Elles venaient d’Orenbourg, Caroline Fabre-Rousseau

Fin du 19e siècle, le destin incroyable de deux femmes qui bravent les interdits

En 1894, deux jeunes femmes partent d’Orenbourg en Russie pour la Suisse puis la France. Parvenues jusqu’à Montpellier elles vont s’inscrire à la faculté de médecine. Elles vivent en Russie à une époque où la vie est déjà très difficile pour de femmes, mais aussi pour les juifs. Pogroms, assignation à résidence, privation de liberté, les empêchent de vivre normalement.

Ces deux femmes sont Raïssa Lesk qui épousera Samuel Kessel, deviendra la mère de Joseph Kessel et la grand-mère de Maurice Druon, et Glafira Ziegelmann qui sera la première femme admissible à l’agrégation de médecine. Il faut dire qu’en Russie, comme d’ailleurs dans de très nombreux pays à l’époque, les femmes ne pouvaient pas s’inscrire en faculté de médecine ni exercer certains métiers que les hommes réservaient aux hommes.

Toutes deux rêvent de faire médecine, c’est cette ambition commune qui les pousse à partir pour la Suisse. Elles s’y plaisent, y rencontrent des compatriotes, mais doivent finalement s’inscrire à Montpellier pour finir leurs études et espérer pouvoir exercer un jour dans leur pays. Là, elles bravent tous les interdits, étudiantes au même titre que les hommes, elles pratiquent même la dissection de cadavres, rien ne les rebute pour apprendre ce métier qui les passionne.

Pourtant, leurs destins prennent des chemins différents lorsque Raissa rencontre Samuel Kessel. Elle se marie rapidement, et abandonne ses études pour le suivre jusqu’en Argentine.

Glafira Ziegelmann rencontre Amans Gaussel, devient médecin puis se spécialise en obstétrique. Son mari, médecin également, et ses professeurs, la poussent à poursuivre ses études et à passer l’agrégation. Mais une femme étudiante, médecin, puis spécialiste, passe encore, mais ces messieurs de l’institut ne peuvent admettre qu’une femme, aussi brillante soit-elle, devienne leur égale ; elle ne pourra pas se présenter à l’oral malgré son éclatant succès à l’écrit. Le difficile chemin des femmes vers une forme d’égalité est particulièrement bien montré ici. Oui, une forme d’égalité, car en plus d’étudier et de travailler, Glafira doit aussi tenir son foyer, élever les enfants, être une femme et une épouse accomplie. 

Voilà deux héroïnes absolument passionnantes qui revivent dans ce roman qui tient de la biographie. Je découvre leurs parcours et j’admire leur volonté, elles qui ont eu le courage de quitter leurs familles, mais aussi un pays où la vie était déjà très difficile pour les juifs, pour poursuivre leur passion.

J’avais déjà apprécié l’écriture de Caroline Fabre-Rousseau en découvrant le roman La belle-sœur de Victor H. dont je vous avais parlé ici.

Catalogue éditeur : éditions Chèvre-feuille étoilée

Montpellier, 1894 : deux jeunes filles russes s’inscrivent à la faculté de médecine. Exactes contemporaines de Marie Curie, elles connaîtront elles aussi un destin exceptionnel. Raïssa Kessel et Glafira Ziegelmann.

Caroline Fabre-Rousseau, romancière a un penchant certain pour les oubliés de l’histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l’oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l’ombre de son beau-frère Victor Hugo.
Biographie croisée, « Elles venaient d’Orenbourg » raconte avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.

17,00€ En librairie le 15 février 2020 / ISBN : 9782367951416

Une leçon de ténèbres, Léonor de Recondo

Dans  « Une leçon de ténèbres » Léonor de Recondo nous entraine pour une nuit magique dans le musée de Tolède consacré au peintre Domenikos Theotokopoulos, dit El Greco

Quel rapport  entre un peintre né en 1521 et Léonor de Recondo ?
Quel rapport entre Tolède et Paris ?
Entre la peinture et le violon ?

Tout simplement une rencontre magique…
Comme le dernier livre de Léonor de Recondo
Comme passer une nuit seule dans un musée
Comme le bonheur de découvrir  Tolède au mois de juin sous une chaleur caniculaire, entrer dans la maison musée du peintre El Greco, rencontrer puis oublier les gardiens du musée, le lit de camps sur lequel on va peut-être dormir, et aller à la rencontre du maitre et contempler ses œuvres seule, sans la foule des touristes, sans les amoureux du peintre et tous ceux qui viennent pour le découvrir sans le connaitre
Comme le bonheur d’avoir toute une nuit pour aller à sa rencontre.

Dans  Une leçon de ténèbres Léonor de Recondo nous fait passer une nuit magique dans le musée de Tolède où se trouvent les œuvres de Domenikos Theotokopoulos, dit El Greco.

