Les bleus étaient verts, Alain Jaspard

L’Algérie, un rêve d’évasion quand on a vingt ans au pays des mineurs de fond

Saint Étienne dans les années 60. Max est fiancé à la belle Monika, enfin Monique, mais avouez que ça fait plus sexy et moderne avec un a. la belle n’est pas farouche mais n’a pas encore consenti à offrir son corps, pas avant le mariage. Qu’importe, Max part au front avec dans le cœur de jolies perspectives. Et ces deux années en Algérie sont un excellent moyen d’échapper au sort qui l’attend, descendre à la mine comme son père avant lui, comme tous les jeunes autour de lui. Pas bien gai comme perspective la silicose dans les poumons et le cancer avant 50 ans.

Algérie, 1961. Si l’Algérie est colonie française depuis 1830 environ, les années soixante sont davantage synonyme de conflit armé et de décolonisation. Aussi quand Max embarque pour Alger, les espoirs de soleil et de mer sont assombris par les conflits, FLN et ALN, ne sont pas des mots en l’air. Il va s’en rendre compte par lui-même, lui qui est parti là-bas pour une opération de maintien de l’ordre. Même si finalement son poste à la frontière algéro-tunisienne dans le 11e bataillon des chasseurs alpins est relativement privilégié. Là, il va rencontrer la belle Leila et succomber au charme de celle qu’il nomme sa sorcière.

La fin de cette guerre commencée en 1954 est proche, mais les risques sont réels pour ces jeunes hommes, personne n’en sortira intact, aucun n’osera en parler plus tard. C’est toujours moche la guerre, et celle-là n’a vraiment rien de glorieux. Les conditions du référendum de 1962, le sort des harkis abandonnés par la France, la débandade des pieds noirs qui partent les mains vides de ce pays où souvent ils sont nés, les exactions, la torture, des centaines de milliers de morts des deux côtés, sont évoqués, en toile de fond de ce roman.

Le récit alterne deux grandes époques, de 1961/62 à 2016/2020, et les voix de plusieurs protagonistes, Max, Monica, Ali, pour ne citer qu’eux. On entre dans le cœur et la tête de ces jeunes, français ou arabe, partagés entre l’amitié et l’amour du pays, la foi en l’homme et l’envie d’aimer, de vivre, de partager, de donner et de recevoir.

Le ton est mordant, ironique, jamais voyeur ni polémique pour évoquer ces situations souvent à la limite de l’absurde. Les paysages, couleurs, saveurs, odeurs, servent de décors aux scènes, violence, douceur, tendresse, amour, guerre, espoir, la mine, la mer, le bled, tout y est, transpire, s’efface, crépite, comme dans un film. C’est, il me semble, une des grandes qualités d’écriture d’Alain Jaspard, cette propension à nous faire vivre dans un décor que l’on s’approprie grâce à ses mots.

Comment ne pas penser à mon père, son service militaire à la fin des années 50 en Algérie, à ses amis qui s’étaient connus là-bas et ne parlaient que de leurs mauvaises blagues de troufions, à ces palmiers plantés dans les jardins, souvenirs de deux années passées sous silence mais à jamais présentes dans la tête de ceux qui y étaient. A cet oncle pied-noir, qui parlait d’exil lorsqu’il était en France, mon pays, je l’ai quitté jeune, je serais à jamais un émigré partout où j’irai. Une génération des deux côtés de la Méditerranée à jamais marquée par cette guerre.

