Ma part de gaulois, Magyd Cherfi

Une lecture réjouissante et grave, écouter l‘excellent roman de Magyd Cherfi lu par l’auteur lui-même et proposé par Audiolib

Dans la cité nord de Toulouse, dans les années 80, il ne fait pas bon vouloir lire des romans pour une fille, avoir des rêves de diplôme pour un garçon, et pourtant, avec opiniâtreté on y arrive doucement et sûrement.

C’est là que le jeune Magyd va au lycée pour passer son bac. Là qu’il va le réussir, contre toute attente. Et Magyd sera le premier lauréat de sa cité à posséder ce sésame. Diplôme en poche, il s’embarquera non pas pour des études de droit ou pour devenir ingénieur, comme l’auraient rêvé ses parents, mais bien pour faire de la musique, puisqu’il a également remporté avec son copain un concours qui sera déterminant pour sa carrière.

Mais tout l’intérêt de ce livre tient davantage dans le ton, les situations, les moments de vie de Magyd et sa bande de copains de la cité. Quand le jeune Magyd prend un livre, il se fait toujours traiter de pédale par les autres gamins, quand une fille prend un livre, elle se fait tabasser par père et frère, car une femme doit rester humble, soumise, à la maison, pas besoin de se polluer la tête avec des romans à l’eau de rose ou des choses top intellectuelles. Bien sûr, impossible de porter plainte, car c’est la honte pour elle, pour la famille, reflet de la condition des femmes et des filles de toute une époque.

Alors il y a la mère, qui veut le succès de son fil, le père, les copains, les filles et les française, ce ne sont pas les mêmes bien sûr, car celles de la cité, on n’y touche pas. Il y a aussi la violence faite aux femmes, éternellement présente, évidement cachée, jamais dénoncée, même si ces jeunes là en sont le plus souvent témoins. Il y a les bagarres, les ruptures avec ceux qui ne comprennent pas l’envie de lire, que l’on ose cette trahison qui est d’apprendre, de vouloir maitriser la langue de Flaubert.

L’écriture est superbe, taillée à la serpe dans les expressions de cette banlieue à la fois déroutante et attachante. Les mots sont justes, posés sur les sentiments, les événements, les situations cocasses ou dramatiques. Et surtout, il y a ce double niveau de langage que l’on retrouve tout au long du texte – et ici avec encore plus d’acuité car dit avec le bel accent de Toulouse par l’auteur-, celui des bandes de la cité, vulgaire, simple, éventuellement étant un mot bien trop compliqué pour être employé, et puis le bonheur que l’on sent à manier la langue, la belle, celle de Brassens ou des auteurs classiques, celle qui rend heureux celui qui l’emploie pour écrire ou pour déclamer.

De ce roman en grande partie autobiographique, dit par Magyd Cherfi, je retiens surtout une ambiance qui exhale dans toutes ces phrases, qui laisse entrevoir à la fois révolte et acceptation de ce qui est et que l’on ne peut changer, nostalgie de cette période malgré ses difficultés, et tout au long, cette pugnacité qui l’a mené au bout de ses rêves, sans jamais abandonner les copains, la famille, et toujours présente, la cité.
Celui qui nous avait fait « Tomber la chemise », puisque parolier et chanteur du groupe Zebda, est ici poète des mots et artisan de son enfance, de son adolescence, de sa vie future. Cette vie qu’il réussira à construire en trouvant avec sa part de Gaulois, sa véritable identité, lui qui possède une double culture, originaire d’Algérie et cependant tout à fait français.

Catalogue éditeur : Audiolib

Printemps 1980, l’avènement de Mitterrand est proche. Pour Magyd – lycéen beur d’une cité de Toulouse – c’est le bac. Il sera le premier lauréat de sa cité, après un long chemin parcouru entre la pression de sa mère et les vannes des copains. Ce récit intime, unique et singulier, éclaire la question de l’intégration et les raisons de certains renoncements. 
Avec gravité et autodérision, Ma part de Gaulois raconte les chantiers permanents de l’identité et les impasses de la république. Souvenir vif et brûlant d’une réalité qui persiste, boite, bégaie, incarné par une voix unique, énergie et lucidité intactes. Mix solaire de rage et de jubilation, Magyd Cherfi est ce produit made in France authentique et hors normes : nos quatre vérités à lui tout seul ! 

