Yonah ou le chant de la mer, Frédéric Couderc

Une famille emportée par le vent de l’Histoire, un roman incontournable sur la paternité et l’amour

A Tel-Aviv, Zeev Stein, célèbre avocat, forme avec son épouse Hélène un couple emblématique. Ils fêtent leurs quarante ans de mariage dans leur somptueuse maison au style Bauhaus typique de la Ville Blanche. Ce soir-là, Yonah, leur fille est présente, ainsi que toute l’équipe du film qui se tourne autour d’Abie Nathan, ce pacifiste décédé en 2008 à 84 ans. Zeev, qui l’a bien connu, est le conseiller d’Eytan Lansky, le cinéaste qui tourne ce biopic avec dans le rôle-titre le sémillant Orlando Dito Beck. Abie Nathan également connu pour avoir ancré le Voice of Peace au large d’Israël, ce bateau sur lequel il avait installé une radio-pirate qui diffusait jusqu’à Beyrouth et Le Caire, et dont le mot d’ordre était From somewhere in the mediteranean, peace, love and good music. Mais connu aussi pour avoir voulu échanger, parler et négocier avec les palestiniens, une intention sacrilège à l’époque en Israël.

Zeev et Hélène ont deux enfants, Yonah et Raphaël. On comprend rapidement que l’un des deux a disparu, ou du moins n’est plus présent dans la famille. Raphaël est un jeune homme révolté, sa soif d’idéal et une brouille avec son père l’ont entrainé vers les religieux intégriste israélites. Il vit à Jérusalem dans le quartier de Mea Shearim. Là, il a adopté leur mode de vie archaïque et radical, priant la thora du matin au soir, parlant Yiddish, adoptant la tenue noire traditionnelle, acceptant la femme qu’on lui a assignée comme épouse, il est déjà père de trois enfants. Raphaël, que Zeev voudrait tant faire revenir à la vie, et dans la famille. Et Yonah la belle, colombe de la paix, la fille chérie, qui travaille au muséum d’histoire naturelle, mais sa mission est délicate en Israël, ce pays où il n’est pas question de faire la moindre découverte qui pourrait remettre en question l’ordre du monde établi par les Textes. La famille se retrouve, mais ils ne seront pas maitres de leur avenir, tributaires de circonstances aussi malheureuses que complexes. Car le tournage ne sera pas aussi idyllique que prévu et l’enchaînement d’impondérables va remettre en cause l’équilibre familial.

L’auteur sait mêler habilement la grande Histoire, ici le conflit israélo-palestinien à travers l’expérience d’Abie Nathan et des différents protagonistes, et sa liberté de l’écrivain. Si les relations familiales sont parfois houleuses, en particulier pour le couple Zeev-Hélène, les relations parents-enfants sont primordiales et émouvantes, tant avec Raphaël que Yonah, qui prend ici toute sa place. En effet, tout au long du roman la relation à la paternité est à la fois magnifique et bouleversante.

J’ai particulièrement aimé, une fois de plus, ce savant dosage entre la réalité historique d’un pays que je découvre en partie à travers les faits évoqués, et la façon de les intégrer dans une intrigue romanesque à souhait. L’Histoire récente d’Israël, mais aussi les spécificités des juifs orthodoxes, aussi intégristes que peuvent l’être tous religieux radicalisés. Et enfin l’amour, toujours présent avec les conflits, les rapprochements, la filiation et le couple, tout est là pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Du même auteur, retrouvez mes chroniques des romans précédents : Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Mais aussi ma chronique d’un roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

À Tel-Aviv, une équipe de cinéma hollywoodienne tourne un biopic sur Abie Nathan, militant pacifiste tombé dans l’oubli. Parmi ses hauts faits, le Voice of Peace, une radio-pirate ancrée au large d’Israël dont les millions d’auditeurs se comptaient de Beyrouth jusqu’au Caire. C’est auprès du meilleur ami d’Abie, Zeev Stein, que le réalisateur prend conseil. Ce brillant avocat des droits civils, proche du camp de la paix, forme avec Hélène un couple iconique de la vie telavivienne. Leur fille, Yonah, tente de trouver sa place dans leur ombre. Mais la vie des Stein, lézardée par des blessures intimes, bascule quand la star du film disparaît… à Gaza.
Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc est un écrivain voyageur. À chacun de ses romans, il part vivre dans le pays qui abrite son intrigue pour être au plus près de son sujet. Il est l’auteur d’Un été blanc et noir (Prix du roman populaire 2013), Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit.

