Les envolés, Étienne Kern

Un incroyable fait divers aussi émouvant que déstabilisant

Le 4 février 1912, un homme se présente à l’aube au pied de la tour Eiffel. Il a obtenu de la préfecture l’autorisation de faire un essai de saut avec un parachute de son invention, saut qui sera effectué par un mannequin. Mais ce matin-là, Franz Reichelt décide qu’il sera le seul à tester sa création, qu’il se jettera des cinquante-sept mètres du premier étage de la tour.

Aucun suspense quant à l’issue de ce saut, ce sera hélas le premier mort filmé de l’histoire du cinématographe. Comment en est-il arrivé là ? Qui est-il ? Et pourquoi en parler aujourd’hui dans ce roman ?

Subjugué par le photos de cet homme qui pose dans un étrange costume bouffant, avec des coutures, des armatures, et du tissus à ne plus savoir qu’en faire, Étienne Kern tente de comprendre qui il était et qu’elle idée folle lui est passée par la tête pour aboutir à ce jour funeste du 4 février.

M., une amie de l’auteur, souffre d’une maladie grave. Il sont très liés, pourtant c’est par un tiers qu’il apprend qu’elle s’est jetée de son balcon pour en finir avec cette vie de souffrance.

Ces deux envolés deviennent alors le fil conducteur de ce roman singulier.

Franz Reichelt est arrivé d’un village près de Prague en Bohème. Issu d’une famille de cordonniers, c’est la couture qui le séduit. Rapidement il fait ses classes puis installe son atelier en France, près de l’Opéra, à Paris. Franz était l’ami d’Antonio, un créateur comme lui. Arrivé d’Espagne, il a enduré lui aussi la méfiance des français envers les émigrés. Tout les rapproche tant qu’ils deviennent amis. Mais un jour, Antonio se prend d’amour et de passion pour les aéroplanes, ces drôles d’engins volants dont on parle de plus en plus et pour lesquels les expériences les plus dingues sont menées par des fous qui n’ont peur de rien. De couturier expérimenté, reconnu et raisonnable, Antonio devient rapidement un expérimentateur aussi dément que les autres, jusqu’au jour où il décède dans son avion, alors qu’Emma, sa jeune épouse, vient de mettre au monde leur fillette.

Emma, jeune veuve et maman de la petite Rose arrive à Paris dans l’ex atelier de son époux,. Elle y trouve du travail. Elle rencontre Franz. Une relation plus intime se noue entre eux. Pour lui plaire, il cherche à réaliser le parachute qui aurait pu sauver la vie de son ami. Lorsqu’un concours est lancé pour récompenser l’inventeur du parachute idéal, Franz se jette dans la compétition. Puis expérimente son invention.

L’auteur pose de nombreuses questions. Pourquoi cet homme qui paraissait sensé décide ce jour-là de tenter lui même le saut qui causera sa perte ? Pourquoi personne dans son entourage n’a essayé de l’en empêcher ? Quelle folie prend ainsi ces hommes qui ont tenté l’impossible pour voler, créer ces merveilleuse machines qui paraissent folles aujourd’hui mais qui ont été les précurseurs de l’aviation contemporaine ?

Le questionnement est intéressant, tout comme le parti pris d’évoquer ces inventeurs pas toujours heureux. J’ai aimé découvrir la folie et le désespoir qui se mêlent à la joie de la réussite.

J’ai aimé découvrir ce personnage totalement fou, qui n’a pas hésité une seconde avant de s’élancer vers sa mort. Ah, si seulement on pouvait savoir ce qu’il a pensé pendant ces quelques secondes avant sa fin annoncée.

