Dis-moi que tu mens. Sabine Durrant

Paul Morris, le narrateur, se souvient du moment qui a tout déclenché, du moment où il est entré dans une librairie, … du moment donc. Mais que s’est-il passé ?

DomiCLire_dis_moi_que_tu_mens.JPGA Londres, Paul Morris, écrivain célèbre après avoir publié un premier roman est tombé dans l’oubli, il est incapable d’écrire à nouveau. Sans emploi, sans inspiration, il vit dans des appartements qu’on lui prête pendant l’absence des véritables propriétaires, ou alors rentre chez sa mère, à bientôt 40 ans ! Il raconte qu’il est sur le point de terminer son prochain roman, mais il se piège tout seul dans l’absurdité de son quotidien inventé. C’est finalement quelqu’un de tout à fait détestable qui pourtant nous tient en haleine pendant tout le roman.

Aussi, lorsqu’il croise la route d’Andrew, un ancien copain de fac, et de Tina, une jolie jeune femme qu’il va lui présenter, il n’arrivera pas à sortir de son ornière, et va s’y enfoncer encore plus profondément. De hasard en rencontres plus amicales, puis plus intimes, il s’installe chez Tina, au grand dam de ses enfants qui ne lui font pas un super accueil. Il saute aussi sur l’occasion lorsqu’incidemment elle lui propose de partager leurs vacances en Grèce. Là, avec la famille d’Andrew, elle loue pour le dernier été une maison dans le village où, des années auparavant, sa sœur d’Andrew et ancienne amie de Paul, avait disparu.

Après des péripéties inavouables pour parvenir à les rejoindre sur leur lieu de villégiature, Paul va tout faire pour s’intégrer au groupe sans trop dépenser et sans montrer à quel point il est fauché. Les vacances idylliques sont là, à portée de main, de serviette de plage et de peau bronzée, sous la  belle lumière des iles grecques.

Mais ce qu’il pensait être des vacances de tout repos va vite se transformer en une aventure pas du tout banale, où l’amie disparue va occuper toute sa place, où celui qui pensait manipulé n’est pas forcément celui qu’on croit, et où le mensonge ne mène pas forcément au meilleur des mondes possibles. Car sous le soleil de Grèce les menteurs s’enlisent, les amis se dévoilent, les comptes sont enfin soldés.

Malgré parfois quelques longueurs, mais sans doute fallait-il bien installer l’intrigue, voilà un roman tout à fait étonnant. Construit avec un suspense qui monte crescendo, une intrigue intelligente et fine, il entraine le lecteur vers des sommets tout à fait inattendus. J’ai vraiment aimé me laisser surprendre et séduire par la faconde et le bagou de Paul (malgré le fait qu’il dégage une certaine antipathie !) l’écouter manipuler son monde, tenter de faire le malin puis de se sortir de ses propres imbroglios. Car à machiavélique, machiavélique et demi ! Le tel est pris qui croyait prendre trouve ici toute sa signification.

Une écriture adroite, qui vous pousse à la fin de chaque chapitre à lire juste un paragraphe du suivant, puis encore le suivant, qui par petites touches subtiles, distille doucement l’impression qu’il va réellement se passer quelque chose, puisque le narrateur en parle et se demande comment il aurait pu éviter ça. Ça ? Oui, ça bien sûr, alors à vous de lire « Dis-moi que tu mens » pour en savoir un peu plus et vous laisser séduire par Paul, Tina, et peut-être Andrew… En tout cas par quelque menteur magnifique qui va vous emberlificoter jusqu’au bout !

Voilà un roman à la couverture tellement lumineuse et si gaie qu’on a envie de le dévorer, surtout pendant les vacances ! Quelle bonne idée cette collection des éditions Préludes, ni vraiment en poche, ni tout à fait en format classique, mais qui en plus propose des nouveautés à des prix abordables.


