Les ecchymoses invisibles

Dans un huis-clos étouffant et réaliste, la relation délétère d’un couple au bord de la rupture

Dans le couple que forment Corinne et Michel, il y a longtemps que l’équilibre est rompu. Michel est commissaire de police. C’est un bel homme qui a une certaine prestance et qui semble très sûr de lui. Il régit tout dans le foyer, même les courses que sa femme devra faire dans la journée, en suivant scrupuleusement ses instructions, et uniquement avec l’argent qu’il voudra bien lui donner. Un peu comme dans les années 60, et que les femmes n’avaient pas encore de compte en banque…

Mais ce jour-là, Corinne a failli…. Elle sait qu’elle doit parler à Michel, mais rien ne vient, elle s’évade dans sa bulle de silence. La tension monte… Emma Dubois démontre toute sa sensibilité lorsqu’elle nous dévoile les émotions et la terreur de Corinne qui se raccroche à ses souvenirs d’avant, leur rencontre, ses filles, ses espoirs vains de voir changer celui qui est devenu aujourd’hui son bourreau, de fuir son emprise.

Lorsque Corinne flanche ou se rebelle, le beau Michel la recadre, ce grand manipulateur fait jouer toutes les cordes de son arc, celle de l’amour fou qu’il lui porte, celle qui lui démontre à quel point elle est seule, abandonnée de tous, famille comme amis, incapable, perdue sans lui, de l’abandon impossible car il ne se laissera pas déposséder de celle qui est son objet. Et la tension va crescendo…

Et nous, spectateurs de ce huis-clos oppressant, nous assistons à cette lutte que doit mener cette femme soumise, anéantie, incapable de la moindre initiative, attendant les mots qui vont la blesser, les coups peut-être, de cet homme à la violence plus verbale que physique mais tout aussi dévastatrice, de ce pervers narcissique, qui la manipule depuis tant d’années. Deux rôles magistralement joués par l’un comme par l’autre, on s’imagine spectateur immobile dans la maison de tant de ces femmes qui chaque année meurent sous les coups de leurs conjoints. Ces femmes à terre, isolées, terrassées, incapables de réagir face à l’inadmissible.

Mais que cette pièce est forte, avec ces dialogues à la fois réalistes et violents, tant par le silence, la soumission, que par la douleur qu’ils impliquent. Car les violences conjugales sont bien souvent invisibles, et anéantissent aussi fort et aussi durablement qu’un ko,Même si on ne peut qu’imaginer la réalité de ces dialogues et de ces relations, les ravages que peuvent causer les violences intra familiales sont d’un tel réalisme que l’on est sonné à la sortie du théâtre.

Emma Dubois et Eric Moscardo mettent un tel vécu et une telle intériorité à jouer leurs rôles que même à la fin du spectacle on les sent encore entièrement dans leurs personnages, l’un avec une forme de dureté dans le regard, l’autre avec cette émotion, cette soif d’un salut qui pourrait venir d’on ne sait où.

Une pièce remarquable dont on ne sort pas indemne, qui démontre une fois de plus combien les apparence peuvent être trompeuses, et qui peut permettre à chacun d’être attentif et d’en porter le témoignage autour de soi.

L’auteur de la pièce nous a parlé de sa rencontre avec Florence Plazer, une ancienne collègue mais surtout ancienne victime qui est aujourd’hui totalement investie dans la lutte contre les violence conjugales. On comprend mieux alors pourquoi cette pièce nous marque tant, par son grand réalisme.

