Et tu n’es pas revenu. Marceline Loridan-Ivens

« Toi, tu reviendras peut- être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas » c’est une vie offerte pour une vie perdue…

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Ce roman récit de Marceline Loridan-Ivens était dans ma bibliothèque depuis longtemps… l’envie de lire était là, mais sans jamais en prendre le temps, car c’est exactement le livre qui va vous marquer, vous toucher, et vous savez d’avance que vous y penserez pendant des jours et des jours.

Marceline s’est éteinte il y a peu, mais son aura est là, prégnante, éternellement attentive au souvenir du père, des oubliés, des disparus, des compagnons de malheur, des camps, de son amie Simone disparue avant elle, toutes deux emportant avec elles la mémoire de ces temps sombres qu’il ne faudra jamais oublier.

Arrêtés dans le château qu’avait acheté son père à Bollène, Marceline et son père ont été déportés en même temps en avril 1944. Elle, Marceline, 15 ans à peine, va être internée à Birkenau. Lui, Schloïme, Salomon, à Auschwitz. A des milliers de lieues l’un de l’autre, tant la communication, le dialogue, et ne serait-ce que savoir si l’autre est encore vivant, étaient tout simplement impossible. Ils étaient pourtant à peine à 3 kilomètres l’un de l’autre, femmes d’un côté, hommes de l’autre. Et au milieu, les crématoires, le tri, le gaz, la mort et la vie, Mengelé et les trains de déportés, la mort, toujours. Marceline se souviendra toute sa vie des mots de son père, Toi, tu reviendras peut- être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. Une vie offerte, une  vie donnée, perdue, pour en sauver une autre ? Une sensation qui ne la quittera jamais, celle d’avoir échangé, d’avoir pris, la vie de son père, celle que cette vie-là aurait été plus indispensable à toute la famille, celle d’une usurpation en somme. Il y a cette lettre, ces mots de son père, qui disent la vie, l’espoir au milieu de l’horreur. Il y a cette rencontre dans le camp entre le père et la fille, les coups, mais il y a aussi la douleur, les petits larcins pour survivre un jour de plus, la maladie, la peur. Il y a aussi le bonheur inexprimable d’avoir été arrêtée avec ce père qui est tout pour elle. Indicible et si fort.

Je t’aimais tellement que je suis contente d’avoir été déportée avec toi.

Mais que ce texte est beau, sincère, émouvant, fort… Difficile d’y mettre des mots, tant il y a de présence, de douleur, de souvenirs, de vie aussi. En même temps, il n’est pas triste, revanchard ou désespéré, il y a une part de vie, c’est incroyablement positif.

A lire, d’urgence, pour savoir et ne pas oublier, pour tenter de comprendre, un peu, si peu…

Comment transmettre ce que nous avons tant de mal à nous expliquer ?

Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2 500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 juifs de France parti pour Auschwitz-Birkenau. Six millions et demi sont morts dans les camps. Je dine une fois par mois avec des amis survivants des camps, nous savons rire ensemble et même du camp à notre façon…

S’il savaient la permanence du camp en nous. Nous l’avons tous dans la tête et ce jusqu’à la mort.

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Catalogue éditeur : Grasset

Marceline Loridan-Ivens et Judith Perrignon

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Parution : 04/02/2015 / Pages : 112 / Format : 120 x 188 mm / Prix : 12.90 € / EAN : 9782246853916

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Casting sauvage, Hubert Haddad

Quand dans le regard de l’autre, les laissés pour compte se mettent soudain à exister. Casting sauvage, le puissant roman d’Hubert Haddad, qui nous parle d’humanité, de rencontre, de hasard…

Vous croyez aux coïncidences ? …
Vous savez, quand l’invraisemblable et l’espéré se rencontrent.

Domi_C_Lire_casting_sauvage_hubert_haddadDepuis le temps que je voulais découvrir cet auteur… une écriture magnifique, brodée de mots et de sentiments, aux descriptions tellement fines, délicates, y compris comme c’est le cas ici pour décrire plutôt la misère du monde et les laissés pour compte que Paris ville lumière.

