Eden, Monica Sabolo

Quel est donc ce paradis perdu, cet Eden ? Un conte moderne teinté de roman noir

Eden, le dernier roman de Monica Sabolo se déroule dans une réserve, celle d’amérindiens qui ne sont jamais expressément nommés. Ce territoire pourrait être réel mais il n’est qu’imaginaire et se situe dans cette zone d’ombre où chaque année un grand nombre de jeunes filles disparaissent sans que personne ne s’en émeuve. En tout cas sans que la police ne cherche vraiment à comprendre et à trouver des coupables.

Là vivent les adolescents autochtones. Dans cet univers clos nous suivons les trois personnages féminin principaux, Nita, la narratrice, Kishi sa meilleure amie et Lucy la blonde. Cette dernière arrive de la capitale avec son père, un homme austère qui applique scrupuleusement les préceptes religieux les plus stricts, elle sera aussi la première victime…. A leur côtés, trois jeunes hommes, encore adolescents mais déjà si maladroits, Scott, Conrad et Awan.

Le bar du coin porte bien son nom, c’est le « Hollywood ». Il a une bien mauvaise réputation dans ce territoire de nature, d’animaux et de forêts. Cinq femmes en sont l’âme et le cœur : Baby, Grâce, Diane, Eli et Ehawee. Les hommes que l’on croise le soir au Hollywood travaillent presque tous à l’exploitation forestière, détruisant la forêt, ce domaine magique des autochtones, dans lequel les locaux vont puiser leur force et alimenter leurs croyances animistes.

Un jour, Lucy disparait, elle ne réapparaitra que quelques jours plus tard, prostrée, blessée, mutique, ayant manifestement été violée. Autour d’elle et dans l’attente de son rétablissement, les jeunes de la réserve vont se dévoiler peu à peu, se découvrir et évoluer chacun à sa façon.

j’ai particulièrement aimé ces descriptions féeriques, magiques, réalistes, poétiques, dans cet univers clos qu’est ici la forêt dans ce qu’elle a de plus mystérieux. La forêt comme personnage à part entière, prépondérant même, puis les arbres, le lac, la chouette Beyoncé, chaque élément de la nature prend ici une place importante.

Mocica Sabolo a l’art des images, avec son vocabulaire et ses phrases magiques qui emportent ses lecteurs, vivantes, descriptives, poétiques, surnaturelles parfois. Ici, dans la version lue par Nancy Philippot pour Audiolib, c’est certainement encore plus flagrant, car les voix nous emportent et nous font découvrir la forêt obscure et mystérieuse, le lac et ses croix blanches, la clairière sombre et dangereuse, la chouette qui vient parler à l’oreille attentive de Kishi, les filles du Hollywood qui perpétuent les traditions indiennes en relation étroite avec la forêt, la nature, pour s’y fondre et s’y confondre, imitant les pas des animaux, les bruits des feuilles ou des branchages, les chants et les cris des oiseaux.

Mais elle doit aussi avoir une âme d’adolescente pour aussi bien transcrire leurs émois, leurs craintes et leurs espoirs, leurs attentes et leurs illusions parfois perdues avec autant de finesse et de véracité, les rendant aussi bouleversants que déconcertants.

Bravo à cette version audio, c’était un vrai bonheur de retrouver la voix de Nancy Philippot et d’embarquer dans cette histoire qui pose d’avantage questions qu’elle n’en a l’air. Et comme c’est souvent le cas, se laisser porter par l’écriture poétique et ciselée de Monica Sabolo.

Catalogue éditeur : Audiolib, Gallimard

« Un esprit de la forêt. Voilà ce qu’elle avait vu. Elle le répéterait, encore et encore, à tous ceux qui l’interrogeaient, au père de Lucy, à la police, aux habitants de la réserve. Quand on lui demandait, avec douceur, puis d’une voix de plus en plus tendue, pressante, s’il ne s’agissait pas plutôt de Lucy – Lucy, quinze ans, blonde, un mètre soixante-cinq, short en jean, disparue depuis deux jours –, quand on lui demandait si elle n’avait pas vu Lucy, elle répondait en secouant la tête : « Non, non, c’était un esprit, l’esprit de la forêt. » »

Dans une région reculée du monde, à la lisière d’une forêt menacée de destruction, grandit Nita, qui rêve d’ailleurs. Jusqu’au jour où elle croise Lucy, une jeune fille venue de la ville. Solitaire, aimantant malgré elle les garçons du lycée, celle-ci s’aventure dans les bois et y découvre des choses, des choses dangereuses…
La faute, le châtiment et le lien aux origines sont au cœur de ce roman envoûtant sur l’adolescence et ses métamorphoses. Éden, ou le miroir du paradis perdu.

