Taxi Curaçao, Stefan Brijs

Lire Taxi Curaçao, de Stefan Brijs, c’est entrevoir l’histoire des Caraïbes à travers trois générations d’hommes qui rêvent chacun à sa façon d’une vie meilleure, entre hier et aujourd’hui.

Domi_C_Lire_taxi_curacao_stefan_brijs_heloise_d_ormesson.jpgJuillet 2001, pendant que Max s’envole à bord d’un avion vers les Pays-Bas, frère Daniel raconte la vie d’une famille sur trois générations, les vies de Max, de son père et de son fils Sonny.

Frère Daniel se souvient de ce premier jour d’école…Max Tromp, qui se voudrait discret, débarque à bord de la Dodge Matador flamboyante de son père. En ces années 60 sur l’ile de Curaçao, c’est la misère et la belle américaine impressionne même frère Daniel, le seul prêtre noir de l’île. Max s’avère être un bon élève, il souhaite étudier pour devenir instituteur. Il vit avec sa mère dans la bicoque misérable dénichée par son père pour les mettre à l’abri. Mais si son père l’a reconnu, il continue malgré tout à courir les femmes comme beaucoup d’hommes dans ces iles Caraïbes, il faut bien maintenir sa réputation.

Aidé par frère Daniel, Max poursuit des études jusqu’au jour où son père tombe malade. Là il doit se résoudre à prendre sa place à bord de la vielle Dodge Matador, les courses de nuits, les touristes à l’arrivée des bateaux, les travailleurs des chantiers, mais aussi la crise passent par-là, et les espoirs de vie meilleure fondent comme neige au soleil… Max épouse la jeune Lucia, après quelques difficultés, un garçon va naitre.

Adulé par sa mère, Sonny  n’en fait qu’à sa tête sur cette ile déjà pourrie par les trafics en tout genre. Cocaïne, mule transport de drogue entre les Pays-Bas et Curaçao, tout est bon pour sortir du cercle de la pauvreté, se faire quelques dollars et arborer les signes extérieurs de richesse de ces jeunes désespérés, Nike, chaine en or, vêtements de sport de luxe, portable collé à l’oreille, scooters… Car sur l’ile, la colonisation a laissé des traces et l’émancipation ne se fera pas dans la sérénité mais bien dans la violence, la corruption, l’illégalité.

A travers l’histoire de trois générations d’hommes et de femmes d’une même famille, l’auteur dépeint la tragédie de la colonisation, montre aussi le côté pervers de cette dernière, quand loin d’accepter les habitants natifs, ou immigrés, les colons ont tenté pendant de longues années de les soumettre à leur image.

Stefan Brijs  présente une vision intéressante de la situation de cette ile, car elle n’a rien d’angélique et semble tout à fait réaliste. Porté par une écriture sensible, le récit de frère Jean est juste et sans concession, son analyse semble objective et fidèle. Avec toujours cette question sous-jacente,  le destin est-il quelque chose d’inéluctable ou peut-on y échapper ? Que peut-on bâtir et de quoi est-on réellement maitre dans son existence, ici tout autant à l’échelle d’une vie qu’à celle d’un pays ? Voilà donc un excellent roman qui borde ces questions en montrant la difficulté, la violence parfois, mais toujours avec une lueur d’espoir et de foi en l’homme.

💙💙💙💙

A savoir : Curaçao, qui forme avec Aruba et Bonaire les iles ABC, groupe d’îles des Petites Antilles appelé « îles Sous-le-Vent », est un État autonome au sein du royaume des Pays-Bas depuis la dissolution de la fédération des Antilles néerlandaises en 2010. La majorité de la population est d’origine africaine, descendante des esclaves noirs affranchis.