Texte et mise en scène Djamel Saïbi
Artistes : Emma Dubois, Eric Moscardo

En 2019, 146 femmes ont été tuées en France par leur conjoint ou ex-compagnon

Durée : 70 minutes soit 01h10
Quand : samedi à 18h45 jusqu’au 19 décembre 2020
: Théo Théâtre 20 rue Théodore Deck 75015 Paris
Réservation : Billet réduc

Nicolas de Staël, la fureur de peindre

On ne peint jamais ce qu’on voit ou croit voir, on peint à mille vibration le coup reçu, à recevoir

Nicolas de Staël La fureur de peindre (© Pascal Gely)

Ils sont trois sur la scène du Lucernaire, au milieu de draps tendus comme les toiles de l’artiste. Un acteur, et deux musiciens qui improvisent un accompagnement musical chaque soir. Ils font revivre le temps d’un spectacle le talent, les émotions, les interrogations et la vie de Nicolas de Staël. Sur les toiles, des projections de certaines œuvres nous rappellent la fulgurance de sa créativité, les formes qui se dissolvent pour n’être plus que tonalités, aplats de couleurs, alternance entre l’éclat de tons chauds et de couleurs intenses et la mélancolie douce et froide de gris et de noirs.

Un peu plus d’une heure pour entrer dans l’univers de l’artiste, pour mieux comprendre son œuvre à travers les lettres qu’il a envoyées de 1943 à 1955 à ses amis, en particulier à René Char, mais aussi à Jeanne, à sa femme, à Paul Rosenberg, son galeriste new-yorkais, etc. Assez pour apprécier la qualité et la force de cette correspondance abondante, mélancolique parfois, passionnée et sincère, souvent poétique, jamais amère même dans l’adversité.

Les textes alternent les moments heureux avec ceux où le manque d’argent se fait sentir au point de demander de l’aide, la rencontre avec Jeannine sa compagne artiste comme lui puis le décès de cette dernière, la rencontre avec sa femme, puis avec Jeanne dont il tombe éperdument amoureux, enfin la réussite qui exacerbe ses questionnements sur la qualité de sa création et le plonge dans le doute et la dépression.

Les mots de Staël pour décrire sa peinture, ou celle de Vélasquez et des artistes qu’il admire au musée du Prado sont un émerveillement et une ouverture pour mieux appréhender son œuvre. Nicolas de Staël aura peint en quelques années des centaines de toiles, des nus, des marines, des paysages, des ciels et des nuages aux couleurs sans cesse réinventées…

Le temps passe trop vite, l’accompagnement musical donne une densité et une force aux textes et aux moments de sa vie ainsi abordés. L’acteur n’essaie pas d’être Nicolas de Staël, mais d’une certaine façon, à travers ses mots, il incarne cette créativité et cette recherche de perfection qui habitent cet artiste si singulier.

Ce qu’en dit le Lucernaire :

D’après lettres 1926-1955 de Nicolas de Staël (éditions le bruit du temps) et René Char, Nicolas de Staël, correspondances 1951-1954 (éditions des Busclats, © éditions des busclats pour René Char)

Adaptation et mise en scène Bruno Abraham-Kremer et Corine Juresco
Avec Bruno Abraham-Kremer (comédien) Hubertus Biermann (jeu et contrebasse) jean-baptiste Favory (électroacoustique)

À l’écoute des lettres de Nicolas de Staël, on est saisi de stupeur et d’émotion. Éblouis, on pénètre comme par effraction dans son atelier, au cœur de sa création, dans son monde de ciels et d’eau, de matières incandescentes… mais aussi dans l’intimité de sa vie, de ses amitiés, dont celle du grand René Char, de ses passions amoureuses. Le spectacle est une tentative de transmettre ce cadeau à tous : par la performance d’un trio d’acteur et de musiciens, faire renaître la vibration intérieure de l’artiste, sa poésie, la fulgurance de sa parole et « l’intensité de sa frappe » sur la toile blanche.

