Rencontre avec Philippe Claudel

Pendant le salon Livres Paris, le bonheur de rencontrer Philippe Claudel avec un groupe de blogueurs pour l’écouter parler de son dernier roman L’archipel du Chien. 

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C’est un choc ce roman, ce texte qui est au fond une histoire pas si morale que ça ! On y retrouve la belle écriture de Philippe Claudel et son souci d’aborder des sujets contemporains qui interrogent. Si le roman lui-même est assez classique dans sa forme, romanesque à souhait, c’est aussi un livre à suspense à la limite du thriller puisqu’il y a un cadavre et qu’il faudra bien comprendre le pourquoi, comment, qui et quand peut-être aussi ?

Domi_C_Lire_rencontre_philippe_claudel_3Avec L’archipel du Chien l’auteur a voulu une fois encore se confronter au mal. Pour cela, il établit sur une ile tranquille une communauté idéale, calquée sur celle de Voltaire et de son Candide, où chacun ne souhaite qu’une chose, se retrouver au calme dans son jardin, en ayant réussi à réaliser ses objectifs, quels qu’ils soient… Dans ce cas, l’ambition importe peu, ce qui compte c’est la sérénité.

Comme le dit l’auteur, ici, nous découvrons cette communauté, installée dans son ile, mais qui va être confrontée à un monde extérieur déstructuré qui viendra perturber son équilibre. Car en fait, le monde idéalisé de candide et de Voltaire n’existe plus, même si on essaie de dresser des murs – au propre comme au figuré – il est impossible de se confiner dans sa bulle de confort en restant aveugle au monde qui nous entoure.

L’archipel du Chien est donc une interrogation sur le phénomène migratoire qui vient frapper aux portes de l’Europe, via la méditerranée ou l’atlantique, mais pas seulement.

Tout au long de ses romans Philippe Claudel a parlé des déplacés, des migrants, se posant des questions sur ces actions parallèles et particulièrement intriquées portées aussi bien par les passeurs, les migrants, mais aussi les bénévoles. Car bien évidement, en plus de divertir, un roman doit permettre d’aborder des questions d’actualité.

Ici, les personnages ont une singularité qui les rend intemporels. Ce sont seulement des archétypes de pouvoir, le pouvoir politique avec le maire, le pouvoir religieux ou de conscience avec le prêtre, le pouvoir de police avec le commissaire, le pouvoir social avec le médecin, et enfin le savoir avec l’instituteur. Chacun a un avis, et bizarrement, on peut aussi se dire que chacun a raison, si l’on prend en compte sa propre logique et son point de vue, au travers de ses propres objectifs.

Il me semble d’ailleurs que c’est aussi ce qui est fascinant dans ce livre, la raison, la logique, de chacun, parfois infaillible mais pourtant tellement contestable !

L’auteur est passionné depuis toujours par les mythes fondateurs, l’Iliade par exemple, mais aussi Hélène de Troie et tant d’autres, qui ont bercé ses lectures d’enfance et d’adolescence. Ici, le mythe du Chien prend toute son importance, via cet archipel que l’on peut comparer aux iles Canaries, mais aussi en rappel de l’annonce en latin, au seuil des villas romaines, et qui avertit le visiteur : attention au chien !

Ce roman est tragique par le sujet – les sujets je devrais dire – qu’il aborde, mais parfois aussi tellement drôle, on dirait que ses personnages sont sortis d’une comédie italienne. Comme le prêtre qui se désespère pour les abeilles qui l’accompagnent sans cesse et dont il sait que l’extermination annoncée précédera  la fin de l’humanité. Ensuite, les détails, la mise en scène, ne sont jamais anodins, ici par exemple, une ile, un volcan, car la géographie des lieux entraine parfois celle des hommes, leur comportement.

A la question, quand vous commencez à écrire, connaissez-vous déjà la fin ? La réponse est oui. Et non seulement la fin mais surtout et avant tout le titre. Car l’auteur écrit son histoire autour d’un titre qu’il a soigneusement choisi. Puis comme un noyau nucléaire qui explose, tout s’articule ensuite autour de ce titre, et tout conduit à la dernière phrase, celle dont on sait au moment où on l’écrit, qu’elle sera la dernière ! Comme une évidence absolue.

Cette rencontre était un vrai moment d’échange et de partage avec un auteur qui sait prendre le temps de répondre, d’échanger, qui donne de son temps, un grand bonheur ! Et un bel échange aussi  avec des lecteurs passionnés, c’était une belle rencontre dans un lieu au demeurant très agréable ! Merci aux éditions Stock.

 

 

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Rencontre avec Emelie Schepp auteur de « Marquée à vie » de passage à Paris

« Marquée à vie », le roman d’Emelie Schepp est édité par Harper Colins France. Retour sur la rencontre avec l’auteur fin mars.

Emelie a répondu à quelques questions…

Comment vient-on à l’écriture ?
Emelie Schepp était chargée de projet marketing pub pendant 10 ans, à cette époque  elle a rédigé de nombreux articles qui lui ont donné envie d’écrire de vrais textes. Alors qu’elle se posait la question de savoir comment commencer, elle a pris des cours pour créer des scénarios.
Là, elle a appris à composer des dialogues, développer des personnages, constituer l’environnement pour mettre en relief une histoire. Très inspirée par le cours, elle a écrit deux scénarios de films, les a envoyés à des éditeurs, mais aucune réponse. Lorsqu’elle a entendu un grand producteur dire que c’est cher en Suède de financer des films, elle s’est dit que si c’est cher pour lui, pour quelqu’un de pas connu, n’en parlons pas !
Plutôt écrire un livre alors ! On peut y mettre le nombre de scènes qu’on veut et faire tout ce qu’on veut. Comme elle exerçait toujours son métier, il était nécessaire de trouver du temps pour écrire. Elle se levait chaque jour à 4h30 pour écrire, puis partait au travail. Ensuite elle a écrit le soir, au lieu de regarder ces séries qu’elle affectionne et qu’elle regarde avec son mari, et enfin, il vaut mieux éteindre la télé, les réseaux sociaux, le téléphone, pour avoir un peu plus de temps !

