Nos Richesses. Kaouther Adimi

Et si « Nos richesses » communes étaient celles de l’esprit, de l’amitié, de la culture ? Le roman de Kaouther Adimi, est une belle évocation d’un homme, Edmond Charlot, et d’une librairie unique en son genre à Alger, librairie que l’on peut toujours découvrir aujourd’hui.

Domi_C_Lire_kaouther_adimi_nos_richessesL’histoire se déroule des années 30 à aujourd’hui. Le lecteur plonge dans trois récits en parallèle. Celui de la vie d’Edmond Charlot, qui a créé le 3 novembre 1936  au 2 bis de la rue Charras  (devenue Hamani) à Alger, la librairie « Les Vraies richesses ». Le nom de la librairie est choisi en hommage au roman de Giono qui vient alors de paraître. Puis son journal, qui raconte les étapes importantes de sa vie, enfin celui de Ryad, jeune ingénieur venu en stage pour vider la librairie de son fonds, pour préparer les lieux mythiques à devenir la boutique d’un marchand de beignets, bien plus lucrative que le livre, opposition entre les nourritures terrestres et les autres, celles de l’esprit, peut-être ?

Charlot est né pour être éditeur. Il va commencer par éditer des inconnus. Il a tout juste vingt ans, lorsqu’il édite  « Révolte dans les Asturies », et un tout jeune homme débutant, Albert Camus. Il faut dire qu’il avait rencontré la déjà fameuse Adrienne Monnier, dans sa libraire parisienne, et avait été convaincu. Dire aussi que son père travaillé pour Hachette, les livres étaient présents dans son univers, et son grand-père lui avait offert  « Croix de Bois » de Dorgelès, dédicacé par l’auteur, il y a de quoi vous faire aimer l’objet littéraire ! Pourtant à cette époque, Edmond Charlot ne sait pas encore que sa vie entière sera tournée vers la littérature, qu’il deviendra libraire, mais aussi découvreur de talents, éditeur, inventeur génial aussi, car c’est lui qui créé la quatrième de couverture, les rabats, et pense à mettre un résumé et une présentation de l’auteur. Cette passion dévorante le mènera à Paris, où il crée une seconde librairie en pleine tourmente, à une époque où le papier et l’encre sont des denrées aussi rares que l’alimentation pour qui ne collabore pas, ou qui deviennent aussi des biens impossibles à trouver si l’on est nouveau sur le marché du livre après-guerre. Il connaitra l’enthousiasme de la création, mais aussi les déceptions, les aléas, les revers de fortune, lui qui n’en eut jamais beaucoup en fin de compte. Et surtout ces revers plus difficiles à admettre, ceux des amis avec qui il travaille ou qu’il édite, mais qui le trahissent ou partent vers d’autres éditeurs, Gallimard par exemple, quand Les Richesses ne peuvent plus leurs payer droits d’auteurs ou publications.

A Alger aujourd’hui, il y a toujours un vieil homme qui se tient sur le trottoir d’en face, tellement étrange avec son drap blanc sur les épaules. C’est le vieil Abdallah, celui qui a tenu sa vie durant les registres de la librairie, qui a une relation fusionnelle ave les livres, lui qui ne savait même pas lire, et n’était d’ailleurs même pas attiré par les livres, mais qui avait si bien compris leur importance dans la vie de chacun, dans l’accomplissement des rêves, dans le moyen de dire les choses.

On découvre dans ce roman à la fois la passion d’Edmond Charlot pour le livre, et tout un univers, celui du monde du livre, libraire indépendant, éditeur, diffuseur, dénicheur de talent. Mais également la période de la colonisation, puis les affres de la seconde guerre mondiale et de la guerre d’Algérie en trame de fond parfois si dramatique de cette vie qui défile devant nous.