À propos de Nicolas de Staël

Je sais que ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine …

Nicolas de Staël (Von Holstein) naît le 5 janvier 1914 à Saint-Pétersbourg, dans une famille aristocratique russe. En octobre 17, ils sont contraints de fuir la Révolution. Sur la route de l’exil, Nicolas perd successivement son père et sa mère, et en 1922, il est recueilli avec ses sœurs à Bruxelles par un couple russe, les Fricero. En 1933, il suit les cours de l’Académie Royale des Beaux-arts de Bruxelles.
En 1938, lors d’un voyage au Maroc, il rencontre la peintre Jeannine Guillou qui devient sa compagne et aura une immense influence sur lui. Le 22 février 42, Jeannine donne naissance à leur fille Anne.
En 1943, la famille retourne à Paris. Jeanne Bucher achète des dessins à Nicolas et prête un logement à la famille. Georges Braque manifeste sa sincère admiration pour le jeune peintre, et ils noueront des liens d’amitié très étroits. Ce sont des années marquées par la faim et les privations. Jeannine meurt en 1946. Peu de temps après, il épouse Françoise Chapouton dont il aura 3 enfants.
En 1949, le Musée national d’art moderne de Paris acquiert Compositions, il exige d’être accroché en haut de l’escalier pour être écarté du groupe des abstraits. En 1951, René Char, lui confie l’illustration de son livre Poèmes. Ce sera le début d’une amitié féconde.
À partir de l’année 1952, riche en création (plus de 240 tableaux), il expose en Angleterre, à Paris et aussi à New York, où il connaît un grand succès. L’exposition du 8 février 54 chez Paul Rosenberg se révèle un très grand succès commercial.
En 1954, il s’installe à Antibes, où vit Jeanne Polge, une amie de Char, mariée, dont il tombe éperdument amoureux. Malgré l’intérêt grandissant autour de son œuvre, Nicolas de Staël se suicide en se jetant du haut de son atelier à Antibes le 16 mars 1955. Il a 41 ans et laisse inachevée sa plus grande toile Le Grand Concert.

Nicolas de Staël réalise au cours d’une carrière fulgurante, entre 1942 et 1955, l’une des productions artistiques les plus libres et reconnues de l’après-guerre, dépassant l’opposition apparente entre abstraction et figuration. L’œuvre de Staël s’inscrit comme un événement unique dans la peinture du XXe siècle

Quand : du 30 septembre au 15 novembre 2020 du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 16h
 : théâtre du Lucernaire 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris

L’empereur des boulevards Ou l’Incroyable destin de Georges Feydeau

La compagnie Les Joyeux de La Couronne au théâtre Montmartre Galabru

Mais quel bonheur de retrouver les salles de théâtre !

Une compagnie à l’imagination foisonnante, sept acteurs pour vingt-six rôles admirablement joués, un décor qui place le spectateur dans chaque situation, et des costumes qui nous transportent à la belle époque de monsieur George Feydeau.

George Feydeau (1862 – 1921) a quitté la scène il y a bientôt 100 ans. Forcément, tout un chacun connaît ses pièces ou a entendu parler de l’auteur de Vaudevilles dont le succès ne se désavoue pas. Son répertoire est toujours joué cent ans après. Mais qui connaît sa vie, qui peut le placer dans l’histoire et dans son temps ? Voilà qui est chose faite grâce à l’écriture et à la mise en scène d’Olivier Schmidt.

Le rythme est soutenu, le french cancan est endiablé, les auteurs et acteurs qui incarnent les bourgeois et les célébrités de la belle époque se succèdent auprès de L’empereur des boulevards. On y découvre les succès, les bonheurs, la mariage, mais aussi le divorce et la rupture douloureuse, les nuit chez Maxim’s ou Chabanais, les rencontres multiples et tumultueuses, la maladie et la décadence d’une vie mouvementée et bien trop courte. Si Feydeau meurt jeune, à 58 ans, son œuvre continue de nous enchanter car finalement il n’y a rien de plus intemporel que les turpitudes des trios mari, femme, amant ou maîtresse.

Une réussite et l’assurance de passer une excellente soirée. Ne boudez pas votre plaisir, le temps passe bien trop vite.

Écriture, mise en scène, scénographie : Olivier Schmidt
Chorégraphies : Séverine Wolff
Musique originale : Justine Verdier

Georges Feydeau : Julien Hammer ou Alexis de Chasteigner
Marie-Anne : Alexandra Magin ou Chloé Groussard
Madame Feydeau Mère, Sarah Bernhardt, Yvonne Printemps : Séverine Wolff
Hetty : Thibaut Marion ou Olivier Schmidt
Raimu, un officier : Kevin Maille
Sacha Guitry, Labiche : Léonard Courbier ou Fabien Roux ou Mathias-Léonard Lang
Saint-Germain : Kevin Maille
Fouquier, André, Étienne, Émile, Elias, Saint-Galmier : Lucas Lecointe ou Fabien Roux
Soeur de Feydeau : Alexandra Magin ou Chloé Groussard

N’oubliez pas de réserver sur billet réduc, dans le respect des mesures sanitaires, avec masque et distanciation indispensables pour la sécurité de tous.

