Le Stradivarius de Goebbels, Yoann Iacono

Le destin de Nejiko Suwa et de son Stradivarius pendant le seconde guerre mondiale

Nejiko Suwa est depuis son plus jeune âge attirée par la musique occidentale, et par le violon en particulier. Une formation à cet instrument ne peut être exhaustive, même si elle est enseignée par les plus grands musiciens japonais, que si elle est complétée par un séjour en France auprès des maîtres de son temps. La jeune femme part à Paris parfaire sa formation et étudier avec Boris Kamensky.

Mais la guerre est là, et le Japon est l’allié de l’Allemagne et de l’Italie. En 1943, c’est à Berlin de Nejiko reçoit des mains de Goebbels le Stradivarius qui va l’accompagner toute sa vie. Instrument magnifique qu’elle protège comme si sa propre vie en dépendait. Mais dont elle ignore l’origine. Est-ce un bien spolié à Lazare Braun, le musicien juif déporté avec sa famille à Auschwitz ? Si tel est le cas, Herbert Gerigk ne le lui avouera jamais. Pourtant, la jeune musicienne a bien du mal à apprivoiser les sonorités de cet instrument fabuleux, tant il est vrai que ce dernier a une âme, peut être celles de ses propriétaires successifs. Elle va de concert en concert, protégeant son instrument et peut-être elle aussi par cette forme de déni et de candeur affichés face aux atrocités de la guerre qu’elle semble ne jamais voir.

Le roman alterne plusieurs points de vue et adopte plusieurs formes. Essentiellement celui du narrateur, un musicien de jazz chargé de récupérer le Stradivarius , qui n’en est peut être pas un, mais plutôt un Guarini. Et celui de Nejiko à travers des extraits de son journal, ou dans les différentes étapes de sa carrière et de sa vie, de Paris à Berlin, des États Unis au Japon, en cette période si compliquée de la seconde guerre mondiale et de l’après guerre.

L’auteur a su mêler avec talent les connaissances historiques sur la place du Japon à cette période charnière du XXe siècle, la vie à Berlin ou à Tokyo, les tractation politiques et les règlements de compte de l’après guerre. La place de la musique et l’importance de poursuivre une carrière au service de celle-ci, quelles que soient les circonstances, y compris au mépris de l’image que l’on projette, en particulier lors de périodes troubles. Ce qui provoque d’interminables discussions, surtout hélas des années après et hors contexte, quand on essaie de comprendre de telles attitudes. Ce qui est vrai d’ailleurs pour la plupart des artistes qui ont continué à travailler pendant les différentes guerres ou conflits.

Le roman évoque aussi les tragédies de la guerre, la spoliation des biens juifs envoyés en masse en Allemagne, la déportation et la mort de millions de juifs, les villes bombardées, la fidélité sans faille des japonnais envers leur empereur et leur pays, (fidélité forcée, quand le choix est la mort ou l’indignité…), les atrocités commises par les japonais et les jugements des crimes de guerre. Enfin, on y rencontre Goebbels et les dignitaires allemands, mais aussi l’empereur Hirohito et Mac Arthur, Miles Davis et Boris Vian, Juliette Greco et Pablo Picasso pour ne citer qu’eux.

La musique est présente mais seulement comme un fil rouge ténu qui vient rappeler la passion de Nejiko, à travers les grands artistes de son époque, de ceux qui l’ont entourée et dont elle s’est inspirée, qu’ils soient chefs d’orchestre, musiciens ou compositeurs. Un premier roman très qui nous fait également re-découvrir les liens politiques et culturels existants entre les grandes nations au XXe, en particulier après la seconde guerre mondiale.

Lire également les chroniques de Les instants de lecture, Des plumes et des livres, Squirelito

Catalogue éditeur : Slatkine et Cie

Le roman vrai de Nejiko Suwa, jeune virtuose japonaise à qui Joseph Goebbels offre un Stradivarius à Berlin en 1943, au nom du rapprochement entre l’Allemagne nazie et l’Empire du Japon. Le violon a été spolié à Lazare Braun, un musicien juif assassiné par les nazis. Nejiko n’arrive d’abord pas à se servir de l’instrument. Le violon a une âme. Son histoire la hante. Après guerre, Félix Sitterlin, le narrateur, musicien de la brigade de musique des Gardiens de la Paix de Paris est chargé par les autorités de la France Libre de reconstituer l’histoire du Stradivarius confisqué. Il rencontre Nejiko qui finit par lui confier son journal intime.

Paru le 7 janvier 2021 / 240 pages – Prix : 17€ / ISBN : 978-2-88944-171-6

Là où chantent les écrevisses, Delia Owens

Une lecture aussi émouvante qu’addictive

Émotion, tendresse, rage, tristesse, joie et bonheur de voir comment Kya, la fille des marais, réussi à vivre malgré l’abandon de Ma, puis de ses frères et sœurs et enfin de Pa.
Comment avec l’aide de Tate elle réussit à apprendre à lire, elle qui vit seule dans sa cabane sans eau ni électricité au bout des marais de Caroline du Nord. La sauvageonne que tous craignent sans jamais chercher à la connaître est une fleur qui s’épanouit au contact de la faune et de la flore de ces marais qu’elle connaît mieux que quiconque.
Ce roman est vraiment magnifique, et totalement addictif. On aime tout de suite cette émouvante et attachante fille des marais. Et on n’a pas envie de la quitter.

