Pourvu qu’il soit de bonne humeur, Loubna Serraj

Comment être libre quand l’idée même de liberté n’est pas envisageable ?

Maya, 15 ans, belle, jeune, mais pas libre. Depuis quelques mois déjà ses parents ont décidé qu’elle ne pouvait plus aller au collège. Une jeune femme n’a pas besoin de trop apprendre puisque son avenir est d’être marié, savoir être épouse et mère cela suffit bien. Pourtant chaque jour ou presque, de longues discussions avec Marwan, son frère, lui permettent de continuer à apprendre et à débattre sur l’actualité, la géopolitique mondiale, le monde qui l’entoure dans le Maroc des années 40. Jusqu’au jour maudit où on lui annonce qu’elle doit épouser Hicham.

Il est beau ce jeune homme qu’elle découvre le jour du mariage, et la jeune femme est prête à l’aimer et à se soumettre. Mais c’est sans compter sur la violence qui se déchaîne dès la nuit de noce. Violée à plusieurs reprises, frappée, Maya ne sait pas que sa vie vient de basculer dans l’horreur, le silence, la douleur. Celui qui n’a connu que la violence de son propre père répète le schéma à l’envie, pour le plus grand malheur de son épouse.

Si la famille, la mère, les sœurs, ont compris le martyr que vit Maya, aucune voix ne vient s’élever pour faire cesser la violence meurtrière. Seul son dossier médical à l’hôpital témoigne des multiples fractures, viols, souffrances, maltraitances qu’elle a dû subir en silence pendant autant d’années.

Pourtant Maya la soumise, Maya puits de douleur est une femme libre dans sa tête, indomptable et indomptée par celui qui rêvait de la soumettre. Les discussions avec son frère, sa participation à la révolte marocaine face à l’occupant, ses lectures, ses fleurs et ses rêves sont les témoins les plus évidents de cette liberté si chèrement acquise.

Dans le Maroc d’aujourd’hui, Lilya vit une relation heureuse avec son amoureux. Mais elle ne souhaite absolument pas s’engager à ses côtés, car jamais elle n’acceptera de se soumettre au bon vouloir d’un époux. Dans son corps, elle ressent des douleurs et entend des questionnements qui l’interpellent sur sa filiation, qui est elle et d’où vient-elle ? Et si l’âme de Maya, sa grand-mère, était venue la tourmenter pour demander réparation de ses souffrances. Et si Lilya ne s’autorisait tout simplement pas à vivre libre ? Pour le savoir, elle part à la recherche de cette aïeule, soulève le voile du silence et révèle peu à peu la vie de Maya et ses propres contradictions.

De nombreux sujets forts sont abordés dans ce roman. La violence faite aux femmes, que ce soit au Maroc ou ailleurs, le mariage forcé, l’éducation des filles qui n’est pas toujours une évidence. Mais aussi les transmissions transgénérationnelles. La psycho généalogie explique parfois les traumatismes dans des familles où les secrets traversent les générations sans être révélés à ceux chez qui les dégâts sont les plus importants.

Ce sujet difficile est traité d’une manière originale grâce à ces deux générations de femmes qui se retrouvent dans leur soif de liberté, de savoir, d’amour et de vie. Ce roman est le lauréat du Prix Orange du Livre en Afrique 2021, son sujet rejoint Les impatientes, cet autre roman aux multiples récompenses. Souhaitons lui un aussi beau parcours.

Catalogue éditeur : La Croisée des Chemins et Au Diable Vauvert

Deux époques.
Deux couples.
Deux voix. Non, plusieurs voix qui traversent le temps pour raconter une vie, deux vies, leurs vies.
À travers une histoire, tour à tour inscrite dans le passé et le présent, aussi parsemée de violence ordinaire que de passion rebelle, le murmure Pourvu qu’il soit de bonne humeur d’abord inaudible, se renforce, devient mantra et arrache sa propre bulle de liberté, inestimable hier comme aujourd’hui.
Comment être libre quand l’idée même de liberté n’est pas envisageable ?
Comment résister à une guerre de l’intime où les bruits des canons deviennent ceux de clés tournant dans la serrure d’une porte ou de pas se rapprochant doucement mais sûrement ?
Comment la peur peut s’insinuer dans les couloirs du temps pour faire passer un message ? Quel message ?
Maya. Lilya. Deux voix. Deux femmes. Deux époques.
Une intensité. Celle que provoque la liberté.