Quand : vendredi (21h30) et dimanche (18h30) jusqu’au 20 décembre 2020
: Théâtre Montmartre Galabru 4 rue de l’ Armée d’Orient 75018 Paris

Tu es vraiment si pressé ?

Une pièce de et avec Chantal Peninon et Denis Tison, au théâtre de la croisée des chemins

Un spectacle à découvrir masqué et à distance de ses voisins

Vous passerez un peu plus d’une heure en compagnie de madame Lefort qui, pour arrondir sa retraite et éviter les fins de mois un peu justes, loue une chambre dans son appartement.
Un de ses locataires, monsieur Robin, est là pour affaires. Mais il s’installe et prolonge son séjour… Les jours passent, une relation de plus en plus intime se forge au fil des soirées, des thés, des petits déjeuners pris de plus en plus souvent ensemble.

Chacun se dévoile peu à peu, son enfance, sa jeunesse, sa vie plus ou moins réussie. Je ne vous en dit pas plus, mais c’est émouvant, intime, parfois bouleversant, souvent réjouissant.

Dans cette petite salle, le public se sent vite proche de ces deux acteurs qui incarnent avec maitrise et émotion ces deux retraités aux existences bouleversées.

Où : Théâtre La Croisée des Chemins (Salle Belleville / métro Télégraphe) 120 bis rue Haxo Paris 19
Quand : Les mercredis et jeudis à 19h, du 9 septembre au 29 octobre Comment : Réservation (au 01 42 19 93 63) et masque 😷 obligatoires.

Un contrat, de Tonino Benacquista

C’est au théâtre du Gymnase Marie-Bell, Un contrat, une pièce superbement écrite par Tonino Benacquista et jouée par deux acteurs au jeu absolument saisissant Patrick Seminor et Olivier Douau

Dans un huis-clos étonnant mené successivement par un gangster puis par le psy qu’il s’est choisi, le spectateur découvre le jeu du chat et de la souris entre deux protagonistes respectivement soumis à une loi du silence. Car quel que soit le côté où l’on se place, entre la loi du silence et le secret professionnel, et malgré des enjeux très différents, l’issue peut être fatale si la règle n’est pas respectée.

Le jeu des acteurs, avec ce texte à la foi ciselé et mordant, montre bien ce jeu de pouvoir et cette tension psychologique qui tout au long de la pièce nous a fait aimer puis détester chacun des personnages. Avec l’envie indispensable de les suivre jusqu’à la dernière réplique.

C’est à la fois subtil, émouvant, prenant, et largement teinté de cet humour mordant auquel nous a habitués Tonino Benacquista. Cet auteur que l’on aime souvent pour ça d’ailleurs.

Avec Patrick Seminor, Olivier Douau,
Nouvelle Mise en scène par Stanislas Rosemin
Lumière David Ripon

Quand : les Jeudi, vendredi, samedi à 20h30 jusqu’au 21 mars 2020
 : Théâtre Du Gymnase Marie Bell 16 boulevard Bonne Nouvelle Paris 10⁣

Louise au parapluie, avec Myriam Boyer

Une comédie romantique tendre et drôle à la fois, et le talent de Myriam Boyer, au théâtre du Gymnase

Une histoire toute simple. Myriam Boyer joue le rôle d’une mère dont le grand fils a abandonné une carrière de champion d’athlétisme pour devenir influenceur sur les réseaux sociaux. Un monde inconnu pour cette femme qui toute sa vie, et surtout depuis le départ de son mari, a enfilé des baleines de parapluie pour faire bouillir la marmite.