Date de parution : 05/03/2020 / EAN : 9782350875484/ Pages : 320 / Format : 14 x 205 mm / Prix : 20.00 €

Suzanne, Frédéric Pommier

Suzanne, un roman indispensable, récit tendre et émouvant d’une vie et de la fin de vie dans un Ehpad

Suzanne est née en 1922, autant dire il y a un siècle, dans une famille relativement aisée, sur les hauteurs de sainte Adresse, le quartier huppé du Havre. Ses parents se sont connus pendant la première guerre mondiale. Un père aimant mais bien trop absent, une mère égoïste qui lui montre si peu d’amour et qui est très exigeante envers sa fille.  Elle grandit en sagesse, douée à l’école, plutôt jolie. Elle épouse Pierre, une vie de couple sereine, des enfants, des filles surtout puisque leur fils meurt au berceau. Une vie somme toute heureuse et qui n’a rien de très extraordinaire, si ce n’est le confort et l’amour et les sentiments chaleureux partagés par tous y compris dans les épreuves. Suzanne, une femme libre, active, qui aime le sport, la culture, la vitesse dans sa voiture, sa liberté et les voyages.

Mais aujourd’hui, parce qu’elle ne peut plus vivre seule ni même dans son petit appartement dans la maison de retraite, Suzanne a été placée dans un Ehpad. S’il paraissait correct lors du premier rendez-vous, en fait il a tout d’un mouroir où le manque criant de personnel et la mauvaise gestion (enfin, mauvaise ça dépend pour qui) fait que les personnes placées-là ne mangent pas à leur faim, ne sont ni soignées ni accompagnées correctement, où humiliations, maltraitances, vols, sont devenus son quotidien. Un grand réalisme dans les descriptions du personnel, une jeune plus intéressée par son portable, trop pressés pour faire les toilettes, les soins minuteur en main, pas le temps de réparer le rideau, qu’importe, une vieille dame, ça reste plusieurs jours dans le noir.  Et difficile aussi, quand vous ne pouvez plus vous mouvoir mais que votre tête est bien là, de supporter la déchéance des coreligionnaires, l’un perdant la tête, l’autre violent.

Il y a deux niveaux de récit dans cet émouvant roman. Les souvenirs de Suzanne, égrenés de façon assez factuelle, des phrases et paragraphes assez courts, rythmés, il faut dire que tant d’années, on ne peut pas trop s’y appesantir, et après tout, elles n’ont rien de particulièrement extraordinaire en soi. Puis la vie dans l’Ehpad, la solitude, le manque de soin, de réponse aux appels au secours par les aides ou les soignants, l’abandon, la dureté des mots, des gestes de certains, racontés par Suzanne qui n’en peut plus de survivre là. Puis racontée par le petit-fils de Suzanne, qui vient la voir, l’aide à reprendre vie.

Il y a beaucoup de sentiments, mais surtout une vision réaliste de la vieillesse, ce triste naufrage, du temps qui passe, amis, famille, relations que l’on enterre peu à peu. Il y a la solitude de celui ou celle qui reste, la maladie, le handicap. L’aide qu’il faut accepter mais qui ne vient plus de la famille, trop occupée à mener à son tour sa propre vie, avec enfants, travail, toutes ces occupations qui nous prennent tant et nous privent du nécessaire, voir et accompagner ceux qui nous précédent.