Et pour l’édition ?
Au bout de 6 mois, la voilà avec un premier jet et l’idée de chercher un éditeur. En général en Suède il faut au moins 3 mois pour une réponse, quant au bout de deux mois elle reçoit une enveloppe, c’est la fête !  Mais … en fait c’était un refus. Pensant que c’est beaucoup trop dur d’être publiée, de toujours être dans l’attente d’une réponse, elle opte pour l’auto-publication.  Une couverture souple, un bon manuscrit et c’est parti. En 6 mois, elle vend 40 000 exemplaires ! C’est un record en Suède en 2013.  Depuis le livre est édité dans 29 pays et a déjà été vendu à un million d’exemplaires. Elle est élue “Best Crime author of the year” !

Elle se dit très justement que vu le nombre d’auteurs qui ont abandonné car ils n’avaient pas été acceptés par les maisons d’éditions, il existe peut-être des pépites inconnues dans quelques tiroirs !
« La Suède et un pays magique mais les gens sont bizarres », elle n’avait pas forcément envie d’écrire sur son pays, mais plutôt un livre qui donne aussi une vision du monde. Enfin, il existe de nombreuses formes de crimes, sanglants, horribles, ou cachés,  psychologiques, il y a du public et de la place pour tous.

Sa relation avec le public, le milieu de l’édition, de la diffusion ?
Aujourd’hui pour un auteur il faut absolument être sur tous les réseaux sociaux, Instagram, twitter, Facebook, etc. Une présence multiple est indispensable pour avoir le contact avec les lecteurs, mais aussi avec les vendeurs, les sites web, les diffuseurs et les revendeurs, il faut les rencontrer, leur montrer le livre, la couverture, leur dire comment elle souhaite qu’il soit positionné dans les rayons. Et malgré les réseaux sociaux, les rencontres en face à face sont vitales ! En fait c’est comme dans son ancien métier de responsable marketing mais là vend son livre au lieu de yaourts. D’ailleurs elle a toujours un exemplaire de son roman avec elle.

Ce qu’elle dit de « Marquée à vie »

DomiCLire_emelie_scheppIl y a toujours deux trames différentes dans chaque livre, une inspirée d’un fait réel (assassins d’enfants). L’auteur s’est longtemps posé des questions sur les enfants assassins, qui dès leur plus jeune âge sont formés pour tuer. Comment et pourquoi fait-on cela ? Dans le troisième tome, le thème qui l’intéresse c’est comment un infirmier peut travailler pendant des heures tout en étant capable de sauver des vies.

Et une autre avec son personnage principal, Jana. Là c’est son l’imagination qui prend le relais. Elle aime faire ces allers-retours entre le réel et son imagination. Son personnage -Jana- est complexe et double, elle est donc particulièrement intéressante. Dans le premier volume, elle veut savoir et comprendre qui elle est. Dans le deuxième, elle veut aller de l’avant.

Par contre, deux amis policiers ont lu et corrigé le livre pour le respect des protocoles. Enfin, elle adorerait que le livre soir adapté au cinéma.

Lire ma chronique de Marquée à vie.

Rencontre avec Hisham Matar « La terre qui les sépare »

Retour sur la rencontre en janvier, chez Gallimard, avec Hisham Matar auteur de « La terre qui les sépare ».

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Il y avait beaucoup de lecteurs attentifs pour rencontrer l’auteur de ce livre passionnant et bouleversant. Passionnant  par les situations qu’il évoque, bouleversant quand il parle de la disparition d’un père, intellectuel subversif aux yeux du dictateur, qui disparait dans les geôles de Kadhafi, et dont la famille ne saura jamais ce qu’il est devenu.
La terre qui les sépare  n’est pas un roman et pourtant il se lit comme un roman. On vit avec l’auteur, au rythme des terreurs, des recherches, des absences, du silence et de la peur. On est porté par une écriture fluide et évocatrice, et d’ailleurs il faut féliciter la traductrice qui a su rendre ce livre émouvant et vivant, sans doute autant que dans la langue d’origine.

Et le lecteur de découvrir aussi les prisons , celle d’Abou Salim en particulier, les exécutions, la peur,  l’absence, le doute, l’espoir, les lacunes de l’éducation, le silence des intellectuel pour ne pas être arrêtés, la toute-puissance d’une famille de despotes qui n’hésite pas à exécuter le moindre opposant où qu’il se trouve partout dans le monde, et la tourmente de la révolution, celle qui met à terre le pouvoir en place, mais qui peine tant à faire émerger un régime stable. La terre qui les sépare est un récit indispensable pour mieux comprendre le silence, la corruption, la terreur, la mort. Et mieux appréhender e temps qu’il faut pour renaître de ses cendres, quand on a vécu si longtemps sous une telle chape de plomb, celle de la dictature.

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Lors de la rencontre, à la question sur la genèse de ce livre, l’auteur nous explique que ce livre est né d’un article dans le NewYorker.
Il avait décidé d’écrire un livre personnel et calme, mais en même temps destiné au public, à une période tout sauf tranquille puisque c’était au moment du printemps Arabe. L’auteur est alors submergé par tout ce qu’il se passe autour de lui, il se pose cette question « comment est-il possible d’écrire ? ».

A cette époque, et après 33 ans, il lui est enfin possible de revenir en Lybie pendant un mois. Il décide alors de faire ce voyage dans les ruines du passé avec sa femme et sa mère, ce qui,  comme il dit avec beaucoup d’humour, est peut-être le plus mauvais choix pour la tranquillité ! Mais il a enfin la possibilité de se replonger, de se regrouper avec sa famille, de voir et d’envisager à la fois les paysages et les Hommes, la famille, mais surtout d’évoquer le sort de son père. Il est alors submergé par ce qui l’entoure et ne sait plus vraiment par où commencer. Pour combattre l’émotion, il rédige un journal quotidien. A retour, il arrête d’écrire pendant trois mois, même pas une seule lettre, et en vient même à se demander s’il est arrivé à la fin de son métier d’écrivain et de sa relation à l’écriture. Et un jour, alors qu’il allait voir un ami, il prend ce journal qu’il avait écrit pendant son séjour en Lybie et le lit comme s’il était écrit par un étranger. C’est le déclic, comme s’il avait fallu imaginer une distance, un espace, entre ses propres mots et lui-même pour retrouver l’enthousiasme d’écrire.

