie dans l’Ehpad, la solitude, le manque de soin, de réponse aux appels au secours par les aides ou les soignants, l’abandon, la dureté des mots, des gestes de certains, racontés par Suzanne qui n’en peut plus de survivre là. Puis racontée par le petit-fils de Suzanne, qui vient la voir, l’aide à reprendre vie.

Il y a beaucoup de sentiments, mais surtout une vision réaliste de la vieillesse, ce triste naufrage, du temps qui passe, amis, famille, relations que l’on enterre peu à peu. Il y a la solitude de celui ou celle qui reste, la maladie, le handicap. L’aide qu’il faut accepter mais qui ne vient plus de la famille, trop occupée à mener à son tour sa propre vie, avec enfants, travail, toutes ces occupations qui nous prennent tant et nous privent du nécessaire, voir et accompagner ceux qui nous précédent.

J’ai aimé le style, la narration, et la prise de conscience que cela implique d’abord d’écrire, puis sans doute de lire et d’entendre tout ce que nous dit ce roman.  Chacun doit être attentif au fait que la vieillesse d’abord, puis la prise en charge de ceux qui autour de nous ont passé l’âge d’être seul, est un vrai sujet de société. Difficile de faire sans, indispensable d’y penser, parfois tragique  quand les solutions ne sont pas humaines.

Catalogue éditeur : Equateurs et Pocket

Suzanne est ma grand-mère, ou la vôtre. Suzanne est un symbole. Du haut de ses 95 ans, elle en a des choses à dire. Toute une vie bien remplie, dans la guerre ou la paix, dans les deuils ou la joie. Bébé, petite fille, adolescente, jeune mariée, femme, mère et maintenant vieille dame, elle raconte à son petit-fils ses souvenirs, mais aussi son quotidien. Elle lui dit que jamais elle n’a dérogé à son principe « SQM », Sourire Quand Même. Et ce n’est pas toujours simple. Surtout ces derniers temps. Alors elle veut du champagne, pour trinquer au temps qui passe, et au temps qui reste.
Sous la plume de Frédéric Pommier, entre rires et larmes, Suzanne devient une déclaration d’amour, une ode au respect, un plaidoyer pour faire de la vie une fête. SQM.

Frédéric Pommier est journaliste à France Inter. Il signe ici son premier roman.

Prix : 6.95 €  / EAN : 9782266293204 / Pages : 216 / Format : 108 x 177 mm / Parution : 02/01/2020
Équateur : 236 pages / 19.00 € / parution : 18 octobre 2018 / ISBN : 9782849905708

Le roman des Goscinny, naissance d’un gaulois, Catel

Anne et René Goscinny réunis par le trait de Catel dans un superbe roman graphique

Parce qu’elle aime le travail et la créativité de Catel, un jour Anne Goscinny lui propose d’écrire sur son père René Goscinny. Mais Catel aime les héroïnes et René est un homme. Pourtant, une bien belle idée va germer, Anne et René Goscinny réunis dans un même roman graphique, pour nous raconter chacun à son tour son histoire.

D’abord la naissance de René, le deuxième fils de Stanislas Goscinny et Anne Beresniak-Goscinny à Paris, puis son enfance à Buenos Aires en Argentine, né de parents juifs arrivés de Pologne, et dont la famille restée en France sera en grande partie déportée dans les camps. De cela, comme pour beaucoup d’hommes et de femmes de sa génération, René Goscinny ne parla jamais.

Depuis toujours attiré par le dessin, et par l’humour, lui l’excellent élève rêve d’un métier dans lequel il pourra se réaliser, être heureux et faire le bonheur des autres. Pas facile malgré tout de vivre du dessin, même s’il a déjà le trait sûr. La mort de son père viendra compliquer son avenir, il va devoir travailler avec sa mère pour que son frère puisse poursuivre ses études. De changements d’orientation en petits boulot, de l’argentine à New-York et Paris, d’un continent à l’autre, nous découvrons cet immense artiste, ses rencontres, ses intuitions, sa coopération avec les plus grands de son temps, car si au départ il s’oriente vers le dessin, très vite c’est dans l’écriture qu’il excelle, et c’est le scénariste qui s’impose, avec Uderzo bien sûr, mais aussi Morris ou Sempé, pour créer d’inoubliables personnages, Astérix, Lucky Luke ou même le petit Nicolas pour ne citer qu’eux.