Celle qui connait bien ses œuvres si singulières dans leurs formes, leurs thèmes, leurs couleurs, et cette façon qu’à l’artiste de restituer sur la toiles des personnages presque irréels mais qui procurent tant de bonheur à ceux qui les découvrent, part à la rencontre du maitre qu’elle admire. Des années après la visite faite avec ses parents, elle revient seule dans ce musée et son but est d’entrer en communion avec El Greco, que les deux artistes se retrouvent là, par-delà le temps, par-delà les siècles. Le peintre que les visiteurs ont pu admirer lors de l’exposition proposée cet hiver par Le Grand Palais devient le partenaire d’une nuit de passion amoureuse, la passion de l’art et de la beauté, de l’absolu vers lequel tendent tous les artistes à travers les âges.

Alternent tout au long du roman les souvenirs personnels de l’auteur et la vie du peintre, non pas comme une biographie, mais bien comme une rencontre. De ces rencontres que l’on fait à travers le  temps avec ceux que l’on aime, ceux à qui ont voue une admiration inconditionnelle.

Merci Léonor de Recondo de nous enchanter avec ces mots, ces images, cette poésie et cette si belle humanité que l’on ressent au fil de pages, de roman en roman.
Une belle idée cette collection « une nuit au musée » dirigée par Alina Gurdiel

Retrouvez également l’article sur l’exposition El Greco au Grand Palais

Du même auteur, lire également Manisfesto et Amours

Catalogue éditeur : Stock

Leçon de Ténèbres : « Genre musical français du XVIIe qui accompagne les offices des ténèbres pour voix et basse continue. Se jouait donc la nuit à l’Église, les jeudi, vendredi et samedi saints. »

Le Musée Greco à Tolède n’est certes pas une Église, et Léonor de Recondo, quoique violoniste, n’y va pas pour jouer, dans cette nuit affolante de chaleur, de désir rentré, de beauté fulgurante, mais pour rencontrer, enfin, le peintre qu’elle admire, Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, l’un des artistes les plus originaux du XVIe siècle, le fondateur de l’école Espagnole.
Oui, Léonor doit le rencontrer et passer une nuit entière avec lui, dans ce musée surchauffée et ombreux, qui fut sa maison. Le Greco doit quitter sa Candie, natale, en Crète et traverser Venise, Rome et Madrid, où il fut de ces peintres-errants, au service de l’Église et des puissants du temps. Mais Le Greco est mort en 1614 à Tolède. Viendra-t-il au rendez-vous ?

Prix : 18 € / 200 pages ; 18,5 x 12,2 cm / ISBN 978-2-234-08883-2 / Parution 08/01/2020

Un été à L’Islette, Géraldine Jeffroy

Un été dans la vie de Camille Claudel et de Rodin, un premier roman sensible et poétique de Géraldine Jeffroy

Par une lettre qu’elle adresse à Millou, Eugénie lui raconte son histoire. Vingt ans auparavant, pendant l’été 1892, elle est envoyée par ses parents, chapeliers à Paris, au château de L’Islette, près d’Azay-le-Rideau. Là, dans ce bel édifice renaissance, Madame Courcelle, la châtelaine, passe l’été avec Marguerite, sa petite-fille en convalescence, et reçoit deux artistes parisiens qui ont loué deux pièces du château pour plusieurs semaines.

Eugénie, préceptrice de Marguerite, fait alors la rencontre de Camille Claudel. L’artiste amoureuse et passionnée tant par la sculpture que par Rodin, vient travailler là pour l’été. Rodin n’y fera que quelques courts séjour, tout à l’étude de son Balzac, œuvre singulière s’il en est, disputes, retrouvailles, leurs amours s’avèrent particulièrement tumultueuses.

Camille à la beauté sauvage et la créativité dévastatrice, s’enferme dans une salle où elle travaille sans relâche ses plâtres, affûte son inspiration, pour terminer La valse (avec voiles), une de ses œuvres maitresses. C’est aussi là qu’elle rencontre Marguerite, qui lui inspire une œuvre charmante, La petite châtelaine (ou la petite de L’Islette). Elle entretient tout au long de l’été une relation épistolaire avec Claude Debussy, qui est lui aussi en pleine phase de créatrice, avec son Prélude à l’après-midi d’un faune.

Éblouie par sa rencontre avec Camille, Eugénie l’accompagne tout au long de cet  été. Elle découvre sa fragilité, son énergie, sa violence dans l’action et sa façon de maltraiter son propre corps, pour ne laisser exploser que sa créativité, que l’art qui semble vouloir sortir tout seul de ses mains. Ce sera un été unique, de création, de douceur, de violence. Un été qui change à jamais la vie d’Eugénie…

Mais que ce roman est agréable à lire. Entre vérité historique et imaginaire de l’écrivain, l’auteur nous transporte dans la vie de ces deux monstres sacrés. Je m’y suis laissé embarquer avec un vrai bonheur sans pouvoir le lâcher, mais il est très court, à peine 110 pages. Je n’ai pas eu envie de quitter Camille, cette artiste qui m’émeut tant, engloutie par sa créativité et par les affres de sa passion pour Rodin.

Roman lu dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

Catalogue éditeur : Arléa, 1er Mille

Château de l’Islette, juillet 1892. Camille Claudel y installe son atelier estival. Comme Rodin tarde à la rejoindre, elle confie son désarroi à Claude Debussy et travaille sans relâche. À mesure que La Valse prend forme, traduisant la tension extrême au sein du couple, la petite châtelaine et sa préceptrice, Eugénie, entrent dans la danse.
Géraldine Jeffroy tisse avec subtilité vérité artistique et imagination romanesque. Des destinées se croisent et des passions s’exacerbent. Cet été-là verra naître des chefs-d’œuvre : La Valse et La Petite Châtelaine de Camille Claudel, le Balzac de Rodin et L’Après-midi d’un faune de Claude Debussy.

