Taxi Curaçao, Stefan Brijs

Lire Taxi Curaçao, de Stefan Brijs, c’est entrevoir l’histoire des Caraïbes à travers trois générations d’hommes qui rêvent chacun à sa façon d’une vie meilleure, entre hier et aujourd’hui.

Domi_C_Lire_taxi_curacao_stefan_brijs_heloise_d_ormesson.jpgJuillet 2001, pendant que Max s’envole à bord d’un avion vers les Pays-Bas, frère Daniel raconte la vie d’une famille sur trois générations, les vies de Max, de son père et de son fils Sonny.

Frère Daniel se souvient de ce premier jour d’école…Max Tromp, qui se voudrait discret, débarque à bord de la Dodge Matador flamboyante de son père. En ces années 60 sur l’ile de Curaçao, c’est la misère et la belle américaine impressionne même frère Daniel, le seul prêtre noir de l’île. Max s’avère être un bon élève, il souhaite étudier pour devenir instituteur. Il vit avec sa mère dans la bicoque misérable dénichée par son père pour les mettre à l’abri. Mais si son père l’a reconnu, il continue malgré tout à courir les femmes comme beaucoup d’hommes dans ces iles Caraïbes, il faut bien maintenir sa réputation.

Aidé par frère Daniel, Max poursuit des études jusqu’au jour où son père tombe malade. Là il doit se résoudre à prendre sa place à bord de la vielle Dodge Matador, les courses de nuits, les touristes à l’arrivée des bateaux, les travailleurs des chantiers, mais aussi la crise passent par-là, et les espoirs de vie meilleure fondent comme neige au soleil… Max épouse la jeune Lucia, après quelques difficultés, un garçon va naitre.

Adulé par sa mère, Sonny  n’en fait qu’à sa tête sur cette ile déjà pourrie par les trafics en tout genre. Cocaïne, mule transport de drogue entre les Pays-Bas et Curaçao, tout est bon pour sortir du cercle de la pauvreté, se faire quelques dollars et arborer les signes extérieurs de richesse de ces jeunes désespérés, Nike, chaine en or, vêtements de sport de luxe, portable collé à l’oreille, scooters… Car sur l’ile, la colonisation a laissé des traces et l’émancipation ne se fera pas dans la sérénité mais bien dans la violence, la corruption, l’illégalité.

A travers l’histoire de trois générations d’hommes et de femmes d’une même famille, l’auteur dépeint la tragédie de la colonisation, montre aussi le côté pervers de cette dernière, quand loin d’accepter les habitants natifs, ou immigrés, les colons ont tenté pendant de longues années de les soumettre à leur image.

Stefan Brijs  présente une vision intéressante de la situation de cette ile, car elle n’a rien d’angélique et semble tout à fait réaliste. Porté par une écriture sensible, le récit de frère Jean est juste et sans concession, son analyse semble objective et fidèle. Avec toujours cette question sous-jacente,  le destin est-il quelque chose d’inéluctable ou peut-on y échapper ? Que peut-on bâtir et de quoi est-on réellement maitre dans son existence, ici tout autant à l’échelle d’une vie qu’à celle d’un pays ? Voilà donc un excellent roman qui borde ces questions en montrant la difficulté, la violence parfois, mais toujours avec une lueur d’espoir et de foi en l’homme.

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A savoir : Curaçao, qui forme avec Aruba et Bonaire les iles ABC, groupe d’îles des Petites Antilles appelé « îles Sous-le-Vent », est un État autonome au sein du royaume des Pays-Bas depuis la dissolution de la fédération des Antilles néerlandaises en 2010. La majorité de la population est d’origine africaine, descendante des esclaves noirs affranchis.

Photos de la rencontre organisée par Nathalie Iris, de la librairie Mots en marge, avec Stefan Brijs et Alain Jaspard Pleurer des rivières


Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Curaçao, Caraïbes, 1961. Max Tromp débarque un matin dans la classe du frère Daniel à bord du taxi rutilant de son père. Du haut de ses 12 ans, c’est un gamin futé qui rêve de devenir instituteur. Mais dans cette île étranglée, il est vite rattrapé par son destin et n’a bientôt d’autre choix que de reprendre le volant de la Dodge Matador paternelle. Tandis que les années s’égrènent, Max, père à son tour, croit déjouer le sort quand son fils prend le chemin de l’école. Les Tromp parviendront-ils enfin à échapper à leur condition ?
À travers cette chronique sur trois générations, Taxi Curaçao dresse un portrait coup de poing d’un pays qui porte les stigmates de la colonisation et semble condamné à la corruption et à la pauvreté. Brijs, l’un des plus grands conteurs belges, livre un texte puissant, à la fois tendre et violent, qui ne cesse d’osciller entre amour et haine, culpabilité et rédemption.

Né en 1969 dans la province de Limbourg, Stefan Brijs s’est imposé comme l’un des géants de la scène littéraire flamande avec son premier roman, Le Faiseur d’anges, qui a été couronné par le Prix des lecteurs des Littératures européennes de Cognac en 2010 et le Prix littéraire des lycéens de l’Euregio en 2011.