L’écriture est à la fois assurée et lumineuse, mêlant le réel à la liberté de l’écrivain qui réinvente les vides, recrée les dialogues, fait revivre ses personnages, Kaouther Adimi réussi le tour de force de nous entrainer dans les pas d’Edmond Charlot, de nous faire lire son journal imaginaire, et marcher à ses côtés pendant toutes cette période foisonnante de créativité, d’amitié, et parfois aussi de tristesse. Mais le sentiment qui reste après cette lecture est indiscutablement celui d’une magnifique rencontre.

Quel bonheur de rencontrer Kaouther Adimi lors de la soirée avec lecteurs.com, sa présence lumineuse et ses mots pour parler de son roman, de l’Algérie de son grand-père, mais aussi de l’Algérie de toujours, comme un plaisir de lecture démultiplié ! A noter, le roman de Kaouther Adimi est arrivé en tête du palmarès des Explorateurs de la rentrée littéraire sur lecteurs.com


Catalogue éditeur : Seuil

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Le Paraïs, la maison de Jean Giono dans la Montée des Vraies richesses à Manosque

En 1935, Edmond Charlot a vingt ans et il rentre à Alger avec une seule idée en tête, prendre exemple sur Adrienne Monnier et sa librairie parisienne. Charlot le sait, sa vocation est d’accoucher, de choisir de jeunes écrivains de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses. Et pour inaugurer son catalogue, il publie le premier texte d’un inconnu : Albert Camus. Charlot exulte, ignorant encore que vouer sa vie aux livres, c’est aussi la sacrifier aux aléas de l’infortune. Et à ceux de l’Histoire. Car la révolte gronde en Algérie en cette veille de Seconde Guerre mondiale. Lire la suite…

Date de parution 17/08/2017 / 17.00 € TTC / 224 pages / EAN 9782021373806

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Comme de longs échos. Elena Piacentini

Qui sont les monstres, ceux qui tuent et nous entrainent en apnée dans les noirceurs de l’âme ? C’est ce que le lecteur va entrevoir dans  « Comme de longs échos » le dernier roman d’Elena Piacentini paru chez Fleuve noir.

Domi_C_Lire_comme_de_longs_echosUne femme retrouvée morte par son mari, un enfant qui a disparu, il n’en faut pas d’avantage à l’équipe du chef Lazaret à la DIPJ de Lille pour suspecter en priorité le mari. Sombre histoire, car si Chloé, sa jeune épouse, est bel et bien morte, son fils de quelque mois a également disparu. Vincent Dussart clame son innocence malgré les indices qui pourtant l’accablent. Leur couple battait sérieusement de l’aile et Chloé lui avait demandé de prendre ses distances. Alors, est-ce la réaction d’un mari rejeté qui ne supporte pas l’idée d’une séparation ? Lorsque la vie d’un enfant est en jeu, les services de police mettent tout en œuvre pour démêler l’enquête le plus rapidement possible. Or là, aucun indice ne leur permet d’avancer.

A mille kilomètres et des années-lumière de là, Orsalhier, un ancien flic recyclé dans la photo de montagne, tombe sur cette affaire. Cela réveille en lui les souvenirs d’une affaire non résolue qui bien que survenue des années auparavant le hante chaque jour. Il décide d’entrer en piste pour apporter son soutien et sa connaissance d’un dossier similaire à l’équipe de Lazaret.
Celui-ci est assisté de Mathilde Sénéchal. Un personnage auquel on s’attache rapidement. On comprend vite qu’elle cache ses propres faiblesses et tente d’affronter ses démons dans une solitude obstinée et bravache.

Elena Piacentini a beaucoup de talent en particulier celui de maintenir ses lecteurs en haleine, de rendre ses personnages de flics un peu à la dérive attachants ou énervants, mais dans tous les cas de nous les faire apprécier chacun à sa manière. Puisant son inspiration dans des faits réels quelle agrémente et modifie avec un véritable talent de narratrice. Elle fait passer son lecteur par tous les stades, de l’inquiétude raisonnée à l’angoisse irrépressible, face à l’incompréhensible et au mal, plus fort que la raison ou que la vie et qui vous font côtoyer des monstres et la folie humaine sans jamais arriver à les comprendre.