Le parallèle avec M., l’amie disparue est émouvant et interpelle. Qui sont ces envolés et comment en arrivent-ils là ? Un roman aussi bouleversant que triste, étonnant qu’instructif, qui m’a donné envie d’aller chercher des informations sur Franz et les autres merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines. Il y a une grande poésie dans ces lignes. L’alternance entre le récit intime de la relation à l’amie, les recherches pour se rapprocher de Franz sans jamais avoir pu le rencontrer, et la façon dont Étienne Kern se l’est approprié pour nous en restituer les sentiments et les interrogations m’a particulièrement séduite.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue édieur : Gallimard

4 février 1912. Le jour se lève à peine. Entourés d’une petite foule de badauds, deux reporters commencent à filmer. Là-haut, au premier étage de la tour Eiffel, un homme pose le pied sur la rambarde. Il veut essayer son invention, un parachute. On l’a prévenu : il n’a aucune chance. Acte d’amour ? Geste fou, désespéré ? Il a un rêve et nul ne pourra l’arrêter. Sa mort est l’une des premières qu’ait saisies une caméra.
Hanté par les images de cette chute, Étienne Kern mêle à l’histoire vraie de Franz Reichelt, tailleur pour dames venu de Bohême, le souvenir de ses propres disparus.
Du Paris joyeux de la Belle Époque à celui d’aujourd’hui, entre foi dans le progrès et tentation du désastre, ce premier roman au charme puissant questionne la part d’espoir que chacun porte en soi, et l’empreinte laissée par ceux qui se sont envolés.

Parution : 26-08-2021 / 160 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072920820 / 16,00 €

Aux amours, Loïc Demey

à bien y réfléchir, les rêveries ne vont pas à la ligne, d’une pensée dépend une autre pensée, une action laisse la place à la prochaine

De la même façon, les pensées du narrateur naviguent vers elle, ou elles, cette femme, cette autre, toutes ces femmes qu’il attend, qu’il espère, qu’il invente, se crée, s’imagine, découvre, comprend, écoute, aime, sent, touche, caresse, toutes celles qui sont, seront, ont été, celle qui enfin, peut-être, sans doute, le comprendra, l’aimera, l’espère à son tour, belle, insignifiante, quelconque, gracieuse, jolie, grande, petite, sublime, qu’importe pourvu que ce soit elle.

Quel étonnant roman, poème, livre, qui se lit sans point ni virgule, sans respiration ni ponctuation, qui se vit, se respire, s’essouffle, s’espère ou se désespère, qui dit, qui rêve, qui cherche, qui découvre, qui attend.

Espoir, espérance, point de suspension et d’interrogation…

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

.. demain vos paroles, votre visage et votre silhouette se seront effacés alors je vous inventerai encore, je vous chercherai encore, je vous attendrai ailleurs et nous nous retrouverons comme si jamais nous ne nous étions quittés, vous serez une autre déambulant dans une nouvelle histoire, la même mais au coeur d’une scène différente que je façonne, inlassablement, jusqu’à ce que vous consentiez à m’apparaître…

Un homme attend une femme qui ne vient pas. Il se lance à sa poursuite en empruntant le chemin des rêveries.

Date de parution : 11/03/2021 / Prix : 12,00 € / Format : 112p. / ISBN : 978-2-283-03461-3

Jour bleu, Aurélia Ringard

Un roman de départ et d’attente, un roman d’amour et d’espoir

Assise au restaurant Le Tain Bleu gare de Lyon, elle attend. Elle attend un homme qu’elle n’a vu qu’une fois, et n’a pas revu depuis trois mois. Sera-t-il là ? Lui est artiste peintre, rencontré lors d’un vernissage. Elle est médecin mais veut changer de vie.

Elle est toute entière portée par cette attente. Elle est venue quelques heures en avance, sereine mais impatiente. Ici, tout lui rappelle l’enfance et l’adolescence, les souvenirs de départ et d’arrivée, d’un père et d’une mère divorcés que frère et sœur allaient retrouver le temps d’un week-end ou pour les vacances. Elle est jeune et pourtant c’est sa vie qui défile au contact de cette multitude qui se croise, s’évite, se quitte, se retrouve, s’embrasse ou pleure, se bagarre ou s’enlace, ces vies multiples que l’on rencontre sans les voir dans toutes les gares du monde.