Relation mère-fils difficile, envie de briller à nouveau dans les yeux de ce fils, besoin de reconnaissance et soif d’aider les autres, de s’engager pour le bien commun, de nombreux thèmes sont abordés avec délicatesse et humanité.

Sous couvert d’une comédie romantique douce-amère et souvent très drôle, Myriam Boyer laisse passer tout son art  pour incarner cette mère en mal de repère qui a le cœur sur la main. La société change, sera-t-elle capable de suivre ces changements ? Myriam Boyer est caricaturalement authentique et tout à fait attachante dans ce personnage de femme qui veut aller au bout de ses envies. Elle met beaucoup de sincérité et de délicatesse à incarner celle qui cherche à faire d’abord le bonheur des autres. On est pris d’un élan de sympathie pour son personnage et pour ces situations aussi improbables que réalistes.

Une petite scène qui prend toute sa dimension, un décor minimaliste et expressif, et un agréable jeu de comédiens empreints de naturel et d’émotion, nous voilà assurés de passer un bon moment. Et de sortir de notre cadre de référence pour devenir un peu plus tolérants ?

C’était un plaisir de voir sur scène cette grande comédienne. Myriam Boyer a reçu deux fois le Molière de la meilleure comédienne pour Qui a peur de Virginia Woolf ?, puis pour La vie devant soi de Romain Gary (Émile Ajar), excusez du peu !

Quoi : Louise au parapluie, avec Myriam Boyer, Prune Lichtlé et Guillaume Viry, texte et mise en scène d’Emmanuel Robert Espalieu.
Quand : Jusqu’au dimanche 5 janvier 2020.
 : Théâtre du Gymnase Marie-Bell, Paris.

Piaf, Fréhel, Damia et moi, par Livane

Allez venez Milord, vous assoir au théâtre de Dix heures pour écouter Piaf, Fréhel, Damia revisitées par Livane Revel

Dans cette salle intimiste du théâtre de Dix heures, Livane Revel nous régale pour un seule en scène d’une heure quinze avec sa voix et son jeu d’actrice. La mise en scène est de Xavier Berlioz.

Tour à tour, Piaf, Fréhel et Damia apparaissent dans le tour de chant, mais aussi et surtout dans les textes qui relient ces femmes entre elles, amour, passion pour leur métier ou pour leurs amants, mais aussi pour les drogues, enfance difficile, quelques pans de leurs vies s’égrènent devant nous. Livane tisse des liens entre elles, par leur métier ou leur façon d’appréhender l’amour, la drogue, le chagrin, non sans y ajouter quelques pointes d’humour qui rendent leurs préoccupations très contemporaines.

Livane y mêle sa vision actuelle, son expérience, et surtout sa voix et son dynamisme, qui disent la révolte ou la soumission, la passion encore, le chagrin, la douleur ou le doute de ces trois femmes indépendantes, ces artistes passionnées auxquelles elle a emprunté le répertoire. Elle modernise de façon presque naturelle ces chansons pour la plupart oubliées, pour d’autres reprises timidement par certains dans la salle, sur des rythmes décalés, rock ou réaliste.  

Livane a une très belle voix, un talent certain de comédienne et de musicienne – elle s’accompagne à la guitare sèche, la guitare électrique et me semble-t-il un ukulélé – et une vraie capacité à accrocher ses spectateurs (et je ne vous parle même pas du chocolat !). Elle dégage à la fois une grande simplicité et de l’émotion, et tisse un vrai lien avec son public. De quoi nous faire passer un excellent moment de divertissement par cette plongée singulière et attachante dans la vie de trois femmes qui furent en leur temps trois monstres sacrés de la chanson française.

Crédit photo : Paul Evrard

Piaf (1913/1963) artiste incontournable, éternelle amoureuse, droguée pour guérir ses douleurs et croyante convaincue. Elle sera accablée de douleur à la mort de Marcel Cerdan mais toujours prête à repartir pour son tour de chant.