On retrouve avec plaisir le trait de Catel, sa façon de présenter, les couleurs tranchées adaptées aux époques et personnages, mais aussi de nombreux dessins de Goscinny lui-même, particulièrement intéressants même si parfois pas facilement lisibles, en particulier pour les extraits de journaux. Un excellent moyen de découvrir l’homme qui se cachait sous l’artiste, le fils, puis le père, et la vie et la carrière de ce grand nom de la BD.

De Catel, on ne manquera pas de découvrir également le formidable Joséphine Baker dont je vous avais parlé ICI.

Catalogue éditeur : Grasset

Raconter René Goscinny en bande dessinée. Et lui donner la parole, au fond, pour la première fois. Tel est le projet de cet  album exceptionnel. Un événement artistique. Et un livre de tendre amitié.

Catel, célèbre dessinatrice, travaille depuis quatre ans, avec l’appui et l’amitié d’Anne Goscinny, à ce Roman des Goscinny – un roman graphique où tout est vrai. 320 pages magnifiques, en trichromie, où Catel nous raconte la vie de René Goscinny. Sa  naissance, dans le Paris des années 20, au cœur d’une famille juive, exilée de Pologne et d’Ukraine. Son père, chimiste, fils de rabbin. Sa mère, née en Ukraine, ayant fui les pogroms. Son grand-père, imprimeur de journaux yiddish. Son grand-frère moqueur, Claude. L’enfance en Argentine, bientôt. Et les passions de René : le dessin, le rire,  puis  l’écriture.

Catel nous emmène dans un voyage familial marqué par l’histoire,  entre l’Amérique et l’Europe. Tandis que le jeune René cherche sa voie,  lui le «  paresseux contrarié  », une partie de la famille meurt dans les camps d’extermination. René part à New York, frappe à toutes les portes, dessine et vit dans la pauvreté avec sa mère. A Bruxelles puis à Paris, il trouvera peu à peu sa vocation : non pas dessiner, mais écrire, scénario, sketchs, histoires. Goscinny crée, avec Uderzo, le personnage d’Astérix, qui devient très vite célèbre dans le monde entier ; mais aussi   le Petit Nicolas  avec Sempé. Et il est le grand scénariste de Lucky Luke et Iznogoud.

C’est aux portes du «  célèbre village gaulois  » que s’arrête le premier tome du «  Roman des Goscinny  » : alternant avec force et tendresse des épisodes de la vie de «  René  » ; et ceux racontés par sa fille Anne  à son amie – donnant une vérité, une drôlerie et une émotion à ce projet fondateur.

Format : 162 x 220 mm / Pages : 344 / EAN : 9782246861003 / Prix : 24.00  / Parution : 28 Août 2019

Le secret Hemingway, Brigitte Kernel

L’histoire méconnue de Grégory Gloria Hemingway, ou le secret Hemingway dévoilé avec pudeur et délicatesse par Brigitte Kernel

L’auteur présente avec beaucoup de réalisme et de délicatesse l’histoire du troisième fils du grand Ernest Hemingway, explicitant si besoin était la difficulté d’être soi et en même temps le fils de ce monstre de la littérature, coureur de jupons, ancien soldat, pêcheur au gros et compétiteur hors pair dans cette catégorie, entre autre, cette force de la nature adulée par les femmes et par ses  nombreux admirateurs, cet écrivain lauréat de tant de prix…

Celui qui s’appelait Gregory, marié trois fois, père de huit enfants et qui deviendra Gloria.

Si dans la lignée des Hemingway alcool et dépression, mais aussi pulsions suicidaires sont un fil rouge, Gregory/Gloria n’y coupera pas, et à tout cela s’ajoute cette difficulté à être lui ou elle, et à choisir puis assumer sa différence. Comment devient-on soi-même lorsque l’on a un père aussi célèbre ?  Mais aussi une vie multiple, des rêves et des désespoirs, celui d’avoir comme il lui a dit tant de fois, tué sa mère, tué son père, et de n’avoir pas pu finalement tuer plus tôt cet homme qui était dans son corps mais qu’il ne voulait pas être, qu’il ne pouvait pas être au plus profond de lui.