Géraldine Jeffroy est née à Chinon, en Touraine. Elle est professeur de lettres en région parisienne. Elle est également l’auteur de Soutine et l’Écolier bleu, Fondencre, 2019.

septembre 2019 / 144 pages – 17 € / ISBN : 9782363082015

Barbara, roman ; Julie Bonnie

De la petite fille à la longue dame brune, Julie Bonnie nous entraine dans le sillage de Monique Serf, celle qui deviendra Barbara.

photo couverture du roman Barbara, roman, éditions pocket

Barbara n’a pas toujours été cette femme à la silhouette longiligne et à la voix si caractéristique dont chacun d’entre nous a au moins une ou deux chansons en tête. De il pleut sur Nantes à l’aigle noir, deux titres et des paroles qui, si on n’en connaissait pas la genèse, prennent ici toute leur force, celle qui enfant jouait du piano sur une feuille de papier vite pliée et cachée, a poursuivi toute sa vie une obsession, la musique. Elle se rêve pianiste (rêve anéanti par une mauvaise opération à la main qui l’a handicapée à un doigt), puis se tourne vers le chant, quand elle comprend enfin qu’elle a un timbre de voix particulier.

Il y a d’abord la famille, une mère au foyer qui met au monde des enfants les uns après les autres, en silence et en soumission. Un père perpétuellement absent et fauché. Puis ce père qui vient la retrouver le soir dans son lit de petite fille, cet aigle noir effrayant qui la tient en lui déclarant son amour inconditionnel et secret. Une grand-mère qu’elle adore et qui lui dit de jouer du piano sur cette feuille de papier qui la sauve en lui permettant de matérialiser ainsi ce rêve fou. L’école, où une Monique qui ne rêve que de musique s’envole au loin sans rien retenir. Puis les fuites des enfants cachés et séparés de la famille, car juif pendant la guerre c’est si dangereux. Enfin les hommes, un mari en particulier qui lorsqu’elle fuit vers la Belgique s’occupe d’elle et lui trouve les lieux où se produire, amorçant ainsi la carrière de l’artiste en devenir.

Ce roman d’une vie est beau et mélancolique, imagé et sonore, car derrière les mots, c’est la violence du père, les amours désespérées, ce sont les notes du piano, les tonalités de la voix magique et mélancolique de Barbara que l’on entend. Plus qu’une simple lecture, Julie Bonnie fait vivre – et parfois s’exprimer – cette enfant qui devient femme, cette artiste qui saura si bien écrire et chanter les amours enfuies, les regrets, les chagrins et la solitude.

Catalogue éditeur : éditions Pocket et Grasset

Joue, piano, joue.
C’est un piano de papier, dessiné au crayon par sa grand-mère adorée. Dès que son soleil devient trop noir, la petite Monique y compose des cantates secrètes, des airs rien que pour elle, du bout des doigts. Quand la guerre jette sa famille dans la clandestinité… Quand un… Lire la suite

Pocket : EAN : 9782266286800 / Nombre de pages : 176 / Format : 108 x 177 mm / Date de parution : 23/05/2019 / Prix : 6.40 €

Grasset : Parution : 13/09/2017 / Pages : 198 / Format : 133 x 205 mm / Prix : 17.50 € / EAN : 9782246860761

Le Rituel des dunes, Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès est un artiste des mots, des sensations, des sentiments. Son écriture sublime transporte ses lecteurs vers des ailleurs magiques. Laissons-nous séduire par son roman, Le Rituel des dunes.

Alors qu’il se trouve à Macao, Roetgen se souvient de son séjour au Brésil, puis à Tientsin, au nord de la Chine. Là, au milieu d’un grand nombre d’expatriés, il partageait l’appartement de Warren, enseignant comme lui à l’institut de langues. Warren, cet américain homosexuel qui tape le manuscrit du roman que Reotgen écrit à quatre mains, un chapitre sur deux, lui fait rencontrer Beverly, une américaine de vingt ans son ainée. Il s’attache à cette femme fantasque qui adore les biographies, et lui dévoile des pans entiers de sa vie absolument extravagante. Ils deviennent amants, et chaque soir, Beverly lui demande de lui raconter une histoire.

Ce roman à l’écriture fascinante si caractéristique de ce que nous propose Jean-Marie Blas de Roblès, nous entraine dans de multiples histoires qui se croisent et perdent ou embarquent le lecteur.

Il y a les souvenirs rêvés, fantasmées, inventés, racontés par Roetgen, tel un Shéhérazade des temps modernes.
Puis les passages de son roman, ce polar étrange dont le lecteur ne découvre qu’un chapitre sur deux, l’auteur laisse alors toute la place à notre imagination pour recoller ou réécrire les morceaux manquants de cette intrigue rocambolesque. Un certain Hugo est à la recherche des souvenirs de son père, qui vivait en Chine au temps des concessions.
Enfin, les souvenirs de Roetgen, ses rencontres, sa vie à Tientsin, ses interrogations, ses souvenirs. Roetgen qui se demande encore s’il a réellement su aimer Berverly.