Loubna Serraj est éditrice et chroniqueuse radio à Casablanca (Maroc). Elle tient également un blog littéraire social et politique sur des sujets d’actualité. Pourvu qu’il soit de bonne humeur, paru au Maroc aux éditions la Croisée des chemins, est son premier roman.

La Croisée des Chemins ISBN 9789920769563 / Parution 2020 / pages 324

Au Diable Vauvert : Parution : 2021-03-18 / pages : 352 / EAN-ISBN : 9791030704105

Carrefour des veuves, Monique Ilboudo

Une réflexion contemporaine sur la place des femmes face au terrorisme et aux traditions en Afrique subsaharienne

Depuis toujours les femmes sont les premières victimes de la barbarie et du terrorisme. L’auteur pose un regard critique et bienveillant sur celles qui sont victimes et que l’on fait passer pour les bourreaux ou les responsables de tous les maux de l’humanité. Elle parle sans concession du terrorisme et des conflits qui endeuillent la région du Sahel, mais que l’on trouve dans de nombreuses région du globe aujourd’hui.

Tilaine vient de perdre son mari. Isma était douanier, mais il critiquait un peu trop ouvertement l’incurie des institutions en place, malgré les avertissements de sa famille. En représailles mais sous couvert de promotion, il a été envoyé sur la frontière nord du pays. Il a été tué par les djihadistes.

Tout la pousse à se lamenter sur son sort. Mais si elle est triste et affligée par ce deuil, Tilaine est avant tout courageuse et combative. Malgré sa douleur et son chagrin, elle décide de créer urne association pour aider les jeunes femmes victimes comme elle du terrorisme.

C’est pendant une mission pour son association qu’elle rencontre Noura, une fillette brillante mais victime tant du terrorisme que des traditions de pays dans lesquels les filles n’ont nul besoin d’aller à l’école ou de s’instruire. Mais Nora à soif de connaissance, de vie, d’instruction. La rencontre avec cette fillette sera déterminante pour Tilaine qui rêve de lui offrir un avenir à la mesure de sa détermination.

Voilà un roman sans concession qui ose dire qu’elle peut être la vie des hommes et des femmes qui s’insurgent contre le pouvoir en place lorsque celui-ci ne rempli pas sa mission. Qui évoque la dure réalité de certaines vies, la fragilité et l’impuissance des populations et de certains gouvernements face au fléau djihadiste qui tient en coupe réglée de nombreuses régions d’Afrique. Une analyse contemporaine et objective du terrorisme en Afrique sub-saharienne, de la situation politique et de ses compromissions, mais avant tout de l’insécurité permanente et de la place des femmes premières victimes du terrorisme et des traditions.

L’écriture est concise, de qualité, les mots sont justes et précis pour décrire ces situations si complexes. Une lecture très intéressante.

Catalogue éditeur : Les Lettres Mouchetées

Tilaine vient de perdre son mari, Isma, tué par les djihadistes alors qu’il est en poste au nord du pays. Résolue à lutter contre la fatalité qui endeuille son pays, Tilaine décide de créer une association pour venir en aide aux femmes victimes du terrorisme. Un jour, elle croise le chemin de Noura, une petite fille qui va bouleverser sa vie.

Le Carrefour des veuves apparaît comme le triangle de la mort de cette région du Sahel où s’entremêlent confusément les conflits communautaires, le fléau djihadiste et l’impuissance des dirigeants de la région et du monde. Monique Ilboudo décrit avec force et lucidité ce monde qui confine à la folie et dans lequel œuvrent sans relâche des héroïnes du quotidien.

Universitaire et femme de lettres burkinabé, Monique Ilboudo est engagée dans la promotion de la citoyenneté des femmes dans son pays. Éloignée un temps de l’écriture, elle a renoué avec sa passion et publié en 2018, Si loin de ma vie aux éd. Le Serpent à Plumes. Carrefour des veuves marque son retour sur la scène littéraire.

Une maison d’éditions basée à Pointe-Noire, au Congo. Paru septembre 2020 / 160 pages