Le quinconce, I l’héritage de John Huffam. Charles Palliser

C’est une découverte assez surprenante que celle de ce roman sans âge à l’écriture résolument victorienne, « Le quinconce » de Charles Palliser. Charles Dickens n’aurait sans doute pas renié ce confrère.

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Alors que Charles Palliser est un auteur contemporain, il a écrit cette série à la structure singulière en 1989. C’est donc avec  étonnement que je suis entrée dans ce récit d’un autre temps, vérifiant par deux fois la biographie de son auteur, tant son écriture nous entraine dans un récit du XIXème. Quel  que soit le niveau de langage, châtié ou argot populaire, toutes les nuances sont présentes . Mais une fois le parti pris entendu, on plonge aisément dans l’aventure.

Dans ce premier tome, nous faisons la connaissance de John et de sa mère. Ils habitent un petit village perdu dans la campagne anglaise, loin de tous. John, élevé par sa mère, est entouré de femmes, servante, nourrice, cuisinière, et vit de façon plutôt humble, pas vraiment misérable. Dans un quasi isolement puisqu’il ne doit pas parler aux inconnus et n’a pas le droit de rencontrer les enfants de son âge. Il ne sait rien de ses origines, ni de son père ni de sa famille. Les circonstances et sa curiosité vont l’aider à dénouer les premiers fils d’une intrigue qui s’avère fort complexe au fil des pages.

Un codicille conservé avec moultes précautions  par sa mère semble prouver d’où il vient, et pouvoir lui apporter d’hypothétiques richesses. Mais il est également sujet de grandes convoitises par les divers personnages dont nous allons faire la connaissance tout au long du récit. La mère est un personnage attachant, mais faible, très inquiète, naïve, manipulable, elle semble à la merci de plus malin qu’elle. Peu encline à faire confiance à son jeune fils, bavard et facilement influençable, elle fera quelques erreurs de jugement qui seront la cause de bien des malheurs à venir.

John quant à lui nous apparait comme un jeune garçon charmant et curieux, même si son langage et ses façons sont souvent celles d’un jeune homme plus adulte que son âge. Pourtant il lui est difficile d’aller contre la volonté de sa mère, lui qui ne sait rien mais comprend vite qu’elle lui cache beaucoup de choses sur ses origines.

Nous allons découvrir peu à peu les différentes familles qui gravitent autour de lui, les liens qui les unissent, les imbrications avec sa propre histoire. Des plus misérables aux aristocrates parfois sans cœur, les différentes strates de la société sont présentes avec leurs défauts et leurs qualités, leurs relations parfois ambiguës, leurs mystères et leurs secrets. Cinq tomes, cinq chapitres, cinq familles, étroitement liées sans doute, mais que le lecteur devra découvrir au fils des différents tomes. C’est un peu frustrant car j’aurai souhaité en savoir déjà un peu plus. C’est un récit attachant, embrouillé parfois, mais qui se laisse lire avec plaisir si l’on dépasse la surprise de cette écriture victorienne à la Dickens.

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Catalogue éditeur : Éditions Libretto

Dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, le petit John Huffam, élevé dans un village perdu, comprend que sa mère, pauvre parmi les pauvres, est mystérieusement apparentée aux châtelains du lieu. Dès lors, il va consacrer sa vie à percer le secret de ses véritables origines et ne tarde pas à découvrir la cruauté qui fonde les castes sociales et qui déchire les êtres.
À la fois roman picaresque et fable initiatique convoquant les talents de Dickens et de Shakespeare, Le Quinconce a été salué comme un chef-d’œuvre.

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La maison atlantique. Philippe Besson

couvertureQuand on contemple le tableau de Hopper en couverture de La maison atlantique, le roman de Philippe besson, on a immédiatement envie d’y aller, de plonger dans ce bleu, dans tout le bonheur calme qu’il inspire, de vivre ces moments de sérénité heureuse qu’on imagine.  Oui, mais  très rapidement on sent que ces moments heureux n’existent pas.  Dans la maison atlantique, Il y a le narrateur,  puis sa conquête d’un été, Agathe, puis Jérémie, il y a les voisins, Cécile et Raphaël, acteurs d’un drame dont ils n’ont pas encore conscience et surtout  il y a le père. Si certain personnages  ont un prénom, comme une personnalité bien déterminée  dans le temps et dans l’intrigue, on ne saura jamais ceux du narrateur et de son père.