Bien sûr, il y a aussi le serveur séduit, le numéro de téléphone griffonné sur l’addition, les regards, mais aussi les voyageurs assis près d’elle, leurs instants de vie qu’elle partage sans y être invitée. Bien sûr les déchirures, les exaspérations, les élans, les départs, définitifs, la solitude, les quais de gare, les regards, les pleurs, les rires, les chagrins.

Elle attend et elle sait déjà que sa vie est à une charnière, qu’il n’y aura pas de retour en arrière et que demain sera autre, différent, inconnu mais comme elle le souhaite, à deux sans doute, heureux peut-être. Ce retour vers l’enfance, vers les rêves qui ne se sont pas réalisés et tous ceux qui pourraient être, vers la vie passée, est aussi un nouveau départ vers l’inconnu, vers celui qui doit arriver, celui qui sera là et qu’elle espère.

Le roman alterne les chapitres, tantôt à la première personne lorsqu’il revient au temps de l’attente, au temps présent, tantôt à la troisième personne, comme pour donner une distance à la rencontre, au passé, aux souvenirs, même si à chaque fois c’est de cette jeune femme qu’il nous parle. Une lecture agréable, et un personnage attachant. Et avouons-le, qui n’a pas essayé un jour dans une gare d’inventer les vies de ces hommes et de ces femmes qui passent, se croisent, se quittent, s’aiment.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Frison-Roche Belles Lettres

Une femme a rendez-vous avec un homme en gare de Lyon. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Cela fait trois mois qu’ils se sont rencontrés. Trois mois au cours desquels ils ne se sont pas vus. Elle a décidé de venir très en avance, de prendre ce temps de l’attente, assise au café. Le hall de la gare revêt l’allure d’une salle de spectacle, d’une pièce de théâtre où chaque personnage qu’elle croise la renvoie à ses propres souvenirs, aux moments clefs de la trajectoire qui l’a menée jusqu’ici et qui a façonné le décor de sa vie. Dans ce premier roman, Aurélia Ringard décrit avec minutie une poignée d’heures de la vie d’une femme, dans un huis clos magistral, époustouflant de maîtrise et de mélancolie.

Née en Bretagne, à Guingamp, Aurélia Ringard a d’abord vécu à Washington, aux États-Unis, et à Paris avant de s’installer à Nantes. Diplômée en pharmacie, elle se consacre aujourd’hui à sa passion pour les mots et la littérature. Elle anime des ateliers d’écriture et participe à l’organisation d’événements pour la promotion de la lecture. Suite à sa participation à un concours organisé par l’école d’écriture Les Mots, ce texte reçoit le coup de cœur du jury. Aurélia signe ici son premier roman.

Collection : Ex Nihilo / parution : 01/06/2021 / pages : 164 / EAN : 9782492536106 / Prix : 17.00 €

Mise à feu, Clara Ysé

Entrer dans l’univers magique de Nine et de Gaspard

Nine nous raconte sa vie d’enfant et d’adolescente marquée par un tournant dramatique, l’incendie de sa maison. Elle est recueillie avec son frère Gaspard par un oncle effrayant, Le Lord. Elle parvient à survivre loin d’une mère singulière et attachante que tous surnomment L’Amazone grâce à la protection de Gaspard, la présence de Nouchka sa pie apprivoisée et les courriers de sa mère qu’ils reçoivent tous les mois.

Ce roman de Clara Ysé hésite entre drame poétique et ode à la jeunesse et à l’amitié. Les affres de l’adolescence de Nine y sont particulièrement bien traités et la chute bien qu’attendue n’en est pas moins très émouvante. Les larmes de l’auditeur seront à la mesure de l’attachement au personnage de Nine.
Le malaise de l’auditeur, s’il doit y en avoir un, vient quant à lui de la difficulté à faire la part entre poésie, réalisme et surréalisme, ce qui donne le sentiment d’une œuvre « diffractée » pour reprendre un mot que l’autrice semble apprécier. Il peut donc être malaisé d’y trouver son bonheur

Pour l’avoir déjà lu à sa sortie, j’ai trouvé la lecture par l’autrice très agréable. Mais elle n’apportait rien de plus à ce roman qui reste très attachant.