Date de parution : 19 Avril 2017 / Durée : 6h14 / Éditeur d’origine : Actes Sud / Date de parution : 17/08/2016 / EAN : 9782330066529

Assassins ! Jean-Paul Delfino

Quand l’Histoire et le roman se rejoignent, Jean-Paul Delfino réussit avec « Assassins ! » une superbe biographie romancée d’Émile Zola

Zola et J’accuse ! Delfino et Assassins ! Deux exclamations pour un seul homme, Émile Zola, l’italien, l’antisémite, le défenseur des droits de ses concitoyens, l’écrivain, l’homme de L’affaire Dreyfus !

En cette nuit du 28 septembre de 1902, alors qu’il est couché dans son lit, Zola ressent douleurs et malaises, sa femme également. Il mourra finalement au petit matin, asphyxié par un poêle à bois défectueux. Mais pour nous lecteurs, Jean-Paul Delfino fait une incursion dans les pensées du célèbre écrivain et le laisse dérouler toute sa vie dans sa tête.

Son enfance à Aix en Provence, son père émigré italien, les espoirs de fortune grâce au canal qu’il rêvait de construire, puis la faillite à la suite de la mort prématurée du père, la famille ruinée, les procès et la déchéance dans les appartements successifs toujours de plus en plus exigus, la folie de la mère, les difficultés des études pour ce fils d’émigré qui s’est construit tout seul, depuis le poste salvateur chez Hachette, où il va gravir les échelons et apprendre les ficelles du métier d’écrivain jusqu’au succès que l’on connait.

Car vint ensuite le succès et l’affirmation du talent de celui qui se rêvait poète. Il sera avant tout le génial auteur des Rougon-Macquart, cette fresque qui en vingt 20 romans retrace la vie parisienne des années 1870 à 1893, personnifiant non seulement l’époque mais aussi la société du Second Empire dans laquelle il évolue.

Zola, c’est aussi un engagement dans cette société largement et ouvertement antisémite, et le « J’accuse ! » qu’il publie pour défendre Dreyfus, alors injustement accusé et condamné et dont l’affaire divise la France, lui a valu bien des inimitiés.

Car n’oublions pas qu’à cette époque, l’antisémitisme occupe une grande place. Édouard Drumont (comme Maurice Barrès ou Maurras pour ne citer qu’eux) proclame ouvertement sa haine des juifs et la prône avec virulence  dans les colonnes de La Libre Parole, sans parler de son best-seller, La France juive. Il n’hésite pas à tout faire pour soulever le peuple, mais aussi à avoir recours à des hommes de mains pour réaliser les basses besognes qui pourront lui permettre de faire triompher cet antisémitisme largement répandu dans le pays.

La réponse de Zola en faveur d’une république fraternelle aurait-elle déclenché une vengeance ? C’est en tout cas ce qu’imagine Jean-Paul Delfino au fil des pages.

L’auteur déroule la vie et les derniers instants du grand Homme. Alternant les souvenirs de Zola, qui viennent ici comme une biographie romancée du célèbre écrivain, avec les faits historiques sur la situation de l’époque et les manigances des politiques, journalistes et opposants antidreyfusards, puis avec ceux, imaginaires mais pas seulement, sur le coup monté perpétré contre Zola lors de cette dernière nuit.

C’est tout simplement passionnant. Plus facile à lire qu’une biographie qui aurait pu être fastidieuse, l’intrigue est prenante, l’homme est passionnant, l’écrivain est à la fois charismatique et symbolique de cette époque, dans le Paris de la fin du XIXe-début XXe.

Du même auteur, j’avais aimé et je vous conseille le roman Les pêcheurs d’étoiles qui évoque une traversée de Paris bien singulière par Erik Satie et Blaise Cendras.

Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

En 1898, la publication de J’accuse… ! plonge la France dans un climat délétère où l’antisémitisme s’affiche fièrement. Au cœur de l’affaire, Émile Zola, conspué par les ligues d’extrême droite, est identifié comme l’homme à abattre. Aussi, lorsqu’en 1902 l’auteur des Rougon-Macquart succombe à une intoxication au gaz méphitique, la piste du meurtre ne peut être écartée. Reste à savoir qui, parmi ses proches ou ses détracteurs, avait tout intérêt à le faire taire.
Assassins ! retrace la vie passionnante du gamin d’Aix-en-Provence devenu un mythe littéraire. Car, à l’heure de mourir, que valent les honneurs face au poème dédié à un premier amour ? Que pèse le succès face aux caresses d’une lingère ? Au cours de cette nuit à bout de souffle, les souvenirs se bousculent et les suspects s’invitent dans les dernières pensées du condamné.

Scénariste et auteur d’une vingtaine de romans, Jean-Paul Delfino a récemment publié aux Éditions Le Passage Les Pêcheurs d’étoiles (autour de Cendrars et Satie) et Les Voyages de sable (prix des Romancières 2019, Saint-Louis), plébiscités par la critique.

280 pages / 18€ / Paru le 5 septembre 2019 / ISBN : 978-2-35087-546-0

Madame S, Sylvie Lausberg

Une véritable enquête qui, de la Belle Époque à la IIIème République, nous entraine dans les pas de Madame S, personnage aussi réel que romanesque

Elle aura eu tous les surnoms, y compris  les plus dégradants, la pompe funèbre étant sans doute l’un des plus connus. Pourtant, Madame Steinheil née Japy a vécu une enfance heureuse dans cette famille d’industriels dont on connait au moins la célèbre machine à écrire qui a révolutionné bien des vies de secrétaires.

Elle est adulée par un père qui avait un mal fou à l’imaginer loin de lui. Mariée peu après le décès de ce dernier à Adolphe Steinheil, un peintre bien plus âgé qu’elle. Bien trop âgé sans doute pour imaginer qu’elle ait pu être heureuse dans son couple. Madame S saura mener carrière auprès du tout Paris politique et culturel. Maitresse de Félix Faure, elle aura certainement connaissance de bien des faits politiques. En particulier, ce dernier lui confiera des écrits, destinées à devenir ses mémoires. Documents qu’elle gardera par devers elle ainsi que les nombreux cadeaux dont il la gratifiera.

Après le décès de Félix Faure en 1899, elle poursuit sa route à l’écart des mondanités. Viennent ensuite le meurtre à son domicile de son mari et de sa mère, de longs mois de prison, un interminable procès qui cache sans doute des raisons d’état, et le départ pour l’Angleterre.

Pourquoi son parcours est-il si singulier ?

Née le 16 avril 1869, cette héritière d’une grande famille, plutôt bien dotée par la nature, épouse contre toute raison un homme âgé qui ne lui convient pas. Femme libre qui assume cette liberté, elle va vivre cent autres vies auprès d’hommes politiques, journalistes, artistes, parmi les noms les plus en vue de son époque. Vivre également au sein du gouvernement et de son salon les conflits acharnés et les tergiversations présidentielles autour de l’antisémitisme et l’affaire Dreyfus, et certainement avoir accès à d’autres secrets jusqu’au décès de Félix Faure. Un violent fait divers bouleverse sa vie, puis après un procès rocambolesque, elle va disparaitre, réapparaitre… Elle reste un véritable mystère jusqu’à sa mort en 1957, et bien après !

Quel personnage romanesque à souhait !

Sylvie Lausberg, fascinée par la singularité de cette femme, et par les ombres démesurées qui s’étendent sur les différents faits qui jalonnent sa vie, a eu envie d’en savoir plus. Vingt années de recherches, de visites dans les lieux où elle a vécu, de lectures d’innombrables papiers, micro films, archives, ont été nécessaires pour lever la part d’ombre – une part d’ombre, car il en restera toujours un peu – et pour nous donner envie de mieux connaitre cette Madame S. Et l’on a envie de dire, à la lumière des faits établis par l’auteur, mais alors, pourquoi un tel traitement tant pendant sa vie que longtemps après ? Parce que c’est une femme libre qui dérange ?

Voilà enfin une biographie romancée qui explique ! Peut-être est-ce par moments un peu trop dense dans les faits, noms, évènements, au risque de noyer ses lecteurs, mais quand on sait que l’auteur a vécu avec madame S pendant tant d’années, on comprend mieux cette profusion d’informations. C’est une intéressante incursion dans le milieu politique et un regard éclairé sur la condition des femmes de cette première moitié du XXe.