Fréhel (1891/1951) née Marguerite Boulc’h à Trégastel, en Bretagne. Elle chante dès ses cinq ans dans les rues et les cafés. Elle a marqué l’entre-deux-guerres avec ses chansons réalistes. Elle a également été actrice, et a joué dans Pépé le Moko. Elle finit sa vie dans la misère.

Damia (1889/1978) de son vrai nom Marie-Louise Damien, était chanteuse, comédienne et danseuse. Celle que l’on nommait la tragédienne de la chanson, avec sa robe noire et son projecteur qui mettait ses mains et son visage en valeur, a laissé son empreinte après 50 ans de carrière, même si on l’a oubliée aujourd’hui. Imitée dans sa gestuelle par de nombreuses chanteuses, par Barbara ou Olivia Ruiz pour ne citer qu’elles.

 : au Théâtre de Dix Heures, 36, Boulevard de Clichy, 75018 Paris
Quand : Les Samedis à 16h jusqu’au 4 Janvier 2020

La passe imaginaire, Grisélidis Réal, Vesna Etcha Dvornik

La passe imaginaire, de Grisélidis Réal interprétée et mise en scène par Vesna Etcha Dvornik « La prostitution est un art, un humanisme et un acte révolutionnaire » 

Etcha Dvornik, danseuse et chorégraphe originaire de Ljubljana, en Slovénie, est venue en France continuer ses études, et poursuivre ici son travail sur le corps. Elle aime travailler sur le corps, en particulier à travers l’expression de sa fatigue, et sur la création féminine en général. Elle incarne Griselidis Real par les attitudes et les mouvements d’un corps souvent épuisé, en donnant voix à son œuvre maitresse, La passe imaginaire. Jouant sur une chorégraphie et des accessoires qui disent ou font ressentir, chaussant et déchaussant ses vertigineux escarpins rouges si emblématiques du métier qu’elle incarne.

Un spectacle à la fois décalé et surprenant, tant la proximité avec Etcha Dvornik est grande dans ce petit théâtre. Spectacle qui peut être dérangeant dans sa nudité, ses mots ou ses gestes qui expriment une sexualité tarifée à la fois violente et scandaleuse. Sans doute aussi parce qu’il rend humaines les prostituées, et place le spectateur face à ce métier dont il n’a au fond le plus souvent que des impressions et des idées certainement aussi fausses que contradictoires.

On perçoit dans les mouvements du corps à la fois la révolte face aux idées reçues et la révolution dans les propos de Griselidis Real. Elle veut donner une autre image de ce métier qu’elle pratique en voulant toujours aider ces hommes qui viennent à elle, comme le font ses consœurs, les soulager sans doute, et là les mots deviennent aussi crus que les gestes sur la scène, aussi dérangeants que l’amour physique sans sentiments et sans jouissance partagée.

Peu à peu, on se laisse envoûter par la voix d’Etcha Dvornik et par sa présence ; par la danse du corps et par ses gestes qui disent la lassitude et la fatigue, l’attente et la violence contenue, le désespoir parfois, dans un rôle, une chambre, un corps. Qui disent l’enfermement aussi, avec ce moment qui m’a particulièrement happée, par ce déplacement circulaire quasi hypnotique, sur cette minuscule scène de la Comédie Saint-Michel, et qui incarnait parfaitement une forme d’emprisonnement.

Lire La Passe imaginaire, avec une préface de Jean-Luc Hennig, dans la Collection Verticales, Gallimard, 2006

«Voici les lettres intimes que j’ai reçues, en dix ans, d’une des femmes les plus rares que j’aie eu à connaître. Ces lettres racontent sa vie du jour et de la nuit, ses clients (immigrés turcs ou arabes, pour la plupart), ses rêveries de vieillesse, ses amants imaginaires, ses coups de gueule, ses imprécations contre Dieu, ses verres de royal-kadir, ses maladies à répétition, ses usures. Même si Grisélidis se dit encore prête à tout pour les hommes, prête à tout pour l’amour. Et surtout si elle rit de tout. Férocement. Grisélidis a peut-être le bonheur de la désespérance. C’est en tout cas sa dignité.»
Jean-Luc Hennig.

