Over the rainbow, Constance Joly

Quand l’intime rejoint l’universel, le magnifique hommage d’une fille à son père

Un livre pour dire l’amour d’une fille pour son père, pour dire la liberté et la difficulté d’être soi dans un monde qui ne vous comprend pas et ne vous accepte pas tel que vous êtes, pour dire la force d’un homme qui décide enfin de vivre la vie pour laquelle il est fait, envers et contre tous.

À la fin des années 60, Jacques le père de Constance quitte Nice et sa vie de couple avec Lucie. Il part vivre à Paris la vie pour laquelle il est fait depuis toujours, mais qu’il n’avait sans doute pas réussi à accepter avant. Le vent de liberté qui souffle en mai 68 a-t-il aidé, ou est-ce la rencontre avec Ivan qui lui montre où est sa vraie place ? Toujours est-il qu’il accepte enfin de se reconnaître homosexuel à une époque où c »était encore un crime ou une maladie qu’il fallait combattre.

La relation avec son ex femme, cette amoureuse meurtrie d’avoir été abandonnée, est d’abord compliquée, puis s’apaisera et deviendra plus sereine au fil du temps. Mais toujours le père saura s’occuper de sa fille, les week-ends, les vacances, l’éducation pas toujours facile à mesure que les enfants deviennent des ados. et la fillette, puis l’adolescente, trouve sa place au sein du couple qu’il compose avec Ivan.

Il est solaire ce père, à la fois artiste, amoureux, séducteur, passionné, professeur d’italien, amateur de théâtre et d’opéra, d’art, de belles choses, mort à cinquante quatre ans d’avoir eu le courage d’être enfin lui-même, de vivre, et de ce que certains appelaient alors le cancer des homosexuels.

Car après les années bonheur viendront les années 90, les années sida, terribles faucheuses de vies souvent regardées par les bien-pensants avec un dédain affligeant. Cette maladie sournoise est souvent tue par ceux que la contractent, surtout dans ces années-là. Elle est synonyme de différence, puisqu’elle touche en particulier le milieu des homosexuels. Elle est d’abord mal soignée, car méconnue de la médecine. Et si aujourd’hui on en meurt moins, elle est toujours présente et fait toujours des ravages.

L’auteur écrit pour dire ce père aimant, ce père présent, ses incompréhensions sans doute à certains moments, quand les ados préfèrent les vacances avec les copains à celles avec les parents. Mais aussi peut-être le regret de n’avoir pas vécu ces moments où ils auraient pu se retrouver et qui sont perdus à jamais.

C’est surtout un texte d’amour, d’empathie, de reconnaissance pour la vie donnée. C’est le livre des regrets, de l’absence, des silences que l’on aimerait combler, des mots que l’on voudrait dire, des regards que l’on ne peut plus poser sur l’autre, sur ce père qui forcément manque tant.

C’est beau comme l’amour d’une fille pour son père, d’un père pour sa fille, lumineux comme sait l’être la vie et sombre parfois comme le sont la maladie et la mort. On ressort de cette lecture bouleversé, ému, avec l’envie de les prendre tous les deux dans nos bras et de les remercier de vivre et d’aimer aussi fort, aussi bien, aussi vrai. Merci Constance Joly de nous avoir emmené avec autant de sensibilité, de justesse et de poésie Over the rainbow à la rencontre de Jacques, cet homme que j’ai presque l’impression d’avoir connu.

Catalogue éditeur : Flammarion

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.
Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires.

Paru le 06/01/2021 / 192 pages – 136 x 210 mm / ISBN : 9782081518650 / 17,00

Ce matin-là, Gaëlle Josse

Trouver les mots justes pour dire l’effondrement, la renaissance

Que ce passe-t-il dans la tête de Clara ce matin-là ? Une voiture qui ne démarre pas, le sentiment de ne pas y arriver, une angoisse qui la submerge, et la voilà effondrée, bloquée, vacillante.

Clara vient d’avoir une promotion dans la société de crédit dans laquelle elle est une employée compétente, efficace qui prend son métier à cœur. Mais un jour elle regarde ses clients différemment, entend les non-dits, comprend que la froideur et l’intransigeance exigés dans ce métier ne lui correspondent plus. Et pour ne rien arranger, sa nouvelle chef est insupportable, exigeante, stressante.