Damya arpente les rues de Paris pour effectuer ce que l’on appelle dans le jargon du métier, un Casting sauvage… celui que l’on fait quand les professionnels n’ont pas réussi à trouver dans leurs nombreux fichiers et  les figurants ou acteurs souhaités par la production d’un film.
Et la tâche est difficile, trouver dans les rues de la ville capitale ceux qui vont figurer ces déportés de retour des camps à la libération, cette horde de revenants ravagés, squelettiques, désespérés au-delà de l’entendement, futur figurants d’un film adapté du roman de Marguerite Duras, La Douleur.

La vie de Damya a basculé quelques mois auparavant lorsqu’elle était à la terrasse d’un café visé par des terroristes, ceux-là même qui ont ensanglanté la ville, en novembre. Danseuse encore inconnue, elle devait être l’héroïne principale de l’œuvre crée par Igor, le metteur en scène qui croyait en elle.
La vie de Damya a basculé, et depuis, elle voit comme des frères les laissés pour compte, les désespérés, les marginaux, drogués, biffins, mendiants, fugueurs, malades, qui errent solitaires dans la ville qui pourtant respire, s’agite. Ombres parmi les vivants dans ces lieux qui grouillent de vie, mais dans lesquels personne ne les voit, fantômes transparents, déshumanisés, qui ne rentrent pas dans le moule de la société animée, dépensière, des actifs, travailleurs, hommes et femmes, vivants.

Le regard porté par l’auteur sur cette fange oubliée de nos villes est intéressant, car il est à la fois réaliste et terriblement poétique, comme s’il était le seul capable de faire émerger la beauté d’un certain désespoir, comme pour donner vie et rendre leur humanité aux oubliés des temps modernes. Alors bien sûr, il y a les coïncidences, les hasards, les rencontres des êtres qui se croisent, et l’on peut se demander si c’est plausible ou pas… allez, qu’importe, ce n’est pas là le principal.

💙💙💙💙

Avac Casting sauvage, retrouvez aussi Cette Nuit, de Joachim Schnerf. Deux superbes romans des éditions Zulma cette année dans la sélection du Prix Orange du livre !


Catalogue éditeur : Zulma

Missionnée pour un casting aux allures de défi, Damya arpente les rues de Paris à la recherche d’une centaine de figurants : efflanquées, défaites, ces ombres fragiles incarneront les déportés dans un film adapté de la Douleur de Duras.
Par sa présence si vive au monde, ses gestes de danseuse, son regard alerte et profond, Damya mue en vraie rencontre chaque échange fugace avec les silhouettes qu’elle repère – un marcheur qui ne retient du temps qui passe que l’usure de ses semelles, Amalia, oiseau frêle en robe pourpre de la gare Saint-Lazare, ou ce jongleur de rue aux airs de clown fellinien.
Mais dans le dédale de la ville, Damya a surtout l’espoir fou de retrouver le garçon d’un rendez-vous manqué – par la force tragique d’un soir de novembre 2015 – et dont le souvenir l’obsède. Casting sauvage est une magnifique traversée de Paris, un roman intense et grave dont la ville aux mille visages est la trame et le fil, habitée par la mémoire de ses drames et rendue à la vie par tous ceux qui la rêvent… Un walking movie qui offre aux âmes errantes comme un recours en grâce.

12,5 x 19 cm / 160 pages / ISBN 978-2-84304-805-0 / 16,50 € / Paru le 01/03/18

Où passe l’aiguille. Véronique Mougin

« Où passe l’aiguille » de Véronique Mougin,  roman à la fois sombre et empli d’un espoir hors du commun, fait pleurer et sourire, et reste en mémoire pour longtemps.