Pourquoi écrire sur ça justement ? Pas par intérêt pour sa propre famille, mais plutôt parce que ce qu’il a vécu pointe vers quelque chose d’essentiel dans la condition humaine. Alors il a écrit, un article, de 5000 mots, puis l’éditeur en a demandé plus, puis plus, et c’est devenu ce livre, qu’il a ressenti tout au fond de lui comme indispensable.

Ce texte-là est-il différent du journal ? En fait, les deux premières lignes sont celles du journal, puis Hisham Matar s’est interrogé sur ce que devait être son livre, et celui-ci s’est imposé peu à peu, a pris son rythme, le journal n’était plus qu’un pense bête, qui fournissait un nom, un lieu, un détail.

Et l’auteur nous explique que même s’il a été élevé par de femmes, entouré de femmes puisque les hommes étaient en prison, l’amour que son père portait à la littérature est pour une grande part dans son éducation, dans son goût pour l’écriture. Car la littérature a cette capacité à faire que le lointain devienne intime, et lire, c’est être, devenir autre.

Alors, est-il difficile d’écrire sans le masque de la fiction ? Il aime rester discret sur sa vie privée, et pourtant il est resté le plus fidèle possible à son histoire familiale, mais c’est une histoire pleine de trous, et que fait-t-on de tous ces manques ? Il y a cependant des témoignages, des dates, la Lybie a souffert de façon extraordinaire du colonialisme italien, puis de la nature traumatisante de l’époque Kadhafi, dans le silence et l’horreur, il y avait un silence absolu sur tout, sur les exécutions publiques par exemple. En Lybie, il y avait un poids, une quantité de silence, sur le récit historique, les témoignages des faits, tout ce que vous écriviez était contesté, c’était très risqué. Quand on lui demande s’il a subit des pressions, l’auteur nous dit que non, pas maintenant, et d’ailleurs se demande-t-il, ont-ils seulement lu son récit?

Depuis et grâce à l’article du NewYorker, les gens ont envie de parler, car le fardeau est trop important à porter, il y a trop de fantômes. Peut-on être optimiste pour l’avenir ? Il faut d’abord comprendre ce qu’il s’est passé, et qui est le résultat de 40 ans à vivre sous la situation désastreuse qu’était la dictature. Et de cette malédiction qu’est ce flot infini de pétrole qui fait que d’autres pays deviennent des parasites de la Lybie, ce qui alourdi la situation. Mais l’enthousiasme et l’espoir est là chez les jeunes.

Pourtant, si ce livre traite énormément de la situation politique de la Lybie, le père et surtout l’absence du père est au centre, fil conducteur de ce récit. Car le père est avant tout le fil qui rattache à son propre passé, à soi-même, etc. Si Hisham Matar est très intéressé par tout ce qui le préoccupe et qui pose problème, il n’est pas forcément intéressé par la résolution du problème. Il est en quelques sorte d’avantage  passionné par le chemin qui mène à la résolution que par l’issue elle-même. Aussi lorsqu’il s’est demandé quelle serait la manière la plus authentique de rendre compte de son expérience il a pensé à écrire le livre qu’il aurait lui-même envie de lire, ensuite il a fait confiance au pouvoir de l’écriture car il sait que chacun va trouver ce qu’il cherche dans un livre.

Ma chronique du roman est à lire ici
Retrouvez également la chronique de Nicole, du blog Motspourmots et celle de Pierre, du blog Sans connivence

Mon inventaire 2016

Cette année a été riche de découvertes, de nouveaux auteurs, de rencontres avec les auteurs, les blogueurs, et avec tous ces lecteurs qui partagent ma passion dévorante pour la lecture.

Si je devais faire un bilan ? Que c’est difficile ! Dans ma liste à la Prévert il y aurait …

Des romans,
Nathacha Appanah & Tropique de la violence
Négar Djavadi & Désorientale
Gilles Marchand & Une bouche sans personne
Guy Boley & Fils du feu
Frédéric Couderc & Le jour se lève et ce n’est pas le tien

Des romans étrangers,
Isabel Alba & Baby spot
Elena Ferrante & Le nouveau nom

Des BD,
Christopher et Pellejero & The long and winding road

Quelques excellents romans policiers,
Caryl Ferey & Condor
Martin Michaud & Violence à l’origine
Olivier Norek & Surtentions

Un magnifique Carnet de Voyage & Voyage d’encre

Sans oublier le plaisir de découvrir ces poches qui sont déjà devenus des classiques,
Édita Morris & Les fleurs d’Hiroshima
Kamel Daoud & Meursault contre-enquête

Et tous ceux que j’oublie là, mais qui m’ont fait rêver, pleurer, vibrer, aimer, espérer, vivre !

Rencontre avec Olivier Norek

Retour sur une superbe rencontre avec Olivier Norek, le 13 mai, avec Lecteurs.com autour de son roman Surtensions

Olivier Norek et Emmanuel Grand sont venus parler polar avec lecteurs.com. j’ai pris un grand plaisir à cette rencontre absolument passionnante. Avec quelques notes,  j’essaie de restituer l’atmosphère des échanges, qui permet de mieux comprendre toute la complexité du travail d’un écrivain.
Olivier Norek a travaillé sur Engrenage pour Canal+. Bientôt sur une série à la télé pour adapter Victor Coste, avec Yves Régnier. Il a également travaillé au scénario de « Flic tout simplement » adapté du livre de Martine Monteil, et réalisé avec Régnier, qui est aussi le commissaire Moulin (et donc quelque part flic depuis plus longtemps qu’Olivier !) Et je dois avouer que cette adaptation est juste géniale, avec un superbe jeu d’actrice de Mathilde Ségnier qui se révèle plus vraie que la vraie Martine Monteil dans ce téléfilm, réaliste et criant de vérité alors que le livre est à mon avis plutôt décevant dans son écriture.