Catalogue éditeur : Préludes

Tout commence par un mensonge. De ceux qu’on fait tous pour impressionner une vieille connaissance. L’histoire de votre vie, légèrement embellie, face à cet avocat brillant, époux et père comblé, que vous avez croisé par hasard.
Puis, sans savoir comment, vous vous retrouvez à dîner chez lui, à accepter une invitation en vacances, propulsé dans une vie de rêves – celle à laquelle vous avez toujours aspiré. Jusqu’à ce que cette vie ne semble plus si idyllique…
Mais vous êtes déjà pris au piège, transpirant sous l’impitoyable soleil de Grèce, brûlant d’échapper à la tension ambiante. Alors vous comprenez que, si douloureuse la vérité soit-elle, ce sont vos mensonges qui ont causé le plus de tort… Et, à ce moment-là, il est déjà trop tard.

Parution : 03/05/2017 / Format : 130 x 200 mm / Nombre de pages : 416 / EAN : 9782253107897 / Prix 16 ; 90€

Le gang des rêves. Luca Di Fulvio

Envie d’embarquer pour New York avec « Le gang des rêves » de Luca Di Fulvio ? Voilà un roman qui fait voyager dans le temps et dans l’espace et procure un agréable sentiment d’évasion.

DomiCLire_le_gang_des_revesSicile, 1907, une mère, une fillette, un patron trop entreprenant et qui a tous les droits… Comment protéger sa fille des viols et abus, si communs lorsque l’on est soumis au bon vouloir et au regard concupiscent du patron omnipotent et qu’il est quasi impossible de résister. La mère protège sa fille, jusqu’au jour où dans les champs, Cetta subit ces outrages qui verront naitre un fils.

Cetta, fillette puis maman, fuit son pays natal et sa famille pour New York, la liberté et le rêve d’une vie meilleure. Tout ne sera pas aussi simple, la traversée, les macs qui vous tiennent et vous menacent, Ellis Island et le hasard des rencontres, la pitié d’un officier de l’immigration, puis la présence de Sal, l’étonnant mac protecteur de la petite Cetta et de son fils Christmas vont l’installer dans une vie bien éloignée de ses rêves.

New Jersey en 1922, Cetta Luminata fait toujours le même métier, elle élève son fils Christmas dans le respect de la loi. Un jour, Christmas sauve Ruth, jeune femme juive issue d’une famille aisée. Un regard, un cœur qui bat, et leur sort sera lié à jamais, pour le pire et qui sait.. Car Christmas et Ruth ne vivent  pas dans même monde, alors comment pourraient-ils se rencontrer, se connaître, s’apprécier et s’aimer…

Dans ce pavé qu’est le Gang des rêves, il y en a vraiment pour tous, un scénario qu’on imagine immédiatement en film, des personnages attachants, Cetta, Christmas et Ruth en particulier, qui doivent passer leur tour pour ce qui est de profiter pleinement de leur enfance et adolescence. Ils vont devoir grandir trop vite et trouver leur place dans une vie qui ne leur épargne rien. Ils sont entourés de gentils un peu trop gentils et de méchants vraiment violents qui ne se laissent pas faire, tel qu’on peut les imaginer dans les guerres de gangs pendant la prohibition. Car la période est idéale pour le romancier et pour l’imaginaire du lecteur. Il y a des bons sentiments et de la violence, du malheur et du courage, une vie difficile mais aussi l’espoir d’une vie meilleure, la mafia et les gangs de rues, la modernité des années folles, la pauvreté et la misère. Il y a l’Italie des années 1900 et l’Amérique des années 20, les bas-fonds de New-York et les paillettes de Los Angeles, des héros qu’on veut voir grandir et s’en sortir, et l’amour, omniprésent, bafoué, rêvé, espéré, pas toujours vainqueur mais toujours présent.  Et tout ça procure un réel plaisir de lecture, à savourer en particulier pendant les vacances, pour la pause détente !


Catalogue éditeur : Pocket

Traduit par : Elsa DAMIEN

New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de « rêve américain ». C’est le cas pour Cetta Luminata, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils. Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

Date de parution 04 Mai 2017 / 864 pages / ISBN 9782266272438

 

Ceux qui restent. Marie Laberge

Dans « Ceux qui restent » Marie Laberge aborde le difficile retour à la vie des perdants, ceux dont un proche s’est suicidé et qui tentent de revivre, de comprendre, d’avancer, après ce geste le plus souvent profondément énigmatique.