Les souvenirs affluent. L’AVC de son père, les rêves de voyage et d’exercer une profession à l’étranger qu’elle a laissé s’envoler pour rester auprès de ses parents à ce moment-là. Son métier qu’elle exerce brillamment mais qui au fond ne lui correspond pas. Son amoureux Thomas avec qui la vie est belle, mais qui peu à peu s’éloigne, ne la comprend plus.

Et Clara qui vacille, se retrouve seule, avec son chagrin, sa solitude, son incapacité à avancer dans cette vie si stressante dont elle ne veut plus. Clara en arrêt de travail, incapable de revenir à sa vie d’avant. Clara s’interroge sur ses désirs, ses envies, ses projets de vie.

Une fois de plus, Gaëlle Josse pose les mots qu’il faut sur les sentiments, sur le burn-out, sur le quotidien ordinaire qui peut pourtant s’avérer si difficile. Les sentiments, les hésitations, les douleurs sont appréhendés avec justesse et prennent vie devant nous. Nous sommes alors les spectateurs engagés de cette vie qui se brise pour mieux se reconstruire. C’est ciselé, minutieux, précis et juste à la fois dans la banalité du quotidien et dans la difficulté de se sortir de moments aussi difficiles, tout est à la fois réaliste et terriblement émouvant

Catalogue éditeur : Notabilia éditions Noir sur Blanc

Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle.
Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.

Ce matin-là, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place.
Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course ?
Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer. 

Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.

Parution : 07/01/2021 / Format : 12,8 x 20 cm, 224 p., 17,00 € / ISBN 978-2-88250-669-6

Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont

Une île, entre le ciel et l’eau, vivante, avec des hommes et des bateaux

J’ai un souvenir très fort du premier roman de Martin Dumont, Le chien de Schrödinger, qui parlait si bien de la relation entre un père et son fils. Aujourd’hui, je devrais même dire, aujourd’hui enfin paraît Tant qu’il reste des îles, dans la collection les Avrils, une nouvelle collection littéraire du groupe Delcourt.

Ici l’histoire de l’île se mêle à l’histoire intime de Léni. Il travaille au chantier naval de Marcel qui lui a appris le métier et transmis sa passion. Avec Karim et Yann, même si les commandes se font de plus en plus rares, ils ont en commun l’amitié et l’amour du métier. Ils aiment aller se remonter le moral au café du coin chez Christine et y retrouver les copains pêcheurs autour de quelques bières. Jusqu’au jour où Marcel leur demande de fabriquer un voilier pour un client, un rêve et un espoir de résurrection pour ces jeunes ouvriers de la mer.

Mais c’est une île qui doit bientôt être reliée au continent par un pont. Nombreux sont ceux qui ont voté pour la construction du pont, pour la fin de l’isolement, des horaires des ferrys et des marées, de l’insécurité. Mais quelques réfractaires comme Stéphane, un pêcheur ami d’enfance de Léni, veulent manifester pour stopper les travaux qui avancent trop vite à leur goût. Car un pont, c’est la fin de l’île, la fin de leur singularité, l’afflux des touristes et la transformation pour le pire bien plus sûrement que pour le meilleur de leur petit coin de paradis.

Léni s’occupe un week-end sur deux de la fille Agathe. C’est un taiseux qui ne sait pas exprimer ses sentiments, même lorsqu’il s’agissait de sauver son couple avec Maëlys. S’impliquer dans la vie des autres, ou même dans la sienne, il ne sait pas le faire, n’en a pas vraiment envie. Alors lorsque la jolie Chloé vient s’installer sur l’île pour faire un reportage sur le pont, c’est encore dans son silence qu’il se mure, laissant les questions et les attentes sans réponses.

Léni le taiseux est aussi un indécis. Il ne sait pas s’il doit reconquérir Maëlys, se battre contre le pont avec ses amis pêcheurs, accepter les sentiments de Chloé et changer de vie, s’ouvrir à l’autre. Il se laisse porter par ses doutes, ses hésitations, par une forme de facilité à accepter les choses comme elles viennent.

J’ai aimé ce parallèle entre la vie silencieuse et solitaire de Léni, et la vie des îliens, isolés du reste du monde par volonté ou par fatalité. Chacun se pose la question de ce qu’il convient de faire. À la fois pour les individus mais aussi pour la communauté. Faut-il rester dans sa bulle de silence, de confort, de paix, ou accepter l’autre, que ce soit le touriste, Chloé ou le pont, pour s’ouvrir au monde qui vous entoure, au bonheur qui vous tend les bras ?