Vous aimez les femmes au parcours singulier qui ont osé aller contre leur époque ? Lisez également Femme qui court, de Gérard de Cortanze à propos de Violette Morris, ou encore Lady Mary, de Danielle Digne, sur cette femme étonnante qu’était Mary Wortley Montagu.

La démarche de Sylvie Lausberg pour écrire  Madame S me fait penser à celle de Philippe Jaenada. Lui aussi, grâce à ses recherches, bouleverse nos horribles certitudes à propos de faits-divers jugés dans le passé. Si vous ne l’avez pas encore lu, je vous conseille La Serpe, ou un autre de ses romans.

Catalogue éditeur : Slatkine et Compagnie

L’anecdote est célèbre : alors que le président Félix Faure agonise, sa « connaissance » s’est sauvée par l’escalier de service. Cette mort en épectase va changer le cours de l’affaire Dreyfus et bouleverser le destin de celle que l’on surnomme depuis la « pompe funèbre »… Intriguée par cette « putain de la République », une journaliste recluse décide d’enquêter.

Sylvie Lausberg livre un passionnant thriller historique sur les traces volontairement effacées de Marguerite Japy-Steinheil, personnalité troublante dont le traitement politique et médiatique dit long sur les secrets d’un État français toujours aux prises avec les mêmes démons : antisémitisme, antiféminisme, petits arrangements entre amis et journaux avides de scandales.

Parution 24 octobre 2019 / 240 pages / Prix : 20 € / ISBN : 978-2-88944-087-0

Rien n’est noir, Claire Berest

Claire Berest met en mots et en couleurs Frida Kahlo et sa fureur de vive et d’aimer dans un corps cabossé

J’aime l’artiste Frida Kahlo depuis longtemps. Pourtant, les premières fois où j’ai vu ses tableaux, sans connaitre son histoire, j’étais quelque peu perplexe face à la violence qui émane de certaines œuvres. Mais après avoir lu de nombreux articles, vu différentes expositions tant sur ses œuvres que sur celles de Diego Rivera, à Paris et à New York, j’ai apprivoisée l’image que véhicule ce personnage hors du commun.

C’est un vrai bonheur de lire ce roman, qu’on aime Frida ou pas d’ailleurs. Car Claire Berest fait revivre avec talent cette jeune femme passionnée au destin incroyable, dans le Mexique du XXe siècle.

Partant des couleurs qui ont illuminé sa vie, l’auteur nous raconte avec ses mots vibrants, lumineux ou sombres, l’enfance, la jeunesse, l’accident terrible qui laisse Frida brisée, au propre comme au figuré, avec pour seul horizon le mur d’une chambre d’hôpital. Assouvissant son désir de fuir les limites de la chambre et du corps, elle commence à peindre. Puis vient son mariage avec Diego Rivera, cet artiste bien plus âgé qu’elle, sur lequel elle avait jeté son dévolu, décidant qu’il serait son mari. Cet homme qu’elle a aimé avec une fureur et un absolu qui laisse pantois. Les années de bonheur, de souffrance, la douleur du corps qui inflige de longues séances de torture à cette femme au caractère si fort. Malgré les consignes des médecins qui la soignent au fil des ans, elle essaiera à plusieurs reprises d’avoir des enfants, au risque d’y perdre la vie.

Brulant sa vie par tous les bouts possibles, avec rage, violence, passion, Frida sait que son temps est fragile. Elle a vu la mort de près, a connu l’abandon par son premier amour, la déchéance du corps mutilé, puis l’amour absolu, et va tout faire pour vivre à 1000 à l’heure. Alors elle peint. Des autoportraits parfois choquants tant la douleur transparait, des doubles abandonnés, l’amour, l’abandon, le chaos, l’enfant qui ne viendra pas, la mort qui rôde si près de la vie. Avec son rire jaune après l’abandon et l’accident, sa peur bleue de perdre Diego, ou lorsqu’elle voit rouge de ses infidélités et de sa soif de vivre loin d‘elle, mais toujours parée des couleurs et des costumes typiques de sa région du Mexique, Frida, personnalité hors du commun, nous en fait voir de toutes les couleurs.