Date de parution : 15 Janvier 2020 / Durée : 6h13 / Prix public conseillé: 21.50 € Livre audio 1 CD MP3/ EAN Physique : 9791035402037

Prix public conseillé : 19.45 € / EAN numérique : 9791035401788

Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

Quand Sébastien Spitzer écrit, il parle de la chair et du cœur des hommes avant de parler d’Histoire, et on aime ça ! Le cœur battant du monde, un roman qui ne vous lâchera pas !

couverture du roman le cœur battant du monde, photo Domi C Lire

Sébastien Spitzer enchante ses lecteurs par son écriture, même si ce sont des épisodes de vies bien sombres qu’il dévoile à chacun de ses romans. Une chose est sûre pourtant, on plonge, on respire un grand coup et on lit jusqu’au bout tant on ne peut se détacher de ces noirceurs terriblement humaines.

Dans le Londres de 1860 où les miséreux viennent chercher fortune, les filles mères sont contraintes d’avorter clandestinement si elles ne veulent pas être mises au ban de la société. Charlotte l’irlandaise aime Evans, mais son amoureux a traversé l’océan pour chercher fortune en Amérique. Lorsque le bon docteur Malte, qui n’a de docteur que le nom, se porte à son secours après une agression, il constate qu’elle attend un enfant. C’est pour lui l’occasion rêvé de sauver à la fois cette mère et un autre enfant dont personne ne veut, un bâtard qu’il faut éliminer, cacher, oublier.

Dans le Londres de 1860 Engels est un riche homme d’affaires qui a hérité d’une usine de coton, le plus beau, le plus fin d’Angleterre. Il mène sa vie comme bon lui semble, avec ses deux femmes. C’est aussi l’ami inconditionnel de Karl Marx, et c’est lui encore qui fait vivre la famille Marx, qui aide, qui finance, qui cache. Karl Marx a épousé la baronne Johanna von Westphalen, fui l’Allemagne. Il est bientôt le père du Capital, et déjà un père de famille « rangé ». Johanna lui a donné de beaux enfants, trois filles, les fils ne survivront pas.  Mais Engels va devoir faire disparaitre le fils naturel de cet ami que l’on surnomme le Maure.

Alors Charlotte va élever Freddy, le fils caché de Karl Marx, dans cette époque, dans cette ville où la vie ne fait aucun cadeau à la classe ouvrière, et encore moins aux femmes qui n’ont que leurs charmes pour survivre.

Le contexte politique et économique est particulièrement sensible. D’abord avec la guerre de sécession qui n’en finit pas de finir. Les différents blocus en Amérique privent l’Angleterre de son approvisionnement en ballots de coton et donc grèvent son industrie. Puis avec la famine en Irlande, et ces hommes, ces ouvriers qui ont besoin de travailler, se révoltent contre les patrons qui les exploitent. Enfin, ces femmes qui pour survivre offrent leur corps, leur jeunesse, au plus offrant, au plus menteur, au plus lâche.

Il y a dans ce roman à la fois la révolte et la soumission, le désespoir et l’attente, la misère des femmes et la compromission des élites. Alors comment accepter un Karl Marx qui se dit humaniste, communiste et près du peuple, quand il vit dans le luxe et le confort. Quelle contradiction entre l’homme et ses écrits, quelle complexité entre sa vie et sa pensée. Et tout au long de ces pages éclate l’amour d’une mère pour ce fils qu’elle a fait sien, l’amour d’un fils pour cette mère qu’il croit sienne. Malgré la fange et la misère, les plus beaux sentiments savent émerger et s’affirmer envers et contre tous.

C’est dense, envolé, rythmé. J’aime ces phrases courtes, sèches, directes, qui donnent un tempo impressionnant et vivant à ce roman. Car loin d’être un récit historique banal, Le cœur battant du monde nous plonge au cœur des sentiments, des vivants et des perdants aussi.

Roman lu dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe.

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21.90 € / 21 Août 2019 / 140mm x 205mm / 448 pages / EAN13 : 9782226441621

Dandy. Richard Krawiec

Découvert dans le cadre du Prix du Meilleur Polar des Lecteurs de Points, Dandy est un roman noir sur les dérives d’une société qui oublie certains des siens sur le bas-côté de la route.