Pour en savoir plus sur l’Algérie, on pourra lire aussi :

Catalogue éditeur : éditions Héloïse d’Ormesson

Max ne suivra pas son père six cents mètres sous terre. La mine, très peu pour lui. À vingt ans, Max rêve d’ailleurs. Alors en 1961, quand il embarque pour l’Algérie, il se dit qu’au moins, là-bas, il y aura le soleil et la mer. Il ne sera pas déçu.
Pour l’aspirant au 11è bataillon de chasseurs alpins, le poste frontière algéro-tunisien relèverait presque de la sinécure. D’autant qu’il rencontre Leïla, une jeune infirmière Berbère dont il tombe fou amoureux. Tant pis pour sa fiancée sténo à Saint-Étienne.
Mais à l’approche du cessez-le-feu, les tensions s’exacerbent, l’ennemi d’hier devient le nouvel allié et Max essaie de garder la face dans ce merdier. Saleté de guerre…

Tragi-comédie cruelle et corrosive où le verbe mordant d’Alain Jaspard incise dans la laideur d’un conflit remisé aux oubliettes, Les Bleus étaient verts est le portrait d’une jeunesse en mutation qui s’apprête à briser ses entraves, à libérer sa soif de vivre et d’aimer.

Date de parution : 20/08/2020 / EAN : 9782350877433 / Nombre de pages : 208 / 17.00 €

Furie, Grazyna Plebanek

Puissant comme les poings serrés de Mohamed Ali, violent comme le racisme, émouvant comme la vie de la jeune Alia, rythmé comme la voix de Furie, un roman qui marque ses lecteurs

Le Belgique et le Congo, c’est une histoire d’amour et de haine, une histoire de colonies qui va du Congo Belge au Congo d’aujourd’hui. Quand la famille d’Alia arrive à Bruxelles dans les années 80, c’est dans les bagages de Bastien qui quitte Kinshasa pour rentrer chez lui.

Dans cette famille il y a Eddy, le père qui est chauffeur de maitre, ou de maitresses, c’est selon. Eddy le conteur, le griot, qui aime la palabre et le contact avec ceux qui l’écoutent, mais qui s’étiole en Belgique. Jusqu’au jour où il rentre à Kinshasa pour quelques jours, et oublie de revenir, laissant sur la touche femme et enfants, y compris Riva, ce petit dernier qui s’annonce alors qu’il vient de les quitter.

Il y aussi Fourmi, collée devant l’écran de télévision à regarder chaque jour des séries. C’est Alia qui a la charge de l’éducation de son frère Joe. Il faut dire que là-bas, c’est Fourmi qui devait s’occuper de tous les enfants que son père a eu avec ses autres épouses, alors elle en a soupé et ne veut plus travailler.

Il y a Alia, la forte, la fille de son père, prénommée d’après Mohamed Ali, son idole, et qu’il va initier à la boxe, avec ce sac suspendu dans l’entrée et sur lequel elle frappe, frappe encore. Comme une violence contenue qui doit exploser, comme un appel au secours peut-être, face au racisme, à la difficulté d’être noire dans un pays de blancs, d’être fille aussi dans une cité difficile. Elle a des rêves Alia, que ses frères réussissent, que sa mère travaille, faire de la boxe, et surtout rentrer dans la police. Elle a du courage aussi, de la pugnacité et de la suite dans les idées. Alors malgré la violence, le racisme ambiant, elle devient celle quelle rêvait d’être, policière dans un monde d’hommes, violent, raciste, délétère.

Prenant prétexte de nous conter Alia et ses rêves, Grazyna Plebanek explore l’histoire récente de la Belgique. Elle insère ses personnages dans la réalité de ces années-là, celles des tristement célèbres Tueurs du Brabant, de cette période incroyable d’un pays sans gouvernement, on se souvient des conflits sans fin entre les deux communautés linguistiques que sont les Flamands et les Wallons. C’est puissant et violent, un étonnant roman qui dérange et dont on se souvient longtemps il me semble.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche et Éditions Emmanuelle Collas

Congolaise originaire de Kinshasa, Alia a cinq ans quand elle arrive à Bruxelles. C’est un nouveau monde, hostile, que découvre la petite fille. Son père, un fan de Mohamed Ali, l’initie à la boxe, qui devient pour elle le moyen de réprimer sa colère.
Devenue adulte, elle entre dans la police. Mais c’est un milieu machiste, et où une majorité de ses collègues sont atteints par un racisme viscéral. Car s’ils acceptent la jeune femme comme l’une des leurs, ils veulent éliminer les migrants, qu’ils torturent grâce à une milice de policiers qui ne sont pas d’origine belge. Débarrasser le pays des étrangers grâce aux étrangers, tel est le but de cette organisation. Et Alia en fait partie.
Pour s’imposer dans ce jeu de pouvoir, elle va commettre l’irréparable.