Olivier, quand vous écrivez des romans policiers, est-ce basé sur des histoires vécues ? Il y a un peu de mon quotidien de flic dans le 93. En fait les enquêtes les plus folles, les plus sordides les plus cocasses, je les ai mixées dans mes trois romans. Les enquêtes n’existent pas mais les faits sont réels. J’écris avec 95% de réalité, 5% d’histoire d’amour !

Comment travaillez-vous pour écrire un roman ?
Comme j’enquête. Entouré d’experts, de professionnels, en fonction du sujet à traiter je vais voir, je dois connaître. Territoires : collusions entre mairies et délinquants, certains maire, travaillent avec = achat de la paix sociale. Adjoints au maire, maires, devenus les indics du roman.
Dans Surtension, il y a une évasion, donc besoin de l’aide de surveillants, de directeurs de prisons, qui expliquent comment ça se passe dans la vraie vie. Car envie de monter la pauvreté de la justice, du TGI de Bobigny en tout cas. Dans le roman il va y avoir un braquage de la salle de scellés du tribunal de Bobigny, l’auteur avait donc besoin « d’indic » à l’intérieur du TGI pour monter un braquage plausible.
Il y a tout d’abord une grosse période de prise d’information, puis un mur à la maison, d’enquêteur ? De serial killeur ? Avec des fils, des points d’interrogation, des photos, j’explose mon cerveau contre mon mur : il y a tout ce que je veux dans mon livre, à moi de faire les liens, d’en faire ce que je veux pour que tout se passe comme je veux. j’écris sans arrêt des idées, des scènes, dans des calepins.
Un livre est construit comme Colombo, le lecteur a beaucoup d’infos au début. L’important est de savoir comment le flic va y arriver. Dans Surtension, 5 enquêtes se percutent. Sans dévoiler le spoiler, c’est des personnages qui vont être amenés à leur point de surtension et donc à leur point de rupture.

Si vous êtes en danger de mort, ou si vos proches sont en danger de mort, une sorte de voile blanc va apparaitre. Quelle est votre personnalité, comment allez-vous réagir ? Une partie de cette personnalité est cachée en nous. Javais envie de voir comment le personnage va réagir s’il est porté à son point de rupture. Quelle est cette animalité qui sort de vous ?

Pas besoin de meurtre dans un polar : dans Territoire l’auteur évoque le « braquage de l’état », dans Surtension, une évasion de prison. C’est d’abord l’histoire d’une jeune femme, alexandra, à la tête d’une équipe de braqueur de bijouteries. Elle a accepté que son petit frère Nano participe à un braquage, mais il se fait arrêter. Il est incarcéré à Marveil, la prison la plus dangereuse de France (entièrement sortie de l’imagination de l’auteur). C’est un jeune homme tout fin et fragile comme une bulle de savon, il devient fou, il est en danger de mort. Alex veut mettre en place son évasion. Pour ça elle devra également faire en sorte que quatre autres criminels soient libérés. Le flic va devoir enquêter sur ces cinq enquêtes, en pensant qu’elles sont séparées mais elles vont se rejoindre à la fin !

Violence du monde pénitentiaire. La violence rappelle les films d’Audiard. Dans Surtensions, Il va falloir qu’Alexandra fasse libérer son frère, elle y est obligée, et en plus c’est un avocat qui lui demande de le faire. Olivier Norek, vous n‘êtes pas en amour avec les avocats ??
Pas toujours ! Je m’explique, avec certains, c’est facile bien sûr. Mais quand on est flic, on est une équipe qui essaie de se rapprocher le plus possible de la vérité pour qu’un jury puisse prendre sa décision. Le flic va trouver les preuves pour amener le mis en cause devant la justice, ensuite les jurés et les juges vont devoir s’approcher le plus possible de la vérité pour prendre la bonne décision, et à côté, dans la même salle de tribunal, il y a l’avocat, et s’il a une information qui mettrait en cause son client, qui prouverait qu’il est coupable, il n’est pas obligé de la donner à la justice ! Tout le monde doit le faire, sauf l’avocat. Alors on peut se demander pourquoi c’est le seul de l’équipe qui peut ne pas dire la vérité !

Les personnages : ils sont récurrents pour pouvoir les suivre enquête après enquête et les voir évoluer. Pour leur donner une épaisseur, Olivier Norek écrit des nouvelles sur les personnages (qui ne font pas partie du livre et destinées à lui seul) :
Avant même de commencer le livre je sais comment ils évoluent, parlent, sont habillés, ils ont déjà une énorme personnalité. Au bout de trois romans, je les ai suivis, je leur parle, d’ailleurs je dis tout haut leurs dialogues pour voir s’ils sont réalistes, s’ils prennent vie ! Je pousse même le truc encore plus loin, ils vont prendre vie avec des acteurs puisqu’ils vont être adaptés en série à la télé ! ».

Mon père m’a forcé à lire, je l’en remercie ! Moi j’étais plutôt attiré par les séries. Et d’ailleurs, dans les séries, j’aime bien le concept du héros récurrent qui revient et évolue au fil des saisons : première saison, pas la peine de faire tomber amoureux son héros, on n’a pas encore assez d’empathie pour lui ! Du coup il faut créer une enquête ultra forte. Elle peut être un peu moins forte dans le deuxième, et encore moins dans le troisième, parce que là on a juste envie de retrouver les personnages et même de les voir tomber amoureux, et ce même si l’enquête est un peu moins prégnante. Bon, elles ont toujours beaucoup d’importance dans les trois romans par contre. Dans toutes les séries, c’est comme ça. On aime retrouver ses personnages, bien les connaitre, pour pouvoir les égratigner aux saisons suivantes. Ici, dans Surtension, troisième opus de la trilogie, je peux égratigner mon héros, et d’ailleurs à la première page on sait qu’il va être malmené. On sait que quelqu’un va mourir. Coste est chez la psy police… « C’est un membre de mon équipe, j’en suis responsable, c’est comme si je l’avais fait ».