DomiCLire_marie_labergeMarie Laberge donne la parole à Ceux qui restent quand ceux qu’on aime s’en sont allés et surtout quand leur départ laisse un gouffre d’interrogation, d’incompréhension, un abime de culpabilité et de silence. Ceux qui restent quand un enfant, un amant, un mari se suicide. Même si tout au long du roman il y a surtout Sylvain, l’absent, celui qui est présent en chacun des personnages. Sylvain a, en apparence au moins, réussi sa vie, malgré un mariage  pas forcément des plus heureux avec Mélanie-Lyne qui lui a donné un fils, Stéphane. Après avoir passé comme à son habitude un moment de sexe « enragé » avec sa maitresse, et sans laisser aucune explication, Sylvain va se suicider dans la maison familiale. Il laisse orphelins ceux qui restent, son fils et tous ses proches, que l’on retrouve quinze ans plus tard.

Voilà un roman à la fois choral, avec les réflexions de trois personnages principaux, un père, une veuve et une maitresse, Vincent, Mélanie-Lyne et Charlène, qui vont tenter de revivre chacun à sa façon « après ça », et plus classique par l’alternance de chapitres qui reprennent le fil de la vie de chacun, où le lecteur va suivre les hésitations, les atermoiements, les désespoirs de ceux qui voudraient comprendre.

Car que faire lorsqu’un proche se suicide, comment expliquer, comment concevoir un tel acte, se pardonner, arrêter de culpabiliser ou seulement accepter le fait de n’avoir pas su, pas vu, pas compris, voilà bien toutes les inconnues posées ici. Je découvre la belle écriture de Marie Laberge avec ce sujet vraiment pas facile, mais traité de telle façon que chacun peut se l’approprier, et se poser qui sait les mêmes questions.

Mais ne pas croire que c’est triste, car dans ce roman il y a la mort, mais il y a aussi et surtout la vie, l’amour, l’amitié, et puis le sexe, intense, fréquent, comme une échappatoire à l’inconcevable, mais également au mal de vivre que ressentent la plupart des personnages. J’ai envie d’ajouter qu’il faut se laisser emporter par l’écriture et ne pas se bloquer avec les expressions cependant si savoureuses de nos cousins Québécois. Elles ne gâchent pas la lecture mais au contraire lui apportent un dépaysement qui rend peut-être le thème abordé plus acceptable.


Catalogue éditeur : Stock et Pocket

En avril 2000, Sylvain Côté s’enlève la vie, sans donner d’explications. Ce garçon disparaît et nul ne comprend. Sa femme Mélanie s’accroche férocement à leur fils Stéphane ; son père Vincent est parti se reconstruire près des arbres muets ; sa mère Muguette a laissé échapper le peu de vie qui lui restait. Seule la si remuante et désirable barmaid Charlène, sa maîtresse, continue de lui parler de sexe et d’amour depuis son comptoir.
Ce n’est pas tant l’intrigue qui fait la puissance hypnotique du roman de Marie Laberge que ses personnages, qui parlent, se déchirent, s’esquivent et luttent dans une langue chahutée, turbulente, qui charrie les émotions et les larmes, atteignant le lecteur au cœur.

Collection : La Bleue / Parution : 04/05/2016 : 576 pages / Format : 140 x 216 mm / EAN : 9782234081338 / Prix: 22.50 €

Piégée. Lilja Sigurdardóttir

C’est toujours un grand plaisir la découverte d’un auteur de polar venu du froid et ayant un vrai talent pour nous tenir en haleine ! Avec « Piégée » Lilja Sigurdardóttir met la barre haut et avouons-le, on aime ça !

DomiCLire_piegeeDans Piégée, son premier roman, Lilja Sigurdardóttir propose une intrigue qui mêle manipulation, sentiments, angoisse, enquête… pour mener son lecteur par le bout du nez !
Sonja, jeune femme divorcée, espère récupérer la garde de son fils Thomas. Ses problèmes financiers et sa relation homosexuelle avec Agla lui ont porté préjudice lors de la séparation, et c’est chez Adam, son ex, que Thomas passe la plupart de son temps.
Sonja est « piégée » et se retrouve à passer de la cocaïne, faisant de nombreux aller-retour depuis Londres ou Copenhague vers Reykjavík. C’est presque devenu une professionnelle du trafic. Les astuces pour échanger les bagages, pour éviter les fouilles, elle connaît. Elle sait aussi qu’il faut se méfier des donneurs d’ordre et ne croire en personne. Mais elle espère surtout arriver à sortir de ce piège pour reprendre une vie normale et obtenir la garde définitive de son fils.