Photos de la rencontre organisée par Nathalie Iris, de la librairie Mots en marge, avec Stefan Brijs et Alain Jaspard Pleurer des rivières


Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Curaçao, Caraïbes, 1961. Max Tromp débarque un matin dans la classe du frère Daniel à bord du taxi rutilant de son père. Du haut de ses 12 ans, c’est un gamin futé qui rêve de devenir instituteur. Mais dans cette île étranglée, il est vite rattrapé par son destin et n’a bientôt d’autre choix que de reprendre le volant de la Dodge Matador paternelle. Tandis que les années s’égrènent, Max, père à son tour, croit déjouer le sort quand son fils prend le chemin de l’école. Les Tromp parviendront-ils enfin à échapper à leur condition ?
À travers cette chronique sur trois générations, Taxi Curaçao dresse un portrait coup de poing d’un pays qui porte les stigmates de la colonisation et semble condamné à la corruption et à la pauvreté. Brijs, l’un des plus grands conteurs belges, livre un texte puissant, à la fois tendre et violent, qui ne cesse d’osciller entre amour et haine, culpabilité et rédemption.

Né en 1969 dans la province de Limbourg, Stefan Brijs s’est imposé comme l’un des géants de la scène littéraire flamande avec son premier roman, Le Faiseur d’anges, qui a été couronné par le Prix des lecteurs des Littératures européennes de Cognac en 2010 et le Prix littéraire des lycéens de l’Euregio en 2011.

Traduit du néerlandais (Belgique) par Daniel Cunin / 288 pages / 21€ / Paru le 23 août 2018 / ISBN : 978-2-35087-466-1 / Illustration © Roald Triebels, photo © Donald Lee

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L’habitude des bêtes. Lise Tremblay

Lise Tremblay signe avec « L’habitude des bêtes » un roman sur la vie où la nature prend  toute sa place dans le majestueux décor des forêts canadiennes

Domi_C_Lire_l_habitude_des_betes_lise_tremblay_delcourtAu Québec, dans le parc national du Saguenay, Benoit Lévesque passe des jours tranquilles avec son chien Dan. Depuis des années, il a abandonné Montréal et son métier de dentiste pour venir s’installer dans son chalet au bord du lac.

Dans sa vie d’avant, il y a son ex-femme, qui a refait sa vie et à qui il ne parle plus vraiment … et surtout sa fille Carole, la mal aimée par des parents qui ne l’ont jamais comprise, par elle-même qui rejette sa propre image – elle se veut plate, sans sexe apparent – soignée en psychiatrie quand il aurait certainement fallu comprendre un problème d’identification, de genre et d’acceptation de soi. Il y a surtout Dan, ce chiot arrivé tout à fait par hasard dans son existence, mais qui se meurt aujourd’hui, Dan qui lui a prouvé qu’on pouvait aimer, aimer un chien, aimer les gens autour de soi, aimer l’autre.

A la lisière du parc, dans la forêt, les loups rodent, et dans ces contrées encore isolées, la loi est celle des hommes, pas celle de la justice. Aussi quand les chasseurs décident de « faire le ménage » pour protéger leurs futurs trophées de chasses, ces orignaux blessés et abimés par les loups, la tension monte entre Rémi, qui n’a jamais quitté la région, son neveu Patrice, qui est le garde du parc national, et les chasseurs qui appartiennent aux familles puissantes du village.

Tout au long du roman le lecteur sent une menace qui pèse sur l’équilibre de la population. Une tension monte entre les hommes. Le lecteur perçoit cet équilibre permanent entre la vie et la mort, la maladie et la vieillesse, entre la sauvagerie et la civilisation aussi , même si on peut se demander parfois lequel est le plus civilisé…

L’appréhension de la mort, le fatalisme avec lequel elle est acceptée voire attendue par la vieille Mina est très touchante et m’a fait penser au très émouvant film La Ballade de Narayama dans lequel cette vieille femme part vers les montagnes pour attendre la mort. Les préparatifs de Mina, la façon dont elle règle les choses pour que tout soit facile pour ceux qui devront s’occuper d’elle, est exemplaire.

Finalement, malgré une légère frustration, car cette tension m’a fait attendre une catastrophe qui ne vient pas, L’habitude des bêtes restera pour moi une lecture d’impressions, de moments de vie, d’échanges avec la nature, et de regards envers la mort, celle des êtres qui nous sont chers et la nôtre aussi sans doute. Lise Tremblay nous démontre que dans ces territoires où la nature est toute puissante il ne reste que l’essentiel, les sentiments, la vie, la mort, tout le reste est accessoire.