Richard Krawiec situe son roman, « Dandy » dans l’Amérique des laissés pour compte, celle où l’opulence, la richesse et l’espoir existent, mais manifestement pas pour tout le monde. L’autre face du rêve américain en somme. Le décor est planté, et les deux acteurs principaux sont désarmants de sincérité et sans doute de naïveté, mais ils voudraient tant s’en sortir malgré tout. Artie, est un quasi SDF qui traine dans les bars les soirs de grand froid, voleur à la tire à ses heures, il cherche des combines ou des cambriolages faciles pour subsister. Jolene ne sait plus comment faire pour nourrir Dandy, son bébé de deux ans, elle n’a jamais travaillé et vivote comme elle peut. Chacun pense que sa vie est plutôt ratée, mais ne sait pas comment faire pour que ça s’arrange.

De combines en espoirs inutiles, ils vont finir par se rencontrer et tenter de vivre ensemble. Et après tout si c’était la solution, ne pas être seul ou mal accompagné, mais trouver dans celui qui vous ressemble un espoir de vie meilleure, à partager les galères, se tenir chaud et se comprendre, se parler, se réchauffer avec quelques verres de whisky qui rendent parfois la vie meilleure. C’est ce qu’ils essayent de faire, mais après des enfances difficiles et des débuts dans la vie complétement ratés, ils sont totalement inadaptés face aux bases même d’une vie de famille : avoir un travail, élever un enfant, entretenir une maison. Jusqu’au jour où dans la boite à lettre arrive une proposition de vente en time-sharing, et avec ce courrier l’espoir suscité par les cadeaux donnés à chaque visiteur. Dans leur grande naïveté, Jolene et Artie vont rêver l’impossible. Mais tout ne va pas se passer comme ils rêvaient et les évènements vont s’enchainer pour le pire plus que pour le meilleur.

Écrit dans les années 80, « Dandy » aborde de nombreux thèmes toujours d’actualité : l’inceste, l’abandon par le père, la prostitution, le manque d’éducation, l’alcool comme seul soutient, la rue pour seul repère, l’assurance maladie qui ne prend pas en charge les soins des plus pauvres, enfin, le sort qui s’acharne parfois sur ceux qui démarrent aussi mal dans la vie. De magouilles en défaites, il y a bien peu d’espoir pour Artie et Jolene. C’est noir et sombre. Les scènes sont parfois très visuelles, décrites dans leur moindre détail, comme un film que l’on verrait se dérouler sous nos yeux. Le lecteur assiste impuissant à l’inexorable descente vers le néant.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Prix du meilleur polar des lecteurs de Points 2015

Catalogue éditeur : Points

Artie, voleur à la tire, sans toit ni loi, est un invisible, un laissé-pour-compte dont la vie tourne à vide. Un jour, il croise le chemin de Jolene, mère d’un petit Dandy de deux ans, bientôt aveugle et qui ne tient pas sur ses jambes. Pour son fils, elle s’efforce de gagner sa vie dignement, tout en le nourrissant de beurre de cacahuètes. Ensemble, Artie et Jolene vont s’unir et tenter de s’en sortir.

Né en 1952 à Brockton, Massachusetts, Richard Krawiec se fait connaître en 1986 avec Dandy (Time Sharing en anglais), salué par la critique. Il se consacre depuis à la poesie, au théâtre, et donne des cours d’écriture dans des centres d’accueil de SDF, des prisons ou des cités défavorisées.

« Une énergie vitale magistrale, une combativité hors du commun. Un couple quasi mythique… » Mediapart

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé
Préface de Larry Fondation

Prix : 6,7€ / 240 pages / Paru le 17/09/2015 / EAN : 9782757843369

John Ford et les Indiens, Arnaud Balvay et Nicolas Cabos

Un livre passionnant pour comprendre pourquoi Monument Valley est le « lucky spot » de John Ford et son attachement aux tribus indiennes

Mes plus grands souvenirs de voyages sont ceux que j’ai faits en  1976, puis en 80, aux États Unis, que j’ai traversés d’est en ouest, pour rester deux mois en Arizona et Californie. J’ai toujours en mémoire les visites aux réserves Navajos et les quelques contacts avec les indiens qui à l’époque tenaient quelques boutiques en particulier celles vendant alcool ou carburant, en plus des incontournables boutiques à souvenirs. Tout le monde, ou presque,  se souvient des westerns de John Ford, vus et revus au cinéma puis à la télévision, dans lesquels les indiens ont une place importante.