Retrouvez ma précédente chronique ici.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2022

Catalogue éditeur : Audiolib, Grasset

Nine et Gaspard vivent dans la maison de leur mère, l’Amazone. Nouchka, leur pie, veille sur le trio. La nuit du réveillon, un incendie ravage le paradis de l’enfance. Le lendemain, le frère et la sœur se réveillent seuls chez leur oncle, l’inquiétant Lord.
Ils reçoivent tous les mois une lettre de l’Amazone qui leur dit préparer dans le Sud la nouvelle demeure qui les réunira bientôt.
Quel pacte d’amour et de rêve vont-ils nouer pour conjurer l’absence ?

Parution : 16/02/2022Durée : 3h33 / EAN 9791035407605 / Prix du format cd 19,90 € / EAN numérique 9791035407766 Prix du format numérique 17,95 €

Une araignée dans le rétroviseur, Patricia Bouchet

Un premier roman qui parle à nos sens, tout en images et en émotions

C’est le livre des émotions, des sensations, des odeurs, des saveurs, des couleurs
Le roman des souvenirs, des impressions, de la douleur, de l’oubli, des chagrins.
Du chemin parcouru et de celui qui s’ouvre enfin, serein et libre, après la révélation, celle des souvenirs enfouis au plus profond, si loin et qui pourtant laissent des traces dévastatrices.

La narratrice fait le chemin à l’envers. Elle retourne vers la maison de son enfance.
La maison où elle passait ses étés.
Celle des grands-parents, des vacances au soleil sous la tonnelle quand on reste sous l’œil bienveillant des anciens.
Celle des souvenirs heureux, joyeux ou tristes, qui surgissent au détour d’un meuble, d’une porte, d’un tiroir empli d’objets anciens presque oubliés. Souvenirs
Celle des saveurs partagées, douces ou amères.
Celle enfin de la main qui se pose, du geste qui ne doit pas être, du mal-être qui s’installe. Du silence et de l’oubli.
C’est le livre des souvenirs que l’on a enfouis pour être capable de poursuivre sa route, mais qu’il faut déterrer pour avancer droit, pour être entière, debout, enfin.

L’écriture est travaillée, précise, photographique par moments, remplie d’odeurs et de senteurs que le lecteur peut découvrir en même temps que la narratrice. De belles images, un paysage, une maison dans laquelle on pénètre à sa suite, sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger et laisser faire ce qui doit être, ce qui doit s’accomplir et qui peu à peu se dessine.

Patricia Bouchet signe là un joli premier roman qui donne envie de lire les prochains.

Catalogue édition : Parole

Cachée au cœur d’un parc luxuriant, volets et portes encore closes, une maison blanche. Celle de l’enfance où le temps compte si peu. Une jeune femme, déterminée, revient sur ses pas et se souvient. Elle s’abandonne aux fantômes bienveillants, aux parfums retrouvés, aux évocations qui émanent de chaque recoin et surtout, elle affronte les peurs enfermées, les images verrouillées et brise le carcan de l’oubli. Elle trouvera des alliés précieux, des sentiers colorés, un nid dans la tonnelle et puis le pont, pour passer d’une rive à l’autre, sans oublier.

Originaire de la région parisienne, Patricia Bouchet vit actuellement dans le sud de la France. Elle poursuit un travail d’écriture et d’images photographiques qui a donné lieu à plusieurs expositions. Grande lectrice de littérature, elle anime aussi des ateliers d’écriture auprès de publics adultes. Une araignée dans le rétroviseur est son premier roman.