J’ai aimé le style, la narration, et la prise de conscience que cela implique d’abord d’écrire, puis sans doute de lire et d’entendre tout ce que nous dit ce roman.  Chacun doit être attentif au fait que la vieillesse d’abord, puis la prise en charge de ceux qui autour de nous ont passé l’âge d’être seul, est un vrai sujet de société. Difficile de faire sans, indispensable d’y penser, parfois tragique  quand les solutions ne sont pas humaines.

Catalogue éditeur : Equateurs et Pocket

Suzanne est ma grand-mère, ou la vôtre. Suzanne est un symbole. Du haut de ses 95 ans, elle en a des choses à dire. Toute une vie bien remplie, dans la guerre ou la paix, dans les deuils ou la joie. Bébé, petite fille, adolescente, jeune mariée, femme, mère et maintenant vieille dame, elle raconte à son petit-fils ses souvenirs, mais aussi son quotidien. Elle lui dit que jamais elle n’a dérogé à son principe « SQM », Sourire Quand Même. Et ce n’est pas toujours simple. Surtout ces derniers temps. Alors elle veut du champagne, pour trinquer au temps qui passe, et au temps qui reste.
Sous la plume de Frédéric Pommier, entre rires et larmes, Suzanne devient une déclaration d’amour, une ode au respect, un plaidoyer pour faire de la vie une fête. SQM.

Frédéric Pommier est journaliste à France Inter. Il signe ici son premier roman.

Prix : 6.95 €  / EAN : 9782266293204 / Pages : 216 / Format : 108 x 177 mm / Parution : 02/01/2020
Équateur : 236 pages / 19.00 € / parution : 18 octobre 2018 / ISBN : 9782849905708

Vanda, Marion Brunet

Vanda, un roman qui happe ses lecteurs. Un drame contemporain au pays de l’amour fou

On y découvre l’amour absolu et possessif d’une mère pour son fils de six ans, son petit bulot qu’elle couve comme une louve.

A Marseille, Vanda subsiste en faisant le ménage à l’hôpital psychiatrique, avec un contrat précaire. Celle qui a eu plus jeune des rêves d’artiste vit aujourd’hui en marge de la société dans un cabanon sur la plage. Cette jeune femme aux tatouages fleuris élève tant bien que mal, mais avec une énorme tendresse, l’amour de sa vie, sa passion, son fils Noé. Bien sûr dans la vie de Vanda il y a aussi les sorties, un peu d’alcool, les hommes de temps en temps et un peu de drogue, mais surtout une grande précarité.

Jusqu’au jour où Simon revient au pays pour l’enterrement de sa mère. Simon qu’elle avait quitté sept ans plus tôt et qui découvre ce fils dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Aujourd’hui, Simon est en couple avec Chloé, et justement, cette dernière ne veut pas d’enfant, malgré les tentatives de Simon. Alors ce petit tombé du ciel est un miracle pour ce le papa tout neuf se sent une âme de protecteur, de papa poule. Au grand dam de Vanda la louve, fusionnelle avec son bébé, son petit bulot, qu’elle abrite dans le creux ses bras, sur son cœur, et qu’elle ne laisserait partir pour rien au monde.

Alors nous suivons alternativement Vanda, dans ses souvenirs et dans sa vie avec son Bulot, puis Simon, ses souvenirs, ses regrets et la façon dont il va se projeter dans ce rôle de père tellement inespéré, pour lequel il pourrait peut-être changer de vie.

La suite ? Pour la connaître il faut lire ce roman émouvant et débordant d’un amour exclusif et dévastateur. Roman qui dit l’amour, la complexité du quotidien pour ces marginaux qui n’ont pas toujours choisi de l’être, la différence de vie des classes sociales qui se côtoient sans se rapprocher vraiment. Roman qui dit les combats et les rêves de vie meilleure, mais aussi l’amour d’une mère qui fait tout ce qu’elle peut pour son enfant.  