IMG_4839.JPGA Beregszasz, en Hongrie, Tomi, quatorze ans,  est un jeune garçon bien dans son temps qui aime monter aux arbres et regarder les filles de la maison d’à côté, pas de gentilles copines d’école mais bien de celles qui attendent les messieurs. Il préfére jouer avec ses copains, Hugo ou Matyas,  plutôt qu’apprendre sérieusement le métier de son père. Car son père, Herman Kiss, est tailleur pour homme. Passionné par ce travail, il rêve de transmettre son savoir-faire à son fils.

Perché dans son arbre, Tomi rêve de voyages en Amérique et souhaite un jour porter la salopette bleue des plombiers, car ça correspond à l’image qu’il se fait d’un métier d’homme. Tomi est maladroit, mais ne fait pas d’effort pour apprendre le métier de son père qu’il rejette au plus profond de lui. Et puis la famille, et sa mère, sont-ils réellement ce qu’ils semblent être ? Tomi aimerait se révolter, il prend ses distances avec sa mère, avec son père. Comme tout adolescent en crise. Situation banale et très actuelle à priori. Sauf que Tomi n’est pas né au bon endroit ni à la bonne époque. Car en Hongrie, en 1944, il ne fait pas bon être juif…

Tomi et sa famille partent avec des milliers d’autres dans les wagons plombés vers Auschwitz-Birkenau. Dès leur arrivée au camp, les femmes et les jeunes enfants sont séparés des hommes. Sa mère et son petit frère disparaissent alors de sa vie. Ensuite, ce sera Buchenwald, puis Dora-Mittelbau. A chaque étape de ce calvaire, son père reste son seul recours, son seul ancrage vers la normalité, dans ces camps de concentration où l’horreur, la violence gratuite, la misère, la famine, les maladies et la mort seront leur quotidien.

Là, affecté à l’atelier de couture, il trouvera une forme de salut dans le geste qui sauve, celui qui recoud les plaies ouvertes du tissu témoin de tant d’horreur, celui des tenues des prisonniers. Là, lui le malhabile arrivera à sauver sa jeune vie en participant avec son père à ce travail de réparation.

Arrive ensuite Bergen-Belsen en Allemagne et la libération du camp par les américains, et ces hommes enfin libres mais dont la vie ne tient qu’à un fil. Puis le difficile retour des survivants à Beregszasz, leur ville qui entre temps a changé de pays, parmi ceux qui ne pourront jamais les comprendre, ceux qui se sont tus, ceux qui n’ont rien fait et ne veulent pas voir. Et l’attitude de chacun de ces rescapés, si différente, se taire ou parler ? Se taire pour survivre, car se souvenir de trop d’horreur peut vous anéantir, ou parler parce qu’il ne faut jamais oublier ? Mais Tomas Kiss va fuir encore, vers Paris qui sera son refuge, la ville où il va renaitre et enfin vivre.

Jusqu’au jour où l’auteur décide de poser sur le papier les méandres de cette vie, parce qu’il faut dire, parce qu’il faut se souvenir, parce qu’il ne faut jamais oublier que même le pire peut à nouveau arriver. Ou est-ce pour nous faire comprendre que même du pire peut surgir le meilleur, et que le courage, l’envie de vivre, de connaitre le bonheur ne sont pas des évidences ? C’est d’ailleurs ce que nous dit Tomas :
Les gens normaux éprouvent rarement la simple joie de vivre. … Moi je sens le camp, je l’entends, j’entre malgré moi dans le boyau noir du souvenir, mais quand j’en sors, le bonheur d’être en vie se jette sur moi, il m’emplit, il m’étouffe.
En vérité cousine, je n’en revient pas d’avoir vécu et de vivre encore.

L’auteur rythme le récit de la vie de Tomi en faisant parler des personnes différentes, qui exposent leur vision de ce qu’il se passe et donnent une belle ampleur au texte, rendant une certaine humanité à ces différents protagonistes qui l’ont croisé à un moment ou un autre sa vie. Véronique Mougin trouve les mots justes pour exprimer aussi bien la légèreté que l’horreur, avec une finesse d’analyse des situations, des tempéraments, des caractères, qui fait vivre le lecteur au plus près de la monstruosité des camps.