Il y a dont comme un besoin de castagner son personnage ! Victor est très vulnérable, dans Surtensions, il se pose beaucoup de questions. Est-ce ainsi dans la vraie vie, peut-on craindre une sorte de porosité qui fait que sa carapace de protection ne marche plus ? Dans la vraie vie, c’est comme je le fais dire à mes personnages, je le mets dans la bouche de mon flic : « c’est pas tes proches, c’est pas ta peine » ; Il ne faut pas être une éponge et ne pas ramener de fantôme à la maison, faire en sorte que ça ne nous touche pas. On peut toujours se dire « Je suis un cow-boy, je suis balaise », mais évidemment certaines fois des victimes vous font penser à quelqu’un…certaines enquêtes … comme cette fois, dans l’appartement d’une jeune fille victime, j’ai vu des livres dans sa bibliothèque, des livres que j’avais lus ! Et je me suis posé des questions, elle les a aimé ces livres ? C’était top pour moi : vite, faire trois pas en arrière ! Dès le départ, trop de contact, de rapprochement. Ce genre de chose arrive avec des victimes qui vous touchent, des enfants, des jeunes personnes… je me souviendrai toute ma vie de cette enfant morte, les parents disent elle est morte il y a deux heures, je dois les consoler, je me rapproche d’eux dans leur malheur et là le médecin dit, non, pas possible au moins dix heures ! Et je me rends compte que je réconforte des gens qui me mentent : les victimes peuvent avoir un brin d’auteur, les auteurs un brin de victime. S’impliquer le moins possible, un flic est un outil, il peut diriger les victimes vers l’appareil dédié qui peut leur répondre. Il ne fait pas interférer pour ne pas parasiter l’enquête. Heureusement, l’enquête de trop je ne l’ai pas eue ! J’ai eu et vu des choses terribles, mais après un parcours de missions humanitaires, pour trouver ma place. Je trouve ma place dans le regard des autres, après Guyane, Balkans, l’ex-Yougoslavie, et le 93 !

Une femme criminelle : la police sait-elle gérer, ou au contraire est-elle mal à l’aise ?
Étonnant, surprenant cette question ! Il me semble que c’est pareil que ce soit un homme ou une femme. Le plus compliqué c’est quand une femme est victime, car il n’est pas simple pour elle de raconter une agression à un homme, elle peut préférer s’adresser à des femmes et c’est normal. Un criminel homme ou femme, c’est égal. Dans le livre, c’est la femme qui est chef de bande. Dans Territoire, c’est aussi une femme, la mère, qui est responsable. J’avais envie d’enlever un peu de testostérone à mes personnages. Même si elle va passer à l’acte, il y a un peu plus de délicatesse. Et l’envie de surprendre le lecteur qui ne s’attend pas à la voir réagir comme un homme au moment d’aller au conflit. La criminelle femme m’intéressait car on la voit peu.

Transformer un roman en série : s’impliquer dans le scénario, faire partie du projet ! 1800 polars par an, il faut arriver à sortir du lot !
Pour ça, il faut aussi sortir du cliché du policier qui carbure au whisky, pourquoi pas à la cocaïne et une petit copine prostituée. Mon personnage c’est le 93, fournisseur officiel de clichés depuis près de 30 ans ! Les seules choses qu’on en sait : multiculturel, délinquance, criminalité, il ne faut pas y vivre ! Sauf que moi j’y vis, et j’ai découvert un département ultra jeune, avec un avenir certain avec le grand Paris, je suis amoureux de ce département laboratoire que je préfère à un département musée comme paris. C’est un département que je considère comme une enfant turbulent, sortir et les flics et le 93 de cette série de clichés, donc pas envie que les jeunes soient tous des jeunes à capuche et les flics aigris, vieillis, cabossés torturés. J’espère mener le combat du cliché et des années 80 !!

Il faut faire attention quand on écrit un scénario : par exemple si je prévois de faire une interpellation dans le Thalys gare du nord, ok, mais alors on a dépensé tout le budget de la saison ! On ne peut plus rien faire. Un auteur peut tout faire, faire exploser un hélicoptère, réquisitionner une gare, il a juste besoin d’un stylo. Et puis il y a les diffuseurs, et leurs filtres, maitres à bord et qui modifient certaines scènes. Par exemple, pour Code 93, il faut enlever des meurtres et orienter davantage vers la partie politique, c’est un autre projet, une autre histoire, des personnages s’en vont, d’autres arrivent, on coupe des scènes. Même si c’est votre préférée, il faut le faire. C’est une torture agréable mais ça n’est plus jamais le livre qu’on a écrit ! Et si vous dites « mais j’ai préféré le livre » : bien évidemment, ce n’est pas du tout la même chose !!

Un grand merci à Oliver Norek pour son dynamisme et sa disponibilité !

Retrouvez mes chroniques de :

 

 

Violence à l’origine. Martin Michaud

« Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même »
Pour ceux qui ont déjà lu les opus précédents, c’est un véritable plaisir de retrouver dans « Violence à l’origine » le sergent détective Victor Lessard, policier au profil atypique. Et pour ceux qui le découvrent, c’est juste un moyen d’avoir envie de lire les précédents romans de Martin Michaud.

https://i0.wp.com/static1.lecteurs.com/files/books-covers/507/9782875802507_1_75.jpgDans « violence à l’origine » Victor Lessard, qui semble avoir réglé ses comptes avec ses vieux démons, à fort à faire. Et le lecteur aussi, qui commence ce livre par le chapitre 48. Non, ce n’est pas l’erreur d’un éditeur malicieux ou d’un auteur perturbé, mais bien une étonnante façon de sauter à pieds joints au cœur de l’enquête. Viennent ensuite des flashbacks et des changements de points de vue, facilement intégrés dans le fil de l’intrigue.

Avec la ville de Montréal en trame de fond, Victor Lessart enquête sur la mort violente d’un policier haut gradé du SPVM, puis sur une succession de meurtres tous plus horribles les uns que les autres. Contre toute logique ses intuitions le guident vers des noirceurs que le commun des mortels refuse d’admettre. Guidé par un graffiti présent sur les scènes de crimes, par lequel le meurtrier annonce son prochain crime, le dernier à mourir devant être le père Noel, Lessart s’oriente vers un meurtrier qui ouvre des portes, comme un appel à l’aide, en contradiction avec les caractéristiques classiques d’un tueur en série. Les meurtres se succèdent, la hiérarchie souhaite des résultats rapides, les pièges sont cependant nombreux, y compris au cœur de la police pas forcément pressée de voir se rouvrir certains dossiers. Secondé par sa fidèle Jacinthe Taillon, par Loïc, et par son amie Nadja avec qui la relation semble apaisée, Lessard doit résoudre « l’affaire du graffiteur ».