L’écriture est aussi précise et délicate que pour le premier roman. Les mots se posent sur les sentiments, disent les hésitations, les bouleversements, les attentes, avec sobriété et justesse. Il n’y a ni trop ni pas assez, les événements se succèdent, les personnages sont vrais, et en même temps la poésie est omniprésente. C’est une bien belle lecture toute en émotion portée par des embruns vivifiants que nous proposent Les Avril. Voilà une collection qui démarre sous les meilleurs hospices avec ce superbe roman.

On ne manquera pas de lire également la chronique de Nicole du blog motspourmots

Retrouvez cette chronique sur le site de l’association Désirdelire dans la rubrique Échos de blogs
Nous invitons Dominique Sudre chaque mardi à partager ici l’une des chroniques de son blog Domi C Lire. Cette semaine : Tant qu’il reste des îles, Martin Dumont, Les Avrils (janvier 2021)

Catalogue éditeur : Les Avrils

Ici, on ne parle que de ça. Du pont. Bientôt, il reliera l’île au continent. Quand certains veulent bloquer le chantier, Léni, lui, observe sans rien dire. S’impliquer, il ne sait pas bien faire. Sauf auprès de sa fille. Et de Marcel qui lui a tant appris : réparer les bateaux dans l’odeur de résine, tenir la houle, rêver de grands voiliers. Alors que le béton gagne sur la baie, Léni rencontre Chloé. Elle ouvre d’autres possibles. Mais des îles comme des hommes, l’inaccessibilité fait le charme autant que la faiblesse.

Martin Dumont est né en 1988. Durant ses études d’ingénieur en Bretagne, il découvre la voile. Aujourd’hui architecte naval à Paris, il rejoint dès qu’il le peut le Morbihan pour naviguer. Après Le Chien de Schrödinger, son deuxième roman nous embarque dans le quotidien secret des insulaires, restitue l’âme des paradis perdus et la sensibilité des hommes.

En librairie le 6 janvier 2021 / ISBN : 978-2-491521-02-8 / Pages : 224 / Prix : 18 €

Les lettres d’Esther, Cécile Pivot

Petit éloge de la lenteur et du regard porté à l’autre

Esther, libraire à Lille, organise un atelier d’écriture épistolaire. Les lettres, elle connaît bien, car elle en a rédigé des milliers qu’elle a échangé avec son père, un auteur connu qui vivait à quelques rues de chez elle.
Des lettres comme un pont, une porte ouverte entre eux, ces mots couchés sur ce papier qui permet de dire tout ce que l’on ne peut échanger par la parole. Manque de temps, mauvais moment, pas la bonne attitude, qu’importe les raisons, les mots dits ne sont pas les mots écrits, n’ont pas la même pondération, la même portée sur celui qui les émets comme celui qui les reçoit.

Dans cet atelier d’écriture, les participants ont tous les âges, tous les passés et tous un avenir, mais ils sont à un croisement de leur vie. Et cet échange aussi bouleversant que sincère et ouvert, va aider chacun à avancer.

On y trouve Juliette et Nicolas, un couple qui se déchire depuis la naissance de leur fille. Juliette ne se sent absolument pas mère et les angoisses causées par la naissance de sa fille vont peut-être briser son couple. Nicolas essaie de tenir, d’élever sa fille dans l’amour de cette mère en pleine dépression post-partum qui tente de mettre des mots sur le mal qui la ronge. Samuel, un adolescent qui cherche sa place dans sa famille anéantie par le décès de son frère mort d’un cancer, mais aussi Jeanne, une dame âgée veuve qui n’en peut plus de sa solitude. Et enfin Jean, un homme d’affaires hyper actif qui semble avoir perdu le goût des affaires, et cherche sans doute à donner un nouvel élan à son existence.

À travers les exercices donnés par Esther, chacun avance à petit pas sur le chemin du mieux-être. Ce regard posé sur eux-mêmes, ces pensées intimes qu’ils s’avouent puis dévoilent, sont aussi des moyens de progresser vers une introspection thérapeutique et salvatrice.

Petit éloge de la lenteur, de la pensée structurée, du regard porté à l’autre. Il y a beaucoup de sincérité et de douceur, un brin de nostalgie peut-être, et un grand bonheur à se poser, loin de l’immédiateté de notre monde en perpétuel mouvement, où chacun réagit à la seconde sans prendre le temps de vivre réellement avec cet autre que l’on côtoie trop souvent sans même le regarder ni l’écouter.