J’avais déjà aimé l’écriture de Pour vous servir, son précédent roman, tout en trouvant parfois que le fond de l’intrigue était plus léger. Là c’est tout en profondeur et en émotion que l’auteur nous entraine, dans un roman qui a une puissance, une humanité, un souffle et une énorme dose d’espoir et de lumière qui emporte son lecteur. Où passe l’aiguille est un roman magnifique, car même pour dire l’indicible il est possible d’écrire un roman superbe.

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Catalogue éditeur : Flammarion

Et voici Tomas, dit Tomi, gaucher contrariant, tête de mule, impertinent comme dix, débrouillard comme vingt, saisi en 1944 par la déportation dans l’insouciance débridée de son âge – 14 ans. Ce Tom Sawyer juif et hongrois se retrouve dans le trou noir concentrationnaire avec toute sa famille.

Affecté à l’atelier de réparation des uniformes rayés alors qu’il ne sait pas enfiler une aiguille, Tomas y découvre le pire de l’homme et son meilleur : les doigts habiles des tailleurs, leurs mains invaincues, refermant les plaies des tissus, résistant à l’anéantissement. À leurs côtés, l’adolescent apprendra le métier.

Des confins de l’Europe centrale au sommet de la mode française, de la baraque 5 aux défilés de haute couture, Où passe l’aiguille retrace le voyage de Tomi, sa vie miraculeuse, déviée par l’histoire, sauvée par la beauté, une existence exceptionnelle inspirée d’une histoire vraie.

Paru le 31/01/2018 / 458 pages / 150 x 221 mm Broché / EAN : 9782081395558 / ISBN : 9782081395558

 

Cette nuit. Joachim Schnerf

Pourquoi on ne peut pas lâcher « Cette nuit » le roman de Joachim Schnerf.

Domi_C_Lire_cette_nuit.jpgCette nuit, c’est la nuit de Pessah, la Pâques juive. Pour la première fois après tant d’années, Salomon va la passer sans sa douce et fidèle Sarah.  Car Sarah est morte depuis peu, et Salomon se souvient de cette épouse qu’il a aimée chaque jour d’avantage. Tout en organisant son appartement pour recevoir ses filles, ses gendres et ses petits-enfants, il se remémore toutes ces fêtes passées ensemble, tous les mots et les gestes du rituel auquel chaque année la famille se soumet avec grâce et fraternité. C’est le rituel de Pessah, le rituel des deux nuits du Seder égrené par chaque famille juive rassemblée autour de la table, rassemblée comme l’était le peuple juif lors du passage dans le désert, à la sortie d’Égypte, peuple en exil tout au long des millénaires.

La famille soudée et ne faisant qu’un. Ne faisant qu’un ? Pas forcément, car les caractères, les animosités, s’exacerbent lorsque tous sont réunis, les sœurs Michelle et Denise qui ne s’aiment pas, la fille qui n’a pas d’enfant, le gendre qui ne supporte pas le repas, et tous qui se plient aux extravagances de ce grand-père rescapé des camps mais qui ose ce que nul autre ne pourrait dire, ses blagues juives sur la Shoa ou son humour concentrationnaire, qui mettent tout le monde tellement mal à l’aise.

Salomon à une journée pour dévider le fil d’une vie, sa rencontre avec Sarah, sa famille, ses enfants et ses petits-enfants, son métier, ses espoirs, le bonheur malgré un départ dans la vie si terrible et qui le marque pour toujours, lui le rescapé d’Auschwitz, cet ailleurs dont on peut rire mais dont on ne dit rien, jamais, tant la douleur, l’incompréhension, sont prégnants.

