Nickel boys, Colson Withehead

Même morts, les garçons étaient un problème

L’auteur nous entraîne en Floride. Elwood Curtis est un fervent partisan de Martin Luther King dont il écoute en boucle le message sur un disque offert par sa grand-mère. Abandonné par ses parents, élevé par cette dernière, c’est un élève sérieux qui va bientôt entrer à l’université.
Alors qu’il est sur le chemin de l’université, un malentendu va changer le cours de sa vie. Un malentendu, mais surtout une erreur judiciaire qui aurait sans doute été évitée s’il avait été blanc. Le voilà envoyé à la Nickel Academy. Là, noirs comme blancs doivent réapprendre les règles qui régissent la société, mais là comme ailleurs, il ne fait vraiment pas bon être né noir dans l’Amérique ségrégationniste de ces années 60. Elwood va l’apprendre à ses dépends, mais il sera fort heureusement épaulé dans cette longue descente aux enfers par Turner, son alter ego, avec qui il se prend d’amitié.

Cette institution doit remettre les jeunes garçons de 5 à 20 ans dans le droit chemin. Mais on se rend vite compte qu’à la Nickel Academy, les malfaisants et les tortionnaires ne sont pas forcément ceux qui sont enfermés. Les mots ne manquent pas pour décrire les lieux de douleur et de souffrance, voire de mort, qui menacent ces jeunes à chaque instant.

Le roman alterne la descente aux enfers des adolescents à la Nickel Academy, et le présent, lorsque Elwood se souvient de ces années de souffrance et d’espoir.

L’auteur une fois de plus s’inspire de faits réels pour explorer la déchirure et la blessure que portent en eux les noirs américains. Les lois raciales, la ségrégation, l’injustice subies par une partie de la population pour une question de couleur de peau semblent être à jamais des blessures inguérissables. Les évocations des conditions de détention de ces adolescents, la cruauté, le racisme et la corruption qui règnent dans l’institution semblent tellement inhumaines que l’on aurait du mal à y croire si l’on ne savait pas que l’intrigue a été inspirée à l’auteur par la Arthur G. Dozier School for Boys de Floride. Et qu’en 2010, des dizaines de corps ont été retrouvés sur le terrain de ce centre de redressement pour enfants et adolescents.

J’ai particulièrement aimé la version audio qui donne si bien corps aux différents personnages. L’écriture à la fois sobre et révoltée face à tant d’injustice et de violence est tout à fait adaptée à l’écoute de ce roman magistral et puissant. Et comme j’ai été totalement interpellée par l’épilogue, j’ai apprécié de pouvoir réécouter tout le début une fois arrivée à la fin…

Du même auteur on ne manquera pas de lire Underground Railroad, également paru chez Le Livre de Poche

Catalogue éditeur : livre audio Audiolib et Albin-Michel

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Couronné en 2017 par le prix Pulitzer pour Underground Railroad puis en 2020 pour Nickel Boys, Colson Whitehead rejoint William Faulkner et John Updike parmi les très rares auteurs à avoir reçu deux fois cette consécration. S’inspirant de faits réels, il continue d’explorer l’inguérissable blessure raciale de l’Amérique et donne avec ce nouveau roman saisissant une sépulture littéraire à des centaines d’innocents, victimes de l’injustice du fait de leur couleur de peau.

Albin-Michel Prix : 19.90 € / 19 Août 2020 / 140mm x 205mm /272 pages / EAN13 : 9782226443038
Audiolib Date de parution : 14 Octobre 2020 Durée : 6h59

Underground Railroad, Colson Withehead

Une fresque étourdissante et puissante au pays des esclavagistes et de la liberté, dans cette course éternelle pour la vie entre fugitif et chasseur

photo illustration du roman de Coslon Whitehead "Underground raildoad" blog Domi C Lire

Au XIXe, dans le sud des États-Unis. Cora est une esclave parmi tant d’autres dans une plantation de coton du sud esclavagiste. Le jour où Caesar lui propose de s’évader de la plantation Randall avec lui, elle dont la mère a réussi à s’enfuir sans être capturée par les chasseurs de neg’marron, elle hésite, puis finira par dire oui. Cora et Caesar vont alors suivre le chemin des esclaves recherchés par les chasseurs d’esclaves sur tout le territoire des États-Unis.