Habillé en fille jusqu’à l’âge de sept ans, attendu par son père comme une fille qui viendrait éclairer ses jours, a-t-il était totalement troublé par cette relation ou est-il réellement né dans le mauvais corps ? Si on peut se poser la question, c’est qu’il se l’est peut-être parfois posée. Pourtant il se sentait fille ce petit garçon appelé Gigi par son père, mais que celui-ci va emmener à la pêche, et faire des sports très masculins pour l’aguerrir. Il devient médecin et a fait médecine pour comprendre comment et pourquoi sa mère est morte.  Mais aussi pour savoir puis être en mesure de prendre des hormones et se traiter seul avant même de pouvoir imaginer se faire opérer pour réaliser et assumer son besoin d’être femme. Car il ne le fera qu’à 60 ans passés, soucieux de sa femme et de ses enfants, et son opération n’est même pas terminée lorsqu’il décède à la prison de femmes de Miami en 2001.

Lecture bouleversante que celle de ce roman qui nous interroge à la fois sur la famille, l’amour entre un père et son fils, l’amour dans le couple, mais aussi sur le genre et la difficulté d’être soi dans le corps d’un autre. C’est une véritable découverte. J’aime cette façon d’écrire, cette capacité qu’à l’auteur de se mettre à la place d’un personnage réel mais si romanesque en même temps. Alors oui, j’ai écouté Gloria me parler de Gregory et de sa famille avec beaucoup d’émotion, j’ai essayé de le comprendre et j’ai aimé les mots et l’écriture de Brigitte Kernel qui le fait revivre le temps de ce beau roman.

Catalogue éditeur : Flammarion

Ils ont dit que j’avais tué ma mère.
Puis ils ont dit que j’avais tué mon père.
Enfin, ils ont dit que chez nous, les Hemingway, de génération en génération, tout le monde se tuait.

Ce roman est une histoire vraie, celle de Gloria, née Gregory Hemingway (1931-2001).

Paru le 08/01/2020 / 320 pages / 137 x 210 mm / Prix : 19,00 € / ISBN : 9782081471894

L’homme qui aimait trop les livres, Allison Hoover Bartlett

Une passionnante enquête d’Allison Hoover Bartlett où les bibliophiles se transforment en biblio-maniaques et l’amour des livres anciens autorise tous les extrêmes

Quand l’amour des livres anciens et rares pousse un homme à remplir sa bibliothèque de la façon la plus illégale qui soit.
Quand l’amour des livres anciens et rares pousse un libraire obstiné à traquer le collectionneur passionné mais néanmoins voleur qui commet ses larcins en toute impunité.

Basé sur un fait divers, voilà un récit tout à fait passionnant et subtil.

Qui n’a pas admiré ces majestueuses bibliothèques que l’on découvre dans les grands classiques du cinéma anglais ou américain, qui posent leurs propriétaires comme appartenant à une certaine élite, celle des intellectuels cultivés, celle des bourgeois amateurs de belles lettres. C’est peut-être ce qui a séduit John Charles Gilkey, né en 1968 aux USA. Ce passionné de livres anciens et de manuscrits  en a dérobé pour environ 200 000 dollars, dans des salons du livre, chez des libraires, ou dans des bibliothèques. Son but ? Posséder les  livres répertoriés par la liste des 100 meilleurs romans de Modern Librairy. Dans son imaginaire, posséder une belle bibliothèque est le signe d’appartenance à une classe sociale supérieure, et certainement à ses yeux de grande respectabilité.

Pendant quelques années, il a utilisé des reçus de cartes bancaires qu’il avait subtilisé lors de ses courts emplois successifs aux rayons du Saks Fith avenue de San Francisco. Très prudent et futé, il prenait son temps pour utiliser les numéros de comptes ainsi volés. Il agissait par téléphone pour demander les livres qu’il avait repéré sur les sites des grandes librairies spécialisées dans le livre rare.