L’écriture est caustique, parfois glaçante par son humour si difficile à appréhender, et en même temps tellement drôle que ce roman se lit d’une traite, impossible de laisser Salomon avant qu’il ne se taise et que son récit s’achève. On ne peut que l’accompagner dans sa quête, comprendre comment il va pouvoir se passer de Sarah, de celle qui est tout pour lui… Voilà donc une rencontre étonnante avec un auteur à l’écriture sensible et vive. Malgré un sujet qui de prime abord aurait pu sembler hermétique, alors que pourtant il parle à chacun d’entre nous. Un roman qui évoque humanité et solitude, famille et souvenir, amour donné et partagé, sans avoir l’air d’y toucher.

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Catalogue éditeur : Zulma

Au matin de Pessah, la Pâque juive, un vieil homme se remémore cette nuit si particulière que sa famille rejoue à huis clos et à guichet fermé chaque année – une comédie extravagante et drolatique dont elle a le secret.
Il y a Michelle, la cadette qui enrage pour un rien et terrorise tout son monde, à commencer par Patrick, le très émotif père de ses enfants. Il y a Denise, l’aînée trop discrète, et son mari Pinhas, qui bâtit des châteaux en Espagne et des palais au Maroc. Et bien sûr Salomon, le patriarche rescapé des camps, et son humour d’un genre très personnel qui lui vaut quelques revers et pas mal d’incompréhension.
Mais en ce matin de Pessah, pour la première fois, Salomon s’apprête à vivre cette nuit sans sa femme, sa douce et merveilleuse Sarah…
Un roman au charme irrésistible, émouvant, drôle – et magnifiquement enlevé.

12,5 x 19 cm • 160 pages / ISBN 978-2-84304-811-1 / 16,50 € • Paru le 04/01/18

Ombres parmi les ombres. Isabelle Lacamp

Retrouver Denos, toujours et encore, dans « Ombre parmi les ombres » le roman d’Isabelle Lacamp, et l’accompagner dans les derniers jours de sa vie avec beaucoup d’émotion.

Domi_C_Lire_ombre_parmi_les_ombres.jpgL’un de mes énormes coups de cœur de lecture en 2017 est le roman de Gaëlle Nohant Légende d’un dormeur éveillé qui m’a redonné envie de mieux découvrir l’œuvre et la vie de Robert Desnos. Je ne pouvais que me précipiter dans la lecture du roman d’Isabelle Lacamp Ombres parmi les ombres qui évoque les derniers mois de la vie de Robert Desnos, cette période dramatique de son arrivée au camp de Terezin jusqu’à sa mort.

En mai 1945, alors que le camp est déjà libéré, l’espoir de revenir à Paris et de revoir ceux qu’il aimait tant pouvait effleurer le poète. Pourtant, même faible et malade, il trouve le temps et l’énergie pour sourire et donner espoir à ceux qui l’entoure et partagent ces moments de souffrance. La faim, la maladie, la faiblesse auront raison de celui qui lit les lignes de la main à ses coreligionnaires en leur décrivant de leur avenir pour qu’ils y croient eux-mêmes.

Desnos et aussi celui qui parle aux enfants de Terezin et de tous les camps, à ces pauvres rescapés qui n’ont aucun avenir si ce n’est l’espoir et l’envie de survivre à l’horreur. Il remarque Léo Radek, l’un de ces enfants de Terezin qui à son tour va s’intéresser à lui et tenter de l’aider à survivre encore un peu. Tenir le temps que les bourreaux quittent la piste, le temps que les forces de libération arrivent. Mais ce temps-là, Desnos ne l’aura pas, faible et atteint de ce typhus qui le détruit, il partira sans avoir revu les siens, reconnu par un jeune infirmier qui admire le poète et saura dire où il était, où il est mort.

Tout au long de ces pages, Isabelle Lacamp fait parler Desnos et ses amis, fait émerger les souvenirs. Il évoque sa vie d’avant, les surréalistes, Breton ou Aragon, Yvonne la tant aimé qui le lui a si mal rendu, Yvonne et l’opium qui balaie toute dignité mais aussi toute souffrance, Youki la si belle qui sera son dernier et grand amour, et tous ses amis qui l’attendent et qui l’espèrent. Mais aussi des ennemis qui l’ont condamné à cette mort si injuste en ne tentant pas de le sauver lors de cette rafle qui le conduira de camps en camps vers cette mort aveugle, injuste, banale.