Catalogue éditeur : Fleuve Noir

« Partout, les monstres sont chez eux… »
Vincent Dussart est sûr de son coup.
Ce break imposé par sa femme va prendre fin aujourd’hui. Il n’a rien laissé au hasard. Comme toujours.
Confiant, il pénètre dans la maison de son épouse. Le silence l’accueille. Il monte les escaliers. Puis un cri déchire l’espace. Ce hurlement, c’est le sien. Branle-bas de combat à la DIPJ de Lille. Un mari en état de choc, une épouse assassinée et leur bébé de quelques mois, introuvable. Les heures qui suivent cette disparition sont cruciales. Le chef de groupe Lazaret et le capitaine Mathilde Sénéchal le savent.
Malgré ses propres fêlures, ou peut-être à cause d’elles, Sénéchal n’est jamais aussi brillante que sous la pression de l’urgence. Son équipe s’attend à tout, surtout au pire. À des milliers de kilomètres, un homme tourne en rond dans son salon. L’écran de son ordinateur affiche les premiers éléments de l’affaire. Ce fait divers vient de réveiller de douloureux échos…

Date de parution 24 Août 2017 / Fleuve noir / 288 pages / EAN 9782265116498

La loi du Phajaan. Jean-François Chabas

Un vieil homme se souvient… Kiet est né en 1953 en Thaïlande, dans une famille où les hommes sont mahouts de génération en génération et où s’applique la loi du Phajaan …

Domi_C_Lire_la_loi_du_phajaanUn mahout, c’est celui qui capture et dresse un éléphant. Enlevé à sa mère alors qu’il est encore très jeune, l’éléphant doit être dressé, brisé, par celui qui l’accompagnera toute sa vie. Et ce dressage, cet exercice difficile et cruel qui consiste à broyer la volonté de l’éléphant, en particulier en utilisant le bullhook (un croc en métal qui sert à le blesser pour le faire souffrir) c’est le Phajaan.

Il faut plusieurs jours de souffrances, de coups, de blessures, pour faire plier la volonté de ces animaux majestueux, forts et puissants. Mais une fois que le rite est accompli, l’éléphant se souvient et respecte celui qui l’aura dompté, il craindra et respectera son maitre, et avec son mahout ils ne se quitteront plus de toute une vie.

Kiet, accompagné de son père, le terrible Lamon, part le jour de ses dix ans pour capturer et dresser son éléphant. Mais Kiet n’est pas de ceux qui veulent la souffrance de l’animal, au contraire. Et même s’il se soumet au rite de la capture et du dressage, jamais il n’acceptera de faire plier Sura, son éléphant. Aussi lorsqu’un accident survient, et que la seule issue pour Sura devrait être la mort, Kiet décide de fuir avec lui. Cinquante ans après, cet ardent défenseur de la cause animale n’a rien oublié.

Ce beau texte de Jean-François Chabas est aussi un véritable réquisitoire en faveur de la cause animale. Kiet, ou l’auteur, fait passer une  multitude de sentiments, montrant également l’évolution du pays, le mal fait par l’exploitation d’animaux enlevé à leur état sauvage, pour les faire rentrer dans des règles qui ne sont pas les leurs, au risque de voir changer leur comportement, et ce uniquement pour le plaisir de quelques touristes, sans tenir compte de leur souffrance, ou chassées sans merci pour leurs défenses d’ivoire par les braconniers, malgré toutes les réglementations internationales en faveur de leur protection. Une belle leçon d’humanité à destination des adolescents.

Citations :

  • Tout ce qui est sauvage est fort et redoutable, car dans la nature seuls les plus puissants, les plus agressifs survivent.
  • En 1900 il y avait trois mille éléphants sauvages dans notre pays., et cent mille captifs.
    Aujourd’hui, il en reste deux mille toujours libres, et quatre mille sont nos prisonniers.