La voix de Marie du Bled est juste, précise. Jeune quand Kya est enfant, dure quand on s’adresse à elle, triste ou lourde de remords ou de regrets après les épreuves et les abandons, mais toujours forte et déterminée. Une voix en véritable symbiose avec le personnage principal et ceux qui gravitent autour d’elle.
Et surtout, cette lecture audio permet de prendre encore mieux la mesure de la beauté de l’écriture et de la précision de l’auteur lorsqu’elle décrit la nature omniprésente, sauvage, protectrice et le plus souvent si belle.
C’est un grand plaisir de lecture, et je dois dire que si j’avais déjà lu ce roman lors de sa sortie, j’en ai apprécié ici toute la beauté et la finesse grâce à cette version audio.

Retrouvez ma première chronique de ce roman ici.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2021

Catalogue éditeur : Audiolib

Un livre audio lu par Marie du Bled. Traduit par Marc Amfreville

Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
À l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l’abandonne à son tour. La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie.
Lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…
Une héroïne autodidacte et passionnée, une peinture saisissante de la beauté des marais, et une enquête à suspense digne d’Agatha Christie font de ce roman un véritable page-turner.
Un premier roman phénomène qui a conquis des milliers de lecteurs dans le monde entier.

Éditeur d’origine : Le Seuil
Date de parution : 16 Septembre 2020 / Durée : 11h18 / Prix public conseillé: 24.90 € / Format: Livre audio 2 CD MP3 Poids (Mo): 381 / Poids CD 2 (Mo): 551 / EAN Physique: 9791035403614

Le jour de ma mort, Jacques Expert

Connaître le jour de sa mort, rêve ou cauchemar  ?

Charlotte est une jeune parisienne aussi blonde que belle. Heureuse dans sa vie, elle adore son chat Grichka et son petit ami Jérôme. Mais en ce 28 octobre, alors que Jérôme est à Dubaï pour son travail, les souvenirs d’un séjour entre copines à Marrakech affleurent à sa conscience à demi-éveillée. Trois ans plus tôt, lors de ce week-end pour l’enterrement de vie de jeune fille de son amie Carole, les jeunes femmes avaient rencontré un voyant. Elles ne l’avaient absolument pas pris au sérieux, mais pourtant ses prophéties se sont toutes avérées pour ses copines. Et maintenant, reste celle de Charlotte, particulièrement terrifiante puisqu’il lui a révélé quel serait le jour de sa mort.

Et pendant ce temps, un tueur en série sévit en ville, tueur de blondes et de chats

Seule dans son appartement, dans un immeuble déserté par quasiment tous les voisins en dehors de celui du dessous qui est sourd comme un pot. Elle cherche comment échapper à la prédiction, car bien évidement, si elle doit mourir ce jour-là, cela ne peut être que de la main de L’Égorgeur de chats, ce prédateur dont parlent tous les médias.

Charlotte tremble, imagine, désespère, se rebelle, se révolte, réagit, se terre. Confiance, angoisse, stress, pleurs, courage, rien ne lui est épargné et tout au long de cette journée sans fin, elle tente d’échapper au sort qui l’attend.

En parallèle, le tueur, un homme jeune, méthodique et froid, maltraité par maman mais en même temps très attentif à suivre son enseignement, détaille avec une certaine délectation ses meurtres passés et ses cibles futures.

Tic, tac, tic, tac, Charlotte a vingt-quatre heures pour vivre ou mourir.

Le lecteur navigue entre une Charlotte qui disjoncte et un tueur psychopathe. A la lisière de la folie, révélations, détournement, suspense, coups de théâtre et quiproquo s’enchaînent et laissent le lecteur dubitatif, en attente d’un final pour le moins déroutant.

Il m’a semblé qu’il y avait quelques pages de trop dans ce roman, comme si l’auteur voulait en dire un peu plus mais en prenant le risque de se répéter. Et cela n’apporte rien à l’intrigue. Du coup, je n’ai pas senti assez de suspense dans le cheminement des deux personnages principaux pour maintenir mon intérêt jusqu’au dénouement. Quelques personnages secondaires, un peu stéréotypés peut-être, viennent malgré tout troubler le raisonnement du lecteur. Mais sans doute faut-il prendre tout cela au second degré et apprécier cet auteur qui joue avec les nerfs de ses personnagesUn polar pour se détendre cet été, enfin, sauf si vous avez consulté un voyant juste avant !

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury Prix des lecteurs Le Livre de Poche 2021 Policier

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche et Sonatine

Charlotte est une jeune femme sans histoires. Elle a un travail qui lui plaît, un petit ami avec qui elle espère se marier, un chat. Elle se dit heureuse. Cependant, une nuit, elle se réveille tremblante de peur, en sueur, à l’affût du moindre bruit. Elle est seule chez elle. On est le 28 octobre. Le jour de sa mort.
Trois ans plus tôt, à Marrakech, Charlotte a consulté, avec trois amies, un voyant dont les prédictions se sont réalisées pour ces dernières. Qu’en sera-t-il pour Charlotte à qui il avait annoncé une mort violente le 28 octobre ? Commence alors une nuit d’angoisse. La jeune femme est-elle victime d’une paranoïa alimentée par l’effrayant souvenir ? Est-elle réellement en danger alors qu’un tueur psychopathe rôde dans la ville ?