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Catalogue éditeur : Delcourt littérature

« J’avais été heureux, comblé et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venue après, je ne peux pas dire quand exactement. »

C’est le jour sans doute où un vieil Indien lui a confié Dan, un chiot. Lorsque Benoît Lévesque est rentré à Montréal ce jour-là, il a fermé pour la vie son cabinet dentaire et les volets de son grand appartement. Ce n’est pas un endroit pour Dan, alors Benoît décide de s’installer pour de bon dans son chalet du Saguenay, au cœur du parc national. Lire la suite…

Lise Tremblay est née à Chicoutimi. En 1999, son roman La Danse juive lui a valu le Prix du Gouverneur général. Elle a également obtenu le Grand Prix du livre de Montréal en 2003 pour son recueil de nouvelles La Héronnière (Leméac, Babel). Elle a fait paraitre trois romans au Boréal : La Sœur de Judith (2007), Chemin Saint-Paul (2015) et L’Habitude des bêtes (2017).

EAN : 9782413010265 / Parution le 22 août 2018 / 128 pages / 15€

La face cachée de Ruth Malone. Emma Flint

Wouahou, quel effet ce polar ! vous n’en sortirez pas indemne, c’est évident. La face cachée de Ruth Malone d’Emma Flint est exactement le genre de polar qui vous fait poser des questions longtemps après !

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Ruth Malone est une jeune femme qui prend soin elle aussi de son aspect extérieur, toujours apprêtée, maquillée, faisant bonne figure et bien habillée. Mais à cette époque la femme se devait d’être d’abord mère et épouse avant d’être elle-même. Alors coquette et parfois séductrice, cette image passe mal. Ruth vit séparé de son mari Franck et ne craint pas d’attirer le regard des hommes, ou même de les attirer dans son lit, pourquoi pas. Elle vit en femme libre et exacerbe les jalousies.

Un matin, alors qu’elle les avait bordés la veille dans leur lit et qu’elle pensait qu’ils étaient sagement endormis dans leur chambre, elle constate la disparition de ses deux enfants, Cindy et Frankie Jr. Puis on retrouve le corps de Cindy. Et lorsqu’elle verra sa fille, Ruth toujours impeccable, montrera à tous un visage parfaitement maquillé mais point de larmes. Il n’en faut pas plus pour déchainer bavardages, dénonciations et suspicion des policiers, puisque bien évidement, dans la plupart des cas, c’est un proche qui est coupable, Ruth devient alors la coupable idéale.

Un jeune journaliste s’intéresse à l’affaire. Il est en mal de premier article important à signer pour le journal dans lequel il débute. Ainsi, il va enquêter, produire quelques papiers conforme aux attentes de  sa rédaction, puis peu à peu s’intéresser au personnage qu’est vraiment Ruth, tentant de comprendre qui se cache derrière cette façade, ce visage apprêté et maquillé qui dissimule sans doute des failles et des blessures profondes, cherchant la vérité derrière les apparences.

La charge psychologique importante qui apparait derrière le drame, le mal que peuvent faire jalousies, incompréhension, ragots et quand dira-t-on est immense. Tout comme l’obstination de la police, qui lorsqu’elle est aveuglée par des évidences ne cherche pas toujours à creuser toutes les pistes qui s’ouvrent à elle, et ce malgré l’importance des pièces de son enquête qui comporte des révélations et des témoignages parfois laissés de côté.

Comment imaginer, accepter, comprendre. Car Emma Flint s’est librement inspirée d’un fait divers réel, l’histoire d’Alice Crimmins, une jeune femme américaine accusée dans les années 60 d’avoir assassiné ses propres enfants ! Ce roman est intéressant à plusieurs titres, d’abord par son intrigue, à découvrir d’urgence pour le amateurs du genre ! Mais aussi par l’image qu’il nous donne de ce que devait être la place de la femme dans les années 60, la force des préjugés, des apparences, comportements et apriori, voilà qui est terriblement instructif et parfois même inquiétant… Car n’oublions pas que rien, jamais n’est acquis.