Catalogue éditeur : Didier Jeunesse

Dans la famille de Kiet, on est dresseur d’éléphants de père en fils. Le jour de ses dix ans, Kiet part avec son père et des chasseurs pour capturer son premier éléphanteau. Pendant plusieurs jours, l’enfant participe au « Phajaan », une méthode de dressage traditionnelle particulièrement cruelle qui marquera à jamais le jeune garçon…

Didier Jeunesse soutient EVI (Eco Volontaire International), une association dont le but est d’intervenir pour la protection des animaux sauvages et de l’environnement dans le monde, ainsi que de consolider un lien respectueux entre les humains et la nature.
Plus d’informations :  http://eco-volontaire-international.com/evi-mag-illustre-tourisme-edition-n2/

Format : 14.8 x 21.8 cm / Nb de pages :128 pages / Parution : 6 septembre 2017 / EAN 13 : 9782278085699

Je peux me passer de l’aube. Isabelle Alonso

Avec « Je peux me passer de l’aube » Isabelle Alonso nous entraine dans l’Espagne de la fin des années 30. Années difficiles où le pays devra réapprendre à vivre autrement, en silence et en religions, celle de Dieu et celle du tout puissant Caudillo Franco.

Domi_C_Lire_isabelle_alonso_je_peux_me_passer_de_l_aube.jpgComme beaucoup de lecteurs, j’avais apprécié  Je mourrai une autre fois, le précédent roman d’Isabelle Alonso sur cette période de l’histoire d’Espagne (les deux romans peuvent tout à fait se lire séparément). Dans ce premier opus, Angel et sa famille croient en la Seconde République, votée le 14 avril 1931 dans le calme et de façon pacifique, mais c’est compter sans  le soulèvement militaire de juillet 1936 et ses conséquences sur la population, en particulier la Retirada, ou l’exil en masse vers la France. En révolte, ne comprenant pas la passivité de son père, Angel s’engage dans l’armée alors qu’il n’a que 15 ans. Dans Je peux me passer de l’aube nous le retrouvons à la fin de la guerre civile espagnole, il est encore interné au camp de Saint Cyprien, côté français.

Dans les camps de ce côté des Pyrénées, à partir de juin 39, les espagnols ont le choix entre rester ou repartir au pays. Angel choisi de revenir en Espagne pour retrouver sa famille, mais le voyage ne sera ni paisible, ni rapide.  A son arrivée en Espagne, il va être trimbalé en prison ouverte, condamné à faire des travaux, en particulier reconstruire ces ponts qu’il avait aidé à détruire alors que s’organisait la résistance. Après plus d’une année, il apprend que son père est mort. Il est anéanti car il ne pourra plus jamais s’expliquer avec lui, mais il peut enfin rejoindre sa famille. Il découvre alors la vie dans l’Espagne franquiste. La peur de la délation, la misère, le manque de travail, la crainte d’être pris pour ces Rojos qui ont tout à craindre du pouvoir en place, font de la vie au quotidien un véritable enfer.

Malgré cette situation, Gélin espère des jours meilleurs, découvre une fraternité au quotidien, faite de petits moments de résistance, pour prouver qu’une  vie dans un pays où la démocratie existe est encore possible. Ces rêves de démocratie, de liberté, de fraternité lui font rejoindre un groupe de clandestins, pour la plupart communistes, car eux seuls semblent un tant soit peu organisés, de ces jeunes hommes qui par des activités souvent minuscules prouvent que la guerre contre Franco n’est pas terminée.