Au cœur de ce roman, trois affaires s’imbriquent, qui permettent de refermer certaines portes laissées ouvertes dans les romans précédents, mais qui ne gênent pas la compréhension si on ne les a pas déjà lus.
L’auteur aborde différents thèmes, l’incapacité de la justice, qui peut inciter à se faire justice soi-même. Si c’est totalement inacceptable dans une société civilisée, la question est pourtant de savoir quelle part en nous accepte ou condamne, et jusqu’à quel point. Victor Lessard sera confronté à cette question difficile. Martin Michaud aborde également le sujet délicat de la manipulation psychologique, en particulier sur des enfants, où seule une dose de folie peut faire poser des questions telles que : avons-nous tous un potentiel de violence à l’origine, et si oui, existe-t-il un moyen de le faire émerger ? Enfin, la traite des êtres humains et les violences faites aux femmes en particulier violences sexuelles.

DCL2016martin michaud.JPGC’est sombre, mais comme nous le dit Martin Michaud lors de la rencontre, les sources sont à trouver dans la réalité. A Montréal, il y a quelques années des jeunes femmes ont disparu, sans que l’on trouve la moindre piste. Pour le père d’une fille de 18 ans, c’est un sujet sensible, car il ne faut jamais se dire que ça n’arrive qu’aux autres.

L’écriture est portée par cette gouaille typiquement québécoise qui allège en quelque sorte ce roman très noir. Parce que oui, « c’est correct » de parler et d’écrire comme nos cousins du Canada, et moi c’est simple, j’adore ! Ils sont tellement savoureux ces dialogues entre Lessard et Jacinthe.

  • Pis ? Tu l’as pas top magané j’espère ?
  • Eille, méchante perte de temps …. C’est sûr qu’ils nous niaisent !
  • Je t’attends dans le char, mon homme.

Voilà un roman à dévorer d’une traite et qui donne encore envie de vite lire tous les autres.

Du même auteur, retrouvez ma chronique de Je me souviens

💙💙💙💙💙


Catalogue éditeur

Responsable de la section des crimes majeurs en l’absence de son supérieur, le sergent-détective Victor Lessard se voit confier la mission d’enquêter sur la mort d’un haut gradé du SPVM dont on a retrouvé la tête dans un conteneur à déchets. Formé du jeune Loïc Blouin-Dubois, de l’inimitable Jacinthe Taillon et de Nadja Fernandez, avec qui Victor partage sa vie, le groupe d’enquête qu’il dirige doit faire vite, car l’assassin a laissé un message qui annonce de nouvelles victimes. Confronté à un tueur particulièrement retors, qui peint de lugubres graffitis sur le lieu de ses meurtres et évoque un curieux personnage surnommé le « père Noël », pressé d’obtenir des résultats rapides par sa hiérarchie sans pour autant recevoir l’appui nécessaire, Victor Lessard s’entête envers et contre tout à résoudre « l’affaire du Graffiteur », dédale inextricable d’une noirceur absolue qui ravivera les meurtrissures de son âme, ébranlera ses convictions les plus profondes et le mènera au bord du gouffre.

Date de parution : 17/02/2016 / Kennes Éditions / EAN : 9782875802507
https://www.facebook.com/MartinMichaudAuteur/

Ingrid Astier aime « les armes à feu et les ponts de la Seine, Cioran et le chocolat »

Qui est Ingrid Astier ?  Je ne peux pas vous le dire, je sais simplement qu’Ingrid est un authentique écrivain qui vous plonge dans un univers bien à elle. Normalienne, originaire de Bourgogne, Ingrid aime « les armes à feu et les ponts de la Seine, Cioran et le chocolat ».

Ses romans n’ont rien du polar traditionnel, ils vous emportent et ont l’écriture et la puissance d’un grand roman. Il y a des gentils et des méchants, des policiers et des bandits, mais il y a bien plus que ça. Les policiers et les bandits, Ingrid les connaît, elle a navigué avec la brigade fluviale et fréquenté les bandes d’Aubervilliers, a plongé dans la Seine comme elle plonge ses écrits dans la réalité, pour mieux les vivre et nous les faire vivre à notre tour. Son écriture a une telle véracité, une telle crédibilité qu’on vibre avec ses personnages, au rythme de leurs aventures, frissonnant du danger, humant l’air et les parfums avec eux.

Ingrid est une femme lumineuse et tellement attachante qu’on se demande d’où viennent les noirceurs de ses intrigues, de la vie sans doute, de la nuit, de sa connaissance parfaite des milieux, ceux des policiers ou des marginaux qu’elle a côtoyés sans peur pour peaufiner le moindre détail de ses romans.

Alors que paraît son dernier roman, Même pas peur, aux éditions Syros, rencontre avec Ingrid Astier le 14 avril Au café littéraire avec lecteurs.com

INGRID4Les questions sont posées par Karine Papillaud

Trois ans pour écrire un roman, c’est un peu long pour les lecteurs qui ont hâte de vous lire ?

Au xive siècle, il fallut sept ans pour livrer La Tenture de l’Apocalypse — une tapisserie. Alors je me dis que, finalement trois ou quatre ans, c’est raisonnable pour écrire un roman (rires). J’ai besoin de temps pour définir mon terrain et m’immerger dans les univers liés à mon histoire. Deux années au moins, à travers les différents services de police, avec un parfumeur, un pêcheur, un SDF, un balisticien, une trapéziste… car il faut beaucoup de temps pour appréhender chaque univers.  Mon travail est tout sauf une recherche documentaire. Pour écrire, je vais quitter le quotidien et m’embarquer dans l’imaginaire. Écrire repose profondément, pour moi, sur la rencontre humaine. Je pars de cette intensité comme de cette émotion : la rencontre.