Allison Hoover Bartlett l’a rencontré. Elle le fait parler et agir sous nos yeux sidérés par tant d’audace et tant de manque de respect pour les libraires qu’il a spoliés pendant des années, et ce apparemment sans aucun scrupule. Comme s’il considérait tout simplement que ces livres lui étaient dus ! On remarque d’ailleurs en lisant les entretiens qu’elle a eu avec John Gilkey qu’il ne lui dévoile certains vols que lorsqu’il sait pertinemment qu’il y a prescription ! Il faut dire qu’il ne volait pas pour spéculer ou pour revendre, mais bien pour garder chez lui tous ces livres exceptionnels.

Face à ce voleur passionné mais bien peu scrupuleux, on trouve donc Ken Sanders, un libraire de Salt Lake City aussi passionné que lui, mais qui tient à préserver son travail et celui de ses collègues libraires en livres anciens comme lui ; il va le traquer sans relâche, mettant en place d’abord un fichier répertoriant quels livres volés et à qui, puis une stratégie pour arriver à le confondre.

Alors qui sait, on a peut-être un peu tendance à essayer de le plaindre, de lui chercher des excuses à ce voleur qui aime les belles choses, les beaux livres surtout (nous qui sommes aussi passionnés que lui !) mais c’est totalement immoral, et au final bien peu des livres volés par Gilkey ont été retrouvés pour être rendus à leur propriétaires. John Gilkey reste à ce jour le plus grand voleur de livres anciens et rares de ces dernières années aux États-Unis. Une passionnant enquête qui se lit comme un roman.

Ce que j’ai aimé dans cette passionnante enquête qui se lit comme un roman ?

Comprendre comment travaillent les librairies spécialisées dans ces livres rares et anciens, comment il leur est parfois difficile d’avouer qu’ils ont été spoliés, mais comprendre aussi leur amour des livres qu’ils vendent, la difficulté de leur métier, la mise en danger que représentent ces vols qui peuvent s’avérer catastrophiques pour leur budget et la survie de leur commerce.

En dehors de ce fait divers absolument passionnant, comprendre à travers l’expérience de Allison Hoover Bartlett cet amour des livres, cette passion qui vient de loin, car comme elle nous l’explique, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on cherche à collectionner les beaux livres. De même que leur destruction par les dictatures ou en temps de guerre nous inquiète, les collectionner, les posséder, est un acte naturel à travers les âges. Ou quand les bibliophiles se transforment en biblio-maniaques éclairés ! Et c’est étonnant de découvrir les profils des collectionneurs, qui sont attirés par la beauté de l’objet, le nom de l’auteur, la rareté de l’ouvrage. Qu’ils soient lecteurs ou pas, les collectionneurs sont avant tout des passionnés qui protègent et sauvegardent ces trésors, et l’on croise fort les doigts pour que les livres rares ne deviennent jamais seulement des objets de spéculation à tout va.

Catalogue éditeur : Pocket, éditions Marchialy

Traducteur : Cyril GAY

Un voleur de livres rares, un libraire obstiné, l’histoire d’une traque haletante entre deux amoureux du livre.
Jusqu’où iriez-vous pour mettre la main sur le livre de vos rêves ? Mieux encore, jusqu’où iriez-vous pour avoir une bibliothèque remplie de vos livres préférés ?
L’Américain John Gilkey a dérobé pour 200 000 dollars de livres anciens. Son but, réunir une collection à son image. C’était compter sans la ténacité de Ken Sanders, libraire irascible, qui s’improvise détective et mène l’enquête.
À travers le récit de cette traque, l’auteur nous plonge dans l’univers fascinant du livre ancien en se posant toujours cette question : de quoi serions-nous capables par amour des livres ?

Allison Hoover Bartlett est une journaliste américaine. Elle découvre le monde secret du livre ancien le jour où un ami lui confie un exemplaire d’un herbier du XVIIème siècle. Intriguée, elle choisit de se frayer un chemin dans ce milieu mystérieux et très masculin. Elle écrit entre autres pour le New York Times, le Washington Post, le San Francisco Chronicle Magazine. L’article à l’origine de ce livre a été repris dans l’anthologie The Best American Crime Reporting 2007.

Pocket : Parution le 02/01/2020 / Prix : 6.95 € / EAN : 9782266298629 / Pages : 264 / Format : 108 x 177 mm

Éditions Marchialy : Paru le 4 octobre 2018 / Prix : 21 euros / ISBN : 9791095582403

Les os des filles, Line Papin

Les os des filles, une histoire de transmission, de générations, une histoire de femmes et d’exil, un roman émouvant et singulier

Line nous raconte l’histoire de trois générations de femmes, Ba la grand-mère, sa fille H. et la petite fille qui n’est autre que l’auteure elle-même.