Bel espoir porté par ces jeunes hommes qui espèrent la fin de la seconde guerre mondiale pour voir tomber tous les dictateurs, de Hitler à Mussolini, en passant par Franco. Quand on sait combien de temps ce dernier sera resté au pouvoir…

Alors si vous aimez l’histoire, l’Espagne et le contexte de la seconde guerre mondiale sans pour autant souhaiter lire un roman trop dur ou trop noir, écrit avec autant d’humour que de dérision, celui-ci est pour vous. Car Isabelle Alonso a choisi d’évoquer le quotidien des espagnols, la montagne de difficultés pour trouver à manger, s’habiller, travailler et avoir un salaire, laissant de côté la partie la plus sombre, celle des arrestations, tortures, exécutions (même si ces thèmes sont également abordés). Mais le sentiment qui persiste à la fin de la lecture est bien celui d’un immense espoir et d’une grande foi en l’homme, en d’avantage de légèreté, en une forme de fraternité dans la lutte indispensable pour se préparer un avenir meilleur.


Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Juillet 1939, la guerre d’Espagne est finie. Angel Alcalá Llach, 16 ans, rentre enfin chez lui, après un an au front et quatre mois au camp de Saint-Cyprien. Mais sous Franco, le pays asphyxié n’est plus qu’une prison à ciel ouvert. Angel parviendra-t-il à survivre dans ce monde sans droits, où toute résistance est passible de mort ? C’est pourtant dans les temps les plus sombres que l’on fait les rencontres les plus surprenantes et que, contre toute attente, la vie peut revêtir les couleurs de l’espoir.

Avec une écriture lumineuse et passionnée, Isabelle Alonso dépeint la tragédie sans jamais se départir de son humour. Je peux me passer de l’aube donne la parole aux vaincus qui croient malgré tout en l’avenir.

Roman / 304 pages | 20€ / Paru le 7 septembre 2017 / ISBN : 78-2-35087-423-4

Photo de couverture © Stephen Mulcahey/Arcangel

Il n’y a pas internet au paradis. Gaëlle Pingault

« Il n’y a pas internet au paradis » mais il y a peut-être ceux qui partent trop tôt, chronique d’après … un suicide annoncé, par Gaëlle Pingault.

Domi_C_Lire_il-n-y-a-pas-Internet-au-paradisComment réagir après une tragédie, et peut-on l’accepter quand celui qui partage votre vie vient de commettre un acte irrémédiable, ne vous laissant aucun indice pour comprendre son geste ?

C’est ce que vient de vivre Aliénor. Mariée à Alex depuis quelques années, et alors que leur couple rêvait d’enfants et de mise au vert à la campagne, cette jeune femme a vu celui-ci s’enliser inexorablement dans une spirale de dépression et de perte de confiance. Et ce à la suite de l’arrivée d’un nouveau chef tout disposé à appliquer les règles de harcèlement systématique, celles qui font partir les salariées de l’entreprise à coup sûr, et même comme certains auraient pu le dire « par la porte ou par la fenêtre »… Car les méthodes appliquées par le boss sont promptes à isoler les personnes qu’il faut faire partir, à les placer en situation de perte de confiance en soi.

Les conséquences sur la vie du couple, sournoises, ont sapé leur relation au point qu’Alex n’a pu confier son mal-être à personne, pas même à sa femme … La seule issue de secours pour cet homme qui pourtant maitrisait sa fonction depuis de longues années et dont les capacités n’étaient plus à prouver est de se suicider au vu de tous.

La question qui se pose alors pour Aliénor est de savoir si elle aurait pu comprendre que la situation était tragique au point qu’Alex souhaite perdre la vie. Mais Aliénor le comprend vite, la culpabilité et le chagrin sont mauvais conseillers, aussi va-t-elle user d’armes plus sournoises pour « faire payer » à sa façon ces managers qui n’ont eu aucune pitié ni aucune humanité envers son mari et sans doute envers certains de ses collègues. Seul moyen pour elle de continuer sa route, sans Alex, sans remords ni regrets. Elle se confronte à cette occasion à toutes sortes de sentiments contradictoires de la part des témoins potentiels de la descente aux enfers de son mari, ceux qui ont tenté de… , ceux qui auraient pu…, ceux qui ont respiré  de savoir que ce n’était pas leur tour…, ceux qui n’ont pas osé aider, par peur de…