9,00 € / 64 pages / parution mars 2022

Un jour ce sera vide, Hugo Lindenberg

Les souvenirs doux-amers d’un gamin en mal de repères

C’est un jeune garçon en manque d’amour, de repères, de reconnaissance que l’auteur nous fait rencontrer le temps d’un été. Chaque année il qui passe ses vacances avec sa grand-mère en Normandie. Mais il faut avouer qu’il est un peu honteux de cette grand-mère au fort accent polonais et de cette tante en apparence un peu dérangée. Lui rêve d’appartenir à ces familles qu’il observe sans répit sur la plage.

Jusqu’au jour où il fait la rencontre de Baptiste. Un garçon du même âge que lui mais qui semble évoluer dans ce qu’il imagine être la famille modèle par excellence. Un père et une mère, une sœur, une belle maison dans laquelle le narrateur sera bientôt invité. Une complicité va naître entre les deux garçons, mais la fascination exercée par Baptiste, l’isolement du narrateur en mal d’amour et d’amitié ne seront sans douta pas suffisant pour faire tomber les barrières de classe. C’est pourtant au fil de ces jours et de ces rencontres qu’il va forger peu à peu ses sentiments d’homme en devenir.

C’est un roman tout en mélancolie qui évoque l’enfance et les rêves enfouis, la vie dont on rêve et celle que l’on croit avoir, les souvenirs et les chagrins, les projets qui n’aboutiront peut être jamais.
Sur fond de souvenirs de guerre et de ces drames qu’à connu la famille au moment de la Shoa. Ces souvenirs et ces secrets occultés par les femmes de sa famille, et qui le perturbent sans qu’il le sache, car il n’est pas pire sentiment que celui de ne pas savoir, ne pas comprendre.

Je n’ai pas vraiment apprécié la lecture faite par Clément Hervieu-Leger, une voix un peu trop maniérée à mon goût et qui cataloguait trop le narrateur sans laisser au lecteur la possibilité de se faire une idée sur sa personnalité.
Du coup je suis un peu passée à côté, même si j’ai apprécié la délicatesse et la façon dont l’auteur parle de cette période difficile de l’enfance, de ce moment où l’on cherche sa place et où l’on a souvent besoin de modèles, de repères, pour se construire et avancer.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2022

Catalogue éditeur : Christian Bourgois et Le Livre de Poche

C’est un été en Normandie. Le narrateur est encore dans cet état de l’enfance où tout se vit intensément, où l’on ne sait pas très bien qui l’on est ni où commence son corps, où une invasion de fourmis équivaut à la déclaration d’une guerre qu’il faudra mener de toutes ses forces. Un jour, il rencontre un autre garçon sur la plage, Baptiste. Se noue entre eux une amitié d’autant plus forte qu’elle se fonde sur un déséquilibre : la famille de Baptiste est l’image d’un bonheur que le narrateur cherche partout, mais qui se refuse à lui.
Écrit dans une langue ciselée et très sensible, Un jour ce sera vide est un roman fait de silences et de scènes lumineuses qu’on quitte avec la mélancolie des fins de vacances. L’auteur y explore les méandres des sentiments et le poids des traumatismes de l’Histoire.

ISBN : 9782267032673 / Date de parution : 20/08/2020 / 176 pages / Prix : 16,50 € / paru au Livre de Poche 26/01/2022

Aulus, Zoé Cosson

Une incursion nostalgique dans les Pyrénées de la belle époque

Aulus-les-Bains est situé dans le massif des Pyrénées ariégeoises, plus exactement dans le Haut Couserans. L’Espagne se trouve à peine à cinq heures de marche. Si l’activité thermale est connue dans cette région depuis l’époque romaine, elle a pourtant été longtemps seulement un lieu d’exploitation des mines de plomb, au XVIe, au XVIIIe et jusqu’après la seconde guerre mondiale. Pourtant c’est bien au XIXe siècle que l’exploitation des eaux l’emporte sur celle des mines. À partir de 1822, 1845 les cures sont déjà surveillées médicalement. Et les buvettes, l’établissement thermal et les nombreux hôtels font désormais la renommée de la station.

