Avant que les ombres s’effacent. Louis-Philippe Dalembert

Dans son roman « Avant que les ombres s’effacent » Louis-Philippe Dalembert lève le voile sur un pan d’Histoire d’Haïti et nous embarque dans son écriture avec bonheur et poésie.

Domiclire_avant_que_les_ombres_seffacent.jpgD’Haïti, on se souvient du tremblement de terre qui a frappé durement l’ile en 2010, peut-être aussi de ses hommes célèbres. On pense en particulier à la lutte contre l’esclavage par Toussaint-Louverture (ce descendant d’esclave d’origine afro-caribéenne  a mené la Révolution haïtienne à partir de 1791) d’Haïti encore comme étant la première République noire indépendante en 1804, mais  certainement pas de l’épisode dont nous parle Louis-Philippe Dalembert dans ce roman lauréat du Prix Orange du livre 2017.

En 2010, juste après le tremblement de terre, le docteur Ruben Schwarzberg passe ses soirées avec Deborah, sa petite-nièce, venue sur l’ile pour porter secours. Ils se délassent de la fatigue des journées passées à soigner et soutenir la population durement frappée. Car si le docteur vit en Haïti, l’histoire de sa famille et sa propre histoire, sont bien plus compliquées et sinueuses que ça… Et les souvenirs affluent, lentement, doucement. A son rythme, le vieil homme accepte de se confier, de se raconter, dans ce qu’il a vécu de plus terrible et de plus heureux.

Né en 1913, Ruben Schwarzberg est originaire de Lodz en Pologne.  Il passe son enfance à Berlin, où la famille s’intègre avec bonheur. Mais si le nazisme étend son ombre sur le pays depuis 1933, la Nuit de cristal (Kristallnacht), le pogrom des 9 et 10 novembre 1938, va de nouveau sonner l’exil d’une partie de sa famille, aux États-Unis ou vers ce qui deviendra Israël. Hésitant à quitter Berlin, Ruben sera arrêté et interné à Buchenwald. Lorsque par un étonnant hasard il est enfin libéré, il décide de partir pour Cuba. Il embarque sur le Saint-Louis, mais le bateau fait demi-tour et ramène ses passagers quasiment à leur point de départ, Ruben se retrouve alors à Paris. Là, il rencontre Ida Faubert, une poétesse haïtienne  qui accueille les lettrés et se prend d’amitié pour lui. Il va connaître les joies de la capitale, le Bal Nègre  et ses artistes, à un moment où tout s’effondre autour de lui, une certaine légèreté que d’ailleurs le lecteur peut avoir du mal à appréhender, mais après tout, même dans les moments les plus noirs, la vie est là, la musique, la comédie, et le bonheur simple d’exister. Après quelques semaines de relative insouciance, il est temps de partir pour Haïti la glorieuse, celle qui accueille en son sein les exilés et les victimes du nazisme, et qui ose même entrer en guerre contre le IIIe Reich. Ruben s’installe sur l’ile et ne la quittera plus.

La lecture de ce roman m’a parue dans un premier temps presque fastidieuse, hachée, du fait de la ponctuation des phrases en particulier. Mais en fait, on se rend compte qu’elle est comme la parole de ce vieil homme de 95 ans qui se souvient le soir sur sa terrasse, et qui parle, lentement, doucement, qui évoque la douleur des souvenirs d’une période si noire sans doute. Rapidement au fil des pages le rythme s’accélère, l’impression d’oppression s’allège, la vie reprend ses droits, et le plaisir de la lecture est bien là. Le lecteur est pris par cette écriture poétique au rythme très particulier, face à cet épisode de l’histoire méconnu et à ces personnages attachants. Car il y a beaucoup de tristesse, mais aussi de joie, d’espoir, parfois même d’humour et de légèreté dans ces souvenirs, dans ces situations qui montrent combien il faut avoir foi en l’homme.

Le roman alterne les souvenirs et le présent, les moments de joies et d’espoir avec les épisodes les plus terribles de la montée du nazisme et de la seconde guerre mondiale, il a aussi l’avantage de nous parler de cet épisode méconnu de l’histoire de l’ile. Car en 1939, l’État haïtien a voté un décret-loi qui a permis à ses consuls de délivrer des passeports et des sauf-conduits à tous les juifs qui en feraient la demande, les accueillant ainsi sans condition sur un sol protecteur. Il y a une belle humanité dans ces lignes, et infiniment de poésie et de sensibilité dans la façon de traiter l’Histoire.