Ce roman est aussi prétexte à nous conter l’art, la vie, la richesse de la tradition chinoise, avec minutie, précision et raffinement. C’est précis, ciselé, extravagant, un véritable plaisir de lecture dans lequel il faut se laisser emporter et se perdre avec bonheur.

A noter, trente ans après sa première parution, l’auteur nous propose ici un texte entièrement remanié, même si la plupart des personnages sont identiques.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury du Prix des lecteurs BFM l’Express

Catalogue éditeur : Zulma

Dans un petit milieu d’expatriés, joyeusement délétère et décalé, Beverly, l’Américaine, fait figure de brillante excentrique. Elle n’a aucune limite, mène sa vie comme au casino, et ne vit que par passion. Elle est exubérante, impulsive : irrésistible.
Quand Roetgen débarque sans transition du Brésil à Tientsin, mégapole glaciale du nord de la Chine, il est séduit par cette femme inouïe, de vingt ans son aînée. Comme une Shéhérazade en ombre chinoise, Beverly, qui a vécu (ou fantasmé) mille vies rocambolesques, des plus sordides aux plus éclatantes, réclame à son jeune amant des histoires à la hauteur de sa propre biographie : les affres d’un empereur chinois au double visage, une nuit hallucinée au cœur de la Cité interdite, un vrai faux polar mâtiné de sexe et de mafia chinoise. Mais entre fiction et réalité, la mécanique s’enraye, Beverly s’enflamme, dévoilant sa face obscure…

Le Rituel des dunes est un roman extraordinairement brillant, réjouissant et profond – et qui porte haut les grands bonheurs du romanesque.

Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, Jean-Marie Blas de Roblès est notamment l’auteur de Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008), qui l’a révélé au grand public, et du très remarqué L’Île du Point Némo (2014). Après Dans l’épaisseur de la chair, le somptueux hommage d’un fils à son père, Jean-Marie Blas de Roblès nous revient avec Le Rituel des dunes. Écrit avant Là où les tigres sont chez eux, et entièrement remanié, Le Rituel des dunes nous offre de magnifiques retrouvailles avec des lieux, des personnages, une atmosphère magnétique, et ce ton si particulier, fougueux, incroyablement stimulant.

14 x 21 cm / 288 pages / ISBN 978-2-84304-843-2 / 20 € / Paru le 03/01/19

La petite danseuse de quatorze ans. Camille Laurens

Quand le destin de l’artiste croise celui de « La petite danseuse de quatorze ans », immortalisée pour l’éternité. Camille Laurens a mené l’enquête dans l’univers impitoyable de l’art et de la danse.

Domi_C_Lire_la_petite_danseuse_de_quatorze_ans.jpegDifficile d’appeler La petite danseuse de quatorze ans de Camille Laurens un roman, c’est plutôt un essai, ou un récit historico socio… je ne sais quoi. Mais je l’ai trouvé particulièrement intéressant, surtout après avoir découvert l’exposition « Degas, Danse, Dessins » au musée d’Orsay.

A l’Opéra de Paris, au 19e siècle, les petits rats n’étaient pas toujours des petites filles qui rêvaient de devenir danseuses. Et si aujourd’hui on se soucie de la vie et de l’enfance des petites filles, celles-ci ont pu être pendant de très longs siècles la proie de quelques messieurs amateurs de chair aussi fraiche que jeune.

La petite danseuse modèle de Degas, mais surtout petit rat de l’Opéra, est Marie van Goethem. Née en 1865 dans une famille belge très pauvre, Marie et sa grande sœur Antoinette deviennent danseuses pour assurer le quotidien de leur mère. Il n’était pas rare à cette époque que ces messieurs entretiennent une danseuse, où viennent payer pour le plaisir de les regarder à satiété, et plus si … sans doute. La mère maquerelle et le proxénétisme ne sont pas loin, mais ici hélas, c’est bien la mère des fillettes qui tient le rôle maudit. Les jeunes filles plaisent aux messieurs ou pas, dansent quelques années, puis finissent au bordel, ou éventuellement richement entretenues pour les plus belles, les plus chanceuses.
L’auteur retrouve celle qui servi de modèle à cette sculpture révolutionnaire que Degas va présenter au salon impressionniste de 1881. Marie sera renvoyée de l’Opéra en 1882, certainement à cause de ses nombreuses absences, celles dues aux heures de pause pour l’artiste qui immortalisera le modèle ?

La petite danseuse de quatorze ans  est donc une sculpture de cire, petite fille au visage chafouin, tendu vers le haut, bras croisés à l’arrière du dos, comme en signe de rébellion, tout sauf soumise, tout sauf heureuse sans doute. Si la sculpture choque, c’est parce qu’elle n’est pas particulièrement jolie, mais également qu’elle n’est pas de plâtre ou de bronze, au contraire quasiment de chair et de sang, car cuir, tutu léger et vaporeux, cire, complètent ce très inhabituel tableau. Il va choquer. Degas en fera plusieurs exemplaires, le Musée d’Orsay expose un moulage en bronze dans ses collections permanentes.