Voilà un roman qui pose quelques interrogations sur le management, les méthodes de travail où les hommes ne sont plus que des variables d’ajustement, simples ETP (équivalents temps plein) que l’on peut jeter à la demande, sur l’isolement de plus en plus criant dans les entreprises, mais aussi sur la solidarité, le soutien qui savent parfois s’instaurer au cœur de ces situations. Quel est le prix à payer pour avoir la conscience tranquille, ou celui que l’on peut accepter pour reprendre sa route ? La façon de traiter le problème du harcèlement, mais aussi celle d’aborder le suicide et la culpabilité de ceux qui restent, et enfin la résilience, sont particulièrement bien maitrisées, un premier roman prometteur !

Autre vision de celui qui reste, et de l’incompréhension après le suicide, l’excellent roman de Marie Laberge Ceux qui restent, autre vision du harcèlement moral en entreprise le roman de Stéphanie Dupays. Brillante.


Catalogue éditeur : Editions du Jasmin

Gentiment bourgeois bohèmes sans être tout à fait dupes, Alex et Aliénor s’aiment, envisagent de faire un enfant ou deux, et de se déconnecter d’un monde qui va trop vite. Mais la Grande Entreprise en a décidé autrement. À coups de réorganisations, elle consomme de l’être humain comme une machine du carburant : sans états d’âme.
Entre chagrin et souvenirs, la colère d’Aliénor monte contre l’entreprise, mais aussi contre Alex, à qui son amour n’a pas suffi pour continuer à vivre. Et puis le deuil se fait, Aliénor commence une existence nouvelle, un peu hésitante, avec une seule certitude : face à l’adversaire, il ne faut pas plier.
Sans rien masquer de la souffrance de son personnage, l’écriture enlevée, touchante et drôle de Gaëlle Pingault réussit à tenir à distance la cruauté des entités déshumanisées pour laisser à l’individu toute la place, car en continuant à chercher son paradis sur cette Terre et dans cette vie, il est le seul grain de sable capable de gripper la machine.

ISBN: 978-2-35284-220-0 / format: 15×19 – 224 pages / 19,90 € /  Date de parution : 03/09/2017

Un loup pour l’homme. Brigitte Giraud

« Un loup pour l’homme », c’est Sidi-Bel-Abbès  en 1960, ou  l’Algérie et la guerre vues par l’écriture subtile, rythmée et sensible de Brigitte Giraud.

Domi_C_Lire_brigitte_giraud_un_loup_pour_l_hommeUn loup pour l’homme est un roman à plusieurs personnages, Antoine, Lila, Oscar, et en ces années 60, années troubles s’il en est, les évènements entre la France et l’Algérie. Cette guerre d’Algérie, pour ne pas la nommer, dans laquelle Antoine doit s’engager contre son grès pour aller maintenir l’ordre établi. Lui qui avait été réformé du fait de sa constitution plutôt fragile est appelé juste au moment où sa jeune femme Lila est enceinte de leur premier enfant.

Antoine refuse de porter une arme, ce sera donc au service des autres qu’il agira puisque le voilà affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Là avec beaucoup d’empathie, il va combattre les blessures des corps et celles des âmes, auprès de soldats anéantis par des combats qui font des dégâts irrémédiables sur ces jeunes hommes qui n’auront plus jamais la même vie, après « ça ».

Pendant quelque temps, les hommes oublient la situation et profitent de la mer, du climat, des paysages idylliques, des sorties. Si le paysage est enchanteur, le soleil et les couleurs intenses et magnifiques, la vie et le quotidien d’Antoine se chargent vite de lui démontrer que tout n’est pas si lumineux de ce côté-ci de la méditerranée. Dans les casernements, la solidarité lie ces hommes arrivés là pour l’attrait d’un pays exotique, ou l’envie de gagner du galon, ou encore de se réaliser, quel que soit le milieu d’où ils viennent. Les confrontations peuvent être compliquées entre ces jeunes qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés s’ils étaient restés chez eux. Mais au final c’est surtout l’horreur des blessures, des combats qui les rassemblent là-bas. Tout comme il y a un monde entre les nouvelles que l’on distille à la famille restée en métropole et la réalité du terrain. Et la censure n’est certainement pas la seule responsable de ces différences, car comment dire ce qui ne peut être entendu ?