Quelques photos que j’ai eu plaisir de prendre lors de la soirée de remise du Prix Orange du livre 2017


Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

Dans le prologue de cette saga conduisant son protagoniste de la Pologne à Port-au-Prince, l’auteur rappelle le vote par l’État haïtien, en 1939, d’un décret-loi autorisant ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en formuleraient la demande.

Avec cette fascinante évocation d’une destinée tragique dont le cours fut heureusement infléchi, Louis-Philippe Dalembert rend un hommage tendre et plein d’humour à sa terre natale, où nombre de victimes de l’histoire trouvèrent une seconde patrie. Lire la suite…

Disponible en librairie au prix de 21 €, 296 p / ISBN : 978-2-84805-215-1 / Date de parution : Mars 2017

Hadamar. Oriane Jeancourt Galignani

Dans « Hadamar », son dernier roman, Oriane Jeancourt Galignani évoque avec justesse et mesure un pan oublié de l’histoire, les plans du IIIe Reich pour supprimer les malades mentaux.

DomiCLire_hadamar.jpgRescapé de Dachau, Franz arrive à Hadamar. Il a survécu à cinq ans d’enfer, enfermé à cause de ses convictions politiques et suite à son opposition affichée au troisième Reich.  Après la mort de sa femme, il avait élevé son fils seul, mais avec la montée du nazisme, l’isolement dans lequel ils vivaient leur rendant la vie impossible, son fils est entré dans les Jeunesses Hitlérienne, comme tous les jeunes gens à cette époque. Depuis, il l’a perdu de vue, mais espère qu’il aura su se protéger et survivre dans cette région isolée de l’Allemagne. Pourtant la rencontre ne sera pas aussi idyllique que ce qu’il avait imaginé, partout sur sa route, les hommes se taisent, les volets sont clos, les villageois invisibles, un chape de plomb pèse sur Hadamar, et seul un soldat américain désire percer le mystère, comprendre, faire punir les coupables.

Entrer dans Hadamar, c’est pénétrer dans l’antre des fous, mais les plus malades ne sont pas ceux qu’on imagine. Car ici, on trouve la mort au fond des caves, là où des centaines, des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, sont arrivés entre janvier et aout  1941 pour ne jamais en repartir. Le lieu existe, il est l’un des centres du programme Aktion 4. En 1947, le procès a révélé l’infamie (plus de 70 000 morts sur les différents sites) et punis certains coupables. Mais l’Histoire oublie parfois, et ici l’auteur nous remémore ce pan de la stratégie d’extermination des malades psychiatriques et handicapés mentaux, cette « mort miséricordieuse » mise en place par les nazis qui refusaient que leur société prenne en charge les faibles,  et que l’on préfère souvent occulter tant notre esprit a du mal à l’imaginer.

Alors le lecteur plonge avec Franz à la recherche de la vérité, à la recherche de Kasper, sur les traces des faibles et des puissants, pour comprendre, dire, affronter le mal, et tenter de reprendre le fil de la vie… sans oublier. Les mots sont justes, les situations émouvantes et réalistes nous emportent au plus profond de l’horreur, dans l’attente et dans l’espoir, la crainte et la peur de ce père qui apprend, qui découvre, qui comprend et rejette ce que ses pairs ont fait subir à une partie de l’humanité. A lire, à poser, à méditer sans doute.

Extrait :

– Vous savez pourquoi la fée électrique sait tout ce qu’il va se passer ? […]
– Parce qu’on lui a mis de l’électricité dans la tête, c’est pour ça qu’elle voit des choses. C’est magique. Mais elle le dit à personne, elle a pas le droit. Les fées électriques, s’ils les attrapent, ils les laissent pas repartir. C’est pour ça que c’est un secret, et que sa maman l’a enlevée de chez les fatigués.