Nerveuse, rythmé, réduite au strict minimum, l’écriture est adaptée aux moments, au milieu social, aux différents protagonistes. Ce double langage à un impact fort sur le lecteur. L’auteur place son roman dans une actualité brulante, manifestations de gilets jaunes, violences policières fantasmées ou pas, précarité, chômage, difficulté du milieu hospitalier avec son manque cruel de personnel, solitude. Mais l’auteur aborde aussi avec le personnage de Chloé la situation d’une femme qui ne veut pas d’enfants, et la façon dont la société a du mal à accepter ce choix, comme si c’était un monstre d’égoïsme, lui niant le droit à déterminer sa vie de femme. Un drame contemporain au pays de l’amour fou.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Personne ne connaît vraiment Vanda, cette fille un peu paumée qui vit seule avec son fils Noé dans un cabanon au bord de l’eau, en marge de la ville. Une dizaine d’année plus tôt elle se rêvait artiste, mais elle est devenue femme de ménage en hôpital psychiatrique. Entre Vanda et son gamin de six ans, qu’elle protège comme une louve, couve un amour fou qui exclut tout compromis. Alors quand Simon, le père de l’enfant, fait soudain irruption dans leur vie après sept ans d’absence, l’univers instable que Vanda s’est construit vacille. Et la rage qu’elle retient menace d’exploser.

Marion Brunet a 43 ans et vit actuellement à Marseille. Après des études de Lettres, elle a travaillé comme éducatrice spécialisée dans différents secteurs, notamment en psychiatrie. Reconnue pour ses romans « young adults » (Dans le désordre, 2016 ; Sans foi ni loi, 2019), elle a été fortement remarquée avec la parution aux éditions Albin Michel de L’été circulaire, Grand Prix de littérature policière 2018 et Prix des libraires du Livre de Poche 2019.

18.00 € / 26 Février 2020 / 140mm x 205mm / 240 pages / EAN13 : 9782226449573

Fringales, Hélène Lanscotte

Dans ce savoureux recueil de nouvelles, le lecteur découvre avec gourmandise quelques portraits de mangeurs finement croqués

De très courts textes pour décortiquer notre comportement alimentaire, de la préparation du repas à l’acte de manger, mais aussi pour parler de nourriture, de fringales, de gourmets et de gourmands, et de notre relation parfois étrange et souvent passionnée avec l’alimentation.

Les français aiment manger et cuisiner, se réunir pour partager le plaisir de la table, et l’auteur en parle formidablement bien ici. Elle présente quelques courts portraits, instants de vie, moments savoureux d’assiettes, de plats, de bruits de bouche ou de couverts, tant sur une belle table bien mise qu’au comptoir ou sur un coin de cuisine. Tout est prétexte à nous faire savourer les mets, les envies, les saveurs dont ces papilles gustatives se délectent avec bonheur et gourmandise.

Il y a ceux qui cuisinent, qui hument et goûtent du bout des lèvres, qui pétrissent à pleine main ou au contraire du bout des doigts cette cuisine qu’ils vont consommer seul ou partager avec proches, famille, amis, de bon cœur ou par habitude.

Il y a tout dans la nourriture, plaisir, partage, contrainte, découverte, voyage, répulsion, abandon, besoin, désir, satisfaction, souvenir, enfance, la liste est longue ! Il y a l’excès et le débordement, mais aussi la mesure et la frugalité. Car dans tous les cas, le repas est une fête, repas de noce, repas de noël, repas lors d’un deuil, tout est prétexte à se retrouver pour communier ensemble.

Que l’on soit un gourmand qui déguste, un glouton qui avale, ou un précieux qui savoure à dose homéopathique, notre relation à la nourriture dit beaucoup sur notre façon d’être, de vivre, d’aimer et de partager. Avec ces instantanés de vie saisis sur le vif, Hélène Lanscotte fait le tour de ces mangeurs, de leur fringales assouvies ou pas. Tout simplement de notre rapport à la nourriture qui souvent nous défini.