Domi_C_Lire_Degas_danse_dessins_1La question que pose Camille Laurens, et que l’on se pose certainement en regardant cette petite danseuse est le pourquoi de ce visage aussi ingrat ? Un moyen pour l’artiste de dénoncer la condition de cette enfant, de secouer les consciences ? Ou est-ce au contraire un moyen de se rendre complice des pensées de l’époque, quant au faciès attendu d’une prostitué ou d’une pauvresse, d’une presque mendiante, qui ne pouvait être que non conforme aux standards en matière de beauté pour une jeune fille dite de « bonne famille » ? Soif de choquer ou simple habitude ? Le mystère reste entier.
Cependant, la petite danseuse de quatorze ans possède une grâce indolente et rebelle qui ne peut que conquérir celui qui la découvre. Reflet d’une époque ou sortie de l’imagination de l’artiste, portrait de Marie ou création du maitre, qu’importe, elle nous intrigue et nous enchante, comme le font les œuvres de Degas, peintre, dessinateur, sculpteur sur le tard, puisque lorsqu’il devient aveugle, la dimension de la sculpture palliera en partie sa cécité. Le livre de Camille Laurens est en cela particulièrement intéressant qu’il dévoile tout cela et appelle notre conscience, éveille notre curiosité, avec juste ce qu’il faut d’interrogations et de réponses, et ce qu’il faut également de mystère irrésolu.

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L’exposition du musée d’Orsay :

 


Catalogue éditeur : Stock

« Elle est célèbre dans le monde entier mais combien  connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette  à Washington, Paris, Londres, New York, Dresde ou Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne sait que son  âge, quatorze ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà  un travail, à cet âge où nos enfants vont à l’école. Dans les  années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris, et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un  rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. Elle a  été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur  en a eu assez de ses absences à répétition. C’est qu’elle avait  un autre métier, et même deux, parce que les quelques sous  gagnés à l’Opéra ne suffisaient pas à la nourrir, elle ni sa  famille. Elle était modèle, elle posait pour des peintres ou  des sculpteurs. Parmi eux il y avait Edgar Degas. »

Collection : La Bleue / Parution : 30/08/2017 / 176 pages / Format : 140 x 216 mm / EAN : 9782234069282 / Prix : 17.50 €

Histoire du lion Personne. Stéphane Audeguy

Stéphane Audeguy  nous conte l’Histoire extra-ordinaire d’un lion nommé Personne, qui traverse une époque révolutionnaire et dont nul ne se souvenait… jusqu’à aujourd’hui.

Domi_C_Lire_histoire_du_lion_personneSénégal, 1786. Dans son village, Yacinne est protégé par le père Jean, le vieux missionnaire qui a su détecter chez ce jeune homme de belles capacités intellectuelles et qui lui donne toute l’éducation qu’il est possible de recevoir au village. Voyant que l’enfant peut aller plus loin, il décide de l’envoyer à St Louis, pour parfaire cette éducation. En chemin, Yacinne trouve un lionceau, et lorsqu’il est certain de pouvoir s’en occuper sans danger, l‘adopte et lui donne pour nom Kena, ce qui en langage de sa propre tribu signifie « personne ».

Voilà comment va naitre « l’Histoire du lion Personne ».

Arrivé à Saint-Louis-du-Sénégal, le jeune Yacine se place immédiatement sous la protection de Jean-Gabriel Pelletan de Camplong, le directeur de la Compagnie Royale du Sénégal. Ce dernier, arrivé là d’avantage par punition que par promotion, va prendre goût à la vie au Sénégal, et adopter Kena, le lion Personne. Pourtant, Jean Gabriel est un homme droit, dont les pensées vont à l’encontre de la morale de l’époque et de l’intérêt du commerce, bataillant contre l’esclavagisme, refusant de prendre pour maitresse ces belles mulâtres qui se donneraient pourtant facilement à lui pour obtenir promotion et porte ouverte dans le grand monde, et ses goûts plus prononcés pour les hommes que pour le jeunes femmes qui le convoitent ne vont pas lui rendre la vie facile. Personne devient très vite le compagnon de solitude de Pelletan. A la mort de Yacinne, Personne va adopter un nouvel ami, un jeune chiot bâtard appelé Hercule, ils deviendront inséparables.

Face au risque encouru par Personne dans sa maison du Sénégal, et grâce à ses contacts épistolaires avec Georges-Louis Leclerc Buffon, Pelletan décide de le faire partir pour la Ménagerie Royale de la cour de Louis XVI à Versailles. Hélas, nous sommes en mai 1788, en pleine période révolutionnaire. La mission sera compliquée et le chemin qui les mène de Saint-Louis du Sénégal au Havre de Grâce en Normandie, puis jusqu’à Versailles, enfin jusqu’à la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, sera un véritable parcours du combattant semé d’embuches. Les animaux sauvages et nobles ont une image un peu trop majestueuse pour cette époque de révolte, et celle du roi des animaux est bien trop associée à l’image du roi, cela ne plait vraiment pas au peuple. Ii est intéressant de comprendre alors la vision des classes de la société à travers les différents animaux, l’image qu’ils transmettent, et de fait, le principe de création du premier jardin zoologique.