C’est compter sans la ruse d’Adam, qui veut être le seul dans la vie de leur fils ; sans l’absolue nécessité de Bragi, le douanier attentif – dont la femme très malade nécessite des soins importants – averti et expérimenté il va rapidement avoir des doutes sur Sonja et sur sa doublure si parfaite de femmes d’affaires ; sans Agla et les sordides histoires de trafic financier dans lesquelles elle est empêtrée jusqu’au cou et qui pourraient lui porter à nouveau préjudice et par ricochet la pénaliser à nouveau.

L’action se situe pendant l’éruption volcanique, en Islande. Ah ce volcan, il en aura causé des dommages indirects ! L’intrigue bien menée embarque le lecteur et jusqu’au final on vibre, on applaudit, on déteste, on espère, dans l’attente du pire ou du meilleur. Les multiples niveaux d’intrigue laissent présager des suites intéressantes à ce premier tome d’un trilogie annoncée. Qu’il s’agisse du rapport de forces inégal fait de manipulation et de soumission entre Sonja et son ex, ou de sa relation amoureuse si mal assumée qu’elle en devient ambigüe, le tout pendant sur fond de crise financière en Finlande et de trafic en tous genres, du coup on ferme ce tome et on attend impatiemment la suite !

Un bon polar porté par la traduction de Jean-Christophe Salaün, spécialiste de l’islandais, que j’avais découvert grâce à un épisode des carnets de l’édition de lecteurs.com


Catalogue éditeur : Métailié

Titre original : Gildran / Langue originale : Islandais (Islande)

Traduit par : Jean-Christophe Salaün

Sonja a été contrainte de devenir passeuse de cocaïne pour retrouver la garde de son petit garçon. Elle doit jouer au chat et à la souris avec des narcotrafiquants féroces, un ex-mari pervers, un avocat ambigu, une compagne envahissante.
Elle doit se montrer de plus en plus inventive, de plus en plus audacieuse. Elle doit sortir du piège dans lequel elle s’est laissé enfermer. Seule certitude, Tómas son petit garçon, lui, ne vit que pour ses week-ends auprès de sa si jolie maman.
Il y a aussi, à l’aéroport de Keflavík, Bragi, le vieux douanier, très intrigué par cette jeune femme élégante et décidée qui traverse régulièrement les salles d’embarquement.
Entre malversations et trafic de drogue, Piégée est un thriller original et brillant, mêlant une intrigue pleine de suspense, des personnages attachants et une description fantastique de la capitale de l’Islande pendant l’hiver 2010-2011, couverte de cendres et sous le choc du krach financier.

Nominé pour le Drop of Blood, le prix islandais du roman policier 2016.

Rencontre avec Hisham Matar « La terre qui les sépare »

Retour sur la rencontre en janvier, chez Gallimard, avec Hisham Matar auteur de « La terre qui les sépare ».

domiclire_hisham_matar_rencontre_gallimardIl y avait beaucoup de lecteurs attentifs pour rencontrer l’auteur de ce livre passionnant et bouleversant. Passionnant  par les situations qu’il évoque, bouleversant quand il parle de la disparition d’un père, intellectuel subversif aux yeux du dictateur, qui disparait dans les geôles de Kadhafi, et dont la famille ne saura jamais ce qu’il est devenu.
La terre qui les sépare  n’est pas un roman et pourtant il se lit comme un roman. On vit avec l’auteur, au rythme des terreurs, des recherches, des absences, du silence et de la peur. On est porté par une écriture fluide et évocatrice, et d’ailleurs il faut féliciter la traductrice qui a su rendre ce livre émouvant et vivant, sans doute autant que dans la langue d’origine.

Et le lecteur de découvrir aussi les prisons , celle d’Abou Salim en particulier, les exécutions, la peur,  l’absence, le doute, l’espoir, les lacunes de l’éducation, le silence des intellectuel pour ne pas être arrêtés, la toute-puissance d’une famille de despotes qui n’hésite pas à exécuter le moindre opposant où qu’il se trouve partout dans le monde, et la tourmente de la révolution, celle qui met à terre le pouvoir en place, mais qui peine tant à faire émerger un régime stable. La terre qui les sépare est un récit indispensable pour mieux comprendre le silence, la corruption, la terreur, la mort. Et mieux appréhender e temps qu’il faut pour renaître de ses cendres, quand on a vécu si longtemps sous une telle chape de plomb, celle de la dictature.