J’ai beaucoup aimé ce roman empreint d’humanité et de sincérité. J’apprécie également l’écriture de Cécile Pivot que je découvre avec « Les lettres d’Esther ».

On ne manquera pas de lire également les chroniques des blogs Les livres de K79, Doucettement et Encres vagabondes

Catalogue éditeur : Calmann-Levy

« Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. »

En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite : une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.
À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants sortiront transformés.
Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

EAN : 9782702169070 / Prix : 19.50 € / Pages : 320 / 135 x 215 mm / Parution : 19/08/2020 / EAN numérique : 9782702169452 / Prix Numérique : 13.99 €

A trop aimer, Alissa Wenz

Un roman sensible et fort sur l’emprise amoureuse

Une narratrice dont on ne connaîtra pas le nom décrit sa rencontre avec Tristan. Tristan l’homme providentiel, l’amour et le révélateur de sa vie de femme, mais qui s’avère rapidement le manipulateur, celui dont l’emprise délétère va la mener à sa perte si elle n’arrive pas à s’en défaire.

Elle est danseuse, prof, aime danser et chanter, tout ce qui rend sa vie plus belle. Il est tellement beau, intelligent, créatif ce photographe, que son charisme, sa prestance et son air de ne pas avoir l’air l’ont immédiatement séduite. Elle se laisse prendre dans ses filets.

Mais le séducteur devient jaloux, exclusif. Il faut dire que Tristan est un artiste insatisfait et malheureux. Elle a tellement envie de le protéger, de compatir, de l’aider que petit à petit elle s’efface devant lui. Il doute d’elle et la fait douter. Il se plaint d’elle et la fait hésiter. Elle tente de le comprendre, mais ne voit pas que comprendre l’origine du mal ne peut en rien l’excuser. Vient alors le manque, la solitude, peu à peu elle s’isole, ne voit plus ses amis. Insidieusement la violence s’installe, sournoise, destructrice. Et surtout elle fini par s’oublier en chemin.

Alissa Wenz a le sens des mots, de la forme pour faire passer les sentiments, la douleur, la force de cette emprise et l’impossibilité de s’en détacher, pour dépeindre le côté sournois et pervers de cette manipulation destructrice. Les personnages sont terriblement émouvants. Je les ai trouvés attachants, révoltants, vivants et réels aussi par la justesse de leur description. Il y a beaucoup de sensibilité et de force dans ce roman que j’ai lu d’une traite, mais qui vous coupe le souffle tant la violence qu’il dénonce prend corps sous nos yeux.

Il est urgent de lire A trop aimer, un roman sensible et fort qui parle d’amour, un peu, beaucoup, mais surtout d’emprise, de manipulation psychologique, de violence conjugale et de mensonge. Ou comment une femme intelligente et structurée, que l’on imagine armée pour se défendre, se laisse prendre insensiblement dans le filets de l’homme qu’elle aime, jusqu’à ne plus vraiment exister. Et chacune de se dire, à sa place, qu’aurais-je fait ? Jusqu’où peut-on aller par amour sans se perdre vraiment. Une lecture émouvante et poignante.

Catalogue éditeur : Denoël

Elle le rencontre, et c’est un émerveillement. Tristan est un artiste génial qui transforme le rêve en réalité. À ses côtés, la vie devient une grande aire de jeux où l’on récite des poèmes en narguant les passants. Il ne ressemble à personne, mais cette différence a un prix. Le monde est trop étriqué pour lui qui ne supporte aucune règle. Ses jours et ses nuits sont ponctués d’angoisses et de terreur. Seul l’amour semble pouvoir le sauver. Alors elle l’aime éperdument, un amour qui se donne corps et âme, capable de tout absorber, les humeurs de plus en plus sombres, de plus en plus violentes.
Jusqu’à quel point? Au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches, au point de s’habituer à la peur? Est-ce cela, aimer quelqu’un?

Un premier roman d’une rare justesse sur l’emprise amoureuse.

240 pages / 140 x 205 mm / ISBN : 9782207160350 / Parution : 19-08-2020

Trois chemins vers la mer, Brit Bildoen

Un roman aussi émouvant qu’inoubliable

Les chapitres alternent trois récit, l’état, le corps, l’exil. Trois femmes entrent en scène tour à tour.
Une femme marche vers la mer ;
Une femme attend le courrier de l’administration qui va briser sa vie ;
Une femme tente de comprendre son ennemi.