Si je n’ai pas retrouvé le souffle, la densité et l’émotion de Légende d’un dormeur éveillé, j’ai cependant aimé retrouver Desnos. Le poète est toujours aussi émouvant, positif, chaleureux envers les autres, même au seuil d’une mort qui l’attend et l’emporte peu à peu. Un roman émouvant et optimiste parce qu’il nous insuffle de l’énergie et par la leçon de vie que nous donne Robert Desnos.

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Catalogue éditeur : éditions Bruno Doucey

Mai 45, libération du camp de Terezin. Un air de jazz siffloté par un petit tchèque aux oreilles en choux-fleurs bouleverse l’un des rescapés des camps qui vient d’échouer ici, au terme d’une longue marche de la mort. L’enfant s’appelle Leo Radek. Il est le dernier enfant survivant de Terezin, antichambre de la mort pour des milliers de juifs, où les nazis parquèrent des artistes pour servir de vitrine en une sordide mascarade. Lui aussi est bouleversé par la rencontre qu’il vient de faire : cet homme décharné, fiévreux, au regard bienveillant et si transparent, parle ce français qu’il aime, et c’est un poète. Il s’appelle Robert Desnos. Comme un grand frère protecteur, le poète qui se meurt, trouve encore une fois les mots. Une rencontre inoubliable où la poésie triomphe sur la barbarie, et où l’humour est plus fort que la mort.

Collection Sur le fil dirigée par Murielle Szac / Des romans où le destin d’un poète croise la grande Histoire / Pages : 192 / Prix  : 16 € / ISBN : 978-2-36229-165-4

Légende d’un dormeur éveillé. Gaëlle Nohant

« Légende d’un dormeur éveillé » est une magnifique biographie romancée de Robert Denos, poète, Surréaliste, artiste, résistant, Gaëlle Nohant le fait revivre et nous le fait aimer, passionnément !

Domi_C_Lire_legende_dun_dormeur_eveilleLégende d’un dormeur éveillé retrace la vie de Robert Desnos. Parcours que j’avais, je l’avoue, complétement occulté, ne me souvenant peut-être que de cette fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête, qui n’existe pas, qui n’existe pas, mais… enfin, sauf si on y croit très fort.
Merci à Gaëlle Nohant d’avoir éveillé en moi le lecteur de poésie qui sommeille depuis bien trop longtemps. Comme beaucoup, adolescente j’ai aimé passionnément lire de la poésie et oublié depuis le plaisir que cela procure. Mais les courts extraits qu‘on retrouve à mesure de la vie de Robert Desnos, égrenés et parfaitement placées en situation, nous rappellent à quel point la poésie permet de dire énormément de choses, et le plus souvent sans en avoir l’air.

Dans ce roman construit en quatre parties, dans lesquelles tour à tour Robert, puis Youki auront la parole, l’auteur restitue une vie et un destin hors du commun à nos yeux de lecteurs. La Légende d’un dormeur éveillé commence en 1928, lorsque Robert Desnos revient de Cuba avec Alejo Carpentier.

Lors de la rencontre à la librairie la 25e heure, Gaëlle Nohant nous a expliqué qu’elle avait lu plus de deux cent livres pour préparer son roman, et compulsé je n’ose imaginer combien de documents, photos, extraits, images, vu de films, écouté d’interviews, regardé d’entretiens pour apporter les touches indispensables de vérité à son texte. Et cela se sent, mais en fait cela ne se sent pas du tout. Je m’explique, vous entrez dans cette légende comme dans un roman, emporté par l’homme, sa vie, son œuvre, son parcours, ses amitiés ou ses divergences de vue, avec Breton en particulier, comme si vous étiez en train de le suivre, de respirer à ses côtés, de l’écouter, le regarder vivre, aimer, hésiter, s’engager, et pas seulement de tourner les pages de sa vie. On sent au fil des pages l’admiration de l’auteur pour Desnos, et c’est un véritable régal, car elle devient contagieuse.

