Le livre des sœurs, Amélie Nothomb

Parce qu’une sœur est un trésor irremplaçable

Comment arriver à trouver sa place quand on naît dans le foyer d’un couple fusionnel. Dès leur rencontre ils se sont suffit à eux-mêmes. Ça leur passera dirent les uns, l’amour dure sept ans dirent les autres. Pourtant, tant d’années après, rien ne peut s’immiscer entre les plis de leur amour. Pas même Tiphaine, cette première enfant que tous leur ont conseillé d’avoir.

Alors Tiphaine grandit seule et sans amour, car la fusion ne se divise pas. Seule et sans que personne ne lui apprenne à être une enfant, à grandir, parler, apprendre, être, devenir, aimer. Jusqu’au jour où elle réussi à convaincre ses parents de faire un autre enfant. Elle saura bien s’en occuper, aussi bien qu’elle sait s’occuper de sa filleule, la fille de Bobette, cette tante fantasque qui passe ses journées devant la télé à boire et rêver, oubliant d’élever ses trois garçons et sa fille. Qu’à cela ne tienne, Tiphaine est là et elle a de l’amour à revendre.

Dès la naissance de Lætitia l’amour de Tiphaine pour sa sœur est aussi exclusif et passionné que celui de ses parents entre eux. C’est elle qui l’élève, lui apprend ce que doit savoir un enfant, faute de parents attentifs. Brillantes, les sœurs sont promises à un bel avenir, musicienne dans un orchestre de rock pour la benjamine, présidente de la République pour l’aînée. Et le lecteur les suit dans leur parcourt de vie, dans cette fraternité fusionnelle.

Amélie Nothomb a l’art dépeindre les extrêmes, amour, abandon, fusion, pardon ou haine, tout est toujours excessif. Comme l’amour de ces deux sœurs qui découvrent pourtant à l’école qu’une sœur n’est pas toujours le meilleur cadeau fait à un enfant. L’amour n’est pas toujours au rendez vous des fratries.

Si elle a parlé de la relation importante qui la lie à sa sœur lors des présentations de ce roman, l’autrice est une fois de plus partie dans des mondes rêvés dans lesquels elle crée sa propre réalité. On y retrouve l’intelligence de l’écriture, le vocabulaire qui nous perd parfois mais que l’on aime découvrir, il manque peut être un peu de l’humour caustique qui fait sa patte. Je n’ai pas vraiment réussi à m’attacher à Tiphaine, trop intelligente, trop abandonnée, trop forte sans doute. Ni à ces parents exclusifs que l’on a sans cesse envie de gifler et de secouer.

Pourtant une fois de plus j’ai eu envie de lire d’une traite ce nouveau roman, même s’il ne m’a pas autant embarquée que ceux des années précédentes. Difficile de passer après Soif et Premier sang avouons-le.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

« Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne. »  Amélie Nothomb

Date de parution 17 août 2022 / 18,90 €

Premier sang, Amélie Nothomb

Un roman par an et l’art de se renouveler à chaque fois

Avec talent Amélie Nothomb arrive à nous surprendre à chaque rentrée littéraire

Premier sang évoque à la première personne le père de l’autrice décédé en 2020 et qu’elle n’a pas pu revoir pour cause de confinement et de covid.

Le roman s’ouvre sur un peloton d’exécution, Patrick Nothomb a vingt-huit ans, et sa vie va s’achever à Stanleyville, pendant la révolution qui libère le Congo jusque là Congo belge.
Patrick a huit mois lorsque son père décède. Veuve inconsolable, son épouse confie son fils à ses parents.
Le grand-père général, la grand-mère aimante et douce s’occupent du petit Patrick.
Alors qu’il a six ans, Patrick qui sait déjà lire et écrire, souhaite rencontrer la famille Nothomb, la famille de son père qu’il n’a jamais connue.

Au château de Pont d’Oye, Pierre Nothomb le baron poète ne se soucie guère de la vie de ses enfants. Treize sont nés de ses différents mariages. Cinq vivent sous son toit lorsque Patrick les rejoint.
Le baron porte beau et mange à sa faim, Quand toute la tribu doit se battre pour avoir ne serait-ce qu’un morceau de pain ou de viande. La vie au château est un combat permanent pour la vie, mais Patrick s’y endurcit et apprécie cette famille qui est aussi la sienne.

Nous le suivons tout au long du roman, avec un bonheur incroyable malgré la difficulté de vivre à cette époque, malgré les problèmes et les contraintes de sa famille.
Il y a à la fois beaucoup de tendresse et une pointe d’humour tout au long de ces pages, et l’on a envie d’en connaître plus, de l’écouter nous parler encore. Car oui, on s’y croit, on l’écoute, ce petit Patrick qui deviendra diplomate. Amélie Nothomb incarne avec brio, amour et un brin de dérision parfois cet homme qui a su tirer le meilleur des moments les plus difficiles. Un magnifique hommage à son père.