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Catalogue éditeur : Fleuve éditions

Traduit par : Hélène AMALRIC

En 1965; Une vague de chaleur déferle sur le Queens, banlieue ouvrière de New York, et plonge ses habitants dans un état léthargique. Un matin ordinaire, Ruth Malone, mère célibataire aux allures de star hollywoodienne, constate la disparation de ses deux enfants.
Peu après, le corps de la petite Cindy est retrouvé abandonné sur un chantier, son doudou encore à la main. Lorsque, quelques jours plus tard, la dépouille de son fils, Frankie Jr, est découverte dans des conditions similaires, des voix accusatrices s’élèvent contre Ruth. Lire la suite…

Date de parution 19 Octobre 2017 / Fleuve noir  / 432 pages / Format : BROCHE / 9782265116429

Une maison dans les buissons de Akiko Miyakoshi

« Une maison dans les buissons » de Akiko Miyakoshi un album pour les plus de 4 ans aux éditions Syros

9782748524680_1_75.jpgOn est séduit par le charme du graphisme de Akiko Miyakoshi dans ce joli livre pour enfants à partir de 4 ans, « Une maison dans les buissons » publié chez Syros. Elle y décrit en quelques pages l’enfance, l’amitié, un déménagement et les craintes ou les surprises que cela entraine, mais aussi le plaisir de la nouveauté, la découverte. Autant de sentiments, impressions,  craintes qui sont soulignés en peu de mots par un joli graphisme tout en émotions.
Un album à conseiller ou à lire à tous les enfants, et qui va plaire à tous ceux qui sont friands des beaux dessins originaux.

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De cette auteure on aime aussi l’album publié également chez Syros : Quand il fait nuit.

 


Catalogue éditeur : Syros

Après le succès de « Un goûter en forêt » et de « Quand il fait nuit » (Bologna Ragazzi Award), un magnifique nouvel album d’Akiko Miyakoshi.

Aujourd’hui, Sakko-Chan emménage dans sa nouvelle maison. Elle sait que dans la maison voisine vit une fille de son âge. Mais ses parents reportent à plus tard la visite de courtoisie. Pendant qu’ils déballent les cartons, Sakko-Chan tente une première approche. Personne… Pour patienter, elle explore le champ qui sépare les deux maisons et tombe bientôt sur des buissons dont les feuilles forment une sorte de toit. A l’intérieur, elle trouve un petit panier et avec un set de mouchoirs fleuris…

Date de parution  :  12/10/2017 / Dès 4 ans / ISBN : 9782748524680 / 180 x 257 cm / 40 pages

Sol. Raluca Antonescu

Sol, c’est un retour vers les origines à travers l’histoire d’un exil forcé, c’est  également l’histoire de l’auteur, Raluca Antonescu.

Domi_C_Lire_sol.jpgLa politique menée en Roumanie par Ceausescu et ses conséquences sur la vie de nombreuses familles m’intéresse toujours. Aussi ai-je immédiatement été tentée par la lecture de Sol, le roman de Raluca Antonescu, dont les parents ont fui ce pays pour s’installer en Suisse, contraints de laisser leurs enfants en Roumanie, Raluca ne les rejoindra qu’à l’âge de quatre ans.

Années 1979/1980, Ion est attaqué par une abeille qui, incroyable malchance, va rentrer dans sa narine, s’y loger, s’affoler, le piquer sans vergogne. Épisode, ou anecdote, pour le moins banal, mais qui va voir s’enchainer une multitude d’autres événements qui vont bouleverser irrémédiablement la vie de sa famille. Une théorie des dominos qui serait synonyme de malchance en série en quelque sorte.