Aussi quand Babelio et Séguier ont proposé ce livre, « John Ford et les Indiens » d’Arnaud Balvay et Nicolas Cabos, je n’ai pas hésité. Si je ne suis pas une cinéphile avertie, j’ai cependant beaucoup apprécié ce livre, particulièrement bien documenté, organisé en différentes parties, et qui nous présente John Ford et son attachement aux tribus Navajos et à certains indiens en particulier, qu’il a bien souvent fait tourner dans ses films.

Au fil des pages, on découvre l’évolution du rôle des indiens dans les films de John Ford, de figurants quasi insignifiants jouant à la perfection le rôle qui leur est imposé, à celui, au fil des films, de leur véritable rôle dans l’Histoire, et l’attachement et la considération du cinéaste à leur égard se retrouve également dans la considération des navajo envers John Ford. Devenu membre honoraire de leur tribu en 1955. On comprend aussi comment Monument Valley devient le « lucky spot » qui porte chance au réalisateur. John Ford prendra un plaisir certain à tourner en toute liberté sur la terre Navajo que les spectateurs découvrent alors avec bonheur.

Cependant, si le rôle des Navajos évolue au fil des films, leurs noms n’apparaissent toujours pas dans les génériques, l’évolution de la société n’est pas forcément  en phase avec l’évolution du cinéaste. Mais il me semble que c’est notre regard actuel qui nous fait dire cela, et qu’il est toujours très difficile de se replacer concrètement dans le passé.

Si vous aimez les westerns, et si vous avez la curiosité de mieux comprendre une époque, vous serez aussi séduits que moi par ce superbe livre. Textes et photos se mêlent étroitement aux souvenirs pour mieux comprendre une Histoire. C’est assurément un livre que l’on a envie de feuilleter, de poser sur une table et de reprendre régulièrement, de parcourir au hasard, ou de lire assidument, tout est possible. Les photos qui ponctuent les chapitres sont superbes, j’en aurai presque souhaité un peu plus !

Catalogue éditeur : Éditions Séguier 

John Ford et les Indiens, c’est l’histoire d’une rencontre.
En 1938, alors qu’il est à la recherche d’un lieu pour tourner La Chevauchée fantastique, qui va relancer le western, John Ford découvre Monument Valley et ses habitants : les Indiens Navajos.
Après ce premier contact, Ford et les Navajos s’illustrent chacun de leur côté pendant la Seconde guerre mondiale avant de se retrouver en 1946 pour La Poursuite infernale. Jusqu’à la fin de sa vie, en 1973, John Ford tournera sept autres films avec les Navajos.
Au cours de ces trois décennies, le réalisateur et les Amérindiens ne cesseront de se découvrir mutuellement et noueront des liens forts et durables. Ces relations feront évoluer les conceptions de Ford au sujet des « Native Americans », modifieront sa façon de les filmer et amélioreront pour un temps la vie matérielle des Navajos.
En s’appuyant sur les archives du réalisateur et des témoignages inédits, le livre raconte cet âge d’or vu des « deux côtés de l’épopée » comme disait Ford.

Arnaud Balvay est docteur en histoire, spécialiste de l’Amérique du Nord et des Amérindiens. Il a publié plusieurs articles et ouvrages spécialisés (L’Épée et la plume. Amérindiens et soldats des troupes de la marine en Louisiane et au Pays d’en Haut (1683-1763), Québec, 2006 ; La Révolte des Natchez, Paris, 2008). Depuis près de vingt ans, il entretient des relations avec des amis navajos vivant à Phœnix, Flagstaff ou Kayenta.

Nicolas Cabos est professeur de cinéma, chroniqueur, scénariste, auteur dramatique et metteur en scène. Professeur à l’Ecole Supérieure de Gestion, il anime un cours de cinéphilie destiné à des étudiants en master de production audiovisuelle. Co-commissaire de l’exposition Le Cinéma à Saint-Cloud, le rêve et l’industrie, au Musée des Avelines de Saint-Cloud en 2012, il en a également co-signé le catalogue.

Prix: 21.00 € / Parution : 19/03/2015 / ISBN : 9782840496892 / Format : 15×21 cm 300 pages