A cela sans doute tient également toute la force de cette légende, qui ne ploie pas sous les témoignages ou les preuves, mais qui respire la véracité, la finesse de détails, de connaissances indispensables pour restituer une vie, plusieurs vies même. Celle de Robert Desnos, de son amour à sens unique pour Yvonne George artiste malade avec qui il partage l’opium qui la soulage de ses maux. Mais aussi celles de Foujita et de Youki, la plus belle femme de Montparnasse, qui deviendra le grand amour de Robert, celle qui l’accompagne jusqu’à bout. Puis d’André Breton l’intransigeant surréaliste et de Paul Éluard, et l’on y croise Antonin Artaud, Jacques Prévert ou Louis Aragon,  Jean Cocteau et Pablo Picasso, puis l’ami, artiste irremplaçable, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud l’amour de sa vie. Mais aussi des artistes étrangers, comme Federico Garcia Lorca ou Ernest Hemingway, car à cette époque Paris fourmille d’inventivité, de créativité, c’est la ville où se cristallisent la culture et l’expression artistique, où se retrouvent ces artistes qui feront le siècle, ceux en tout cas qui ont toute mon admiration.

Ils vont au Bal Blomet, investissent les terrasses des cafés de Montparnasse, où ils écrivent et se rencontrent, on les imagine si bien, au soleil, festoyant dans les cabarets, organisant des fêtes oniriques arrosées au champagne, jusqu’au moment où Paris bascule dans l’horreur. C’est la guerre, puis l’occupation, période sombre où l’on ne sait plus à qui se fier, mais pendant laquelle Desnos choisit son camp, celui de la résistance, aidant ceux qui l’entourent. Dénoncé, Denos est déporté. Buchenwald, Auschwitz, puis Terezin. Affaibli, malade, il décédera sans jamais se départir de son sens du devoir, de cet amour envers les autres, prêt à aider sans répit, à sa façon, pour insuffler un peu d’espoir à tous ceux qu’il va y côtoyer.

C’est un roman brillant, une ode à un poète, à la créativité, une fresque historique et humaine qui nous plonge dans la vie dans ce qu’elle a de plus beau comme de plus cruel, et qui indiscutablement restera pour moi l’un des grands romans de cette rentrée.

Enfin, émotion intense lors de la rencontre de pouvoir parler avec Jacques Fraenkel, que l’on retrouve en 1943 dans le roman. Cet enfant à qui seul Robert savait parler et surtout sourire, lui réciter ses poèmes, lui procurant quelques instants de ces rêves que l’on voudrait insuffler à chaque enfant dans les moments les plus dramatiques.

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Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Robert Desnos a vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure –, sans jamais se départir de sa soif de liberté. Pour raconter l’histoire extraordinaire de ce dormeur éveillé, Gaëlle Nohant épouse ses pas ; comme si elle avait écouté les battements de son cœur, s’était assise aux terrasses des cafés en compagnie d’Éluard ou de García Lorca, avait tressailli aux anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec Yvonne George, et dansé sur des rythmes endiablés au Bal Blomet aux côtés de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S’identifiant à Youki, son grand amour, la romancière accompagne Desnos jusqu’au bout de la nuit.

Légende d’un dormeur éveillé révèle le héros irrésistible derrière le poète et ressuscite une époque incandescente et tumultueuse, des années folles à l’Occupation.

544 pages / 23€ / Paru le 17 août 2017 / ISBN : 9782350874197 / Illustration de couverture © Letizia Goffi

« Je me promets d’éclatantes revanches ». Valentine Goby

Émotion, courage, tristesse, colère, survie, devoir de mémoire, que de mots, de sentiments contradictoires se succèdent à la lecture du très beau récit de Valentine Goby « Je me promet d’éclatante revanches » publié par les éditions L’iconoclaste.