Après avoir été grand reporter, directeur des programmes de RTL et auteur de la série Histoires criminelles sur France Info, Jacques Expert se consacre aujourd’hui à l’écriture.

Prix : 7,90€ / 384 pages / Date de parution : 30/09/2020 / EAN : 9782253181316

A la rencontre de Eugène Ébodé

« Revenir à la trace que laissent des personnages réels m’émeut »

Elle a créé l’association des amis du musée de Céret, a été l’amie intime des artistes de son époque, Picasso, Matisse, Haviland, Soutine, Chagall, Masson, Dali… Découvrir la véritable histoire de Mado (Madeleine Petrasch, aujourd’hui âgée de 84 ans) m’a donné envie de partir à la rencontre de Eugène Ébodé, l’auteur de Brûlant était le regard de Picasso.

(c) Photo Le courrier Suisse

Eugène Ébodé est né en 1962 à Douala, au Cameroun. Docteur en littératures française et comparée, diplômé de l’IEP d’Aix-en-Provence, et du CELSA, il est titulaire du CAPES et professeur documentaliste au Vigan (Cévennes) en France. Également critique littéraire, Eugène Ébodé a publié une quinzaine de livres qui évoquent l’Afrique, sa jeunesse, ses arts et ses traditions, mais aussi l’Europe et l’Amérique Son dernier roman Brûlant était le regard de Picasso, raconte l’histoire de Mado, métisse, amie et égérie de Picasso, mais aussi de Matisse, Chagall, Soutine et Dali…

Eugène Ébodé est un auteur à l’actualité chargée, puisque c’est depuis Bamako qu’il a accepté de répondre à mes questions. Là, il a été reçu par la ministre malienne de la culture, Mme Kadiatou Konaré après avoir reçu la distinction de Docteur Honoris Causa à l’Université Mahatma-Gandhi de Conakry. Car l’auteur se prête volontiers à ces exercices de diplomatie culturelle, mais aussi de conversation avec des autorités politiques qui veulent agir de manière différente pour la promotion de la culture.

Mado et les grands artistes de son temps

Brûlant était le regard de Picasso… Mais dans votre roman, on ne voit quasiment aucun des artistes de cette époque, pourquoi ce parti pris ?

Je les ai fait apparaître dans une première version, mais j’ai dû, à mon grand regret me séparer d’eux pour deux raisons : ils sont connus, célèbres et occupent un espace sensible et géographique énorme. Ils avaient déjà, de leur vivant pris une grande place dans la vie de Mado. A un moment, il est bon de laisser les « grands » hommes se reposer. Par ailleurs, le roman est centré sur Mado. Croyez-moi, ça n’a pas été facile de congédier ces immenses artistes, hommes et femmes confondus. Dora Maar à elle seule méritait dix romans. Vous êtes un brin dure, car j’ai entendu les râles des uns et les gronderies des autres et j’ai ainsi parlé de Chagall, Masson, Dali… 

Je dois avouer que j’étais un peu frustrée de ne pas en savoir plus sur les rencontres de Mado avec ces artistes que vous évoquez, ont ils eu des relations suivies, amicales, d’affaires ou autre, avec Mado et Marcel ? Et de fait, quelle a été selon vous l’influence de Mado et Marcel sur la vie artistique de la ville ?

Allez à Céret et on vous dira combien Mado et Marcel se sont impliqués dans l’action culturelle locale. Tenez les 19 et 20 juin 2021, Mado et moi serons à Céret pour le premier salon du livre de la ville. Vous verrez l’accueil que les cérétants lui réserveront.

Mado et sa famille mi-suédoise, mi-camerounaise

Le personnage principal est Mado, née en Afrique d’un père suédois et d’une mère africaine. Qu’est-ce qui vous a donné envie de nous parler d’elle ?

Le malheur qu’elle a connu, enfant de ne pas connaître sa mère et le bonheur qu’elle a eu de servir l’art. Et puis, approchez donc Mado et vous verrez combien elle a une bonté magnétique.

Le lecteur est un peu surpris de voir comment la mère biologique de Mado a été rapidement évincée de sa vie, tant en Afrique qu’ensuite lorsque elle arrive en France. Était-ce quelque chose de courant à cette époque ? Comment l’expliquer ?

Non, ce n’est pas courant. Elle n’a eu qu’un amour : Gosta. Après, elle s’est emmurée dans un monde qui sauvait en elle et son amour et sa fille. Emmurée est un rien excessif, car elle a élevé beaucoup d’enfants au village. Les retrouvailles avec sa fille près de 40 ans après leur séparation sont très émouvantes. Je n’en ai restitué qu’une brève intensité. Le roman peut tout, mais ne lui demandez pas l’innommable !

On se pose la question du pourquoi Mado n’est pas allée la retrouver dès qu’elle a su qu’elle était toujours vivante. En avez-vous parlé avec elle ? Ou est-ce une partie que vous avez délibérément choisie de romancer ?

C’est expliqué dans le roman : chaque fois qu’elle programmait un voyage vers sa maman il se produisait un événement qui reportait ce projet. Là-dessus, je n’ai fait que reprendre les faits. La réalité est souvent plus étourdissante que l’imagination. 

La vie des enfants métis de cette époque ne semble pas facile, un peu comme si on avait refusé aux mères biologiques d’élever et de voir leurs enfants. Savez-vous si c’était courant ?