Une très agréable surprise, une lecture à savourer sans modération.

Catalogue éditeur : éditions  Arlea

De la pinailleuse qui cache son jeu au glouton qui semble jouer sa vie à chaque repas, des habitudes de cuisine aux recettes transmises de génération en génération, Hélène Lanscotte se penche avec délectation sur notre rapport à la nourriture. En une série de portraits allègrement croqués, elle fait le tour de ces mangeurs qui peuplent sa vie, proches ou inconnus, observés à la volée, dans des restaurants, des rencontres de hasard, dîners improvisés ou patiemment préparés.

De quelques miettes, elle fait son essentiel, comme si manger était bien plus que se nourrir, mais aussi se dire et se dévoiler.

Hélène Lanscotte a publié depuis 2002 des récits et de la poésie chez Cheyne éditions, à L’Escampette ou chez Isabelle Sauvage. Également comédienne-lectrice, elle participe à des performances et à des lectures autant en France qu’à l’étranger. Elle vit à Paris et dans le Lot.

janvier 2020 / 200 pages – 17 € / Dimensions : 13 x 19 cm / ISBN : 9782363082145

Furie, Grazyna Plebanek

Puissant comme les poings serrés de Mohamed Ali, violent comme le racisme, émouvant comme la vie de la jeune Alia, rythmé comme la voix de Furie, un roman qui marque ses lecteurs

Le Belgique et le Congo, c’est une histoire d’amour et de haine, une histoire de colonies qui va du Congo Belge au Congo d’aujourd’hui. Quand la famille d’Alia arrive à Bruxelles dans les années 80, c’est dans les bagages de Bastien qui quitte Kinshasa pour rentrer chez lui.

Dans cette famille il y a Eddy, le père qui est chauffeur de maitre, ou de maitresses, c’est selon. Eddy le conteur, le griot, qui aime la palabre et le contact avec ceux qui l’écoutent, mais qui s’étiole en Belgique. Jusqu’au jour où il rentre à Kinshasa pour quelques jours, et oublie de revenir, laissant sur la touche femme et enfants, y compris Riva, ce petit dernier qui s’annonce alors qu’il vient de les quitter.

Il y aussi Fourmi, collée devant l’écran de télévision à regarder chaque jour des séries. C’est Alia qui a la charge de l’éducation de son frère Joe. Il faut dire que là-bas, c’est Fourmi qui devait s’occuper de tous les enfants que son père a eu avec ses autres épouses, alors elle en a soupé et ne veut plus travailler.

Il y a Alia, la forte, la fille de son père, prénommée d’après Mohamed Ali, son idole, et qu’il va initier à la boxe, avec ce sac suspendu dans l’entrée et sur lequel elle frappe, frappe encore. Comme une violence contenue qui doit exploser, comme un appel au secours peut-être, face au racisme, à la difficulté d’être noire dans un pays de blancs, d’être fille aussi dans une cité difficile. Elle a des rêves Alia, que ses frères réussissent, que sa mère travaille, faire de la boxe, et surtout rentrer dans la police. Elle a du courage aussi, de la pugnacité et de la suite dans les idées. Alors malgré la violence, le racisme ambiant, elle devient celle quelle rêvait d’être, policière dans un monde d’hommes, violent, raciste, délétère.

Prenant prétexte de nous conter Alia et ses rêves, Grazyna Plebanek explore l’histoire récente de la Belgique. Elle insère ses personnages dans la réalité de ces années-là, celles des tristement célèbres Tueurs du Brabant, de cette période incroyable d’un pays sans gouvernement, on se souvient des conflits sans fin entre les deux communautés linguistiques que sont les Flamands et les Wallons. C’est puissant et violent, un étonnant roman qui dérange et dont on se souvient longtemps il me semble.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche et Éditions Emmanuelle Collas