DomiCLire_je_me_promet_d_eclantes_revanchesTiens, Valentine Goby a une revanche à prendre ? Sur la vie ? Sur l’écriture ? Sur quelqu’un ? Voilà un titre qui pourrait nous le faire penser, mais non, absolument pas. Valentine nous parle de revanche, mais avant tout de rencontre, de partage, de découverte, et de la vie, après…

La découverte c’est celle d’un auteur dont on parle trop peu, Charlotte Delbo.

Charlotte a vécu sans doute à la plus mauvaise époque, déportée dès 1943 à Auschwitz, dans « le convoi du 24 janvier », là où étaient déportés essentiellement les juifs ou les Tziganes, puis à Ravensbrück. Charlotte arrivée là du fait de ses idées politiques, elle la communiste qui a perdu très tôt son mari, celui qu’elle aime tant, fusillé au Mont Valérien. Charlotte morte en 1985 après des années à travailler pour l’ONU, à écrire, à porter la parole de tous ceux qui se sont tus, qui ont disparu dans les camps d’extermination. Charlotte « revenue d’entre les morts » pour vivre, intensément, ardemment, passionnément et obtenir cette « éclatante revanche » sur l’horreur, la mort, la haine. Charlotte Delbo, passeur d’âmes, d’émotions, celle qui témoigne, qui explique, qui soulève l’indignation face à l’horreur indicible. Elle écrit, des poèmes, des récits, elle raconte les femmes, les regards, la peur, la maladie, des destins, des trajectoires brisées. Charlotte, auteur et femme à découvrir, assurément !

Alors, oui, Valentine Goby nous donne envie, de lire, de connaître, de comprendre cette femme dont on ne sait presque rien. Quel livre étrange, qui fait revivre avec amour et passion cette auteure jusqu’alors  inconnue.

Je ne sais pas ce que je préfère chez Valentine Goby, son écriture, ou le fait qu’elle nous éveille a des faits de société, à des événements historiques, en les mettant par son récit et la façon dont elle s’en empare, à notre portée. Je pense bien sûr à Kinderzimmer, où elle parle des pouponnières du camp de Ravensbrück, ou à Un paquebot dans les arbres  qui évoque la maladie, la tuberculose, les difficultés que cela engendre d’être malade avant les début de la sécurité sociale, avec beaucoup de retenue et de sobriété, de réalisme également, mais sans jamais faire de son lecteur un voyeur de l’insupportable.

Une fois encore, l’écriture est belle et son apparente simplicité rend la lecture abordable pour chacun, permettant à ses lecteurs d’entrer en communion avec son sujet, de voir, sentir et savoir, un peu comme Charlotte en somme. Si Charlotte Delbo craignait l’oubli, merci à Valentine Goby de nous la restituer dans cette vie et ce chemin si difficile vers l’après, quand les lendemains souffrent du poids des morts, du poids des souvenirs, mais que la parole portée est essentielle.

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Catalogue éditeur : L’iconoclaste

Un manifeste pour la littérature à la lumière de Charlotte Delbo.
« J’ai ouvert Aucun de nous ne reviendra, et cette voix m’a saisie comme nulle autre. Je suis entrée à Auschwitz par la langue. »

L’une, Valentine Goby, est romancière. L’autre, c’est Charlotte Delbo, amoureuse, déportée, résistante, poète ; elle a laissé une œuvre foudroyante. Voici deux femmes engagées, la littérature chevillée au corps. Au sortir d’Auschwitz, Charlotte Delbo invente une écriture radicale, puissante, suggestive pour continuer de vivre, envers et contre tout.
Lorsqu’elle la découvre, Valentine Goby, éblouie, plonge dans son œuvre et déroule lentement le fil qui la relie à cette femme hors du commun. Pour que d’autres risquent l’aventure magnifique de sa lecture, mais aussi pour lancer un grand cri d’amour à la littérature. Celle qui change la vie, qui console, qui sauve.

Format 135 x 185 mm / Prix 17 € / Nombre de pages 192 / Parution 30 août 2017