Le métissage n’a jamais été un long fleuve tranquille. C’était vrai hier, cela le demeure aujourd’hui. Je m’exprime intuitivement sur la question. Tournons-nous vers les sociologues ; ils nous éclaireraient.

Vous évoquez des années de colonisation, avec les douleurs et les ruptures que cela a impliqué. J’ai eu un peu de mal à comprendre l’attitude du père de Mado, qui a abandonné ses deux filles finalement assez facilement il me semble. Cela a dû être terrible pour Mado. Pourtant cela ne semble pas avoir eu de répercussions néfastes sur sa vie en France, savez-vous ce qu’il en était réellement ? D’autant que les parents adoptifs n’étaient pas faciles non plus il me semble.

Difficile d’accepter votre idée de départ, puisque le Suédois a donné son nom à tous ses enfants métis et Collinette, l’aînée, a vécu avec son père et ses fratries en Angola. C’est un abominable accident qui l’a retirée des vivants et de l’affection des siens. Non, la vie de Mado n’a pas été semée de roses en France. L’exil cause des tourments dont je parle avec netteté. Le racisme ajoutait régulièrement sa dose de piquants sur des blessures à vif.

Si ce n’est pas indiscret, savez-vous ce qu’à pensé Mado de votre roman ? S’est elle retrouvée dans ces pages ?

Elle m’a dit : « Merci de m’avoir fait découvrir quantité de choses que j’ignorais de mon père ! »

Si on parlait aussi de vous ?

Quels sont les thèmes que vous aimez aborder dans vos romans, et avez-vous déjà réfléchi au prochain ?

L’Histoire et la bêtise humaine. Les faits et les lieux. Au fond amer de l’histoire à la géographie m’amuse. Revenir à la trace que laissent des personnages réels m’émeut. Le prochain roman ? Oh, lisons et relisons celui-ci ! Le « Brûlant » a des caches qu’il faut savoir soulever pour percer quelques secrets ou confidences.

Si vous deviez nous conseiller de lire un autre de vos romans, ce serait lequel ? Tous !

Vous faites partie cette année du jury du Prix Orange du Livre en Afrique, que pensez vous de ce prix ? Pas seulement cette année. J’y étais déjà l’année dernière.

La fondation Orange est très présente en Afrique, que pensez vous de ses activités autour de la lecture ? Est-ce important de s’investir ainsi à votre avis ? Encourager la lecture est une œuvre de santé publique. Quiconque s’y implique mérite le respect.

Enfin, quelles lectures aimeriez-vous nous conseiller en dehors de cette rentrée ? 

Un livre réjouissant et que je place au cœur du corpus des œuvres que j’enseignerai l’année prochaine à l’université dans mon cours de diplomatie culturelle : Ben Aïcha, roman de Kebir Ammi (Éditions l’Encrier, 2020). Les atouts culturels de l’Afrique, à travers le Maroc, y sont brillamment exposés. Mais elle tarde à les investir et à les utiliser comme ses meilleures armes d’éducation massive.

(Réponses depuis Bamako, Mali, le 29 avril 2021)

Merci infiniment d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Vous ne l’avez pas encore lu ? Découvrez à votre tour Brûlant était le regard de Picasso, ce roman qui m’a donné envie d’en savoir plus sur son auteur et sur Mado, sa protagoniste si attachante.

Le petit seigneur, Antonio Ferrara

Rêver sa vie n’est pas toujours une option et dépend parfois de sa naissance…

Tonino est un gamin comme tant d’autres, enfin, presque. Pour ses parents, l’école n’est pas une priorité, bien au contraire. A l’âge où les gamins apprennent et jouent comme des enfants, Tonino comme ses sœurs aident à faire fonctionner l’entreprise familiale. Et l’entreprise familiale n’a rien de banal. Enfin, peut-être l’est-elle finalement, puisque après tout on est à Naples, dans le pays où les mafieux règnent en maîtres.

Si les petites sœurs ont la dextérité voulue pour empaqueter les grammes de blanche, Tonino est, à treize ans à peine, déjà passé maître dans l’art du commerce de la neige. Vendre des doses au seuil de l’appartement ou dealer dans la rue, avec son revolver dans la poche, est devenu son ordinaire chaque jour à partir de dix-huit heures et jusque tard dans la nuit.

Impossible de se lever pour aller au collège. Pourtant, son professeur d’italien s’obstine, Tonino est un excellent élève qui rêve de devenir journaliste. Mais en bon napolitain, le père veille, et saura agir si nécessaire pour garder son fils dans l’entreprise. Car dans la ville de Naples, point de salut pour les enfants en dehors de la famille et du milieu.

Antonio Ferrara pointe du doigt ces milieux où les jeunes ont pour avenir celui que leur aînés leur ont assigné, sans possibilité de tracer leur route comme ils l’entendent. L’auteur le dit bien en exergue de son roman, avoir des rêves, des choix de vies, cela n’est pas donné à tous les enfants. Et ceux qui le dénoncent le payent souvent de leur vie.

Un livre jeunesse à faire lire à tous les adolescents mais qui peut aussi être lu par tous. Une lecture importante qui montre que la liberté et le rêve ne sont pas donnés à tous de façon semblable dans le monde, et pour reconnaître le privilège de recevoir une éducation familiale et scolaire enrichissante et égalitaire. l’écriture est agréable et l’on se met facilement dans la peau de Tonino, ses rêves, ses amitiés, ses doutes et ses désillusions.