Au départ d’un nouveau roman, la question que je me pose est : avec qui ai-je envie de vivre ? Avec un flic, un voyou, une trapéziste, un pêcheur d’anguilles ? Car il faudra passer trois ans dans cet univers… Écrire donne cette possibilité de vivre dans un monde qui distend les frontières. C’est une chance de s’assouplir, de briser le cercle dans lequel nous grandissons puis évoluons.  Ce ne sont pas mes propres valeurs que je vais observer, mais le monde où mon roman va me mener. Car il me mène par le bout du nez. C’est lui qui décide. Je compare alors l’écriture aux traversées des grands explorateurs : chaque roman est l’occasion d’un départ, au sens fort, et la découverte d’un nouveau monde. Par nouveau, il ne s’agit pas d’un monde original, mais singulier.

INGRID 6Dans vos romans, les notions de réel et d’imaginaire sont importantes.

On vit chaque jour dans un monde romanesque et c’est aussi ce qui fait son charme. Mais il faut savoir le concentrer. L’écrivain n’est pas loin du travesti. Quand je commence un livre, quand j’écris la première ligne, d’une certaine façon, c’est comme si je déchirais ma carte d’identité : je deviens autre, j’habite cette conscience autre. Une passation d’imaginaire est à l’œuvre. Cette passation permet de vivre intensément, de sortir de sa vie, de ne pas être borné à soi. C’est confortable mais risqué, aussi : quelle personnalité vais-je habiter ?

En quoi le réalisme va-t-il nourrir l’imaginaire ?

Le roman et une chance de pouvoir pousser des portes et de pénétrer des mondes qui ne sont pas les vôtres. Jouissance de l’évasion. Dans Angle mort, je me suis demandée, par exemple, où Diego, mon braqueur, allait habiter. J’ai beaucoup sillonné la banlieue, de nuit, avec mon vélo. Jusqu’à Aubervilliers, le royaume des garages et des bars, pour comprendre, apprendre, savoir. Je n’ai pas envie plaquer des éléments dans un livre. Tout milieu se respecte. L’imaginaire, c’est du sérieux. De loin, être à vélo, de nuit, à Aubervilliers dans certains quartiers, peut paraître insensé. Et sans l’aimantation du roman et sa quête précise, ce le serait.

Pour en revenir aux explorateurs, c’est alors le modèle de l’alpiniste qui me porte. Toute petite, avec mon frère, la montagne nous fascinait, même si elle est loin de la Bourgogne où j’ai grandi. Nous passions des jours entiers à lire des livres d’alpinistes comme Glace, neige et roc de Gaston Rébuffat. Le Guide Michelin… et les livres d’alpinistes ! Nous rêvions sur ces zones qui aimantent l’imaginaire. Grimper et avoir les orteils gelés, tout cela pour redescendre, n’est-ce pas également fou, un supplice en soi, si l’on ne considère que les faits bruts ? On ne peut donc envisager ces élans qu’en termes de quête et de dépassement.

INGRID 5Durant les trois années de terrain, que vais-je chercher ? Cette vectorisation du roman est essentielle. Je pars pour m’imprégner de l’altérité : une façon différente de se vêtir, de parler, d’agir, de ressentir. Écrire est un métier d’écoute, il faut basculer dans d’autres mondes, pour viser le naturel. La fiction est à ce prix.

Dans Quai des enfers, tout comme dans Angle mort, c’est tant l’esprit d’une époque que le Paris des anecdotes que je vais chercher, non le Paris touristique. Par exemple, pour le Petit éloge de la nuit (Folio Gallimard) j’ai observé, une nuit, l’État-major du 36 quai des Orfèvres pour voir si minuit était réellement l’heure du crime. J’aime tester une expression, la mettre à l’épreuve du réel. Mais je suis aussi allée discuter avec les SDF du Pont-Louis-Philippe, à Paris. Aujourd’hui, leur squat a été muré, ce qui donne encore plus d’importance à la littérature. Car le roman, en définitive, est terre de mémoire. Une stèle comme un sanctuaire, un écho qui prête sa voix à ceux qui murmurent, tout bas. J’apprécie aussi beaucoup les pêcheurs, ce sont de vrais viviers, comme le garde-pêche de Paris, qui m’a inspirée pour Quai des enfers. J’adore l’anecdote, que je reprends dans ce roman, où il m’explique comment trouver des alliances dans la Seine, ou comment il signe les anguilles…

INGRID3BDans « Même pas peur », vous abordez tous les thèmes, l’amour, les jeunes, leurs codes… Quel rapport avez-vous à la littérature, car vous écrivez de tous les genres, polar, cuisine, saveurs, roman, jeunesse ? En fait, vous paraissez totalement libre, les codes, vous les prenez tous, ou pas ?

Au départ, pour Même pas peur, Natalie Beunat, la Directrice de collection de Syros, m’a proposé un roman policier pour ou enfants ou adolescents. Au final, j’ai écrit un roman noir, à ma façon, et qui peut toucher un adolescent comme un adulte qui rêve de retrouver ses seize ans. Un roman noir mais aussi un roman d’aventures et d’amour, un roman d’éducation sentimentale. C’est noir, car à l’adolescence, l’amour peut pousser à tout, y compris à l’extrême — folie, suicide, fugues, émiettement de l’identité… Même pas peur n’est pas un roman policier au sens strict de l’enquête procédurale, mais il est noir car le sentiment amoureux est certainement celui qui nous met le plus en péril. Et c’est une enquête sur soi-même.

À l’île d’Yeu, les adolescents sautent dans l’eau depuis les rochers. De trois mètres, six mètres, douze mètres… Toujours plus haut, pour épater, se dépasser, séduire l’autre. Mais paradoxalement, au moment d’exprimer leurs sentiments, il n’y a plus personne. Même pas peur part de ce grand écart. Et si l’on mettait la même audace dans la découverte de soi et de sa sensibilité ? Si l’on se lançait vers l’autre comme l’on plonge, parfois même à corps perdu ?