Personne aura une courte vie, à peine dix ans, protégé par ses différents maitres, et surtout par le chien Hercule qui l’accompagne dans son périple.

J’ai vraiment apprécié découvrir cette aventure, l’écriture est étonnante et parfois ampoulée car ancrée dans son siècle, mais foisonnante d’images et de sentiments, d’idées et de interrogations. Qui ne s’est pas posé des questions face à la pléthore d’animaux empaillés de la Grande Galerie de l’évolution au Muséum d’Histoire Naturelle, animaux datant souvent de cette époque ?

Et surtout, j’ai apprécié cette façon de personnifier le lion, Personne, de lui créer des souvenirs, des émotions, pendant cette période historiquement riche d’événements importants : la colonisation de l’Afrique et l’esclavagisme, la révolution française et la fin de la royauté. Cela donne une autre vision de tous ces événements, de cette grande période de bouleversement politiques, économiques et sociétaux majeurs dans notre histoire. Un peu à la façon d’Éric Vuillard qui observe l’Histoire à travers les personnages la plupart du temps insignifiants ou oubliés, Stéphane Audeguy fait parler les petits, les faibles, pour donner sa version de ces dix ans de vie.

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PMR Seul

Ce roman fait partie de la sélection 2018 pour le

Prix du Meilleur Roman de Points #PMR2018


Catalogue éditeur : Seuil, éditions Points, sélection du Prix du meilleur Roman 2018

Il est absolument impossible de raconter l’histoire d’un lion, parce qu’il y a une indignité à parler à la place de quiconque, surtout s’il s’agit d’un animal.
Il est absolument impossible de raconter l’histoire du lion Personne, qui vécut entre 1786 et 1796 d’abord au Sénégal, puis en France. Cependant, rien ne nous empêche d’essayer.

6,5€ // 168 pages / Paru le 17/08/2017 / EAN : 9782757868829

La disparition de Josef Mengele. Olivier Guez

Olivier Guez nous entraine dans les ténèbres, à la suite de Josef Mengele, le chirurgien d’Hitler, l’un des plus grands criminels nazis qui a échappé à la traque de l’après seconde guerre mondiale,  réfugié comme tant d’autres en Amérique du Sud.

DomiCLire_la_disparition_de_josef_mengeleOlivier Guez livre un roman-récit sans concession sur le parcours de Mengele, le terrible chirurgien, médecin dans le camp de concentration d’Auschwitz. Ici, l’auteur ne s’attarde pas tant sur les exactions dramatiques de ce nazi convaincu que sur les longues années de sa fuite à travers un continent. On se souvient d’avoir lu ou vu des articles de journaux, des reportages, les procès, de ces hommes traqués jusqu’au fin fond de l’Amérique du Sud, en Argentine, Bolivie, Paraguay ou au Brésil, tant de pays conciliants et accueillants pour les criminels nazis. Puis ces pays, souhaitant intégrer à leur tour la ronde des puissants, ont enfin accepté de ne plus cacher ces criminels poursuivis par Israël, le Mossad, Simon Wiesenthal et tant d’autres.

Né en 1911,  l’ange de la mort, Josef Mengele, fait preuve tout au long de sa vie, d’un cynisme, d’une dureté à nul autre pareille. Lui le savant, le chercheur, qui obéit aux ordres et fait tout pour atteindre la perfection biologique de la race arienne, prônant une politique eugéniste active, est capable du pire sur ces humains qui lui permettaient de pratiquer in vivo ses expériences abominables sur les jumeaux, les nains, les difformes et tant d’autres. Le bourreau d’Auschwitz sélectionne et envoie à la mort sans aucune pitié à leur arrivée au camp les bien-portants comme les malades, les infirmes comme les fous, épargnant momentanément ceux qui deviendraient le terreau de ses recherches anthropologiques et génétiques.

Olivier Guez suit le parcours et la fuite de Mengele – et de tant d’autres-  vers cet eldorado sud-américain qui le protège et où ils se sont retrouvés entre eux pendant de longues années, soutenus et financés par les industriels restés en Allemagne, et qui malgré leurs activités pendant la guerre, vont faire prospérer leurs entreprises. Marchands de machine outils pour les agriculteurs et paysans, la famille Mengele prospère et envoie de l’argent pour aider Josef.

Fuyard protégé sous de fausses identités, parfois sous son propre nom, Josef Mengele est accueilli d’abord par Perón qui ferme les yeux sur l’horreur, faisant venir à lui les savants et les chercheurs qui vont l’aider à créer un monde nouveau, puis par les diasporas allemandes nostalgiques du troisième Reich. De l’Argentine au Brésil en passant par le Paraguay, trente ans de fuite, de cavale, de peurs, de soutiens, sans jamais rien changer à ses idées, celles qui prônent la suprématie de la race supérieure, celle de ses recherches pour le bien de son pays, de l’obéissance, du devoir. Jusqu’à la fin, Mengele n’aura aucun remord du travail accompli, et mourra en 1979, sans avoir jamais rendu de comptes pour son action.