C’est dans ce contexte de fin de règne que le père de la narratrice décide d’acheter un vieil hôtel qui a connu ses heures de gloires à la belle époque. Abandonné de tous, mais pas de ce père original qui tente aille que vaille de restaurer quelques pièces de cette vaste bâtisse qui tombe en décrépitude.

Au cours de ses vacances dans la région, la narratrice qui n’est autre que sa fille va observer non pas simplement la nature, mais bien la nature humaine et les quelques spécimens qui constituent la population permanente du village. Au cours de nombreuses marches dans les sentiers de randonnée du coin, ou aux abords des maisons du village, elle fait des rencontres, apprend à connaître l’autre, celui qui n’a jamais quitté son coin perdu de montagne et qui vit bienheureux là-haut, celui qui aime raconter la nature, les aventures, les anciens, la vie en apparence si simple mais pourtant si complexe pour ceux qui doivent faire avec. Ce sont des chemins, de cascades, des couleurs et des saisons, des feuilles qui bruissent aux arbres et des étendues de neige où rien ne bruisse. Ce sont des rencontres, des disputes, des souvenirs, des attentes ou des espoirs. C’est le père qui tente de faire revivre son hôtel délabré et vide, qui le peuple d’objets à défaut d’humains, qui partage, donne, échange avec les autres, chaque jours, par habitude, par soucis d’intégration, par plaisir finalement.

Si la vie y est souvent difficile, la chaleur des échanges, la beauté de la nature, donnent sa véritable dimension humaine au village et à l’aventure vécue par l’autrice. Le roman est court, l’écriture ciselée, sans un mot de trop, construit autour de quelques cartes postales anciennes, d’instantanés de vies, qui donnent corps et présence à tous ces absents qu’elle n’a pas oubliés. J’ai aimé ces portraits, ces traits de caractère, ces anecdotes qui font revivre avec humour, nostalgie et tendresse les années d’enfance. Mais aussi la façon dont la narratrice narre cette relation entre un père fantasque et malade et une adolescente pas toujours d’accord. Une jeune fille qui vit au plus près de ses émotions et fait preuve d’une capacité d’émerveillement face à l’autre, quel qu’il soit. C’est un roman atmosphère, de vivants, bien plus que de souvenirs enfuis. Alors qui sait si, en passant du côté des Pyrénées ariégeoises, vous n’aurez pas envie vous aussi de continuer votre route pour découvrir Aulus.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Gallimard

Aulus est une station thermale des Pyrénées construite à la Belle Époque, qui ne compte plus, aujourd’hui, qu’une centaine d’habitants. Depuis son enfance, la narratrice y vient chaque année. Elle réside dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté un jour aux enchères, point de départ de ses randonnées.
Dans le village et sur les chemins, la narratrice écoute, regarde et recueille habitudes et histoires des Aulusiens : la météo, l’ours, la centrale plantée sur une rivière, les élections… Elle en fait un récit, celui d’un écosystème fragile, où hommes et nature cohabitent comme ils peuvent. Où une ancienne mine pollue dangereusement la montagne. Où tout menace de se défaire, malgré la force millénaire de la roche omniprésente. Un récit actuel, métaphore de notre époque, en perpétuelle rupture d’équilibre.

Parution : 07-10-2021 / 112 pages / ISBN : 9782072958397 / 12,90 €

Ubasute, Isabel Gutierrez

Partir dans une autre dimension, humaine, poétique, nostalgique

Marie est malade, et sait que sa fin est proche. Elle a apprivoisé la maladie et connaît bien les faiblesses de ce corps qui l’abandonne. Elle qui a tant souffert du manque depuis la disparition de son mari, cet amoureux que la montagne lui a enlevé trop jeune, accepte la fin annoncée. Depuis le décès de son mari, elle s’est réfugiée dans les livres, le rêve, les souvenirs, en s’occupant vaille que vaille de ses filles et de son fils.