Vietnam, années 60. C’est la fin de la seconde guerre d’Indochine. Dans la famille de Ba, il y a trois filles, les trois H. La deuxième sœur, mère de la narratrice, a épousé un français. Dans une famille vietnamienne, tout le monde vit dans la même maison et les enfants sont élevés par l’ensemble de la famille, grands-parents, tantes, nourrice. La vie s’écoule dans le vacarme de la rue, la chaleur de la famille, l’impatience de l’enfance, les livres, l’école, les sorties, les chagrins et les découvertes. Pourtant un jour, il faut quitter ce cocon et H part rejoindre Tours avec son mari français et ses enfants.

L’arrivée ne se fait pas sans douleur. Il faut apprendre d’autres coutumes, vivre sous d’autres latitudes, affronter un autre climat, quitter la chaleur de la tribu vietnamienne et tenter de se faire accepter par cette nouvelle famille, cette ville, ce pays, dans lequel H et ses enfants se sentent étrangers. Arrachée à leur cocon familial, mère et fille vont devoir s’adapter, au risque de se perdre.

C’est cette difficile expérience de la vie que raconte l’auteur. L’Indochine, l’enfance heureuse, puis la déchirure du départ inexpliqué, l’arrivée à Tours, puis Paris, la nouvelle famille, puis la solitude, la mort, frôlée, espérée, puis repoussée par l’enfant devenue une jeune fille minuscule aux os si fragiles. Enfin la difficulté  trouver sa place, puis d’accepter sa vie, celle d’une étrangère dans son pays d’origine, d’une étrangère dans son pays d’adoption.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Le livre de Poche

« Nous finissons tous ainsi, après tout, et c’est doux. C’est doux parce que c’est commun. Il y aura eu bien des injustices, bien des secousses, bien des dangers ; il y aura eu des joies, des rires, des peurs, des amours, des haines, des ressentiments, des passions ; il y aura eu des accidents, des voyages, des crises, des maladies… Nous aurons été chacun à notre manière déformés par la vie. Il restera les os humains – ce que nous avons été au minimum, ce que nous avons tenté d’être au maximum. »

C’est l’histoire de trois femmes : Ba, sa fille et sa petite-fille – l’auteure elle-même. Une histoire qui commence dans les années 1960, pendant la seconde guerre d’Indochine, sous les bombes d’un village vietnamien. Ces trois générations de femmes traverseront trois combats : celui de la guerre, celui de l’exil et celui de la maladie.

Line Papin est née à Hanoï le 30 décembre 1995. Après L’Éveil, Les os des filles est son troisième  roman. 

7,20€ / Pages : 184 / Date de parution : 02/01/2020 / EAN : 9782253934479 / Éditeur d’origine : Stock

Crazy Brave, Joy Harjo

L’étonnant parcours de vie et de spiritualité de Joy harjo, poétesse native américaine issue de la nation Muskogees

Crazy, ou Brave ?  Native américaine issue d’une mère à moitié Cherokee et d’un père Creek, Joy Harjo, poétesse renommée vit à Tulsa, en Oklahoma. Son parcours est semblable à celui de nombreuses femmes des tribus indiennes américaines, déplacées, parquées dans les réserves, mal mariées, puis divorcées, ayant eu pour mari des indiens alcooliques et violents. Elle a réussi à s’en sortir, et à trouver en elle ce qui fait la force des nations indiennes, la spiritualité, la connexion avec la terre et les âmes des ancêtres, une autre façon de voir et de sentir les autres, la vie, l’avenir.

Tout au long de cet émouvant récit, Joy Harjo raconte sa vie, l’enfance heureuse d’abord, puis la relation avec sa mère après le départ du père volage et alcoolique. Et enfin le remariage de cette dernière avec un blanc et le calvaire enduré par la famille avec ce beau père abusif, violent, manipulateur. Viennent rapidement les violences intrafamiliales qu’il faut accepter car elle ne pèse pas lourd même encore aujourd’hui la parole d’un indien face à un blanc. Ce beau père qui n’accepterait pas d’être quitté par sa femme, au risque de se venger sur la famille. L’enfant, puis l’adolescente se rebelle parfois, tente de soutenir la mère, de s’émanciper de cette autorité malfaisante et destructrice.