La disparition de Josef Mengele a également pour intérêt de nous replacer dans le contexte si particulier de l’après-guerre, avec la fuite de nombreux criminels nazis vers des pays plus que conciliants d’Amérique du Sud, mais aussi avec le développement économique et la prospérité des familles restées en Allemagne, de ces marques qui perdurent encore aujourd’hui, et de cette façon qu’ont certains de fermer les yeux quand l’intérêt d’un état est en jeu. Quel livre ! quel parcours terrible ! Si j’ai longtemps cru que Mengele avait été arrêté et jugé, comme tant d’autres, j’aurais trouvé indispensable qu’il rende compte de ses forfaitures.

Parce qu’il ne faut jamais oublier, lire également le roman Hadamar d’Oriane Jeancourt-Galignani, sur la mise en place du programme Aktion 4 qui visait l’extermination des adultes handicapés physiques et mentaux pour … débarrasser l’Allemagne des poids inutiles et dispendieux.

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Catalogue éditeur : Grasset

1949  : Josef Mengele arrive en Argentine.
Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz  croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Peron est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.
Comment le médecin SS a-t-il pu passer entre les mailles du filet, trente ans durant  ?
La Disparition de Josef Mengele est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad, femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Parution : 16/08/2017 / Pages : 240 /Format : 140 x 205 mm / Prix : 18.50 € / EAN : 9782246855873

Jacques Prévert n’est pas un poète. Cailleaux /Bourhis

Ah bon ? Jacques Prévert n’est pas un poète ? Mais non, bien sûr, puisqu’il n’est pas que ça ! Un grand bonheur de découvrir sa vie dans cette superbe BD.

domiclire_jacques_prevert_nest_pas_un_poeteAprès avoir été bercée pendant mon adolescence par les vers au rythme inhabituel de Jacques Prévert, en particulier par le recueil « Paroles » je ne pouvais qu’être attirée par cette superbe BD qui évoque le poète 40 ans après sa disparition. !
Lui a qui son père disait : « T’es pas poli mais écris-le mon petit, tu le dis si bien… » est né avec le siècle, le 4 février 1900. Jacques Prévert démontre très jeune des aptitudes à l’écriture. Fort de son esprit de contradiction, affirmant un esprit contestataire avec l’éducation, religieuse en particulier, ou avec le monde du travail, Jacques gardera toute sa vie une aversion pour le travail !

Dès les années 30 il participe au groupe Octobre, une troupe de théâtre ouvrier pour qui il écrit des dizaines de saynètes et sketches. Avec eux il ira jusqu’à Moscou, certains membres de la troupe en reviendrons d’ailleurs vaccinés contre le communisme.  Il traverse deux guerres, connait l’occupation, il cache et fait travailler ses amis juifs aussi longtemps qu’il le peut, puis les perd pour certains en déportation, il écrit des dizaines de scénarios de films à succès, à commencer par « Les enfants du paradis » ou « Les visiteurs du soir »,  il travaille souvent avec son frère Pierre.
Jacques Prévert a côtoyé tous ceux qui ont marqué le siècle avec lui, toute cette jeunesse intellectuelle et artistique qui sévissait du côté de Montparnasse. Et l’on retrouve les acteurs comme Jean Gabin, Marcel Duhamel, Pierre Brasseur, Michèle Morgan, Arletty, le monde du cinéma, avec Marcel Carné ou Jean Renoir, les peintres et les artistes, de Picasso à Brassaï, les chanteurs avec Mouloudji, Montant ou  Gainsbourg, les poètes, avec louis Aragon ou André Breton et les surréalistes, avec qui il invente les « cadavres exquis » et qu’il quitte dès les années 30, et tant d’autres… C’est un homme aux compétences multiples, poète génial qui réinvente la poésie, scénariste novateur qui bouscule les certitudes et assume pleinement sa vie d’artiste.

Grâce à ces deux talentueux auteurs et dessinateurs, j’ai passé un excellent moment à découvrir ou me remémorer la vie de Prévert. Les auteurs ont su retranscrire par le graphisme, les couleurs, le rythme ainsi que par les écrits toute la gouaille, le génie, le verbe et le foisonnement tout en décalage du poète. Un repère intéressant tout à la fin, on retrouve la biographie, la bibliographie, et la filmographie de cet auteur particulièrement prolixe. Cette édition qui rassemble apparemment trois volumes est juste superbe !


Catalogue éditeur : Dupuis

Des côtes méditerranéennes aux terrasses de Montparnasse, Jacques Prévert incarne l’avant-garde bouillonnante des années vingt. Proche de Duhamel, Aragon ou Tanguy et Carné, celui qui fut poète malgré lui se place à la convergence des arts visuels et littéraires. Son humour permanent et ses humeurs spontanées le firent connaître du Tout-Paris. Après leur évocation de la vie de Boris Vian, Bourhis et Cailleaux renouent avec cette époque mythique qu’ils dépeignent avec une vitalité formidable.
Le biopic dessiné d’un artiste bouillonnant, dépeint avec une vitalité incroyable, pour commémorer les 40 ans de sa disparition.
Dessin : Cailleaux / Scénario : Bourhis
Collection : Aire Libre / Roman graphique Historique Biographie / Documentaire / 32,00€

 

I love Dick. Chris Kraus

Sulfureux « I love Dick » ? Ce roman écrit par Chris Kraus à la première personne est avant tout la  revendication féministe d’une femme qui s’affirme dans un monde d’hommes.