Aujourd’hui, c’est à son fils qu’elle demande l’impossible, l’emporter sur son dos pour faire son Ubasute. Cet acte que pratiquaient les japonais et que nous avait fait découvrir la balade de Narayama, cet émouvant film vu dans les années 80 et dont je me souviens encore. Emporter sur son dos celle qui l’a vu naître et l’a élevé pour qu’elle rejoigne sa dernière demeure, la montagne glacée.

Tout au long du voyage les souvenirs, les mots que l’on ne s’est pas dit, les espoirs et les attentes, sont effleurés par l’un comme par l’autre, pensés plus que dit, et peu à peu la mère disparaît au profit des paroles du fils qui devra apprendre à vivre sans elle.

Il y a beaucoup d’amour au milieu des silences et des souvenirs dans ce beau roman très poétique qui touche au cœur plus sûrement que de longs discours.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : La fosse aux ours

MARIE VA MOURIR. Elle demande à son fils de la porter dans la montagne pour la déposer sous le Grand Rocher. Ce court périple est la dernière chance pour Marie de parler à son fils.
Ce roman autour de l’ubasute, cette tradition ancestrale du Japon qui voulait que l’on abandonne en montagne une personne âgée et malade, brosse le portrait d’une femme lumineuse. C’est un véritable hymne à la vie, à sa beauté et à sa cruauté.

Parution : 25/08/2021 / ISBN : 9782357071667 / 15 €

Debout dans l’eau, Zoé Derleyn

Un premier roman poétique et subtil sur l’enfance, la vie, la mort

La gamine a tout juste onze ans, et depuis l’âge de trois ans elle vit chez ses grands parents dans le Brabant flamand. Depuis que sa mère l’a posée là, comme une valise encombrante que l’on oublie vite.

Dans la ferme au bord de l’étang elle aime passer des heures les pieds dans l’eau, à nager, découvrir, tenter toutes les bêtises, toutes les expériences. c’est une enfant solitaire qui découvre la nature, le jardin, les animaux, les chiens, la vie auprès de la grand-mère si avare de mots, et du grand-père parfois dur avec la petite.

Mais les journées s’écoulent beaucoup plus lentement depuis que le grand-père est revenu de l’hôpital. Là haut dans son lit, il attend la mort. Regarde parfois par la fenêtre l’étang, les chiens, le verger, la vie.

Et elle de son côté continue ses découvertes, regrette tout ce que le grand père n’a pas encore eu le temps de lui apprendre, se remémore les souvenirs heureux, les peurs, la baleine, la pêche, les chiens, remonte le fil d’une courte vie déjà bien remplie au bord de l’étang. Une enfance solitaire, au plus près de la nature quelle explore sans relâche et sans contraintes et qui l’aide à grandir, faisant l’expérience de la mort, de l’abandon, de la peur. Dans ce monde où elle se crée des monstres et des rêves, des angoisses et des peurs, elle apprend la vie dans ce jardin empli de groseilles, cet étang empli de baleines et d’anguilles.

L’écriture est sobre, délicate, il s’en dégage beaucoup de douceur et d’empathie pour cette enfant qui grandit, cette adolescente qui se dessine. Il y a une vraie tendresse à la fois triste et poétique dans ce premier roman à la fois court et puissant, qui nous prend et nous tient jusqu’au bout, jusqu’à cette mort qui pourrait aussi être une seconde naissance.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : La Brune au Rouergue

La narratrice, une enfant de onze ans, vit chez ses grands-parents, dans le Brabant flamand. Sa mère l’a abandonnée des années auparavant. C’est l’été dans cette vaste maison bordée d’un étang et d’un magnifique jardin. Le grand-père est en train de mourir dans une des chambres à l’étage, visité chaque jour par une infirmière. Cet homme autoritaire, distant, intimidant, est l’ombre manquante dans le jardin, espace de prédilection où sa petite-fille l’assistait dans ses occupations. Alors que la mort approche, autour de la fillette prennent place les différents protagonistes de ce lieu où la nature est souveraine : ses grands-parents bien sûr, les trois chiens, un jeune homme qui s’occupe des gros travaux, une baleine qui un jour a surgi dans l’étang. Elle rêve aussi d’un ailleurs qui pourrait être l’Alaska, la mer des Sargasses ou les Adirondacks.