Car à partir de ce jour, Ion n’est plus le même, il vocifère et lance des insultes à l’encontre du pouvoir, des communistes, du dictateur tout puissant. Comme si la piqure avait libéré cette parole qui se doit d’être tue, ses mots qu’il faut garder au plus profond de soi. Car dans la Roumanie de Ceausescu, la parole n’est pas libre et la peur étend son manteau de silence, de délation, dans les villes et les villages. Les voisins, la famille, craignent le pire, jusqu’au jour où les hommes du village tabassent Ion, pour tenter de le calmer, par crainte de représailles à leur encontre. Puis il est arrêté et enfermé. Sa fille Elena, ses petites filles Dina et Alina, sa femme Ibolya, la grand-mère pourtant maitresse-femme de cette famille, et même Viorel Cioban, le gendre, craignent également pour leur propre liberté.

La décision est prise, les filles vont profiter de l’unique autorisation  de quitter à deux le pays,  exceptionnellement accordée à Alina championne nationale de tir, et à Dina. Les filles partiront seules sans espoir de retour. Elles s’installeront, jeunes adolescentes, en Suisse. Les années ont passé, on découvre Johan, le fils d’Alina, élevé par Dina. Il refuse de connaître ses origines, d’écouter les souvenirs et les regrets de cette tante qui l’a élevé à la mort de ses parents. Mais on le comprend, son cheminement vers la racine de l’oubli, vers ses propres racines, est pourtant l’élément indispensable qui lui permettra de continuer son parcours vers l’équilibre et la lumière.

Difficile chemin vers une liberté qui coûte si cher : l’abandon de ses racines, de sa famille, parents, grands-parents, souvenirs, il faut partir sans aucun bagage de quelque sorte que ce soit, pour se créer ailleurs une vie nouvelle. L’auteur utilise de façon très imagée la métaphore du sol – sable, argile, calcaire, humus –  et donc de ses différentes strates toutes si différentes et pourtant toutes indispensables à la survie de chacun, pour montrer que ces strates sont aussi la famille, la vie, la mémoire et l’avenir, celui dont on rêve et celui que l’on vit.

Autre point particulièrement intéressant et qui transpire dans chaque partie du roman, la dureté de la vie quotidienne sous la dictature, la misère et les privations, le manque de liberté, criant, paralysant. Jusqu’à l’envie de produits de base, du beurre, de la farine, dont le besoin tellement criant peut parfois entrainer la délation.

Enfin, les informations sur les orphelinats, sur cette politique de natalité à outrance, et d’abandon forcé des bébés dans les orphelinats où ils étaient maltraités, souvent victimes de malnutrition et de violence, et qui a entrainé un trafic d’enfants et l’adoption de ces milliers d’orphelins à l’étranger.

Sol est un très beau roman, même s’il y règne parfois une grande tristesse, faite de violence et de mutisme, y compris entre les membres d’une même famille, qui nous montre que les années de silence laissent des traces jusque sur les générations futures.

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Catalogue éditeur : La baconnière

En pleine Roumanie de Ceausescu, deux jeunes adolescentes sont forcées par leurs parents à fuir leur pays et leur famille. La plus jeune sœur a intégré l’équipe junior roumaine de tir et elles sont exceptionnellement autorisées à se rendre en Suisse disputer un tournois international. Elles ne rentreront pas. L’intégration de chacune de ces deux femmes à leur nouvelle vie se fera de façon totalement divergente.
Ce roman se penche surtout sur la deuxième génération d’immigrés et sur la très délicate question du rapport à leurs familles et à leurs origines. Raluca Antonescu va tout mettre en œuvre pour créer un sol, couche par couche, du calcaire à l’humus, à son personnage principal, Johan, fils de la tireuse d’élite, morte dans un accident.
C’est un roman familial de lecture aisée qui gagne en profondeur par le point de vue artistique et non littéraire de départ. Venant des Beaux-arts, Raluca Antonescu utilise souvent les matières comme point de départ d’une scène.
Elle excelle ensuite dans le rendu des descriptions et des dialogues. Ses personnages sont attachants, finement construits et évolutifs.