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D’abord publié en 1997, le roman a reçu un accueil mitigé, et pourtant il est aujourd’hui traduit dans plusieurs pays. Assez étonnant, troublant par sa construction, il peut rebuter un lecteur par toutes ces mentions d’auteurs anglo-saxons et parce qu’il est très ancré dans les années soixante-dix et quatre-vingt, qu’il faut avoir connues pour ne pas être parfois perdu. De plus, l’impression que Chris a fait tomber les barrières entre l’écriture et la vie privée, la réalité et la fiction, tout en écrivant malgré tout un roman, place parfois le lecteur en porte-à-faux. Et pourtant « I love Dick » parle essentiellement de la difficulté d’être une femme dans un monde d’hommes, celui des affaires, celui de l’art, du cinéma, de l’écriture, où les femmes sont souvent vues comme secondaires et peu intéressantes, insignifiantes, faibles, trouvant leur place uniquement par rapport aux hommes auprès de qui elles évoluent.

La première partie de roman se présente comme un journal. Chris Kraus et son mari, Silvère Lotringer, sont au restaurant avec Dick. Le temps est menaçant, aussi Dick leur propose de les héberger pour une nuit. Dès cette scène, le lecteur connait alors tout ce qu’il faut savoir sur les trois personnages, situation, âge, profession, et le fait qu’ils se connaissent finalement très peu. Au lendemain de cette soirée, Chris est persuadée que la nuit passé sous le même toit que Dick a été comme une rencontre intime et qu’il s’est passé une connexion entre eux, une sorte de « baise conceptuelle » et qu’elle est désormais amoureuse de Dick.
Silvère, jaloux à sa façon, va pourtant rentrer dans le jeu de Chris, et tous deux vont lui écrire des centaines de lettres, produisant ainsi une étrange réalisation artistique à quatre mains. Que faire, les envoyer ? Les publier en un roman ? En parler à Dick ? Attendre sa réponse ?
Pour Chris, c’est un peu comme si elle rédigeait un journal …. Et petit à petit cela devient une véritable introspection pour cette femme tentée par un changement de vie, elle se rend compte que si elle reste auprès de son mari, elle ne sera jamais que sa femme, son accompagnatrice, et n’aura pas de réalité en tant que Chris, aussi elle décide de le quitter.

La deuxième partie du roman nous fait d’abord suivre Chris dans sa traversée des États Unis seule en voiture. Elle tente de revoir Dick, le poursuit de ses assiduités, le harcèle. Mais toute cette partie est aussi un long plaidoyer pour toutes les femmes artistes si peu comprises, si peu appréciées tout au long des années, autrement que par rapport aux hommes qui les ont accompagnées. Et Chris défend la cause de ces femmes, leur talent, réel, méconnu, mal compris. Défend le fait d’être une femme, artiste, talentueuse, révolutionnaire, contestataire ou avant-gardiste, et surtout le droit à l’expression au même titre que les hommes.

Voici donc un roman très déroutant et qui loin d’être aussi sulfureux que le laissait présager son titre, et sa double signification en argot, nous entraine à la suite des délires et des pensées de Chris, aux limites de la fiction et de la réalité, et qui cherche à faire entendre les voix féminines si souvent oubliées et si peu soutenues par la société, en particulier dans les années 80, dans le monde de l’art et de la littérature.

💙💙💙

Quelques extraits :

« Nous étions deux électrons qui se tournaient autour dans une circuit fermé. Sans issue, huis clos. J’avais pensé à toi, rêvé de toi chaque jour depuis décembre. T’aimer m’avait permis d’accepter l’échec de mon film, de mon mariage et de mes ambitions. La route 126, l’autoroute de Damas. Comme saint Paul et Bouddha qui firent l’expérience d’une conversation grandiose à l’âge de 40 ans, j’étais re-née en Dick. Mais était-ce une bonne chose pour moi ?
Voilà la façon dont j’ai compris les règles.
Si l’on veut quelque chose très fort, on peut continuer à chercher à l’obtenir jusqu’à ce que l’autre dise Non. »

« Tout ceci était d‘une grande cruauté mais t’aimer était devenu un boulot à plein temps et je n’étais pas prête à me retrouver au chômage. »

« Qu’est-ce qui est selon vous la plus grande réussite de votre vie ? a demandé un adolescent du Thurman Youth Group à George Mosher, un trappeur, fermier, homme à tout faire et bucheron de 72 ans. « Être resté ici » a dit George. « A 3 kilomètres de l’endroit où je suis né ». Cher Dick, le sud des Adirondack permet de comprendre le Moyen Age. »

Catalogue éditeur : Flammarion

 Chris Kraus, une jeune femme, raconte son amour à sens unique pour un critique d’art prénommé Dick. Entre obsession, désir féminin et quête à travers les Etats-Unis, elle s’éloigne de son mari Sylvère et comprend que tout n’était que prétexte à la méditation et à la réflexion sur la place des femmes dans le couple et dans le monde.

Littérature étrangère / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alice Zeniter / Parution : 24/08/2016 / Prix : 20 €