Lors de la rencontre, à la question sur la genèse de ce livre, l’auteur nous explique que ce livre est né d’un article dans le NewYorker.
domiclire_hisham_matarIl avait décidé d’écrire un livre personnel et calme, mais en même temps destiné au public, à une période tout sauf tranquille puisque c’était au moment du printemps Arabe. L’auteur est alors submergé par tout ce qu’il se passe autour de lui, il se pose cette question « comment est-il possible d’écrire ? ».

A cette époque, et après 33 ans, il lui est enfin possible de revenir en Lybie pendant un mois. Il décide alors de faire ce voyage dans les ruines du passé avec sa femme et sa mère, ce qui,  comme il dit avec beaucoup d’humour, est peut-être le plus mauvais choix pour la tranquillité ! Mais il a enfin la possibilité de se replonger, de se regrouper avec sa famille, de voir et d’envisager à la fois les paysages et les Hommes, la famille, mais surtout d’évoquer le sort de son père. Il est alors submergé par ce qui l’entoure et ne sait plus vraiment par où commencer. Pour combattre l’émotion, il rédige un journal quotidien. A retour, il arrête d’écrire pendant trois mois, même pas une seule lettre, et en vient même à se demander s’il est arrivé à la fin de son métier d’écrivain et de sa relation à l’écriture. Et un jour, alors qu’il allait voir un ami, il prend ce journal qu’il avait écrit pendant son séjour en Lybie et le lit comme s’il était écrit par un étranger. C’est le déclic, comme s’il avait fallu imaginer une distance, un espace, entre ses propres mots et lui-même pour retrouver l’enthousiasme d’écrire.

Pourquoi écrire sur ça justement ? Pas par intérêt pour sa propre famille, mais plutôt parce que ce qu’il a vécu pointe vers quelque chose d’essentiel dans la condition humaine. Alors il a écrit, un article, de 5000 mots, puis l’éditeur en a demandé plus, puis plus, et c’est devenu ce livre, qu’il a ressenti tout au fond de lui comme indispensable.

Ce texte-là est-il différent du journal ? En fait, les deux premières lignes sont celles du journal, puis Hisham Matar s’est interrogé sur ce que devait être son livre, et celui-ci s’est imposé peu à peu, a pris son rythme, le journal n’était plus qu’un pense bête, qui fournissait un nom, un lieu, un détail.

Et l’auteur nous explique que même s’il a été élevé par de femmes, entouré de femmes puisque les hommes étaient en prison, l’amour que son père portait à la littérature est pour une grande part dans son éducation, dans son goût pour l’écriture. Car la littérature a cette capacité à faire que le lointain devienne intime, et lire, c’est être, devenir autre.

Alors, est-il difficile d’écrire sans le masque de la fiction ? Il aime rester discret sur sa vie privée, et pourtant il est resté le plus fidèle possible à son histoire familiale, mais c’est une histoire pleine de trous, et que fait-t-on de tous ces manques ? Il y a cependant des témoignages, des dates, la Lybie a souffert de façon extraordinaire du colonialisme italien, puis de la nature traumatisante de l’époque Kadhafi, dans le silence et l’horreur, il y avait un silence absolu sur tout, sur les exécutions publiques par exemple. En Lybie, il y avait un poids, une quantité de silence, sur le récit historique, les témoignages des faits, tout ce que vous écriviez était contesté, c’était très risqué. Quand on lui demande s’il a subit des pressions, l’auteur nous dit que non, pas maintenant, et d’ailleurs se demande-t-il, ont-ils seulement lu son récit?

Depuis et grâce à l’article du NewYorker, les gens ont envie de parler, car le fardeau est trop important à porter, il y a trop de fantômes. Peut-on être optimiste pour l’avenir ? Il faut d’abord comprendre ce qu’il s’est passé, et qui est le résultat de 40 ans à vivre sous la situation désastreuse qu’était la dictature. Et de cette malédiction qu’est ce flot infini de pétrole qui fait que d’autres pays deviennent des parasites de la Lybie, ce qui alourdi la situation. Mais l’enthousiasme et l’espoir est là chez les jeunes.