Le narrateur se présente comme « adolescent et orphelin ». Il est à cette période  trouble de l’adolescence où tout est possible, où il n’y a pas de limite, tout est autorisé. Période surtout où  les sentiments sont exacerbés, il y a peu de retenue, tout est noir ou blanc, rarement gris, on trouve peu d’excuses aux adultes que l’on ne veut pas comprendre et dont on n’accepte ni les failles ni les petites concessions, ni les défaites. Tout ce que veulent les adultes est ennuyeux, surtout en cette période de la vie où s’exacerbe le conflit parents enfants, dans tous les domaines, études, amours, projet de vie, tout peut devenir source d’affrontement.  Au fil des pages, on comprend tout le ressenti de cet adolescent qui n’accepte pas la mort de sa mère, qui rejette d’un bloc ce père absent et égoïste, qui au fond de lui appelle une vengeance pour celle qu’il a aimé, celle qui l’a aimé.

Il évoque presque à  chaque chapitre le drame à venir, on sent sa tristesse qui sourde, mais on a aussi l’impression étrange qu’il se pose en observateur parfois calculateur et manipulateur d’une lente descente vers le drame, vers la mort, vers on ne sait quoi.  On sent au fil des pages la haine qui monte envers ce père à qui tout réussi, les conquêtes, la carrière d’avocat d’affaires, le plaisir de posséder, des biens, des femmes, et d’être quelqu’un, tout le contraire de notre narrateur. Il évoque ces moments où il aurait pu tout arrêter, il analyse parfois l’engrenage des évènements qui vont mener au drame, drame qu’il aide à cristalliser avec une froide maitrise, qu’il pousse à déclencher sans peut être en analyser toute la portée.

L’ écriture est intéressante, des chapitres particulièrement  courts, introduits par une phrase, courte  elle aussi, qui m’a fait penser au cold-opening des séries télé, où l’on en dit un peu mais pas trop sur ce qui va arriver dans le chapitre qui s’ouvre . Si ce n’est pas un coup de foudre, c’est en tout cas un livre que je n’ai plus lâché dès que je l’ai commencé, tant l’envie de comprendre, de savoir et d’aller au bout est là, portée par ces annonces successives d’un drame à venir, drame que l’on n’imagine pourtant pas à la mesure de ce qui nous attend.

Rencontre avec Philippe Besson

PHBESSON1Lors de la rencontre avec  Philippe Besson, il est en pleine promo de son dernier roman, « vivre vite », consacré à James Dean. Il avoue ainsi que c’est un peu déroutant de parler d’un livre sorti un an avant, en parallèle à la promo actuelle. Et en même temps, il trouve cela très agréable car il n’y a pas le stress de la sortie d’un nouveau roman, il a un peu de recul sur le vécu et sur la façon dont on accueille son roman. Quand le livre vient de sortir, c’est comme d’être dans une lessiveuse, on se demande ce que l’on va en dire. Un an après, on est plutôt heureux d’y revenir

Chaque auteur est singulier, pour lui la comparaison avec Simenon en quatrième de couverture de la Maison Atlantique est un peu hasardeuse. Bien sur ce roman baigne dans une atmosphère provinciale inquiétante, mais il estime cette comparaison pas vraiment méritée. Il écrit beaucoup de livres, par désir, par excitation, beaucoup par enthousiasme, envie et ferveur d’écrire mais sans doute avant tout parce qu’il a une imagination fertile. Enfin, il prend beaucoup de plaisir à l’écriture, c’est comme une gourmandise, y compris quand ce qu’il écrit est atroce.Il a toujours envie d’y revenir et avoue « c’est ce qui m’équilibre », c’est un moment joyeux, intense, hors de la vie ordinaire.

PBESSON2Philippe Besson a souvent un coup de blues à la fin, car il est très attaché aux personnages, il a un grand besoin de les aimer, les perdre c’est presque une souffrance. Certains  sont quittés avec plus de regrets que d’autres, d’ailleurs ils l’ont également tellement suivi, ou poursuivi, qu’il les a replacés dans une autre histoire. Mais s’il y a la tristesse à les quitter, la fin d’un livre est aussi un soulagement car l’écriture devient vite une obsession.  Les personnages sont tous fictifs, même s’ils sont parfois inspirés de personnes qu’il a aimées, rencontrées, et il y a en eux aussi peut être une part de l’auteur.

Les romans de Philippe Besson ont souvent une dimension visuelle, cinématographique. L’auteur a un lien très fort avec le cinéma, certains de ses romans sont devenus des films, par exemple « son frère ». Si c’est finalement à la fois un hommage et une trahison, c’est toujours du travail d’un artiste qu’il s’agit.