Un excellent cru, un récompense méritée pour une autrice que je suis avec plaisir depuis des années.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

« Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre. » 
Prix Renaudot 2021 / Palmarès 2021 Les 100 livres de l’année du magazine Lire

18 août 2021 / Édition Brochée 17,90 € / 180 pages / EAN : 9782226465382

Acide Sulfurique, Amélie Nothomb

Quand la téléréalité dépasse la fiction, jusqu’où l’homme peut-il aller…

Quand j’ai découvert Un samedi soir entre amis cela m’a fait penser à ce roman d’Amélie Nothomb dont j’avais posté la chronique sur lecteurs.com et Babelio en 2014. J’ai eu envie d’en parler à nouveau ici.

Amélie Nothomb fait une fois de plus très fort. Dans ce roman qui se lit d’une traite tant il est court, mais qui laisse un sentiment de malaise tant il est intense, elle nous raconte l’histoire poussé à l’extrême d’une émission de téléréalité.

Mais pas n’importe laquelle bien-sûr. Là les participants sont tout simplement enlevés dans les villes, et conduits dans un camp de concentration. Surveillés par des kapos à qui tout est permis surtout la plus grande violence, et sous l’œil de caméras postées partout dans le camp et qui filment tout et tout le monde 24h sur 24. L’horreur absolue des camps de concentration de la dernière guerre, pour le plaisir des téléspectateurs d’aujourd’hui ?

Les prisonniers sont des hommes et des femmes totalement déshumanisés. Comme dans les camps nazis on leur a simplement tatoué un chiffre sur le bras pour annihiler, en effaçant leur nom, jusqu’à leur personne. Et après tout, ignorer le nom de celui ou celle qui est face à soi permet d’agir avec plus de violence et sans aucune compassion, enlève toute proximité et réalité « humaine » à la personne car « le prénom est la clé de la personne. »

Ils sont prisonniers, ils vont subir l’arbitraire des gardiens, la faim, la soif, l’épuisement provoqué par des tâches difficiles, répétitives et parfaitement inutiles. Ils sont soumis au bon vouloir des kapos qui décident chaque matin qui doit mourir. Car de ce camp nul ne s’échappe et la seule issue est la mort. Horrible, filmée elle aussi, pour le plus grand plaisir des téléspectateurs toujours plus nombreux à faire de l’audience.

Nous suivons trois personnages en particulier : la kapo Zedna, une jeune femme de 20 qui avant d’être embauchée pour ce rôle n’avait rien réussi dans sa vie ; Pannonique, étudiante en paléontologie, jeune femme de 20 ans , si belle et lumineuse qu’elle attire le regard de tous et en particulier celui des caméras et des réalisateurs de l’émission, mais qui n’est plus que CKZ114 dans le camps ; EPJ327, professeur d’histoire dans la vraie vie, est très attiré par CKZ114.

CKZ114 fait figure de résistante, car elle comprend immédiatement qu’il faut être différente et ne pas flancher devant les caméras (même si celles-ci sont vite oubliées). Elle ne pleure pas, ne se désespère pas, en tout cas pas face aux caméras, et va au contraire les utiliser pour essayer de faire bouger les téléspectateurs, les faire réagir et leur demander d’arrêter d’être complices d’une telle horreur.

Des téléspectateurs justement, par leur simple présence devant les écrans font que cette horreur existe. Ils sont passifs, mais du coup terriblement acteurs, et pourtant noyés dans la masse des « transparents », des anonymes. Ils n’ont pas l’impression d’avoir une énorme part de responsabilité dans la vie et la mort des prisonniers. La puissance de la masse anonyme, cela fait peur ! La presse joue également un rôle, et quel rôle ! Des interventions inutiles, des condamnations timides et peu efficaces qui ont un effet contraire à celui souhaité et font monter l’audimat.

Mais comme toujours, les vraies personnalités, les sentiments nobles et courageux, émergent de toute cette horreur, et l’humanité qui est en chacun s’exprime là où on ne l’attend plus.

Bien sûr il y a là une satire des extrêmes de la téléréalité, mais se pose aussi la question de savoir comment on peut facilement retourner vers l’horreur avec tellement de laisser-faire, sans se sentir ni coupable ni acteur ! Comme une alerte, d’ailleurs mise en exergue du roman : « Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallu le spectacle ». Faisons tout pour ne jamais en arriver là !

Catalogue éditeur : Albin-Michel

« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. »

Édition brochée : 16.00 € / 24 Août 2005 / 130mm x 200mm / 198 pages / EAN13 : 9782226167224
EPub : 6.99 € / 14 Janvier 2009 / 198 pages / EAN13 : 9782226197535

Soif, Amélie Nothomb

Quand l’auteur se met à la place du Christ pour une dernière nuit de son procès à sa mort sur la croix. Soif, un roman qui bouscule.

Pour éprouver la soif il faut être vivant.

couverture du roman Soif d’Amélie Nothomb photo Domi C Lire

Elle ose tout Amélie, et parfois il faut l’avouer, cela bouscule un peu nos certitudes, nos souvenirs, nos croyances pourquoi pas ! Ici elle ose même un « Je » de circonstance, rendant au Dieu fait homme son enveloppe humaine, ce corps du Christ qui lui fera ressentir les sentiments, les doutes, les peurs, les espoirs.