Catalogue éditeur : Bayard

Tonino suit la voie que son père a tracée pour lui. Celle des seigneurs, pour qui les codes d’honneur sont une question de vie ou de mort.
Chaque soir, il descend sur la place. Adossé au mur, il attend les clients qui viennent lui acheter ses petits sachets.
La drogue, c’est une histoire de famille.
À treize ans, Tonino n’a peur de rien.
Sa vie lui convient telle qu’elle est. Remplie d’adrénaline.
De toute façon, il n’a pas le choix. Dans certains quartiers de Naples, le rêve n’est pas une option.
Pourtant, quand la loi du silence se brise, la nuit laisse aussi parfois entrevoir une lueur d’espoir.

À partir de 12 ans / Parution : 06/01/2021 / Prix : 12,90 € / Pages 144 / EAN 9791036304736

Grand Platinum, Anthony van den Bossche

Une lecture savoureuse et instructive

Lire Grand Platinum, c’est tout d’abord en savoir plus, beaucoup plus, sur l’origine des carpes au sang choisi, enfin des carpes Nishikigoï rebaptisées Koï par les occidentaux. Par exemple, découvrir enfin que les paysans de la province de Niigata ont sélectionné des spécimens aux mutations génétiques spontanées, puis les ont croisées entre elles, pour en faire les Koï exceptionnelles que l’on connaît aujourd’hui.

Puis suivre Louise dans ses pérégrinations pour sauver les carpes de son père. Car celui-ci vient de décéder. Mais pendant sa vie, il avait disséminé dans quelques mares et étangs parisiens sa collection unique de Koï. Il faut dire que ces dernières ont besoin d’espace pour se développer. Et lorsqu’il avait quitté sa maison au grand jardin, il avait bien fallu leur trouver un point de chute.

Mais pas seulement ! Car ce sauvetage est aussi un moyen de mieux connaître le père disparu. Avec l’aide de son frère, un garçon au rythme de vie totalement décalé et hors du temps, et de quelques amis bien choisis, Louise va parcourir la capitale à la rencontre des secrets bien gardés de son père.

Il y a une belle poésie et beaucoup d’humour, de sentiments et d’empathie dans ce premier roman pour le moins insolite et original. Le rythme, les personnages, l’intrigue, en font un joli moment de lecture. Original, enlevé, le sujet singulier des Koï et la personnalité de Louise, de son client Stan, de son frère et de quelques autres protagonistes donnent envie de la poursuivre encore un peu et laisse comme un goût de pas assez.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Parce que souvent sur un même roman les avis sont très partagés, n’hésitez pas à lire aussi l’avis enthousiaste de Geneviève du blog mémo émoi, et beaucoup moins par Les miss chocolatine bouquinent

Catalogue éditeur : Seuil

Louise a fondé une petite agence de communication. Elle est jeune et démarre une brillante carrière, malgré les aléas du métier, liés en particulier à son fantasque et principal client, un célèbre designer , Stan. Elle doit aussi jongler avec les fantasmes déconcertants de son amant, Vincent. Mais elle a autre chose en tête : des carpes. De splendides carpes japonaises, des Koï. Celles que son père, récemment décédé, avait réunies au cours de sa vie, en une improbable collection dispersée dans plusieurs plans d’eau de Paris. Avec son frère, elle doit ainsi assumer un étrange et précieux héritage.

Anthony van den Bossche est né en 1971. Ancien journaliste (Arte, Canal +, Nova Mag, Paris Première, M6, Le Figaro) et commissaire indépendant (design contemporain), il accompagne aujourd’hui des designers, artistes et architectes.

Date de parution 07/01/2021 / 16.00 € TTC / 160 pages / EAN 9782021469165

Instagrammable, Éliette Abecassis

Un roman léger qui aborde un sujet grave et contemporain

Les liaisons dangereuses des temps modernes. Quand les outils numériques ne servent plus seulement à communiquer mais aussi à paraître, être, vivre, regarder, sublimer, valoriser, vendre, promouvoir, jalouser, désirer, démolir, détruire, anéantir…

Dans la ronde des instagrammeuses, il y a Jade, et sa ribambelle de followers, Jade qui fait la pluie et le beau temps autour d’elle, que tous rêvent d’imiter, de rencontrer, qui fait votre réussite ou votre bannissement sur ces réseaux sociaux indispensables aux jeunes d’aujourd’hui.
Autour de Jade, on trouve Léo l’ami ex amoureux qui doit son succès aux stories et posts de Jade et lui est donc totalement redevable.
Sacha qui rêve d’être comme elle, ne plus être transparente, avoir autant de suiveurs, au risque d’en oublier sa vie.
Ariane, la mère de Sacha, qui malgré son métier dans la communication est vite dépassée par les événements.
Et quelques autres…

Une mise en situation extrême mais pourtant contemporaine, intéressante à la fois pour mieux envisager les jeunes d’aujourd’hui mais aussi le décalage et l’incompréhension de leurs parents.
Un roman qui se lit tout seul, qui est à la fois léger et grave. Un roman que j’aurais peut-être destiné à un lectorat de jeunes adultes ou d’adolescents, car il parle d’eux. Pour preuve tous les problèmes de harcèlement, destruction de certains jeunes à la suite de propos ou de photos diffusés sur les réseaux. Et pour rappeler à tous qu’il est important d’avoir toujours en tête que l’oubli numérique n’est absolument pas garanti.