Vient ensuite le départ, d’abord pour l’Institute of American Indian Arts de Santa Fe, au nouveau Mexique, école où se retrouvent les jeunes indiens qui partagent un art, des coutumes, mais aussi des rêves de futur communs. Elle y développe ses talents d’artiste, écrivain et musicienne. Alors que dans l’école classique, les visions, la relation à la terre, à la nature, aux ancêtres, que possède Joy Harjo ne convenaient pas aux conventions et à l’univers dans lequel elle évoluait. Vient ensuite l’amour, un enfant alors qu‘elle est encore adolescente, et l’admission à l’Université du nouveau Mexique. Deux fois mariée puis deux fois divorcée, elle vit aujourd’hui de son art, la poésie devient son univers.

Laissant enfin libre cours à son don pour la musique puis pour la poésie Joy Harjo entretient une relation profonde et intime avec les êtres qui l’ont précédée, avec la nature qui l’entoure, entrant en communion avec la terre pour avancer en faisant preuve d’une grande spiritualité. C’est son départ du milieu familial qui a permis son émancipation, l’acceptation puis le développement de ses dons. Elle est en contact avec les ancêtres comme si elle était déjà là bien avant sa naissance, comme si ces visions pouvaient l’aider à vivre le présent. Elle a toujours su quelle était sur terre pour raconter l’histoire de son peuple, cette histoire qu’elle vit et qu’elle exprime dans son art, la poésie pour laquelle elle a reçu de nombreux prix et hommages. Elle et a été nommée U.S. poet laureate en juin 2019.

Le texte, par ailleurs passionnant, est entrecoupé de poèmes de l’auteur. C’est un récit particulièrement émouvant qui nous présente une femme au parcours singulier et atypique.

On ne manquera pas de visiter son site : Joy Harjo

Catalogue éditeur : Globe

Crazy. Folle. Oui, elle doit être folle, cette enfant qui croit que les songes guérissent les maladies et les blessures, et qu’un esprit la guide. Folle, cette jeune fille de l’Oklahoma qui se lance à corps perdu dans le théâtre, la peinture, la poésie et la musique pour sortir de ses crises de panique. Folle à lier, cette Indienne qui ne se contente pas de ce qu’elle peut espérer de mieux : une vie de femme battue et de mère au foyer.
Brave. Courageux. Oui, c’est courageux de ne tenir rigueur à aucun de ceux qui se sont escrimés à vous casser, à vous empêcher, à vous dénaturer. De répondre aux coups et aux brimades par un long chant inspiré. D’appliquer l’enseignement des Ancêtres selon lequel sagesse et compassion valent mieux que colère, honte et amertume.
Crazy Brave. Oui, le parcours existentiel de Joy Harjo est d’une bravoure folle. Comme si les guerres indiennes n’étaient pas finies, elle a dû mener la sienne. Une guerre de beauté contre la violence. Une guerre d’amitié pour les ennemis. Et elle en sort victorieuse, debout, fière comme l’étaient ses ancêtres, pétrie de compassion pour le monde. Les terres volées aux Indiens existent dans un autre univers, un autre temps. Elle y danse, et chacun de ses pas les restaure.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nelcya Delanoë et Joëlle Rostkowski

15 × 22,5 cm / 176 pages / 19 € / 978-2-211-30665-2 / Parution : 22 janvier 2020

Assassins ! Jean-Paul Delfino

Quand l’Histoire et le roman se rejoignent, Jean-Paul Delfino réussit avec « Assassins ! » une superbe biographie romancée d’Émile Zola

Zola et J’accuse ! Delfino et Assassins ! Deux exclamations pour un seul homme, Émile Zola, l’italien, l’antisémite, le défenseur des droits de ses concitoyens, l’écrivain, l’homme de L’affaire Dreyfus !

En cette nuit du 28 septembre de 1902, alors qu’il est couché dans son lit, Zola ressent douleurs et malaises, sa femme également. Il mourra finalement au petit matin, asphyxié par un poêle à bois défectueux. Mais pour nous lecteurs, Jean-Paul Delfino fait une incursion dans les pensées du célèbre écrivain et le laisse dérouler toute sa vie dans sa tête.