La Passe imaginaire, œuvre maîtresse de Grisélidis Réal, écrivaine, peintre et prostituée Suisse (1929-2005), est le fruit d’une correspondance entretenue de l’été 1980 à l’hiver 1991 avec Jean-Luc Hennig.

Voir « La Passe Imaginaire » spectacle chorégraphique d’après l’œuvre de Griselidis Réal

Ce document sur la prostitution au quotidien dévoile le panorama secret de la misère sexuelle masculine avec rage, crudité et tendresse. Au fil des lettres, l’autoportrait de cette P… irrespectueuse met à jour les autres femmes qui vivent en elle : la grande voyageuse, la lectrice éclectique, l’amoureuse passionnée, la sociologue amateur, l’altruiste libertaire et l’épicurienne raffinée. Écrivaine flamboyante à l’écriture large et puissante, lyrique et crue, femme libre et engagée, enragée et humaniste, elle fut à la tête de tous les combats et des mouvements de prostituées des années 70.

Quand : jusqu’au 2 janvier 2020 les jeudis soirs à 21h30

Où : au Théâtre de la comédie Saint-Michel au 95 boulevard Saint-Michel – 75005 Paris

Juliette Drouet, au Théâtre l’Archipel

Jeudi soir, c’était la 100ème représentation de Juliette Drouet, au Théâtre l’Archipel, une pièce magnifique, un presque seule en scène et une présence incroyable

Kareen Claire y joue, chante et dit une Juliette Drouet attachante, mordante, soumise et surtout amoureuse de ce géant de la littérature qu’est son Victor, qu’est notre Victor Hugo national devrais-je dire.

Celui qu’elle rencontre alors qu’elle est une jeune actrice de théâtre est déjà marié, pourtant ce sera à la fois l’amour, la passion et la soumission à toutes ses exigences pendant plus de 50 ans ; jamais il ne divorcera, jamais il ne sera non plus fidèle à sa maitresse (à sa femme n’en parlons pas !) et pourtant sa muse restera à ses côtés jusqu’au bout.

Elle lui a écrit 22000 lettres tout au long de sa vie, il lui en écrira quelques-unes en retour.  Mais si les lettres de Juliette sont riches d’anecdotes sur leurs vies, ou sur la situation politique et sociale du pays, il ne lui adresse que quelques mots. Forts de leur histoire, Kareen Claire, Cyril Duflot-Verez et Thierry Sforza ont écrit un texte qui fascine par sa présence, son humanité, son humour parfois, et son analyse des protagonistes et de leurs vies.

Le Maître est présent pendant le spectacle grâce à une voix off qui habite littéralement l’espace, on sent comme un lien entre cette voix et Juliette sur scène. Sont également présents la presse, les artistes de l’époque, l’opinion du peuple, à travers ce qui est dit de l’actualité dans les textes et chansons. Et n’oublions l’humour et la gouaille indémodables des textes de ces chansons justement, qui sonnent un brin plus léger à côté de quelques évocations parfois bien douloureuses. Le rythme est soutenu, et l’on passe du rire à l’émotion, de la passion à la colère. Le décor quasi minimaliste arrive pourtant avec seulement quelques costumes et une malle aux trésors, à restituer une ambiance. Dire que j’ai aimé serait un euphémisme. J’ai vraiment apprécié ce mélange des genres qui ne nous a jamais fait perdre de vue la personnalité de Juliette, son amour passion pour Hugo, avec ses hauts et ses bas, l’exil à Guernesey, le retour à Paris puis rue Victor Hugo. La muse inspiratrice des misérables est joliment ramenée à la vie par Kareen Claire, alors n’hésitez pas à la découvrir.

Où : Théâtre L’Archipel, Bd de Strasbourg, Paris 10.
Distribution : Kareen Claire, Thierry Sforza, mise en scène Bernard Schmitt
Direction musicale Cyril Duflot-Verez
Spectacle musical (1h15) à voir jusqu’au 28 décembre 2019

Juliette écrira plus de 22000 lettres à son géant Victor Hugo, inspirant sa plume, sauvant sa vie et ses manuscrits. Ensemble, leurs voix se mesureront à la tempête de l’amour et à l’ouragan de la haine, aux souffles les plus terribles et les plus exaltants de notre mémoire. Pour sublimer leur passion, ils sauront toujours retrouver leurs chants, leurs accents les plus cristallins.