Colson Withehead prend alors prétexte de cette fuite pour nous raconter l’histoire extraordinaire de Underground Railroad … Car ce réseau clandestin matérialisé ici par un chemin de fer souterrain a réellement existé. Il a permis à de nombreux esclaves de s’enfuir des territoires où ils étaient exploités, martyrisés, soumis à des maîtres qui prenaient parfois plaisir à exprimer leur toute puissance envers ceux qui au même titre que leurs meubles ou leurs terres, leur appartenaient, et à se réfugier au-delà de la Mason-Dixon ligne (ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud) et jusqu’au Canada.

État esclavagiste ou pas, la loi est la loi pour tous et sur tout le territoire des États-Unis, un esclave évadé n’est donc jamais réellement libre et les chasseurs d’esclaves se font fort de les retrouver, les rançons étant souvent généreuses voire exorbitantes, le maître trahi offrait cher pour récupérer l’impudent, son châtiment cruel permettant de contrôler et de décourager ceux qui auraient eu à leur tour des velléités de fuite. Ce roman est alors prétexte pour évoquer à la fois ceux qui font le mal sans complexe ni retenue, exploitation des esclaves, viols, vente des enfants, séparation des familles, vente d’un esclave lorsqu’il n’est plus assez fort ou valide pour le travail qui lui a été assigné châtiments sordides et cruels. Cruauté gratuite et racisme s’appuyant sur une idéologie religieuse complaisante qui parle de race inférieure, mais aussi argument commercial, maintien ou amélioration des exploitations de coton ou d’indigo, tous les prétextes sont bons pour expliquer et accepter l’esclavagisme.

Mais aussi l’aide apportée dans l’ombre, au risque de la vie de familles entières, par des blancs conscients qui l’esclavagisme et la condition des noirs ne peut être ni acceptée ni acceptable, qu’il est important d’essayer de faire évoluer les consciences, mais qui en attendant font tout pour aider la fuite et la mise en sécurité de ceux qui ont osé franchir les limites de la plantation, de la propriété des maîtres. Que ce soit par des noirs affranchis ou nés libres, par des blancs abolitionnistes ou à la conscience éveillée, l’aide si précieuse était souvent une prise de risque mortelle pour ceux qui s’impliquaient.

Pourquoi j’ai tant aimé ce roman ? Parce que sous couvert d’une superbe fresque historique et mélodramatique superbement écrite et rythmée – portrait d’un des personnages principaux, étape de la fuite de Cora, et sordides et véridiques petites annonces pour récupérer un esclave en fuite (bien utiles aux chasseurs d’esclaves)- Colson Withehead ose avec talent nous rappeler une fois encore que les races et les différences ne sont que des subtilités temporelles, que le regard que l’on porte sur les hommes est souvent dévoyé par l’époque dans laquelle il se place, et surtout que le combat pour l’égalité de tous est permanent et indispensable. Parce qu’il est bon de savoir ce qui a été fait. Mais aussi que ce combat est toujours d’actualité, qu’il est indispensable d’ouvrir les yeux sur le monde et ses inégalités.

Comment ne pas penser et avoir alors en tête la chanson de Mark Knopfler…You talk of liberty
How can America be free…
We are sailing to Philadelphia
To draw the line 
The Mason Dixon line

D’après Wikipédia : D’après James A. Banks au cours du XIXe siècle, environ 100 000 esclaves se seraient échappés grâce au « Railroad ». L’Amérique du Nord britannique, où l’esclavage est interdit, est une destination courante, puisque sa longue frontière offre de nombreux points d’accès. Plus de 30 000 personnes sont supposées s’y être échappées grâce au réseau pendant la période de pointe qui a duré 20 années, bien que les chiffres du recensement américain ne fassent état que de 6 000.

Harriet Tubman a œuvré avec les quakers pendant les années 1850 pour permettre au plus grand nombre d’esclaves de gagner la liberté. Les histoires sur les fugitifs du chemin de fer clandestin sont consignées dans une chronique intitulée The Underground Railroad Records.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Livre de Poche, Albin-Michel

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir pour gagner avec lui les États libres du Nord, elle accepte.
De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves, elle fera tout pour conquérir sa liberté.
Exploration des fondements et de la mécanique du racisme, récit saisissant d’un combat poignant, Underground Railroad est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est reconnu comme l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération. Undergound Railroad, son premier roman publié aux éditions Albin Michel, a été élu meilleur roman de l’année par l’ensemble de la presse américaine, récompensé par le National Book Award 2016 et récemment distingué par la Médaille Carnegie, dans la catégorie « Fiction ». 

416 pages / Date de parution : 27/03/2019 : EAN : 9782253100744