Pourtant, si ce livre traite énormément de la situation politique de la Lybie, le père et surtout l’absence du père est au centre, fil conducteur de ce récit. Car le père est avant tout le fil qui rattache à son propre passé, à soi-même, etc. Si Hisham Matar est très intéressé par tout ce qui le préoccupe et qui pose problème, il n’est pas forcément intéressé par la résolution du problème. Il est en quelques sorte d’avantage  passionné par le chemin qui mène à la résolution que par l’issue elle-même. Aussi lorsqu’il s’est demandé quelle serait la manière la plus authentique de rendre compte de son expérience il a pensé à écrire le livre qu’il aurait lui-même envie de lire, ensuite il a fait confiance au pouvoir de l’écriture car il sait que chacun va trouver ce qu’il cherche dans un livre.

Ma chronique du roman est à lire ici
Retrouvez également la chronique de Nicole, du blog Motspourmots et celle de Pierre, du blog Sans connivence

La terre qui les sépare. Hisham Matar

Lire « La terre qui les sépare » c’est embraquer dans les pas de Hisham Matar pour un voyage de retour en terre libyenne.

domiclire_la_terre_qui_les_separeDans les années 1990, l’auteur n’a que dix-neuf ans lorsque son père est arrêté. Comme beaucoup d’autres opposants au régime Jaballa Matar va finir sa vie dans les geôles de Kadhafi. Hisham Matar, élevé par les femmes de la famille, va partir vivre en Angleterre. Lors de la fin du règne de Kadhafi, les prisons sont ouvertes, les prisonniers libérés, point de trace de ce père qui avait pourtant réussi à communiquer quelques années plus tôt en faisant passer de rares lettres à sa famille, et dont certains prisonniers se souviennent. Hisham Matar passe des années à rechercher son père, mais aussi des oncles, des voisins, tous ces hommes qui ont disparu simplement parce qu’ils avaient un autre avis, d’autres opinions que celles imposées par le dictateur et sa famille. Il va remuer ciel et terre pour tenter de savoir, faire intervenir ambassades, journaux, associations des droits de l’homme, allant même jusqu’à rencontrer le fils de Kadhafi, dans l’espoir d’une réponse à cette question lancinante restée à jamais irrésolue : où, et quand a réellement disparu son père.
Des années après, il revient en Lybie pour rencontrer la famille, pour comprendre. De ce voyage sortirons des articles dans le NewYorker, puis ce récit. Que l’on soit attiré ou pas par l’Histoire, ce livre est absolument passionnant et d’un grande qualité d’écriture. Jamais lassant, il se dégage de tout ce malheur un optimisme, un espoir en l’homme, et en même temps une image de la société en Lybie du temps de Kadhafi qui fait froid dans le dos, mais dont on avait pu lire par ailleurs d’autres témoignages tous aussi édifiants.
J’ai trouvé avec La terre qui les sépare un récit passionnant sur ce pays à l’histoire complexe. Passé d’une regroupement de tribus à une colonie italienne, puis sous le joug d’un dictateur sanguinaire, la Lybie fascine et interroge, et son avenir est tout sauf serein. Mais c’est également un très beau questionnement sur l’éducation, sur l’absence, le manque et l’amour du père.


Catalogue éditeur : Gallimard

The Return, Fathers, Sons and the Land in between
Trad. de l’anglais (Libye) par Agnès Desarthe

En 1990, Hisham Matar a dix-neuf ans lorsque son père, Jaballa Matar, disparaît. Celui-ci, après avoir trouvé refuge en Égypte avec ses proches, est enlevé et emprisonné en Libye pour s’être opposé dès le début au régime de Kadhafi. La famille reçoit quelques lettres, envoyées secrètement, jusqu’à ce que toute correspondance cesse brusquement. Vingt et un ans plus tard, lors de la chute de Kadhafi, en 2011, le peuple prend les prisons d’assaut et libère les détenus. Mais Jaballa Matar est introuvable. A-t-il été exécuté lors du massacre d’Abou Salim qui a fait 1 270 victimes en 1996 ? La détention l’a-t-elle à ce point affaibli qu’il erre quelque part, libre mais privé de souvenirs et d’identité ?
Hisham Matar va mener l’enquête pendant des années, contactant des ONG et des ambassades, relatant l’histoire de cette disparition dans la presse internationale, se rendant à la Chambre des lords en Angleterre, son pays d’adoption, s’adressant aux personnalités les plus inattendues,…Lire la suite