Lila, sa jeune femme, n’en peut plus d’être séparée d’Antoine, sans plus attendre elle débarque en Algérie. Il en faut du courage ou de l’inconscience pour arriver, enceinte, et vouloir faire naitre son enfant dans cette période trouble. Mais l’amour, la solitude, donnent parfois des ailes. A partir de là son jeune mari sera le seul à ne pas dormir dans ces chambrées où se créent les fraternités des bataillons, sa désertion du groupe lui vaudra d’ailleurs quelques jalousies. Lila va faire sa place dans ce pays dont elle ignore tout avec beaucoup de courage et de ténacité.

Enfin, Oscar, blessé mutique auquel s’attache Antoine. Jeune paysan, il s’est retrouvé engagé comme les autres dans une guerre sans merci. Il est amputé d’une jambe et ne pourra plus jamais prendre sa place au domaine agricole de ses parents ni auprès de celle qui pourtant l’attend. De façon assez incompréhensible, Il s’enferre dans le silence, refusant de répondre, de parler, de vivre tout simplement. Être devenu un demi-homme n’est plus être un homme à part entière et il ne l’accepte pas. Antoine s’émeut pour ce convalescent si différent, si secret. Non par pitié mais par humanité, il va essayer de lui redonner gout à la vie, d’en faire un homme debout malgré son handicap.

L’auteur nous parle, de façon très intime et pourtant sans en parler vraiment, de la guerre dans ce qu’elle a de plus profond, les hommes, l’humanité, le désespoir, la souffrance et le désir, la vie, la mort. Difficile parcours que l’on suit avec beaucoup d’émotion. Brigitte Giraud est elle-même née à Sidi Bel Abbés, et il y a beaucoup d’elle ou plutôt de ses parents dans ce roman. Il y a surtout une belle écriture ciselée et poétique, à l’image de ces paysages d’Algérie qu’elle dépeint si bien, et qui dit les sentiments, la vie, la mort, les regrets et les remords, de façon aussi subtile, sans amertume, tout en émotion. Elle nous émeut par ce récit à hauteur d’homme, car la guerre, abstraite, est surtout une affaire d’humains, de relations, de foi en l’autre et de désenchantement.

A Manosque, le plaisir de la rencontre, écouter Brigitte Giraud parler de son roman…


Catalogue éditeur : Flammarion

Printemps 1960.
Antoine est appelé pour l’Algérie au moment où Lila, sa toute jeune femme, est enceinte. Il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ce conflit, c’est à travers les récits que lui confient jour après jour les « soldats en… Lire la suite

Paru le 23/08/2017 / 250 pages / 140 x 210 cm Broché / EAN : 9782081389168 / ISBN : 9782081389168

Bakhita. Véronique Olmi

Véronique Olmi et Bakhita, ou la rencontre singulière d’un auteur et d’une esclave soudanaise canonisée par Jean-Paul II.

Domi_C_Lire_bakhitaAssister à une rencontre-lecture, à l’alliance française, avec Véronique Olmi autour de son roman Bakhita, quel bonheur.
Alors qu’elle visitait l’église de Langeais, pays de la duchesse de Balzac, Véronique Olmi a découvert dans l’église le portrait de Bakhita. Intriguée par les éléments biographiques qu’elle y découvre, elle décide d’approfondir ses recherches. Littéralement happée par le personnage, elle abandonne son roman en cours et part à la rencontre de cette femme à la « storia meravigliosa », lui consacrant deux années entières. Elle dit avoir rencontré l’âme de Bakhita lorsqu’elle est allée arpenter les lieux où elle a vécu en Vénétie, mais n’est pas encore allée au Darfour. Elle avoue même être partie « bille en tête », comme lorsqu’on tombe en amour tant elle l’a adorée et lui voue une admiration que l’on ressent en lisant ce roman qui transpire d’humanité, alors qu’il montre tout ce que la cruauté et le manque d’humanité peuvent engendrer de souffrances.