Claire Berest la fait vivre, souffrir, aimer, douter, et nous fait ressentir la fascination de ce couple atypique bouleversant de passion. Par ses mots et ses couleurs, Frida se dévoile peu à peu et se laisse aimer.

Du même auteur, j’avais aussi aimé Gabriële le roman écrit avec sa sœur Anne, dont on peut lire mon billet ici.

Catalogue éditeur : Stock

À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.

Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.

Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.

Claire Berest publie son premier roman Mikado à 27 ans. Suivront deux autres romans : L’Orchestre vide et Bellevue (Stock, 2016) et deux essais : La Lutte des classes, pourquoi j’ai démissionné de l’Éducation nationale et Enfants perdus, enquête à la brigade des mineurs. En 2017, elle écrit Gabriële avec Anne Berest qui fut un grand succès.

Parution : 21/08/2019 / Collection : La Bleue / 250 pages / Format : 137 x 220 mm / EAN : 9782234086180 / Prix : 19.50 €

Virginia, Emmanuelle Favier

Virginia Wolf, un nom que chacun connait, qui fait partie de notre inconscient collectif lorsque l’on évoque la littérature anglaise. Mais, qui a peur de Virginia Wolf ? Certainement pas Emmanuelle Favier, qui nous enchante avec sa « Virginia »

couverture du roman Virginia d'Emmanuelle Favier, photo Domi C Lire

Qui était la petite fille puis l’adolescente qui se cache derrière l’auteur de talent, derrière la femme  qui s’éclipsera un jour de ce monde des pierres plein les poches, pour ne pas subir ou faire subir à ses proches les affres de la maladie.

Emmanuelle Favier a mis ses pas dans ceux de l’enfant, de la jeune fille, de celle qui deviendra… à travers des phrases, des sensations, des instants de vie, elle nous fait ressentir le poids des traditions, de la famille, l’amour d’une mère et l’amour pour une mère si belle, si solaire. L’amour pour un père autoritaire si représentatif de son époque, et puis surtout l’amour pour une certaine forme de liberté, à peine imaginée, déjà rêvée, bientôt vécue.

Née Adeline Virginia Alexandra Stephen le 25 janvier 1882 à Londres, Virginia est morte en mars 1941. Entre ces deux dates, c’est par une approche chronologique que l’auteur nous dévoile son enfance et sa place dans sa famille. Des parents veufs chacun de leur côté, Sir Leslie Stephen et Julia Stephen Duckworth ont des enfants de leurs premiers lits. George, Stella et Gerald pour Julia, et Laura pour Leslie, puis dans la famille recomposée arrivent Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian. Tout ce petit monde vit au  22 Hyde Park Gate, à Kensington. Le père est écrivain, la mère est elle aussi issue d’une famille d’intellectuels, le terreau est propice pour donner à la jeune Virginia le goût de la littérature. Elle saura puiser dans la bibliothèque familiale les bases de son éducation, puisque pour les filles, pas besoin d’école, il suffit de faire un bon mariage et quelques enfants pour être une femme accomplie. Le décès de sa mère alors qu’elle n’a que 13 ans, puis de sa sœur, seront les déclencheurs de sa première dépression nerveuse, elle restera fragile toute sa vie.

Tout au long du roman, les détails posés comme de petites touches impressionnistes, disent la vie des années 1875 à 1904 et peuvent perdre le lecteur. L’écriture est dense, les mots foisonnants, parfois abscons, souvent précis ; elle semble surchargée comme ces intérieurs anglais, mais au fil des pages nous fait ressentir l’opulence et le confort des maisons victoriennes ainsi que le poids des traditions et la rigidité de la condition féminine de l’époque, et cela sans pour autant le dire ou l’écrire. Car ici, point de description fastidieuse ou assommante, c’est plutôt une impression qui se dégage en arrière-plan de cette écriture.

Le lecteur respire avec Virginia qui n’est encore que Miss Jan, erre avec elle sur les chemins de l’enfance, ceux où l’on se cherche, où l’on teste son charme, ses connaissances, son pouvoir d’attraction. Ginia lit, apprend, découvre, aime ou déteste, pleure et souffre de l’absence et de la mort de ceux quelle aime le plus au monde. Qu’il est difficile pour elle de s’affranchir du jugement du père, conforme à la très patriarcale règle victorienne du 19e, les femmes ne peuvent penser par elles-mêmes, encore moins écrire. Il faudra donc attendre la mort de ce dernier pour oser devenir écrivain, et s’émanciper dans la douleur de cette perte.