Personnages inventés qui nous semblent plus que réels dans ce monde factice que pourtant nous suivons pour certains d’entre nous de près chaque jour. Qui ne passe pas du temps chaque jour sur ce téléphone qui nous relie au monde qui nous entoure ? En tout cas j’avoue y passer quelques heures par semaine… Mais le risque pour ces jeunes accros à Instagram, Facebook, Tiktok, Whatsapp et autres, est de passer plus d’heures sur leur téléphone que dans leur vraie vie.

Catalogue éditeur : Grasset

«  A la terrasse des cafés, seuls ou avec des amis, ils sont sur le qui-vive. À l’affût d’une nouvelle, dans une attente fébrile, constante, ils ont toujours leur téléphone à portée de main. Le soir, ils ne s’endorment pas sans l’avoir consulté, le matin le saisissent avant même d’avoir ouvert l’œil, pour savoir ce qui est arrivé. Mais quoi, au juste ?  » 
 
Dans ces  Liaisons dangereuses  à l’ère d’Instagram, Éliette Abécassis  décrit de façon inédite une génération née au début des années 2000,  en proie à la dépendance et la violence induites par les réseaux sociaux. 
Un roman incisif qui sonde notre époque, et tout ce qui, en elle, nous interroge et nous dépasse.

Format : 133 x 206 mm / Pages : 180 / Parution : 10 Mars 2021 / 17.00 €

Le Doorman, Madeleine Assas

Une vie pour découvrir NewYork, la ville qui ne dort jamais

Ray est le Doorman du 10 Park avenue, à Manhattan. Ce juif d’Oran quitte l’Algérie dans les années 60. Il s’installe aux États-Unis après un bref passage dans le sud de la France puis à Paris. Après un emploi particulièrement pénible à décharger le poisson au marché, il rencontre Hannah Belamitz qui lui propose de devenir Doorman dans son immeuble. Il y passera quarante ans de sa vie vêtu de son bel uniforme à boutons dorés.

Quarante années debout à accueillir, aider, recevoir, chacun des habitants du 10 Park Avenue, à découvrir leurs habitudes, leurs familles, leurs visiteurs, leurs qualités et leurs petits défauts, comme leurs secrets les plus inavouables. Un microcosme qui reflète si bien la diversité de la ville.

Avec Salah le compagnon de balade, il parcourt les rues et les quartiers de la grosse pomme, du seuil des années 70 jusqu’à effondrement des tours du World Trade Center.

Cet homme souvent invisible pour les autres découvre la vie des quartiers, de Little Italy à Chinatown, du Lower East Side à TriBeCa, de Harlem à Staten Island, de Brooklyn jusqu’au Bronx, il arpente chaque recoin de la grande ville et nous la fait découvrir par son regard. Les commerces, les cafés et les restaurants, les bars et leurs habitués, rien ne lui échappe. Le lecteur marche dans les pas de Ray, déambule avec lui et voit l’évolution, les bouleversements, les transformations de ces rues qui font rêver le monde entier. Quarante an, presque une vie, c’est très long et pourtant cela passe si vite. Même si le rythme alerte et vif du jeune homme a laissé la place aux pas plus hésitants du sexagénaire, son regard est toujours aussi affûté et empathique envers ses congénères, d’un côté ceux qu’il rencontre lorsqu’il tombe le costume, d’un autre ceux qu’il côtoie lorsqu’il revêt son habit de Doorman.

Je suis allée la première fois à New-York en 1976, pour le bicentenaire des USA, la ville grouillait de monde. Pour la provinciale qui débarquait là-bas après avoir vu la veille le film Taxi driver, tout cela avait un côté irréel et festif. J’y suis retournée depuis à maintes reprises. J’ai retrouvé dans les mots de Ray mes impressions d’alors et celles plus récentes de mes dernières visites. Cette différence entre les quartiers, du plus chic au plus populaire, l’anachronisme entre le gigantisme et la beauté des buildings tous plus splendides les uns que les autres et le coté vieillot et archaïque du métro ou de certaines boutiques par exemple. Le réservoirs d’eau sur les toits des buildings, les écureuils dans les parcs,, les hommes d’affaires pressés de Wall Street, les touristes émerveillés de Time Square ou les joggeurs de Central Parc, tant de quartiers si différents qui font pourtant l’unité de cette ville, en particulier de Manhattan. Les populations d’origines très diverses qui se croisent mais ne se mêlent pas. Enfin, Ray a réveillé en moi le sentiment fort et l’émotion qui m’avaient saisie en entrant à Elis Island, dans les pas des migrants venus chercher leur rêve américain au fil des décennies. Quand un roman éveille autant de souvenirs et d’émotions, c’est sans doute qu’il a atteint son but.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Actes Sud

Le Doorman est le roman d’un homme secret vêtu d’un costume noir à boutons dorés. Un étranger devenu le portier d’un immeuble de Park Avenue puis, avec le temps, le complice discret de plusieurs dizaines de résidents qui comme lui sont un jour venus d’ailleurs. À New York depuis 1965, ce personnage poétique et solitaire est aussi un contemplatif qui arpente à travers ce livre et au fil de quatre décennies l’incomparable mégapole. Humble, la plupart du temps invisible, il est fidèle en amitié, prudent en amour et parfois mélancolique alors que la ville change autour de lui et que l’urbanisme érode les communautés de fraternité.