Voilà donc un roman inspiré d’une histoire réelle, celle de Sainte Guiseppina Bakhita, religieuse d’origine soudanaise première Africaine canonisée par le pape Jean-Paul II. D’une  enfance anéantie lorsqu’elle est enlevée à l’âge de sept ans (vers 1875) et qu’elle est vendue comme esclave à sa conversion au catholicisme, elle passera une vie au service des enfants et des femmes. Cette femme, célébrée contre son gré et certainement sans même s’en rendre vraiment compte par l’Italie fascisme de Mussolini, va faire preuve sa vie durant d’une résilience incroyable.

Bakhita signifie « la chanceuse », mais l’est-elle cette enfant qui au seuil d’une vie heureuse et choyée, dans ce village du Darfour où elle est aimée de sa mère et de sa fratrie, va être enlevée puis vendue comme esclave ?

Elle a tout juste 7 ans, sa sœur a déjà disparu, emportée lors d’une razzia dont sont coutumiers les négriers musulmans, marchands d’esclaves par tradition. Elle sera vendue plusieurs fois, ira de famille en famille, de souffrance en souffrance, d’abandon en séparation, mais toujours elle aura cette force en elle qui lui a permis de vivre, belle et invincible, peut-être doit-on en trouver l’origine dans une enfance choyée, aimée, insouciante. Dans l’oubli de son prénom aussi sans doute, qui marque à jamais la perte des siens, de ceux qu’elle aura cependant cherché en vain toute sa vie. Elle connaitra les chaines, la violence, physique et mentale, l’abandon, l’oubli, la maltraitance de ceux qui s’attribuent les êtres comme ils le feraient des objets, pour les prendre et les jeter. Souffre-douleur des fillettes à qui elle est offerte, objet sexuel et creuset des souffrances infligées par leur frère, torturée et scarifiée pour le plaisir par la femme d’un général Turc, elle saura survivre en regardant la lune, le ciel, les étoiles, souvenir lointain du bonheur quotidien et familial, beauté immuable et salvatrice. Jusqu’à sa rencontre avec le consul italien, qui va une fois de plus bouleverser sa vie. Son année passée chez les sœurs Canossiennes de Venise, sa volonté farouche qui lui fera dire « je sors pas ». La Moretta décide enfin de son sort et veut consacrer sa vie à el Paron, ce Dieu qu’elle vénère à son tour, une vie exceptionnelle tout au long de cette période tourmentée de la première moitié du XXe siècle.

Bakhita est un roman émouvant, bien que parfois difficile, superbe par son écriture, à la fois visuelle et sensuelle, faite d’ombre et de lumière, ni revancharde, ni pleurnicheuse, ni dans le pathos, toujours dans une grande justesse de mots et de sentiments, emplis de cette humanité que dégage tout le roman. J’ai été émue par ces mots qui font comprendre, au-delà de la souffrance et de l’esclavage, que l’on peut porter très haut un flambeau d’espérance. Ces mots qui très certainement vont changer notre regard porté sur les autres, esclaves des temps modernes, migrants, enfants abandonnés dans les rues de nos villes capitales, ou ailleurs.

« il n’y a que Dieu qui puisse donner l’espérance aux hommes victimes des formes d’esclavage anciennes ou nouvelles. » Jean Paul II


Catalogue éditeur : Albin Michel

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.
Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise… Lire la suite

Édition brochée / 22.90 € / 23 Août 2017 / 140mm x 205mm / EAN13 : 9782226393227

Véronique Olmi, lauréate du prix du roman Fnac 2017 avec Bakhita