Mai 2021 / 144 pages / 16,00 € / ISBN 978-2-8126-2196-3

Blizzard, Marie Vingtras

Au cœur des éléments déchaînés, dénouer les secrets

Blizzard est un roman choral dans lequel les personnages prennent la parole tour à tour.

Dans ce coin perdu de l’Alaska, il fait un froid à ne pas mettre le nez dehors. Pourtant Bess et l’enfant sont sortis dans le blizzard ; une minute d’inattention et Bess a lâché la main de l’enfant de Benedict. Elle part droit devant elle pour tenter de le retrouver avant le retour de Benedict. Bess est une jeune femme un peu paumée qui a débarqué dans ce coin d’hiver avec Benedict, le père de Thomas, un jeune homme taiseux, bourru, mais cependant très attachant.

Chacun des protagonistes révèle une partie de leur histoire commune. Cole et Clifford, les hommes du village qui ont connu Benedict enfant ; Benedict qui n’a jamais compris pourquoi son frère Thomas a quitté sa maison sans espoir de retour ; Bess et ses blessures d’enfance, ses échecs, ses doutes et ses regrets ; Freeman dont on se demande bien comment il est arrivé dans ce trou paumé.

Dans le froid et la neige, au cours de cette traque où tous espérent retrouver l’enfant vivant, et celle qui l’a laissé partir, la tension monte, des secrets se dévoilent, des liens se nouent, laissant la place à l’imagination, aux souvenirs, aux regrets, aux questionnements. Et les pièces d’un puzzle bien plus sordide qu’il ne paraissait de prime abord se mettent en place, les liens se créent, des secrets sont révélés. Dans ce huis-clos sous un ciel immense, les hommes pris dans le blizzard se retrouvent face à leurs révélations, à leurs pensées, à leurs actes.

Ce que j’ai aimé ?

La façon de présenter les personnages, de les isoler dans cette immensité blanche et glacée, comme s’ils étaient seuls face à eux même. L’écriture et le rythme, les chapitre courts qui donnent la cadence, font monter la tension, et attendre un dénouement digne d’un roman noir américain (après tout, nous sommes en Alaska!). Face au drame qui se noue, la disparition d’un enfant, les caractères, les émotions, les sentiments se dévoilent pour le pire comme pour le meilleur. J’ai lu ce roman quasi d’une traite, et je pense que c’est exactement ce qu’il fallait pour suivre le tempo voulu par l’autrice. Ce premier roman est une réussite, de nombreux thèmes sont abordés et parfois seulement suggérés par petites touches, mais toujours de façon à être compris par le lecteur en priorité, lui qui a toutes les versions et donc toutes les clés, pour dénouer l’intrigue.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : L’Olivier

Le blizzard fait rage en Alaska.

Au cœur de la tempête, un jeune garçon disparaît. Il n’aura fallu que quelques secondes, le temps de refaire ses lacets, pour que Bess lâche la main de l’enfant et le perde de vue. Elle se lance à sa recherche, suivie de près par les rares habitants de ce bout du monde. Une course effrénée contre la mort s’engage alors, où la destinée de chacun, face aux éléments, se dévoile.

Avec ce huis clos en pleine nature, Marie Vingtras, d’une écriture incisive, s’attache à l’intimité de ses personnages et, tout en finesse, révèle les tourments de leur âme.

Parution 26 août 2021 / 192 pages EAN : 9782823617054 17,00 €