Collection Du monde entier, Gallimard / Parution : 12-01-2017 / Romans et récits / Littérature étrangère / Anglo-saxonnes – Arabes / 336 pages, 140 x 205 mm / Achevé d’imprimer : 05-12-2016 / Pays : Libye / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782070197118

La mélodie familière de la boutique de Sung. Karin Kalisa

Voilà un drôle de roman qui sous des airs de légèreté et de naïveté bon enfant aborde intelligemment le problème de l’immigration et de l’insertion dans ces pays que l’on n’adopte pas toujours par choix.

DomiCLire_la_melodie_familiere_de_laboutique_de_sung.jpgBerlin, dans le quartier de Prenzlauer berg, la fête de l’école s’annonce chaleureusement classique. Mais le directeur à une idée farfelue, demander à chacun des enfants d’étrangers, d’émigrés, de son école de venir avec un objet représentant son pays d’origine. Tout serait très simple si Minh n’avait pas eu la belle idée de venir avec sa grand-mère, qui donne un spectacle peu commun de marionnettes, abordant en même temps la difficile période d’immigration, d’adaptation et d’insertion des Vietnamiens dans le Berlin d’avant la chute du mur.

Cette représentation au demeurant fort artistique et poétique pourrait ne pas avoir de suite. Mais c’est sans compter sans l’institutrice, qui va aimer puis reprendre l’idée des marionnettes pour en faire un élément de contestation. Pour ce faire, elle va rencontrer différemment ces vietnamiens qu’elle côtoie depuis toujours sans les aborder réellement. Parler, travailler ensemble, échanger, sourire, goûter, rêver, voilà bien un exercice simple, évident, mais si peu courant. Pourtant, l’ensemble de la communauté va peu à peu changer ses habitudes, les allemands d’origine pour découvrir les coutumes de ces étrangers qu’ils voient dans leur quartier depuis toujours sans pour autant avoir jamais essayé de les connaitre, les vietnamiens pour sortir de leur isolement, apprendre une langue qu’ils avaient ignorée jusque-là, mais aussi partager des habitudes, des goûts, des savoirs. Chacun faisant un pas vers l’autre, de découverte en découverte, le quartier va changer pour le plus grand bonheur de tous.

Ah, et si c’était aussi simple ! Car bien sûr ici tout parait bien idyllique. Mais quand même, quel joli moment d’échange, d’ouverture vers l’autre, de rêve idéalisé d’entraide, de partage, d’échange, de joies communes et de vie plus sereine. C’est une drôle d’aventure terriblement optimiste qui se déroule dans ces pages-là, et même si on a du mal à y croire, on voudrait bien malgré tout que cette belle expérience se répète dans nos villes, dans nos quartiers, entre les différentes communautés qui trop souvent s’ignorent, plus par manque d’élan vers l’autre, de curiosité, que par réel manque d’ envie.

Et s’il suffisait de construire quelques ponts de singe pour créer des liens entre nous ?


Catalogue éditeur : éditions Héloïse d’Ormesson

Lorsque la grand-mère de Minh donne un spectacle de marionnette vietnamienne à la fête de l’école, personne ne soupçonne que le quartier de Prenzlauer Berg va en être bouleversé. Et pourtant, dans ces rues de l’ancien Berlin-Est, la part d’Asie ressurgit, insufflant un nouveau sens de la communauté. C’est l’effet papillon assuré. Bientôt, les habitants sont coiffés de chapeaux de paille pointus, des légumes méconnus apparaissent dans les assiettes, des ponts de bambou relient les maisons de toit en toit. De belles vibrations, une vraie révolution ! Lire la suite

Rose Labourie / 288 pages | 20€ / Paru le 19 janvier 2017 / ISBN : 978-2-35087-380-0

Illustration de couverture © conception : Geviert, Grafik & Typografie, Andrea Janas ; illustration : © Geviert ; photo de Berlin © shutterstock/linerpics.