Si l’auteur se met à sa place pour nous offrir une biographie romancée totalement personnelle, elle nous implique aussi dans sa démarche, car nous sommes ces « nous » qui voient, qui espèrent, qui regardent de loin, sur ces chemins de Cornouailles ou  dans les rues de Londres, à chercher les traces de celle qui fût.

J’ai beaucoup aimé les fins de chapitres qui replacent Virginia dans son époque, avec naissance et morts de ces grands noms qui sont parvenus jusqu’à nous mais que nous avons souvent beaucoup de mal à resituer dans le temps. Bravo pour cette excellente idée !

J’ai eu le grand plaisir de pouvoir échanger avec l’auteur, qui a conforté mes impressions, et sans doute aidé à la compréhension de l’utilisation de cette écriture si dense, si complexe, qu’elle peut sans doute perdre quelques lecteurs au passage. J’avais d’ailleurs ressenti le besoin de faire des pauses, pour absorber les instants de vie, leur complexité, mais aussi toute l’étrangeté et l’ambivalence de certains sentiments.

N’oubliez pas de lire également la très belle chronique de Nicolas Houguet

J’avais particulièrement aimé le premier roman d’Emmanuelle Favier, Le courage qu’il faut aux rivières dont je vous avais parlé ici.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Dans le lourd manoir aux sombres boiseries, Miss Jan s’apprête à devenir Virginia. Mais naître fille, à l’époque victorienne, c’est n’avoir pour horizon que le mariage. Virginia Woolf dérogera à toutes les règles. Elle fera œuvre de ses élans brisés et de son âpre mélancolie. La prose formidablement évocatrice d’Emmanuelle Favier, l’autrice du Courage qu’il faut aux rivières, fait de cette biographie subjective un récit vibrant, fiévreux, hypnotique.

Édition brochée 19.90 € / 21 Août 2019 / 304 pages / EAN13 : 9782226442710

A la rencontre de Gérard de Cortanze …

J’ai été embarquée par le personnage de Violette Morris, et par le dernier roman de Gérard de Cortanze « Femme qui court ». J’ai eu envie de lui poser quelques questions auxquelles il a bien voulu répondre. A votre tour de découvrir ses réponses ici…

A propos du roman « Femme qui court »

Pourquoi ce personnage de Violette Morris ? Comment avez-vous eu l’idée d’en parler ?

Ancien sportif de haut niveau – coureur de 800 mètres – j’ai toujours été passionné par les exploits des autres, et notamment par ceux des femmes dont on parle si peu… Même encore aujourd’hui… La question essentielle : comment se dépasser et apprendre à perdre ? Les victoires sont rares et les échecs fréquents. La phrase la plus imbécile a été prononcé par le baron Pierre de Coubertin qui vanta les charmes du nazisme, affirma que les femmes ne devaient pas faire de sport et que pour un sportif « l’essentiel était de participer »… Quelle absurdité, un sportif ne veut pas « participer » mais « vaincre », « gagner ».

Pour écrire ce roman, j’imagine qu’il vous a fallu de longues recherches. Cela représente combien de temps entre l’idée et la réalisation ?

Deux ans de travail. Recherches, archives, journaux d’époque, lectures diverses. Un travail de fourmi absolument passionnant. Surtout qu’il s’agissait dans ce livre d’aller à l’encontre d’une idée reçue, fausse, d’un détournement historique : prouver que Violette Morris, avait certes fait de la collaboration mais n’avait dénoncé personne, torturé personne, espionné personne et n’avait absolument pas été une « tortionnaire de la Gestapo » !

Violette est une femme en avance sur son temps et qui arrive à s’assumer. Elle présente également des failles et des blessures intimes, en particulier il me semble parce qu’elle a toujours recherché l’amour qu’elle n’a jamais trouvé auprès de ses parents. Est-ce la réalité ou est-ce voulu pour rendre plus crédible votre personnage ?