Traduit du néerlandais (Belgique) par Daniel Cunin / 288 pages / 21€ / Paru le 23 août 2018 / ISBN : 978-2-35087-466-1 / Illustration © Roald Triebels, photo © Donald Lee

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Le sanglot de l’homme noir. Alain Mabanckou

Sous la forme d’une lettre à son fils, et comme en écho au « sanglot de l’homme blanc » de Pascal Bruckner, Alain Mabanckou signe avec « le sanglot de l’homme noir » un essai sur la définition de l’identité de l’homme noir.

DomiCLire_le_sanglot_de_l_homme_noirSuffit-il d’être noir pour être frère ? Il n’y a pas un homme ni une communauté noire, et c’est Alain Mabanckou qui nous le dit ici. Je découvre son écriture avec cet essai court, précis et très intéressant. L’auteur, congolais et français, citoyen du monde, vit en France et aux États Unis où il enseigne. C’est un homme que je trouve passionnant pour son engagement, ses activités artistiques et littéraires qui enchantent le public, pour son esprit novateur et son humanisme.

Dans cet essai, chaque chapitre porte le nom d’un roman ou d’un classique de la littérature. Alain Mabanckou y parle de négritude, évoquant Aimé Césaire mais pas seulement, d’intégration, de traite négrière, par les blancs, mais il dénonce aussi les crimes de la colonisation par les tribus noires d’Afrique subsaharienne, rejoignant là les écrits de Leonora Miano sur le sujet. Il nous parle découverte, intégration, égalité, identité nationale. Il nous questionne et nous explique ce ressentiment qui peut subvenir entre un afro américain et un noir d’Afrique, mais aussi les différences entre par exemple un noir des Antilles et un noir en situation irrégulière à Paris. Levant par là un certain nombre d’idées préconçues.

Il me fait penser aussi a Chimamanda Ngozi Adichie dont le personnage dans Americanah découvre qu’elle est noire en débarquant aux États Unis, car avant, elle était tout simplement une femme parmi d’autres, sa couleur ne la définissait pas. Alain Mabanckou parle couleur de peau mais souligne avant tout la beauté de la tolérance et de la communauté d’âmes, évoque humanité et solidarité, reconnaissance et accomplissement de soi. Il exprime l’amour de la langue française, la richesse de la littérature, les rêves qu’elle peut engendrer ou aider à accomplir.

C’est un très court texte, mais tellement dense, fait de mots pour comprendre, pour se poser des questions, pour aller vers l’autre. Un essai qui nous ouvre l’œil et l’esprit, à lire et relire.

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Lors de la rencontre avec Alain Mabanckou par lecteurs.com

 


Catalogue éditeur : Fayard, puis éditions Points, été 2017

Suffit-il d’être Noirs pour être frères ? Qu’ont en commun un Antillais, un Sénégalais et un Noir né à Paris, sinon la couleur à laquelle ils se plaignent d’être réduits ? Et la généalogie qu’ils se sont forgée, celle du malheur et de l’humiliation (esclavage, colonisation, immigration)… Dans cet essai, Alain Mabanckou refuse de définir l’identité noire par les larmes et le ressentiment.

Alain Mabanckou est essayiste, poète et romancier. En 2015, il a été professeur de création artistique au Collège de France. Il est notamment l’auteur de Petit Piment, Mémoires de Pointe-Noire et Le monde est mon langage.

6,5€ // 144 pages / Paru le 15/06/2017 / EAN : 9782757865118

Le premier homme. Jacques Ferrandez, d’après l’œuvre d’Albert Camus

Lire « Le premier homme » et se laisser emporter par ce graphisme de Jacques Ferrandez et par les mots de Camus.

DomiCLire_le_premier_homme_gallimardJ’ai un goût immodéré pour les romans graphiques, enfin je crois. Avec Le premier homme, une fois de plus, j’ai été emportée par un graphisme, des couleurs, un récit magique et prenant, que je n’ai pas voulu lâcher avant de l’avoir terminé.

Le premier homme  est basé sur le texte d’Albert Camus dont le manuscrit fut retrouvé dans sa sacoche en janvier 1960, lors de l’accident de voiture qui lui coûta la vie, et qui ne sera publié qu’en 1994. Ce roman graphique nous entraine sur les pas de Jacques Cormery, double fictif de l’auteur, qui de l’Algérie au retour en France va évoquer avec amour la mère, le père disparu à la guerre de 14/18, la grand-mère sévère mais juste, le professeur qui guide l’enfant brillant vers les études supérieures, la reconnaissance de l’écrivain chez Gallimard, et le recherche du père, sa tombe en Bretagne, les amis, la guerre, le pays que l’on aime et que l’on quitte à regret.