Toute une vie professionnelle, le Doorman passe ainsi quarante années protégées par son uniforme, à ouvrir des portes monumentales sur le monde extérieur et à observer, à écouter, avec empathie et intégrité ceux qui les franchissent comme autant de visages inoubliables. Jusqu’au jour où il repart pour une autre ville, matrice de son imaginaire.

Ce livre est le théâtre intemporel d’une cartographie intime confrontée à la mythologie d’un lieu. Il convoque l’imaginaire de tout voyageur, qu’il s’agisse du rêveur immobile ou de ces inconditionnels piétons de Manhattan, marcheurs d’hier et d’aujourd’hui aux accents d’ailleurs.

février, 2021 / 11.50 x 21.70 cm / 384 pages / ISBN : 978-2-330-14427-2 / Prix indicatif : 22.00€

La sacrifiée du Vercors, François Médéline

Un voyage dans le temps à la recherche des véritables héros de notre Histoire

En ce 10 septembre 1944, quand on découvre dans une forêt du Vercors le corps de Marie, tondue, violée, assassinée, l’ombre des règlements de comptes pèse sur la scène. Mais c’est vite oublier que la famille de Marie est une famille de résistants. Alors, que s’est-il passé ?
Georges Duroy, commissaire à l’épuration, et Judith, photographe américaine et correspondante de guerre pour le magazine Life, qui se trouvent sur les lieux au moment de la découverte vont mener une enquête dont ils se seraient bien passé.

Dans cette époque trouble le moindre jeune du coin est devenu FFI ou résistant de la dernière heure. Ces ardents défenseurs de la France sont prêts à liquider l’ennemi ou le traître sans sommation. Les jeunes FFI du village sont déjà prêts à en découdre avec Simone Fucilla, un marginal italien qui se présente comme le coupable idéal. Mais les raisons invoquées ne sont peut être pas aussi limpides qu’il y paraît. Et l’on découvre à l’occasion la place donnée à l’immigré italien, ce qui permet de réaliser que chaque époque à ses boucs émissaires, ses contradictions et ses peurs quand il s’agit d’immigration.

Le roman évoque le travail rarement abordé de la police de l’épuration et de la complexité de sa tâche. Mais aussi ces nombreuses questions qui se sont posées à la fin de la guerre. Ceux de l’intérieur sont ils amis ou ennemis, héros ou traîtres, valeureux ou lâches. Qui sont nos héros, et comment peut-on arriver à réconcilier la population pour relancer un pays meurtri, par le règlement de compte ou par l’absolution ? Mais si l’absolution ou du moins le silence a été un moyen de faire repartir le pays, cela ne s’est pas fait sans dégâts. Il n’y a qu’à voir ce qu’en disent les générations actuelles chez nos voisins espagnols par exemple. Enfin, cette période de la guerre a été propice à certains règlements de comptes. Un grand nombre de femmes ont eu à en souffrir, à tord ou à raison, puisqu’on parle de près de 20 000 femmes tondues en place publique.

Le sujet est complexe et l’auteur n’apporte pas de solutions péremptoire. Il revient en fait sur sa propre histoire à la suite de la découverte dans un coffre de documents de son grand-père se rapportant à cette période précise. Avec une construction sur le modèle de la tragédie, en une seule journée et un seul lieu, il réussit a retranscrire une ambiance, une époque, et nous fait nous poser de vraies questions. Et ce roman à la fois historique et roman noir, qui interroge sur la justice et bouscule le mythe du héros par ses ambivalences, est un réel plaisir de lecture.

Catalogue éditeur : éditions 10/18

Une robe bleu roi roulée sous des branchages. Plus loin, une jeune femme sauvagement tondue gît sous un arbre.
Dans cette forêt du Vercors, Marie Valette a été violée et assassinée. Elle avait 24 ans.
Ce 10 septembre 1944, Georges Duroy, commissaire de police près le délégué général à l’épuration, et Judith Ashton, jeune photographe de guerre américaine, se trouvent sur la scène de crime.
En cette journée caniculaire, tous deux s’interrogent. Qui a pu s’en prendre si violemment à la fille d’une famille de résistants ?
Jeunes héros sortis de l’ombre, coupable idéal et villageois endeuillés s’affrontent dans les cendres encore fumantes de la Libération. Car au sortir de cinq années de guerre, ce sont les silences et les règlements de comptes qui résonnent sur les flancs arides des montagnes.
Avec force et intensité, François Médéline interroge la complexité des hommes et de leurs combats.

EAN : 9782264077981 / Pages : 198 / Format : 128 x 197 mm / 14,90€ / Parution : 04/03/2021

Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, Mathias Enard

Un roman foisonnant et érudit qui revisite l’exploration ethnologique

Alors qu’il doit finaliser sa thèse d’ethnologie sur la ruralité, l’étudiant David Mazon décide de partir en exploration dans les Deux-Sèvres du côté de Niort. Il s’installe à la Pensée Sauvage, au milieu de nulle part, enfin en tout cas pour un parisien, dans un logis peuplé de bestioles en apparence aussi bizarres que son voisinage.