Date de parution : 17/08/2017 / Éditeur : La Baconnière / EAN : 9782940431717

Un dimanche de révolution. Wendy Guerra

Dans son roman « Un dimanche de révolution » Wendy Guerra nous décrit Cuba autrement, vu de l’intérieur par les mots de Cleo, écrivain interdit de publication dans son pays.

DomiCLire_un_dimanche_de_revolution.jpgCleo est une poétesse et écrivain connue, dont les œuvres sont éditées dans de nombreux pays, Espagne, Etats-Unis, mais pas à Cuba. Cette étrange situation la met en porte à faux car elle n’est à sa place ni à l’étranger ni dans son ile, passant tantôt pour une espionne tantôt pour une infiltrée. A la mort accidentelle de ses parents deux ans plus tôt, Cleo a été soutenue par quelques rares amis, mais reste de longues heures chez elle, à écrire, à rêver d’ailleurs.
A Cuba, Cleo a seulement le droit de se taire et d’être surveillée à longueur de temps, y compris dans son propre appartement. Un de ses fidèles amis est d’ailleurs un de ces segurosos, ces agents de sécurité de l’État qui se mêlent à votre vie pour en rapporter tous les détails. Ses faits et gestes, ses relations, ses écrits, et jusqu’à ses amours, tout est contrôlé par un gouvernement omniprésent, omnipotent.
Un jour, Gerónimo, un bel étranger, acteur célèbre, entre dans sa vie. Il veut réaliser un film sur son père… Cleo l’accueille, va vivre une relation amoureuse intense avec lui, et découvrir des vérités sur sa famille qu’elle n’avait jamais imaginées. De révélations en surprises, elle consigne chaque jour dans son journal les péripéties d’une cubaine qui rêve de liberté, mais qui est en permanence suivie, épiée, analysée…

J’ai trouvé intéressant de comprendre et même ressentir l’oppression permanente, le doute, les interrogatoires, les fouilles, d’une police à qui tout est permis, d’amis qui ne sont que des indics du gouvernement. De ces vies si éloignées des nôtres qu’on a du mal à les imaginer. J’ai aimé l’écriture et les descriptions de l’ile, l’ambiance, la vie, et surtout l’analyse de la situation et l’impression malsaine qui s’en dégage.  Mais j’ai eu pourtant un peu de mal à accrocher jusqu’au bout. Car au final on a tendance à se demander ce qui retient Cleo sur son ile, elle qui n’y est jamais sereine ni libre, pourquoi ne pas faire comme tant d’autres cubains, partir vivre ailleurs en attendant des lendemains plus rieurs pour y retourner. Même s’il est certainement très difficile de partir, de quitter son pays quel qu’il soit pour devenir un émigré quand on a un pays à soi !

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Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Marianne Million Langue d’origine : Espagnol (Cuba)

« Sur cette île, la vie privée est comme l’hiver ou la neige, juste une illusion. »

Cleo est une poétesse et écrivaine reconnue partout dans le monde sauf sur son île, à Cuba. Là, on la soupçonne de pactiser avec l’ennemi. Ailleurs – à New York, à Mexico – les Cubains en exil se méfient aussi : elle pourrait bien être une infiltrée. Partout où elle cherche refuge, refusant de renier qui elle est – une femme cubaine, une artiste –, on la traque.

Plongée dans cette immense solitude, Cleo tente de travailler à son nouveau livre : la mort de ses parents l’a laissée exsangue, ses amours battent de l’aile. Alors quand apparaît à sa porte Gerónimo, un acteur hollywoodien qui prépare un film sur Cuba et détient des informations bouleversantes sur sa famille, sa vie bascule.

Tour à tour enquête – puis véritable quête –, vertigineuse histoire d’amour mais aussi chronique d’une vie dans une Cuba où le régime à bout de souffle s’immisce dans le quotidien jusqu’à l’absurde, Dimanche de révolution dresse un portrait sensuel, aimant et corrosif d’une génération toujours écrasée par les soubresauts de cette révolution qui n’en finit pas d’agoniser.