Il y a tout cela et plus encore, car les flashback sont là, les rêves aussi, le miracle du dessin qui permet de faire cohabiter l’enfant et l’homme, le souvenir et le présent, le malheur et l’espoir, l’enfance et l’âge mur. Il y a de l’humour, du bonheur, de grands malheurs, des regrets et de la nostalgie, de la passion et du désespoir aussi face la mort, l’incompréhension face à la guerre, mais il y a surtout l’amour d’un fils pour sa mère et pour le pays qu’il a quitté. On sent les personnages à travers les couleurs, les teintes, les paroles, les textes et les différentes écritures dans une même case, c’est magique et nostalgique, intime et réaliste, comme avec ses photos ou carnets en surimpression, posés là, pour prouver la réalité du récit.

Vous aimez Camus ? Vous aimez les romans graphiques ? Vous êtes simplement curieux ? Alors foncez vers celui-ci, car il est superbe, et peut-être tout comme moi aurez-vous envie ensuite de découvrir L’étranger, du même auteur toujours chez Gallimard.

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Catalogue éditeur : Gallimard BD

« En somme, je vais parler de ceux que j’aimais », écrit Albert Camus dans une note pour l’œuvre à laquelle il travaillait au moment de sa mort. Il y avait jeté les bases de ce que serait son récit de l’enfance : une odyssée temporelle et émotionnelle à travers ses souvenirs, un récit qui, sous couvert de fiction, revêt un caractère autobiographique exceptionnel. À la recherche de ses origines, il y évoque avec une singulière tendresse son univers familial, le rôle des femmes, celui de l’école, la découverte du monde extérieur… En filigrane, on découvre les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement.

Après le succès de « L’Étranger », le chef-d’œuvre autobiographique d’Albert Camus en bande dessinée.

Par : Albert Camus, Jacques Ferrandez / Collection : Fétiche / Date de parution : 21 / 09 / 2017 / 184 pages / 24,5 € / 210 x 280 mm / ISBN : 9782075074155

Meursault, contre-enquête. Kamel Daoud

Qui n’a pas lu « L’étranger » de Camus  ? C’est indiscutablement un roman qui a eu de très nombreux lecteurs. Mais qui s’est posé la question de l’homme derrière celui qui meurt sur une plage à Alger, à 2 heures de l’après-midi en plein soleil. Est-ce à cette question que Kamel Daoud veut donner une réponse ? Ou souhaite-t-il nous mener plus loin encore dans la réflexion ?

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Faut-il relire L’Étranger avant de découvrir Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud ? Certainement, car pour beaucoup d’entre nous cette lecture date de nombreuses années et la perception que l’on peut avoir à sa relecture est différente de celle que l’on a connue dans sa jeunesse (en particulier lorsqu’un livre est imposé par un programme scolaire !) de même il est intéressant de se souvenir précisément du roman d’Albert Camus avant d’aborder le roman de Kamel Daoud. Voilà, j’ai lu les deux, l’histoire est complète… L’histoire ? Mais laquelle ?

Celle de « l’Arabe », cet inconnu tué sur une plage, simplement parce que Meursault était ébloui de soleil, aveuglé par les quelques gouttes de sueurs qui perlaient à son front, un jour de désœuvrement trop ordinaire ?
Celle de Haroun, le narrateur, le frère de « l’Arabe », de celui qui depuis tant d’années n’a jamais eu de prénom ni de nom, jamais eu de vie, de famille, d’emploi, de rêves à accomplir, car personne ne s’y est intéressé ?
Celle de « l’Arabe », qui pourrait être n’importe quel inconnu ou simplement ce frère qui vit dans un pays dont il a du mal à comprendre et à accepter les évolutions, la fin de la colonisation et les dégâts irréparables de la guerre dans la population, la place qui est aujourd’hui faite aux femmes, l’importance grandissante de la religion dans la vie de chacun, l’alcool ou le vin qu’on ne boit plus, les cafés où l’on avait l’habitude de se retrouver et qui ferment les uns après les autres ; celui qui vit dans la solitude, qui a connu le désintérêt et la manque d’amour d’une mère, celle qui a perdu un fils, le vrai, le seul qui compte ; celui enfin qui cherche une identité dans un pays qui n’est plus le sien, comme il peut parfois l’exprimer ?

Alors, oui, la boucle est bouclée, car « l’Arabe » a enfin une identité, mais à la lecture de ce  Meursault, contre-enquête on tourne la dernière page avec une certaine frustration et une grande interrogation. Car Kamel Daoud est un auteur qui dit et qui ose, avec des mots qui marquent et interpellent, même si parfois le style et l’approche peuvent dérouter le lecteur. On sent en filigrane les reproches, l’héritage dont on veut se défaire, les critiques exprimées sans complaisance et surtout les attentes de l’auteur envers un pays qui change et qui trop souvent contraint.

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Catalogue éditeur : Actes Sud

Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du XXe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…
Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.

Mai, 2014 / 11,5 x 21,7 / 160 pages / ISBN 978-2-330-03372-9 / prix : 19, 00€