Congolaise originaire de Kinshasa, Alia a cinq ans quand elle arrive à Bruxelles. C’est un nouveau monde, hostile, que découvre la petite fille. Son père, un fan de Mohamed Ali, l’initie à la boxe, qui devient pour elle le moyen de réprimer sa colère.
Devenue adulte, elle entre dans la police. Mais c’est un milieu machiste, et où une majorité de ses collègues sont atteints par un racisme viscéral. Car s’ils acceptent la jeune femme comme l’une des leurs, ils veulent éliminer les migrants, qu’ils torturent grâce à une milice de policiers qui ne sont pas d’origine belge. Débarrasser le pays des étrangers grâce aux étrangers, tel est le but de cette organisation. Et Alia en fait partie.
Pour s’imposer dans ce jeu de pouvoir, elle va commettre l’irréparable.

Avec Furie, l’écrivaine Grayna Plebanek nous offre un livre puissant et un inoubliable portrait de femme.

Un roman écrit avec maîtrise par l’une des nouvelles voix les plus originales des lettres polonaises. Alain Mabanckou.

Grayna Plebanek est écrivaine, feuilletoniste et boxeuse. Née en Pologne, elle est diplômée en philologie polonaise et anthropologie culturelle. Elle est l’auteure de plusieurs bestsellers en Pologne, traduits en Angleterre, aux États-Unis et au Canada. Furie est son premier roman traduit en français. Elle vit à Bruxelles depuis 2005. 

Traduit du polonais par Cécile Bocianowski.

432 pages / Parution : 29/01/2020 / EAN : 9782253934417 / Prix : 8,20€

Antonia : Journal 1965-1966, Gabriella Zalapì

Entre ombre et lumière, un voyage dans l’intimité d’une femme qui se dévoile et s’émancipe sous nos yeux

Dans les années 60, la femme est d’abord femme au foyer, épouse docile et mère accomplie. Dans ce rôle écrit d’avance, Antonia s’ennuie, Antonia s’étiole, mais elle en parle avec délicatesse et sagesse. Si son mari la cantonne exclusivement à ces rôles, la nurse lui vole sa fonction de mère en lui interdisant une approche trop intime avec son fils Arturo. Et un sentiment diffus se développe, comme si son propre fils lui était étranger, la poussant à s’interroger sur son rôle de mère.

Peu à peu, elle s’évade de ce quotidien. Un jour elle exhume du paquet qu’elle a reçu à la mort de sa grand-mère les lettres et albums photos de sa famille et de son passé. Elle va alors s’y pencher et à partir de là, tenter de se retrouver, de comprendre où elle en est.

Pendant deux ans, de 1965 à 1966, elle confie ses découvertes, mais aussi son mal-être à son journal intime. Elle y relate ses journées et ses trouvailles, ses sentiments et ses rêves. Celle qui sort des années de guerre qu’on connues ses parents n’est pas encore tout à fait la femme contestataire des années 68. C’est dans cet entre-deux qu’elle laisse entrevoir un embryon de révolte face à la morosité et à cette place qui lui est assignée dans une vie toute tracée qui l’assomme au plus haut point.

Entre ombre et lumière, sa vie s’écoule, lente et morose. Comme dans ces vieilles photos qu’elle exhume des albums de famille oubliés, elle s’expose, triste et fascinante, révolté et soumise. Et avec Antonia, le lecteur fait ce voyage dans le temps, dans l’intimité de la famille, dans le quotidien monotone de cette femme qui se dévoile et finalement s’émancipe sous nos yeux.

C’est joliment écrit et fort agréablement illustré de vieilles photos qui donnent vie à ce journal d’une femme émouvante et sincère.

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois, session anniversaire 2020

Catalogue éditeur : éditions Zoé

Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.

Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi a vécu à Palerme Genève, New York, habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, Gabriella la transpose cette fois à l’écrit et livre son premier roman, Antonia, sensible et saisissant.