C’est au café-épicerie-pêche qu’il fait la connaissance de Martial. A la fois maire du village et entrepreneur de pompes funèbres, il connaît tout le monde et peut lui présenter ses concitoyens. Quant aux autres, le sémillant trentenaire devra enfourcher sa pétaradante motocyclette pour aller les rencontrer chez eux. Il part donc en étude rapprochée des habitants du marais et de ses environs, Martial le maire, l’artiste totalement décalé, Arnaud, l’idiot du village à la mémoire encyclopédique des dates et des événements, Lucie et son grand-père, Gary et Mathilde, Thomas, pour ne citer qu’eux.

Un roman en trois parties principales. Avec tout d’abord (puis en dernière partie) le journal de bord de David Mazon. Il est au départ fort surpris et réticent à partager la vie à la campagne de ces paysans mal dégrossis avec qui il savoure pourtant volontiers le kir vin blanc au café. De plus en plus distant de Laura, sa petite amie restée à Paris. Il confie à son journal ses états d’âme et sa perplexité quant à l’utilité de ses recherches. Puis nous le retrouvons dans la dernière partie, séduit par la campagne et ses habitants, en particulier par Lucie avec qui il compte bien se lancer dans la permaculture, la fourniture des AMAP et les bonheurs de la vie rurale. Ah, écologie quand tu nous tiens…

Entre temps, de multiples digressions nous content les vies et les réincarnations successives mais aussi les métempsycoses des divers protagonistes que rencontre le jeune David. C’est foisonnant de détails, vies, naissances et morts, nourriture, banquets, libations, la vie explose, se répète, se multiplie, s’éteint. Pourtant, dans une version audio, le lecteur est ma foi un peu perdu. Difficile parfois de comprendre les différentes parties du roman et leurs enchaînements, sans pouvoir revenir quelques pages en arrière pour remettre les personnages à leur place, dans le présent ou le lointain passé. Il faut une grande attention pour ne pas trop perdre le fil.

Enfin, sommet du roman, le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, pendant lequel une centaine de personnes vont s’en mettre plein la panse jusqu’à plus soif, cent personnes comme les cent noms de la mort elle-même. Chacun d’eux se fendra d’un récit, prétexte pour l’auteur à nous présenter de nombreux personnages historiques, Rabelais, François Villon, Agrippa d’Aubigné, pour ne citer qu’eux. C’est érudit, foisonnant, aussi riche et savoureux que le menu des fossoyeurs, et parfois fort humoristique.

Le talent de conteur et l’érudition de Mathias Enard sont évidents et la qualité littéraire du roman indiscutable. Pourtant j’ai parfois été perdue dans les nombreux aller-retour présent passé, entre les différents personnages et leurs vies antérieures, les relations qu’ils ont eues dans le passé puis qu’ils ont dans le présent… On s’y perd, mais sans doute est-ce un effet de la version audio. Je dois dire que j’ai cependant aimé suivre David dans ses recherches inabouties, suivre ses tergiversations et son changement de cap, et bien sûr retrouver tous les personnages historiques dont nous parle l’auteur. Avec l’envie de creuser un peu à propos de certains dont l’histoire nous a enseigné l’existence, mais oubliés depuis fort longtemps. Sans compter que cela m’a donné envie de découvrir la maison et les traces de Pierre Loti dans la région.

Le voix du narrateur, qui me semblait un peu professorale au départ, donne le ton de ces multiples vies. Elle est particulièrement savoureuse, gouailleuse et adaptée aux truculences du banquet, posée quand il le faut, et m’a permis au final une lecture fort agréable.

métempsycose : Réincarnation de l’âme après la mort dans un corps humain, ou dans celui d’un animal ou dans un végétal. (Certains peuples ont fait de la métempsycose une croyance fondamentale : les anciens Égyptiens, les Hindous.)

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2021

Catalogue éditeur : Actes-Sud et Audiolib

Pour les besoins d’une thèse sur « la vie à la campagne au XXIe siècle », l’apprenti ethnologue David Mazon a quitté Paris et pris ses quartiers dans un modeste village fictif au bord du Marais poitevin. Logé à la ferme, bientôt pourvu d’une mob propice à ses investigations, s’alimentant au Café-Épicerie-Pêche et puisant le savoir local auprès de l’aimable Maire – également fossoyeur –, le nouveau venu entame un journal de terrain, consigne petits faits vrais et mœurs autochtones, bien décidé à circonscrire et quintessencier la ruralité.

Mais déjà le Maire s’active à préparer le Banquet annuel de sa confrérie – gargantuesque ripaille de trois jours durant lesquels la Mort fait trêve pour que se régalent sans scrupule les fossoyeurs – et les lecteurs – dans une fabuleuse opulence de nourriture, de libations et de langage. Car les saveurs de la langue, sa rémanence et sa métamorphose, sont l’épicentre de ce remuement des siècles et de ce roman hors normes, aussi empli de truculence qu’il est épris de culture  populaire, riche de mémoire, fertile en fraternité.

Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.

Un livre audio lu par Vincent Schmitt

Date de parution : 20 Janvier 2021 / Durée : 14h57 / Prix public conseillé: 25.90 € / Livre audio 2 CD MP3 Poids (Mo): 618 / Poids CD 2 (Mo): 616 / EAN Physique: 9791035404673

Actes Sud : octobre, 2020 / 432 pages / ISBN : 9782330135508 / Prix : 22.50€