Catalogue éditeur : Grasset

En 1945. Un homme sort de Dachau. Il y a été emprisonné pour ses articles d’opposition au Troisième Reich qui vient de s’effondrer. Dans le désastre physique et moral de l’Allemagne vaincue, il part à la recherche de son fils, dont il ne sait plus rien depuis qu’il l’a inscrit aux Jeunesses hitlériennes avant d’être emprisonné. Il retourne dans sa ville natale. Les habitants sont énigmatiques, fuyants : une femme élude ses questions ; un soldat américain venu enquêter sur un mystérieux programme « Aktion T4 » des nazis garde des informations secrètes. C’est alors que l’homme entend des rumeurs au sujet de l’hôpital d’Hadamar. Il s’y rend, décidé à retrouver son fils, quel que soit le prix de sa quête.
Collection Le Courage, dirigée par Charles Dantzig.
Parution : 04/01/2017 / Pages : 288 / Format : 140 x 205 mm / Prix : 19.00 € / EAN : 9782246863618

La mélodie familière de la boutique de Sung. Karin Kalisa

Voilà un drôle de roman qui sous des airs de légèreté et de naïveté bon enfant aborde intelligemment le problème de l’immigration et de l’insertion dans ces pays que l’on n’adopte pas toujours par choix.

DomiCLire_la_melodie_familiere_de_laboutique_de_sung.jpgBerlin, dans le quartier de Prenzlauer berg, la fête de l’école s’annonce chaleureusement classique. Mais le directeur à une idée farfelue, demander à chacun des enfants d’étrangers, d’émigrés, de son école de venir avec un objet représentant son pays d’origine. Tout serait très simple si Minh n’avait pas eu la belle idée de venir avec sa grand-mère, qui donne un spectacle peu commun de marionnettes, abordant en même temps la difficile période d’immigration, d’adaptation et d’insertion des Vietnamiens dans le Berlin d’avant la chute du mur.

Cette représentation au demeurant fort artistique et poétique pourrait ne pas avoir de suite. Mais c’est sans compter sans l’institutrice, qui va aimer puis reprendre l’idée des marionnettes pour en faire un élément de contestation. Pour ce faire, elle va rencontrer différemment ces vietnamiens qu’elle côtoie depuis toujours sans les aborder réellement. Parler, travailler ensemble, échanger, sourire, goûter, rêver, voilà bien un exercice simple, évident, mais si peu courant. Pourtant, l’ensemble de la communauté va peu à peu changer ses habitudes, les allemands d’origine pour découvrir les coutumes de ces étrangers qu’ils voient dans leur quartier depuis toujours sans pour autant avoir jamais essayé de les connaitre, les vietnamiens pour sortir de leur isolement, apprendre une langue qu’ils avaient ignorée jusque-là, mais aussi partager des habitudes, des goûts, des savoirs. Chacun faisant un pas vers l’autre, de découverte en découverte, le quartier va changer pour le plus grand bonheur de tous.

Ah, et si c’était aussi simple ! Car bien sûr ici tout parait bien idyllique. Mais quand même, quel joli moment d’échange, d’ouverture vers l’autre, de rêve idéalisé d’entraide, de partage, d’échange, de joies communes et de vie plus sereine. C’est une drôle d’aventure terriblement optimiste qui se déroule dans ces pages-là, et même si on a du mal à y croire, on voudrait bien malgré tout que cette belle expérience se répète dans nos villes, dans nos quartiers, entre les différentes communautés qui trop souvent s’ignorent, plus par manque d’élan vers l’autre, de curiosité, que par réel manque d’ envie.

Et s’il suffisait de construire quelques ponts de singe pour créer des liens entre nous ?


Catalogue éditeur : éditions Héloïse d’Ormesson

Lorsque la grand-mère de Minh donne un spectacle de marionnette vietnamienne à la fête de l’école, personne ne soupçonne que le quartier de Prenzlauer Berg va en être bouleversé. Et pourtant, dans ces rues de l’ancien Berlin-Est, la part d’Asie ressurgit, insufflant un nouveau sens de la communauté. C’est l’effet papillon assuré. Bientôt, les habitants sont coiffés de chapeaux de paille pointus, des légumes méconnus apparaissent dans les assiettes, des ponts de bambou relient les maisons de toit en toit. De belles vibrations, une vraie révolution ! Lire la suite

Rose Labourie / 288 pages | 20€ / Paru le 19 janvier 2017 / ISBN : 978-2-35087-380-0

Illustration de couverture © conception : Geviert, Grafik & Typografie, Andrea Janas ; illustration : © Geviert ; photo de Berlin © shutterstock/linerpics.