Violette était une jeune fille brisée par une enfance malheureuse. Délaissée par son père, militaire de carrière, qui n’accepta jamais qu’elle fasse du sport à une époque où le pratiquer, pour une femme, relevait de la pure rébellion. Rejetée par sa mère qui n’avait jamais pu se remettre de la mort prématuré d’un fils juste avant la naissance de Violette. Enfin, ni l’un ni l’autre ne pouvait accepter que leur fille soit lesbienne.

Comment  l’avez-vous ressentie,  est-ce un personnage attachant ?

J’ai voulu me mettre dans la peau de cette femme rejetée par tout le monde, mise au ban de la société, exclue, mais tellement attachante, tellement vraie. Ce roman avait pour titre Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur ? Fils d’italiens, aristocrate piémontais par mon père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère – je sais ce que veux dire exclusion, rejet, mouton noir, intolérance, etc.

Quelle est votre relation avec vos personnages, est-il difficile de les laisser partir quand le roman est terminé, et ressentez-vous toujours pour eux une affection particulière ?

J’ai répondu en partie à cette question. Quand j’écris un livre, plus j’avance vers sa fin, plus je ralentis le rythme d’écriture jusqu’à ce qu’un nouveau livre vienne s’insinuer dans mes pages et prendre la place de ces dernières. Me disant, en somme : c’est mon tour, à moi maintenant. Une poussée contre laquelle je ne peux rien faire, et ne veux rien entreprendre. Qui emporte tout sur son passage. Souvent j’ai le sentiment d’être écrit plutôt que d’écrire.

Il me semble que vous aimez écrire sur des femmes ou des situations d’exception. Cependant vous le faites en les romançant, est-ce une forme voulue pour mieux les faire appréhender par plus grand nombre de lecteurs ?

La forme romanesque est moins contraignante que la biographie pure, laisse des espaces où mon art peut s’exercer. Je peux ainsi m’emparer d’un sujet, le mettre en relation avec mon univers. Je me sens avant tout narrateur, raconteur d’histoires.

Et … si j’ose vous demander, dans votre prochain roman, de quelle femme extraordinaire allez-vous nous parler ?

De Tina Modotti, qui fut ouvrière dans des usines de textile durant son enfance à Udine, en Italie, comédienne, actrice du cinéma muet, avant de devenir une formidable photographe qui hésita toute sa vie entre son art et l’engagement politique. États-Unis, URSS, France, Mexique, Allemagne à l’époque de la montée du nazisme, Espagne durant la guerre qui ensanglanta cette dernière. Une vie extraordinaire, incroyable. Qui mourut seule, dans un taxi, en janvier 1942, à Mexico. Lorsqu’on lui demandait « quelle est votre profession ? », elle répondait, non sans humour : « Les hommes ! »

Concilier le métier d’écrivain et celui d’éditeur ?

Vous avez écrit de très nombreux romans, et en même temps vous exercez le métier d’éditeur, est-ce facilement compatible ? Y compris pendant que vous écrivez vos propres romans ?

J’ai écrit plus de 90 livres et ai passé ma vie à faire mille choses en même temps. C’est mon rythme, ma respiration. C’est comme ça. Je ne cherche pas à comprendre. Un jour, ma fille aînée m’a dit, alors qu’elle n’était qu’une enfant, que je me noyais dans le travail pour ne pas voir la réalité. Je suis certain qu’elle a tort. Je pencherai plutôt vers une forme de générosité, d’expansion permanente. J’ai un besoin immense de connaître, de savoir, de partager. Les autres peuvent tellement nous apprendre. Par les « autres » j’entends tout ce qui est différent de moi, tout ce qui m’étonne, me bouleverse, me fait me poser des questions. Et tel est bien le cas de Violette Morris. Publier les livres des autres, parler des livres des autres dans la presse, publier ses propres livres = travail identique : de l’écriture, toujours de l’écriture ; des personnages, toujours des personnages. Toujours des vies, toujours des vies racontées.

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Je suis ce qu’on appelle un lecteur compulsif. Il y a longtemps, un ophtalmologue de la vieille école m’a dit que je devrais lire un peu moins. « Regardez, m’a-t-il dit, les bergers de mon enfance ne portaient jamais de lunettes ! » Mais ma destinée n’était pas de garder des chèvres ou des moutons… Vous me demandez quel livre je suis en train de lire. Je lis et relis les classiques. J’ai une passion pour Jean Giono. Le hussard sur le toit, Un roi sans divertissement sont des romans dont je ne me lasse jamais de tourner les pages.