Mère Teresa Ombre et Lumière, au Théâtre le lucernaire

Mère Teresa Ombre et Lumière, sur un texte de  Joëlle Fossier et une mise en scène Pascal Vitiello, avec une actrice magistrale, Catherine Salviat, sociétaire honoraire de la Comédie-Française

 

Je suis allée voir cette pièce avec deux amies, l’une d’elle a travaillé plusieurs mois avec Mère Teresa et ses équipes et l’a rencontrée. Ce fut un grand moment d’émotion de retrouver dans le jeu de Catherine Salviat ce personnage magnifique dont chacun a entendu parler, quelles que soient nos croyances, ou pas d’ailleurs. Mère Teresa, une femme hors du commun, qui a su très tôt ce qu’elle voulait être, ce qu’elle voulait faire, aider, donner, sans limite qui aura connu la foi, mais aussi le doute, qui croyait au miracle, celui de la providence qui lui a toujours apporté ce qu’il manquait quand il le fallait.

Une belle représentation, dans le cadre intime de cette toute petite salle, puisqu’il faut monter « au paradis » pour une heure magique portée par le jeu magistral de Catherine Salviat, lumineuse et habitée par son personnage.

Cette pièce est montée par le Lucernaire dans le cadre d’un triptyque : « Femmes d’exception, mes seules en scène » : Comtesse de Ségur, née Rostopchine, Mère Teresa, Ombre et Lumière, Inoubliable Sarah Bernhardt. Pour Joëlle Fossier, l’auteur, ce sont « Trois destins hautement maîtrisés malgré les périls. De ces trois destins se dégagent une telle force, une telle vitalité, un tel rayonnement, un tel encouragement moral qu’il m’a semblé important de les rendre au théâtre. Une manière originale de leur manifester mon admiration. »

C’est au Théâtre le lucernaire, 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris, jusqu’au 4 novembre.

 


Ce qu’en dit le Théâtre du Lucernaire :

En toile de fond, la misère. Pour la combattre, Mère Teresa aura soulevé des montagnes. Soldat de l’Église, elle aura fait preuve d’une incroyable capacité d’« Executive Woman » au service de Dieu, pour surmonter les obstacles et remplir sa mission : s’engager corps et âme auprès « des plus pauvres d’entre les pauvres ». L’Inde, qui fut aussi son pays d’adoption, fait partie intégrante de son destin. Icône universelle, elle nous prouve par l’exemple de sa vie qu’une sainte n’est pas un pur esprit, mais une femme qui n’a de cesse de donner le meilleur d’elle-même au quotidien.
Une magnifique figure d’amour, d’humour et d’autorité. Sans complaisance ni réticence, elle nous raconte son pas de deux ombrageux avec Dieu et les hommes…
Mère Teresa ! Que de lucidité chez cette religieuse consciente des manques et des défauts de chacun à commencer par les siens. Humble servante de Dieu, professeur zélée, elle aurait pu s’installer dans un confort tranquille. Mais, fidèle à ses convictions, elle s’en arrache, une seule tâche comptant à ses yeux : combattre la misère. Comment elle s’est employée de toutes ses forces à faire basculer sa vie pour la combattre !
Sans compter un cœur immense si prompt à aimer, si douloureux quand il doute, quand il s’abîme dans une incommensurable détresse… La foi perdue mais heureusement retrouvée. Le « miracle » fut la substance même de son être. Sa personne en elle-même est un miracle. Un legs inépuisable.

Tous les vendredis soir, le Lucernaire vous donne rendez-vous pour prolonger votre expérience de spectateur autour d’un verre. Rencontre avec l’équipe artistique le vendredi 22 septembre 2017 à l’issue de la représentation.

L’agenda des rendez-vous du vendredi : http://www.lucernaire.fr