Avec Furie, l’écrivaine Grayna Plebanek nous offre un livre puissant et un inoubliable portrait de femme.

Un roman écrit avec maîtrise par l’une des nouvelles voix les plus originales des lettres polonaises. Alain Mabanckou.

Grayna Plebanek est écrivaine, feuilletoniste et boxeuse. Née en Pologne, elle est diplômée en philologie polonaise et anthropologie culturelle. Elle est l’auteure de plusieurs bestsellers en Pologne, traduits en Angleterre, aux États-Unis et au Canada. Furie est son premier roman traduit en français. Elle vit à Bruxelles depuis 2005. 

Traduit du polonais par Cécile Bocianowski.

432 pages / Parution : 29/01/2020 / EAN : 9782253934417 / Prix : 8,20€

Et soudain, la liberté. Évelyne Pisier, Caroline Laurent.

De la France des colonies aux bras de Fidel, de la lutte pour l’émancipation des femmes à la défense des homosexuels, lire « Et soudain, la liberté » c’est découvrir, aimer, vivre avec la très solaire Évelyne Pisier et son amie Caroline Laurent. Un destin et des combats incroyables.

Domi_C_Lire_et_soudain_la_liberte_caroline_laurent_evelyne_pisier_pocket.jpgUn jour, Évelyne Pisier raconte l’histoire de sa vie à Caroline Laurent, jeune éditrice. Son désir ? Passer par la fiction pour raconter l’histoire de sa vie dans un roman. Mais comme dans les romans qui finissent souvent mal, le décès brutal d’Évelyne avant même l’écriture de son livre aurait dû signer la mort du récit/roman.

Pourtant, une amitié tellement intense s’est tissée  entre les deux femmes que Caroline Laurent décide d’écrire cette histoire. Mais pas seulement, car dans Et soudain, la liberté en plus de ces vies de femmes exemplaires de liberté et d’un courage hors du commun, il y a aussi l’histoire de cette histoire, de cette belle amitié.

Je ne sais pas vous, mais si j’avais entendu parler de Marie-France Pisier, je dois avouer que je ne connaissais pas du tout Évelyne, pourtant elle aussi est un personnage public qui a compté. Née en 1941 en Indochine, à Hanoï, (comme un de mes oncles, les colonies ont marqué de nombreuses familles et générations) cette femme ardente va mener tous les combats de son temps et certainement même en avance sur son temps. Dans cette France coloniale la vie s’écoule sereine et facile pendant quelques années. La jeune Lucile (la protagoniste du roman, le double d’Évelyne) profite de la vie sous la férule d’un père omniprésent, quasi omnipotent, maitre du monde, du moins de son monde. Cet homme aux idées bien arrêtées sur les différences entre les races, sur l’inégalité entre les hommes, sur leur valeur, sur la hiérarchie des sexes, est aussi un fervent partisan du Maréchal. C’est une véritable caricature, mais pas un exemplaire unique, de cette intelligentsia coloniale dont on préfère aujourd’hui ne pas trop se souvenir.

