Derrière la gare, Ustrinkata, Arno Camenisch

Deux romans pour découvrir un univers singulier, nostalgique et pittoresque à souhait

Ustrinkata et Derrière la gare, traduits de l’allemand (Suisse) par Camille Luscher, édités par Quidam, ce formidable dénicheur de trouvailles.

Avec Derrière la gare, Arno Camenisch nous transporte des dizaines d’années en arrière dans le canton des grisons en Suisse. Ne cherchez pas, vous êtes immédiatement, tout comme je l’ai été, projeté dans un univers parallèle, plongé dans un de ces grands films classiques en noir et blanc où les jeunes héros découvrent la vie autour d’eux et la racontent avec autant de sincérité que de malice.
Le langage est celui d’un jeune garçon d’une dizaine d’années qui observe et raconte son village. Il mêle dans son récit le patois des langues romanches parlées dans le canton. Les maisons à la suite l’une de l’autre, dont on connait le moindre habitant, les habitues, les famille, le café L’Helvezia où tous se retrouvent pour un schnaps, les lappis qui font des petits et que l’on prend dans ses mains car ils sont si doux, mais qui en meurent, les saisons difficiles, surtout quand le soleil disparait pour plusieurs mois,  la vie et la mort, l’enterrement ou la naissance, il n’y a rien d’étonnant à participer à tout cela puisque c’est la vie. Une succession de scènes aussi drôles qu’émouvantes. Un éveil au monde empli de débrouillardise, de naïveté et de sentiments.

L’écriture est vraiment étonnante. Si la lecture est un peu ardue au départ, j’ai été rapidement séduite. J’ai aimé le charme particulier de ce monde débordant de vie, ces analyses si pertinentes, sans nuances mais chargées de vérité et d’humanité, et teintées d’une dose de mélancolie. Un roman à découvrir, à la fois drôle et attendrissant et qui gagne à être lu à voix haute pour mieux en savourer la langue.


Dans Ustrinkata, la dimension est celle du café du village, L’Helvezia. Comme dans une tragédie grecque, une unité de lieu et de temps, une dernière soirée avant la fermeture. Mais aucune tragédie ne s’annonce, sauf peut-être la reprise du café par des investisseurs.

Cet hiver-là, le temps est vraiment bizarre, pas de neige, trop de pluie, il n’y a plus de saison.  Tour à tour les villageois entrent à L’Helvezia trempés et bien décidés à se réchauffer. Ça tombe bien, elle n’attend que ça la Tante, avec ses Mary Long qu’elle allume l’une après l’autre. Et ce soir, personne ne boira d’eau, c’est dit.

Alors ça parle, ça raconte, ça fume, beaucoup, et ça boit plus encore pendant toute la soirée ; les gens rentrent et ressortent, s’invectivent, se remémorent les souvenirs anciens, les anecdotes de leur jeunesse commune, mais aussi les disparus, les mariages. Chaque foyer a une histoire et tous semblent la connaitre, comme on connait bien les voisins avec qui on a passé tant d’années dans ce petit village perdu dans ce creux de montagne. Les cigarettes sont fumées les unes derrière les autres, les verres de bière, d’alcool, de vin descendus sans même avoir le temps de respirer. Ça délie les langues et fait venir la buée dans les yeux, tant d’alcool et tant de souvenirs.

Catalogue éditeur : Quidam

Derrière la gare : La vie d’un village cerné par les montagnes. Un enfant espiègle observe les adultes et, sans détour, dit le réel avec insouciance. Vif et concret, touchant et drôle, profond : Arno Camenisch donne à entendre la musique singulière de sa langue qui raconte la disparition d’un monde. Une Helvétie hors norme que le temps va engloutir. C’est Zazie dans les Grisons et c’est pas triste !

100 pages 12 € / févr. 2020 / 140 x 210mm / ISNB : 978-2-37491-128-1

Ustrinkata : C’est le dernier soir à L’Helvezia, le bistrot du village racheté par des investisseurs. Tous les habitués sont là: la Tante, hôtesse de tout son monde, la Silvia, l’Otto, le Luis, l’Alexi, et les autres aussi, encore vivants ou déjà morts. L’alcool coule à flots et ça fume à tout-va. On est en janvier et il ne neige pas. Il pleut comme vache qui pisse. C’est quoi cette bizarrerie climatique ? Le déluge ?
On cause de ça, de tout, sans discontinuer. Ressurgissent alors les histoires enfouies de ce village qui pourrait bien être le centre du monde. La fin est proche, mais tant qu’il y a quelqu’un pour raconter, on reprend un verre.
Ce Prix suisse de littérature 2012 s’avale cul sec !

106 pages 13 € / février 2020 / 140 x 210mm / ISNB : 978-2-37491-133-5

Arno Camenisch est né en 1978 à Tavanasa, dans les Grisons. Il écrit de la poésie, de la prose et pour la scène, principalement en allemand, parfois dans sa langue maternelle, le romanche (sursilvan). Il vit à Bienne. Il est l’auteur de Sez Ner (2009),  Derrière la gare (Hinter dem Bahnhof, 2010), parus initialement aux éditions d’En bas, et de Ustrinkata (2012, Quidam 2020), soit le «cycle grison». L’œuvre d’Arno Camenisch est reprise dans son ensemble par Quidam éditeur.