Alors bien sûr, impossible de spoiler l’intrigue, tout le monde connait déjà la fin. Mais de quelle façon, et par quel miracle va-t-elle nous apprendre quelque chose ?
Car elle se met à la place du Christ, et de son procès avec Ponce Pilate à sa mort par crucifixion, puis pendant cette dernière nuit inventée pour la cause, elle fait parler Jésus, Christ fait homme et venu sur terre pour racheter tous les péchés du monde.

Dans Soif, tous les sujets sont explorés tour à tour, amour, passion, hommes, femmes, Dieu tout puissant ou Dieu fait homme.
Mais avant tout elle montre la difficulté de faire le bien, avec la complainte des miraculés (qui viennent tous expliquer que le miracle a rendu leurs vies plus difficiles, un comble !), l’amour d’un Dieu fait homme pour Madeleine (car comment peut-on parler d’amour sans avoir connu l’amour ultime entre deux êtres humains) et pour Marie sa mère, le aimez-vous les uns les autres, l’ami que tous rejettent et qui finira par vous trahir (on a reconnu Judas bien sûr), et surtout le Aimez-vous les uns les autres comme Dieu vous aime tellement anachronique lorsque l’on accepte de mourir sur la croix pour sauver les hommes, quelle preuve d’amour de Dieu pour les hommes veut-on apporter là ?

Enfin, elle démontre il me semble l’absurdité de la sublimation de la souffrance. Ici Jésus ne l’accepte pas, lui qui a soigné sans faille pendant son existence terrestre, et pourtant cette sublimation est si chère à la religion catholique en général. L’auteur, qui confirme là sa connaissance des évangiles et des textes sacrés, les revisite avec un regard contemporain et parfois une touche d’humour qui interpelle, qui émeut, qui bouscule…

Catalogue éditeur : Albin-Michel

21 Août 2019 / 130mm x 200mm / 162 pages / EAN13 : 9782226443885 / 17.90€

Les prénoms épicènes. Amélie Nothomb

Renouer avec l’écriture lapidaire et le sens de la tragédie (moderne) d’Amélie Nothomb

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Deux de mes prénoms, Dominique et Claude, l’un est Lui, l’autre est Elle. Voilà ce que sont les prénoms épicènes, ceux qui sont tant masculins que féminins … Ennui des parents, manque d’imagination, incertitude sur celui ou celle qui arrive et qui n’était pas celui ou celle que l’on attendait ? Toujours est-il que dans le roman d’Amélie Nothomb Claude rencontre Dominique

Claude est amoureux de sa Reine, avec elle l’amour semble une évidence depuis cinq ans, mais elle le quitte pour épouser Jean-Louis. Car avec lui la vie confortable est une évidence, pas forcément l’amour, mais Reine est une jeune femme qui veut réussir sa vie, enfin, au moins en apparence.

Un jour, Dominique rencontre Claude à la terrasse d’un café de province. Un verre de champagne, quelques bavardages et quelque coups de téléphone plus tard, voilà Dominique et Claude mari et femme. Ils s’installent à Paris. La vie passe, une fille va naître, nommée Épicène, en rapport avec leurs deux prénoms, le succès professionnel est au rendez-vous pour Claude, mais une soif de s’élever dans la société le taraude, il demande à Dominique de se rapprocher d’une famille qui va lui permettre de réaliser ses rêves de grandeur.

Dans tout ce roman se pose la question de ce que veut réellement dire aimer, son mari, sa femme, sa fille, son père… Et surtout comment Épicène, cette fille qui nait de l’union de Claude et Dominique, mais que son père ne saura jamais aimer,  peut-elle se construire ? Car peut-on aimer un parent qui ne vous aime pas ? Cruelle démonstration de haine partagée, Claude n’aime pas sa fille, comme si elle n’existait tout simplement pas, sa fille se paye donc ce luxe inouï et destructeur de détester ce père absent et tellement égoïste.

Ce qui est étonnant dans les romans d’Amélie Nothomb, c’est toujours qu’en si peu de mots, si peu de pages, l’essentiel du message qu’elle veut faire passer est dit. La substantifique moelle des sentiments, amour, haine, violence, désespoir, est tirée, mise en exergue. Tout est là, vengeance, amour, colère, tout est ressenti au plus profond de soi, c’en est parfois glaçant ! Avec ce roman, je renoue un peu avec l’engouement que j’avais connu en lisant Stupeur et tremblement, mais qui m’avait pourtant abandonnée par la suite.

Citation :

-J’ai écrit une thèse sur le verbe « to crave ».
-Peux-tu traduire ?
-Cela signifie « avoir un besoin éperdu de »
To crave. Eh bien, c’était le verbe de ma vie et je ne le connaissais pas. J’en ai pourtant sacrément exploré le sens.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

« La personne qui aime est toujours la plus forte. »

17.50 € / 22 Août 2018 / 130mm x 200mm / EAN13 : 9782226437341