Un grand merci Gérard de Cortanze pour ces réponses à mes questions, pour nos échanges autour de votre dernier roman et pour l’accueil dans vos bureaux , une superbe rencontre et encore de beaux livres à découvrir !

Retrouvez ma chronique de Femme qui court ici. On pourra lire aussi mon avis sur la BD Violette Morris.

Violette Morris. À abattre par tous moyens, tome I : Première comparution

Cette BD éditée chez Futuropolis est une magnifique façon de faire revivre Violette Morris, une femme hors du commun découverte grâce au roman de Gérard de Cortanze Femme qui court.

Ici, les auteurs prennent le parti de commencer leur récit par la découverte dans l’Eure, en 1945, de six corps enfouis dans une ancienne mare. Et par l’intervention inopinée de Lucie Blumenthal, ancienne avocate, rayée du barreau parce qu’elle était d’ascendance juive, sans aucun soutien de ses pairs. Elle n’a jamais voulu reprendre ce métier et est devenue détective privé spécialisée dans la recherche de personnes disparues. Ce personnage, fictif bien sûr, va devenir le fil rouge de l’histoire de Violette, puisque Lucie apparait vite comme une de ses coreligionnaires du pensionnat.

Car parmi les corps retrouvés figure celui de Violette Morris. Violette, assassinée pour ce qu’elle était ou pour ce qu’elle a fait ? C’est ce que veut comprendre Lucie, et nous avec elle.

Et l’on découvre une Violette Morris au pensionnat, déjà attirée par les femmes, par le sport, et qui rapidement va se distinguer dans de très nombreuses disciplines, course, natation, javelot, boxe, entre autre, puis la compétition automobile. Elle sera souvent la seule femme à prendre le départ dans bien des disciplines. Un mariage de raison, des envies, des succès, une homosexualité rapidement et ouvertement assumée, la vie de Violette est mise en images de façon étonnante et réaliste.

Violette a mené bien des combats, comme celui de la présence des femmes dans le sport, en particulier leur participation aux olympiades. On se souviendra à l’occasion que le baron de Coubertin était contre la participation des femmes aux jeux Olympiques, et que Violette ne voulait pas tant participer, mais bien gagner, comme tout grand sportif qui se respecte.

Un premier tome qui tient à la fois du polar, avec l’enquête policière qui s’amorce, et de la biographie, et qui est particulièrement intéressant. Les propos son étayés par le dossier historique de Marie-Jo Bonnet que l’on retrouve en fin d’album, avec quelques photos de Violette Morris (1893-1944). En quatre parties, ce qui veut dire que nous sommes déjà impatients de découvrir la suite.

Retrouvez ma chronique du roman de Gérard de Cortanze Femme qui court, qui m’a fait découvrir Violette Morris, et l’interview de l’auteur A la rencontre de Gérard de Cortanze … 

💙💙💙💙💙

Catalogue éditeur :  Gallimard / Albums, Futuropolis

Un récit de Bertrand Galic et Kris. Dessin de Javi Rey, sur un dossier historique de Marie-Jo Bonnet

Violette Morris est l’une des sportives françaises les plus titrées de l’histoire. Une championne toute catégorie : boxe, natation, football, athlétisme, course automobile. Elle devint chanteuse de cabaret et égérie des années 30, amie de Jean Cocteau, de Joséphine Baker, de Brassaï… Le 26 avril 1944, elle meurt dans une embuscade organisée par un groupe de résistants qui mitraillent sa voiture. Était-ce elle qui était visée par les maquisards? Tout porte à le croire. Car sous l’Occupation, elle passe pour «la hyène de la Gestapo», une collabo au service de l’Allemagne nazie.

Voilà pour la légende. Une légende noire. Mais la réalité, quelle est-elle ? L’assassinat de cette «femme à abattre par tous moyens» ne cache-t-il pas autre chose ? Hors norme, sa personnalité est celle d’une femme impossible à enfermer en cases, son histoire est inouïe, son destin forcément tragique !

72 pages / 240 x 300 mm, cartonné / Achevé d’imprimer : 01-09-2018 / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782754821650 / Parution : 11-10-2018