Mona, la mère amoureuse et effacée, et Lucile, la fille, toutes deux obéissantes et soumises, acceptent ce point de vue, cette tyrannie domestique… jusqu’au jour où arrivent les conflits, la guerre est là, les japonais envahissent l’Indochine et parquent les femmes dans des camps – je me souviens des longs récits de mon père sur cette période, et imagine totalement les scènes si réalistes et douloureuses du roman. Comme dans tout pays en guerre, la famine, le viol des femmes, leur soumission, sont des prises de guerre faciles et valorisantes pour l’occupant qui laissent des traces comme marquées au fer rouge.

Pour Evelyne, il y a l’Indochine, puis la Nouvelle Calédonie, enfin la France. Il y a avant tout une émancipation, aidée en cela par une mère qui ouvre enfin les yeux, par une réalité qui s’avère être bien éloignée des règles édictées par le père. Il y a aussi la lecture de Simone de Beauvoir et de son Deuxième sexe, qui ouvre les yeux de Mona, qui décille ceux de Lucile, et permet aux deux femmes de s’émanciper. Ce sera un amant, un permis de conduire obtenu de haute lutte, des combats féministes pour le droit de femmes engagés pour Mona. Pour Lucile / Évelyne, c’est aussi une lutte de chaque instant pour se défaire de la mainmise et des allégations d’un père qui se fourvoie dans un racisme quasi d’état depuis si longtemps. La liberté, sa liberté, est au bout du chemin. Étudiante, il y a alors Cuba, il y a Fidel, il y a avant tout un destin incroyable pour cette femme qui aura su sortir de cette emprise et mener des combats toute sa vie.

Quel bonheur pour nous lecteurs qu’Évelyne ait transmis son message, que Caroline ait souhaité porter vers nous la voix de cette femme lumineuse. Évelyne Pisier a vécu soixante années de passions et de luttes, à une époque pas si lointaine où le monde a tant changé, des colonies aux combats contre les grandes puissances, de la révolution du Che et de Fidel à celle de 68, mais surtout à celle d’une femme qui décide de s’émanciper du joug masculin qui avait jusqu’alors dicté trop souvent la conduite des femmes. Une histoire dans l’Histoire, une fois de plus, mais on aime tant ça quand c’est aussi bien écrit.

Ce livre est paru le 16 août chez Pocket, courrez l’acheter, lisez-le, partagez-le ! Je vous assure que vous ne le regretterez pas.

Vous pouvez découvrir également les avis de Nicole du blog Mots pour Mots , de Joëlle du blog les livres de Joëlle, et de Nicolas du blog l’Albatros

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Catalogue éditeur : Pocket

Une incroyable traversée du XXe siècle : l’histoire romancée d’Evelyne Pisier et de sa mère, deux femmes puissantes en quête de liberté.
Mona Desforêt a pour elle la grâce et la jeunesse des fées. En Indochine, elle attire tous les regards. Mais entre les camps japonais, les infamies, la montée du Viet Minh, le pays brûle. Avec sa fille Lucie et son haut-fonctionnaire de mari, un maurrassien marqué par son engagement pétainiste… Lire la suite

Évelyne Pisier est née en 1941 en Indochine. Sœur de l’actrice Marie-France Pisier, sa vie résume tous les grands combats de la seconde moitié du XXe siècle : le féminisme, la décolonisation, la révolution cubaine, la lutte contre le racisme, la défense des homosexuels, la critique du totalitarisme… Elle a été l’une des premières femmes agrégées de droit public en France, discipline qu’elle enseigna à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Directrice du Livre et de la Lecture de 1989 à 1993, au ministère de la Culture dirigé par Jack Lang, elle fut également écrivain et scénariste. Elle est décédée en février 2017.

Caroline Laurent est née en 1988.  Éditrice et amie d’Évelyne Pisier, elle co-signe son dernier roman.

Aux éditions Les Escales : date de parution : 31/08/2017 / EAN : 9782365693073 / Nombre de pages : 448 / Format : 140 x 225 mm
Chez Pocket : Date de parution : 16/08/2018 / EAN : 9782266282505 / Nombre de pages : 480 / Format : 108 x 177 mm