Quand j’ai débuté Même pas peur, j’avais un modèle en tête, Le Blé en herbe de Colette. C’est un livre que j’ai lu grâce à ma mère, quand j’étais adolescente. Ma mère laissait toujours traîner des livres pour que j’aie l’impression de les croiser par hasard. Elle savait que c’était plus efficace que de me dire de les lire, et j’admire aujourd’hui sa finesse. Dans Le blé en herbe,  il y avait un rapport abyssal aux sentiments. Je m’étais toujours dit que j’aimerais écrire une histoire simple autour de l’océan, d’adolescents, et des sentiments. Une sorte de Blé en herbe contemporain.

Pour écrire une nouvelle, , j’avais eu besoin de nourrir un personnage de plongeur. Un jour, sur une avancée rocheuse de l’île d’Yeu, arrive un jeune plongeur. Avec sa monopalme et ses cheveux blonds bouclés, c’était le premier homme-sirène que je croisais… J’ai mené mon enquête pour remonter à lui et sa famille. Sa mère était ramendeuse — son métier me faisait penser au travail de l’écrivain, réparer, reprendre les mailles d’un grand filet (le réel et ses béances chez le romancier)… Le plongeur, lui, m’a décrit les plongées océaniques. C’est lui qui, des années plus tard, a inspiré le personnage de Raphi dans Même pas peur. Il incarne la transition réussie entre le monde des adolescents et celui des adultes.

Ingrid, vous avez donc les pieds sur terre et le nez dans le vent ?

Oui, c’est exactement cela. Rêver avec les pieds sur terre. Je tiens aux nuages comme aux racines.

Dans vos romans, la musique est omniprésente, il y a même des listes de titres à la fin.

Quand j’écris, il me faut un climat musical. Comme au cinéma, par le thème musical, on sait d’emblée quel personnage va arriver. Dans Angle mort, je voulais situer une scène d’amour dans la salle des machines du remorqueur-pousseur de la Fluviale, dans le ventre de la baleine en quelque sorte. Pour nourrir cette scène, j’ai demandé à passer une nuit, seule, dans la salle des machines. Pour enregistrer les sons du remorqueur, mais pas seulement, également l’eau qui claque contre les ducs d’Albe, et m’imprégner du lieu comme des odeurs d’huile. Au moment d’écrire la scène, je me suis repassée les enregistrements, pour basculer immédiatement dans cet univers. Ainsi, je pouvais être dans la tête des personnages, sans médiation.

Vous semblez avoir un tel attachement à vos personnages, que ressentez-vous à la fin d’un livre ?

La fin du livre, c’est un deuil atroce ! Pour Angle mort, en tout cas. Il fallut quitter un monde, une tension, une concentration de plusieurs années. Quand j’écris, je dis toujours que je pars en imaginaire : je quitte le monde, le  quotidien, je me coupe d’un pan familier. Mes amis sont habitués… Les personnages sont une famille, ce ne sont pas des êtres de papier. Pour rester dans leur logique, je ne puis me permettre de les quitter. J’ai fini Angle mort à bout de nerfs, à passer les dernières nuits sans dormir, pour coller à Diego, mon personnage, et épouser son rythme à lui…

Un livre, c’est aussi un tombeau. De lieux, de gens, disparus à jamais. Comme les cimenteries près du Pont-National, à Paris, dans Quai des enfers. Elles perdent du terrain. Le paysage urbain quitte cette mixité industrielle que j’appréciais. Il se normalise. Dans Quai des enfers, encore, j’évoque ce SDF qui habitait sous le Pont-Louis-Philippe, dans un royaume souterrain à la débrouille. James, celui qui m’a inspirée, n’est plus. J’ai assisté à son enterrement, et son royaume a été muré. Avec le roman, cet homme garde une voix, une trace, une histoire. Je pense aussi à un cordage de la Brigade fluviale, passé au goudron de Norvège. Il n’en existe plus à la Fluviale, la corderie a également disparu, comme la menuiserie. Mais l’odeur, à travers Angle mort, reste.

Quelle est la place du lecteur dans votre univers ?

J’aime la nature, profondément, mais la contempler est solitaire. Avec le lecteur, règne le partage. Le roman casse, magiquement, le cercle de la solitude. Cette ouverture est sacrée. Et pourtant, l’écriture, c’est terriblement personnel, bien plus qu’une mise à nu. À travers ses romans, un écrivain dévoile tout un univers intérieur. Je comprends très bien qu’un lecteur ne rencontre pas toujours un livre. Cette rencontre tient du hasard, de l’intime. Relire, des années après, un livre, c’est pourtant lui rendre justice. Par exemple, je me demande ce que des adolescents peuvent bien percevoir du Misanthrope de Molière. Pourtant, le Misanthrope, c’est gigantesque ! C’est tout de même une question fondamentale, aujourd’hui, de savoir si l’on peut et doit tout dire, non ? Le naturel ou l’artifice ? La spontanéité ou la sociabilité ? Laissons le temps aux livres…

Vous avez écrit le Petit éloge de la nuit : j’ai l’impression que vous avez une fascination pour la nuit.

INGRID6Quand nous étions jeunes, en Bourgogne, je me souviens de mon frère qui fabriquait un télescope dans la cave. Il avait même élaboré un appareil de Foucault. Pour moi, c’était comme un rêve. Au fond de la cave, mon frère fabriquait du rêve ! Il s’isolait comme un animal en hibernation pour dialoguer, ensuite, avec les étoiles. Ce souvenir m’a profondément marquée. Il allait du noir au scintillement stellaire. Mon frère avait passé un temps infini à polariser le verre de son miroir dans la nuit de la cave, pour faire parler une autre nuit. Celle de l’infini. La nuit, c’est la clef de mon univers. Tout y est.

Vous avez dit que vous mettiez trois ou quatre ans pour écrire un roman, mais alors, à quand le prochain ?

Le prochain roman sortira en janvier 2016, dans la Série Noire. Mais après, vous savez ce que Pierre Michon dit de l’inspiration : « Le roi vient quand il veut ».

Souvenirs de la sortie d’Angle Mort, janvier 2013, une belle soirée avec Ingrid Astier 

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