Paru en janvier 2019 / ISBN 978-2-88927-619-6 / 112 pages / 140×210 mm

Une vie et des poussières, Valérie Clo

Dans Une vie et des poussières, Valérie Clo évoque avec humanité et tendresse la vie dans un Ehpad

Mathilde sait bien qu’elle ne perd pas la tête. Mais ce n’est pas ce que pense sa fille Rose, qui l’a placée dans une maison de retraite près de chez elle pour pouvoir aller la voir régulièrement. Contrairement à son fils qui ne vient quasiment jamais, car affronter la vieillesse n’est pas toujours facile, surtout quand elle est en perdition, voir sa mère entourée de personnes aussi dépendantes, ça a de quoi déprimer.

Là, Mathilde s’ennuie de sa vie d’avant, avec ses compagnons de galère, qui pour certains portent encore beau, mais dont la tête est ailleurs. Comme Chantal, qui se croit dans un hôtel en villégiature au bord de la mer, mais la mer elle ne la voit pas vraiment depuis la fenêtre de sa chambre. Ou encore comme Marcel et ces bouts de chanson qu’il entonne à chaque instant, lassant les autres sans même s’en apercevoir.

Heureusement il y a Maryline, enfin, c’est Mathilde qui l’a baptisée de ce prénom qui lui va si bien, car l’aide-soignante lui fait penser à la pulpeuse beauté blonde que les hommes admiraient de son temps sur les écrans. Maryline qui fait son travail avec ce supplément d’âme et d’amour envers les pensionnaires dont tout le monde rêve, mais qu’il est si difficile de tenir quand le personnel manque et que les horaires ne sont pas élastiques.

Un jour, Maryline lui apporte un cadeau. Un petit carnet dans lequel Mathilde va écrire des instants de vie, des souvenirs, l’enfance pendant la guerre, la disparition des parents, ceux de la famille qui ne sont jamais revenus des camps, elle et sa sœur cachées en province chez les Marius, des paysans qui les accueillent avec leur cœur et leurs bras grands ouverts. Puis la rencontre avec Paul le beau et séduisant journaliste, avoir le même métier, ça rapproche, le mariage, les enfants, et la vie qui va, vite, si vite que déjà c’est le crépuscule qui s’annonce dans les murs de cet Ehpad.

De jolis et émouvants moments de vie, racontés ici non pas seulement par la plume de Mathilde dans son carnet, mais bien par l’auteur qui sait de quoi elle parle. Et il y a beaucoup de réalisme et une certaine vérité dans ces lignes, on s’y retrouve pour peu que l’on ait eu dans sa famille des personnes en maison de retraite. Et pourtant ce n’est pas triste, il y a même quelques moments de rires et de sourires. Le bilan de vies qui passent dans un roman à découvrir.

Ehpad : établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Mathilde n’est plus toute jeune et sa fille a décidé qu’elle serait bien mieux dans un Ehpad que chez elle, où elle commence à oublier trop de choses. Le roman est le journal de Mathilde tenu pendant les mois passés dans ce nouveau monde.
Il y a les souvenirs anciens : l’enfance pendant la guerre, la disparition du père, la fuite dans la zone libre, la disparition de la mère, la planque chez des paysans. Puis le retour à la vie, alors que tout est dévasté…
Et il y a la vie au quotidien dans cet univers étrange qu’est l’Ephad. Sa voisine de chambre qui a perdu la boule. Les voisins de table, hauts en couleurs et passablement amochés. Les aides-soignantes, et en particulier Maryline qui est un rayon de soleil… Les jours passent. Il y en a des bons, il y en a des mauvais. C’est l’heure des bilans, l’apprentissage de la solitude radicale.
Une vie et des poussières est une leçon de vie. Valérie Clo a voulu rendre visible ce lieu (l’Ehpad) que l’on préfère ignorer.

Valérie Clo vit à Meudon. Depuis plusieurs années, elle est art-thérapeute et intervient auprès de publics en grandes difficultés.

Parution : 05/03/2020 / Format : 11,5 x 19,0 cm, 240 p., 16,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03303-6