Littérature étrangère    / Date de parution : 24/08/2017 / Format : 14 x 20,5 cm, 216 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03066-0

Je m’appelle Lucy Barton. Elizabeth Strout

Découvrir Elizabeth Strout avec « Je m’appelle Lucy Barton » est une jolie surprise. Cet auteur, qui a reçu le prix Pulitzer en 2009 pour un précédent roman, a une façon très particulière de vous plonger dans l’intimité et la psychologie de ses personnages, sentiments et frustrations, amour et désamours deviennent ici le fil rouge de la relation entre une mère et sa fille.

DomiCLire_je_m_appelle_lucy_bartonLucy Barton, écrivain, mariée, deux enfants, a plutôt bien réussi sa vie.  Elle se souvient de cette époque, quelques années auparavant, où elle a été hospitalisée pendant de longues semaines à New-York, dans cette chambre d’hôpital d’où elle pouvait voir scintiller le Chrysler Building.

Suite à une banale opération, un complication inattendue la contraint à rester de longs jours alitée. Ses filles sont encore petites, son mari doit gérer le quotidien, aussi, cherchant à pallier à sa solitude, il fait venir la mère de Lucy.

Cette mère avec qui elle n’avait pas parlé depuis des années, va la veiller nuit et jour assise sur une chaise au pied de son lit. Et elle parle cette mère, même si elle ne répond pas aux questions de Lucy. Elle meuble les heures avec des souvenirs, des anecdotes, et cette relation pour le moins étrange avec une mère pourtant absente va se transformer en moments d’amour non-dits, de silences à l’ombre d’une vie, d’une enfance difficile mais pour lesquels Lucy ne semble pas avoir de ressentiment.

Au milieu de cette logorrhée sans fin, Lucy va égrener elle aussi les souvenirs de son enfance à Amgash, dans l’Illinois. Car l’enfance de Lucy, on le comprend vite, a été très difficile. Une famille pauvre, qui habite dans un garage, n’ayant pas les moyens de se procurer l’essentiel, encore moins le superflu. Le père, terrible, absent, les abus que l’on devine. Cette différence sociale, la promiscuité, la  pauvreté extrême, qui ne permet pas d’inviter des camarades d’école, de pouvoir échanger sur toutes ces choses que l’on partage enfants ou adolescent et qu’elle ignore.

Elle attend un mot de sa mère, une expression de ses sentiments, un élan qu’elle n’aura jamais. Et pourtant, l’amour est là, entre une mère et sa fille qui se comprennent sans se parler, qui s’aiment sans se le dire, qui ont besoin l’une de l’autre sans jamais vouloir être ensemble.

Lucy pense à ces moments qui lui ont permis d’évoluer, de lui faire comprendre  que le passé nous construit, que l’enfance, la famille, sont les bases de ce que l’on devient. Roman étrange, qui dégage une forme d’optimisme dans sa grande tristesse apparente. Si la solitude et la pauvreté sont extrêmes, elles n’y sont pas vécues comme des freins à mener une vie normale et heureuse. Et où transparait l’amour, d’une mère, d’une fille, jamais dits, mais tellement évidents, malgré les silences.

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Catalogue éditeur : Fayard

Hospitalisée à la suite d’une opération, Lucy Barton reçoit la visite impromptue de sa mère, avec laquelle elle avait perdu tout contact. Tandis que celle-ci se perd en commérages, convoquant  les fantômes du passé, Lucy se trouve plongée dans les souvenirs de son enfance dans une petite ville de l’Illinois – la pauvreté extrême, honteuse,  la rudesse  de son père,  et  finalement son départ pour New York, qui l’a définitivement isolée des siens. Peu à peu, Lucy est amenée à évoquer son propre mariage, ses filles, et ses débuts de romancière dans le New York des années 1980. Une vie entière se déploie à travers le récit lucide et pétri d’humanité de Lucy, tout en éclairant la relation entre une mère et sa fille, faite d’incompréhension, d’incommunicabilité, mais aussi d’une entente muette et profonde.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Brévignon

Publié aux États-Unis en janvier 2016 / EAN : 9782213701356 /Parution : 30/08/2017 /208 pages /Format :135 x 215 mm