La fille sans nom de Angelika Klüssendorf

 

L’histoire émouvante de la fille sans nom se déroule en RDA, à l’époque sombre d’une Allemagne non réunifiée.

DomiCLire_la-fille-sans-nom-angelika-klussendorf.JPGLa fille sans nom, son frère, Alex, la mère, sans nom, le père, sans nom, puis son autre petit frère, Elvis, sont les personnages principaux de ce roman sur l’enfance douloureuse d’une fillette de 12 ans.

Comment survivre quand on a une mère inadaptée, qui ne pense qu’à elle et tolère à peine des enfants dont manifestement elle n’a pas voulu. Car la mère n’a rien d’une adulte, elle fume, passe des soirées à boire des bières avec les différents amants qu’elle ramène chez elle, bat et puni ses enfants à longueur de temps, coups de ceinture, humiliations, enfermés dans la cave dans le noir, tout y passe. On se croirait dans un roman de Dickens ou de Zola alors qu’on est dans les années soixante en Europe !
La fille sans nom tente de survivre dans un environnement ingrat et éprouvant. Il apparait comme évident que personne ne prend en compte les souffrances des enfants dans cette société meurtrie et sans pitié. Mais comment se situer dans cette époque où la société ne cherche ni à comprendre ni à aider, comme si la vie était déjà assez difficile sans qu’en plus on s’occupe des enfants. Même lorsqu’elle fugue à plusieurs reprises et se fait arrêter, puis envoyer en foyer. Pas de psychologue pour comprendre, pas d’assistante sociale pour essayer d’emmener les parents à être de vrais parents, non, là, tout accuse cette enfant désobéissante.
Elle chaparde de l’argent aux parents, ou de quoi manger ou faire des cadeaux dans les magasins, se fera prendre et punir sévèrement à plusieurs reprises, mais qu’importe, elle recommence. Comme si tous ces actes étaient des appels au secours, pour vivre normalement, pour être considérée par les autres, à l’école, dans le quartier, et surtout par la mère, mais rien n’y fait. La fille sans nom est une fillette ambivalente, attachante et révoltante. Elle fugue pour s’éloigner de ce foyer qui n’en est pas un, mais sa mère va lui manquer, malgré tout le mal qu’elle peut lui faire. Comme si une famille aimante, un foyer normal, devenait quelque chose d’invivable, d’incompréhensible, trop éloigné de son quotidien. Ce terrible attrait ou cette réplication des enfants maltraités qui reproduisent par exemple les schémas de leur enfance sur leurs propres enfants.
C’est un roman intéressant, prenant, difficile, j’ai eu envie de la secouer cette fille-là, pour qu’elle échappe au pouvoir d’attraction de cette mère destructrice, et en même temps je suis admirative devant sa pugnacité, son envie de vivre, de plaire, d’être comme les autres, ou même parfois de s’affirmer différente de ceux qu’elle juge fades, sa capacité à donner de l’amour, elle qui n’en reçoit pas, son désir d’exister en somme. Une force de vie comme en démontrent ces fleurs qui poussent au milieu du désert et qui vous laissent muet d’admiration.

Catalogue éditeur :  Presses de la Cité

« Une fille forte, pour un roman fort. », Die Welt

C’est l’histoire d’une fille livrée à la fureur destructrice d’une mère infantile et sadique. La fille se défend comme elle peut contre cette femme instable, mais aussi contre le monde extérieur : les adultes qui la jugent, ses camarades de classe qui l’évitent. Elle tourmente son petit frère, vole dans les magasins, partout elle se distingue par son comportement asocial. Jamais elle ne demande d’aide. A qui, d’ailleurs, pourrait-elle s’adresser ? Elle est seule et doit se construire seule. C’est la trajectoire bouleversante d’une fille mal aimée qui, malgré tout, possède une force et un appétit de vivre qui lui permettent d’avancer.

Avec La fille sans nom, Angelika Klussendorf nous fait découvrir l’une des faces sombres de l’ex-République démocratique allemande, celle où l’enfance n’avait pas sa place, et signe un roman d’une grande sobriété, sans pathos ni misérabilisme.

Traduit par François et Régine Mathieu /Janvier 2015 /  15,50 € – 208 p.