Son enfance à Aix en Provence, son père émigré italien, les espoirs de fortune grâce au canal qu’il rêvait de construire, puis la faillite à la suite de la mort prématurée du père, la famille ruinée, les procès et la déchéance dans les appartements successifs toujours de plus en plus exigus, la folie de la mère, les difficultés des études pour ce fils d’émigré qui s’est construit tout seul, depuis le poste salvateur chez Hachette, où il va gravir les échelons et apprendre les ficelles du métier d’écrivain jusqu’au succès que l’on connait.

Car vint ensuite le succès et l’affirmation du talent de celui qui se rêvait poète. Il sera avant tout le génial auteur des Rougon-Macquart, cette fresque qui en vingt 20 romans retrace la vie parisienne des années 1870 à 1893, personnifiant non seulement l’époque mais aussi la société du Second Empire dans laquelle il évolue.

Zola, c’est aussi un engagement dans cette société largement et ouvertement antisémite, et le « J’accuse ! » qu’il publie pour défendre Dreyfus, alors injustement accusé et condamné et dont l’affaire divise la France, lui a valu bien des inimitiés.

Car n’oublions pas qu’à cette époque, l’antisémitisme occupe une grande place. Édouard Drumont (comme Maurice Barrès ou Maurras pour ne citer qu’eux) proclame ouvertement sa haine des juifs et la prône avec virulence  dans les colonnes de La Libre Parole, sans parler de son best-seller, La France juive. Il n’hésite pas à tout faire pour soulever le peuple, mais aussi à avoir recours à des hommes de mains pour réaliser les basses besognes qui pourront lui permettre de faire triompher cet antisémitisme largement répandu dans le pays.

La réponse de Zola en faveur d’une république fraternelle aurait-elle déclenché une vengeance ? C’est en tout cas ce qu’imagine Jean-Paul Delfino au fil des pages.

L’auteur déroule la vie et les derniers instants du grand Homme. Alternant les souvenirs de Zola, qui viennent ici comme une biographie romancée du célèbre écrivain, avec les faits historiques sur la situation de l’époque et les manigances des politiques, journalistes et opposants antidreyfusards, puis avec ceux, imaginaires mais pas seulement, sur le coup monté perpétré contre Zola lors de cette dernière nuit.

C’est tout simplement passionnant. Plus facile à lire qu’une biographie qui aurait pu être fastidieuse, l’intrigue est prenante, l’homme est passionnant, l’écrivain est à la fois charismatique et symbolique de cette époque, dans le Paris de la fin du XIXe-début XXe.

Du même auteur, j’avais aimé et je vous conseille le roman Les pêcheurs d’étoiles qui évoque une traversée de Paris bien singulière par Erik Satie et Blaise Cendras.

Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

En 1898, la publication de J’accuse… ! plonge la France dans un climat délétère où l’antisémitisme s’affiche fièrement. Au cœur de l’affaire, Émile Zola, conspué par les ligues d’extrême droite, est identifié comme l’homme à abattre. Aussi, lorsqu’en 1902 l’auteur des Rougon-Macquart succombe à une intoxication au gaz méphitique, la piste du meurtre ne peut être écartée. Reste à savoir qui, parmi ses proches ou ses détracteurs, avait tout intérêt à le faire taire.
Assassins ! retrace la vie passionnante du gamin d’Aix-en-Provence devenu un mythe littéraire. Car, à l’heure de mourir, que valent les honneurs face au poème dédié à un premier amour ? Que pèse le succès face aux caresses d’une lingère ? Au cours de cette nuit à bout de souffle, les souvenirs se bousculent et les suspects s’invitent dans les dernières pensées du condamné.

Scénariste et auteur d’une vingtaine de romans, Jean-Paul Delfino a récemment publié aux Éditions Le Passage Les Pêcheurs d’étoiles (autour de Cendrars et Satie) et Les Voyages de sable (prix des Romancières 2019, Saint-Louis), plébiscités par la critique.

280 pages / 18€ / Paru le 5 septembre 2019 / ISBN : 978-2-35087-546-0