A un lecteur qui demande d’où vient la dédicace  de La Maison Atlantique, Philippe Besson répond qu’il est un romancier et que ce livre n’est aucunement autobiographie.  Même s’il est écrit à la première personne  du singulier, cette première personne représente le narrateur, pas l’auteur, car lui n’a aucun compte à régler avec son propre père. Le narrateur n’a pas de prénom, il est indistinct, c’est une silhouette, il n’est jamais précisément décrit. C’est pour que le lecteur se projette, soit actif, ait sa place et participe sur un bout du chemin. C’est une sorte de géographie intime que Philippe Besson a avec le lecteur, lecteur qui à son tour peut y mettre sa propre géographie, qui peut éprouver, ressentir le livre. Il est traversé par des émotions, des peurs, des frayeurs, des envies, des remords. Les imprécisions sont voulues, ne pas respecter la vérité permet à chacun de s’y projeter.

Mais en même temps, Philippe Besson glisse dans le roman une part de lui-même, de ses voyages, injecte des sentiments, car il n’est pas possible d’écrire en faisant totalement abstraction de ce que l’on est. Tout au long de sa vie, un romancier vole des choses, des instants, des images aux autres, il entasse une mémoire et puise dans cette manne sentimentale pour écrire ses livres.  Un livre c’est une trajectoire, quand il le commence l’auteur a besoin de savoir ce que sera la fin.

Dans la maison Atlantique, l’âge du narrateur est imprécis, flottant, il n’y a pas de déclencheur ni de notion du temps. En nommant son personnage féminin Cécile, l’auteur rend hommage à  « bonjour tristesse » de Françoise Sagan, qui évoque une fille et des gens très légers, mais qui sont tellement léger qu’ils basculent dans le « monstre ». L’auteur choisi de brouiller les pistes, même si tout est dit dès la première page. Le narrateur arme le bras qui va le venger, comme un engrenage, il appuie sur le bouton, il décide de la fin de l’histoire, pour le reste, il se laisse porter et se sert des événements, c’est un personnage antipathique mais pas seulement. Ni tout noir ni tout blanc, comme le père. Lorsque le père du narrateur va dire à Cécile devant lui « Sa mère », voulant sans doute  mettre de la distance, ces mots-là semblent être le déclencheur de tout ce qui arrive. Comme s’il avait fallu régler les problèmes de l’enfant et de la mère ensemble. En fait il y a tellement de violence dans cette phrase que l’on peut se demander s’il voulait se venger de son père justement à cause de ça, de ce seul moment.  Une relation entre Cécile et le narrateur aurait été beaucoup trop évidente, ce n’est donc pas le parti pris de l’auteur.  Enfin, le caillou dans la chaussure, c’est la relation du narrateur avec Jérémy. Entre le père et le fils, il y a hostilité et pas concurrence amoureuse, la relation est plus sournoise, beaucoup plus fine.

En général, les romans de Philippe Besson font au maximum 220 pages, car il avoue avoir du mal à être plus narratif, plus démonstratif.  Il ressent le besoin d’écrire court, vif, de ne pas s’ennuyer, et le lecteur doit également pouvoir participer.  Le roman est toujours structuré, mais s’y ajoute la part de ce qui échappe, qui s’impose, qui n’est pas totalement maitrisé : la part de ce que l’auteur n’a pas décidé, qui vient et s’impose à lui.

C’est un beau moment passé avec un auteur très agréable, dynamique et sympathique. Une jolie rencontre littéraire

Merci à Babelio et aux éditions 10/18


Catalogue éditeur

Dans le registre implacable de la tragédie, Philippe Besson revisite la règle des trois unités : de lieu, de temps et d’action. Racontant la façon, à la fois désinvolte et rageuse, dont un jeune homme passe imperceptiblement de l’hostilité sourde à la haine pure et dangereuse envers son père, il nous offre un roman tout en nuances et en violence contenue.

« J’ai souvent repensé à la mise en place du piège qui allait se refermer sur nous. À cet étrange ballet à quatre, dans lequel parfois s’immisçait un étranger. À ces va-et-vient d’une maison à l’autre, du jardin à la chambre, de la fraîcheur de la véranda à la chaleur de la plage ; ces déplacements infimes que nous accomplissions et qui tissaient à leur manière une toile ou nous allions nous empêtrer. À cette langueur de juillet, lorsqu’on succombe à la paresse et que le désir s’insinue. À ces abandons progressifs : de la morale, du discernement, du sens commun.
Nous aurions pu facilement tout empêcher mais aucun d’entre nous n’a pris la décision d’arrêter la machine folle. Aucun d’entre nous n’y a songé. »

Philippe Besson, auteur de L’Arrière-saison et de De là, on voit la mer, nous livre un roman tout en nuances et en violence contenue, une tragédie moderne dissimulée sous les apparences d’un innocent marivaudage, le récit d’une vengeance qui doit s’accomplir.

Parution : 9 Janvier 2014 / Format : 130 x 205 mm / Nombre de pages : 234
Prix : 19,00 € / ISBN : 2-260-01915-3