Une femme est en exil sur cette partie de terre qui abrite un observatoire ornithologique. Chaque jour elle promène son chien, la vieille Isa qui lui tient compagnie. Car elle qui refuse toute autre relation, toute amitié, toute interaction avec les humains de son entourage. Les seuls qu’elle accepte sont ses collègues de l’observatoire. Dans le silence et la solitude de son intérieur, elle traduit un roman de Dany Laferrière. Elle se laisse bercer par les mots, elle a le goût de la précision, de la sonorité qui doit lui correspondre dans sa propre langue. Mais qui est vraiment cette femme secrète, solitaire, taiseuse.

Un femme marche, elle traîne une valise avec un chat dedans. Qui est-elle, et pourquoi va-t-elle si souvent dans la maison de celui qu’elle nomme l’état ? Quelle relation délétère et secrète entre cet homme et cette femme ? Que cherche-telle à démonter, jour après jour, nuit après nuit ?

Une femme attend depuis quatre ans le bonheur de pouvoir adopter un bébé. Fausse couche après fausse couche, tout espoir d’être un jour mère s’est envolé, son corps lui refuse le bonheur qui devrait être dû à chaque femme qui le souhaite. Avec son époux, ils sont en liste d’attente pour adopter un enfant chinois. Mais les années passent, le gouvernement doit renouveler leur agrément. Ils ne sont plus très loin sur la liste d’attente, sur le chemin de l’espoir, plus que quelques mois sans doute et ils auront enfin le bonheur de tenir un bébé dans leurs bras. Pourtant l’administration et les règlements en ont décidé autrement. S’engage alors pour le couple de quinquagénaires un long combat pour tenter de faire valoir ses droits.

Ces trois femmes ont un chemin de vie difficile, portées par un seul désir, celui d’être mère, et par une seule incompréhension face à l’inadmissible réponse de l’administration. Car dans ces trois récits, l’état, le corps, l’exil , il y a surtout l’espoir de devenir mère, la révolte face à l’administration, enfin l’apaisement et l’envie de vivre enfin.

Brit Bildøen ose mettre des mots sur la douleur extrême, sur l’incompréhension, sur la folie et le chagrin qui détruisent inexorablement les rêves d’une vie. Ce roman se lit d’un souffle, d’une traite. Peu à peu les personnage et l’intrigue se dessinent et s’emboîtent comme une évidence. Le chagrin devient si fort, l’espoir puis l’anéantissement de tous les rêves sont impossibles à accepter. Empathique, le lecteur entre en communion avec cette femme, ses interrogations et ses doutes, sa fuite et ses rêves.

Un roman que je vous conseille vivement, tant pour son écriture que pour cette atmosphère qui s’en dégage, à la fois dérangeante, bouleversante, douce et humaine.

Catalogue éditeur : Delcourt littérature

Une femme fait de longues promenades avec son chien sur la plage. Quand elle ne travaille pas à l’Observatoire ornithologique, elle traduit Dany Laferrière. Elle veut tout oublier de ce qui a été. Mais les remparts de la mémoire menacent de céder…
Une femme marche vers sa boîte aux lettres. À l’intérieur, il y a la lettre qu’elle attend depuis si longtemps. Une lettre qui pourrait changer sa vie : l’agrément d’adoption des Services sociaux à l’enfance.
Une femme déambule dans une zone résidentielle, traînant derrière elle une valise à roulettes. À l’intérieur, il y a un chat mort. C’est la même femme mais elle est différente. Une femme qui glisse insensiblement dans une folie violente. Jusqu’où ira-t-elle ?
Les migrations intérieures d’une femme chahutée par les tournants de la vie, jusqu’à l’échappée belle.

Née en 1962, Brit Bildøen rencontre son premier succès en 1998 avec Tvillingfeber couronné par le prix Oslo et le prix Nynorsk. Elle est l’auteur de huit romans (souvent primés), dont Sju dagar i august finaliste pour le Dublin International Award et élu en 2019 par le quotidien Dagsavisen comme l’un des quinze meilleurs romans de la dernière décennie. Également traductrice, Brit Bildøen vit aujourd’hui à Oslo.

Traduit du norvégien par Hélène Hervieu

Parution le 30 septembre 2020 / 180 pages / 19€

Elles m’attendaient, Tom Noti

L’amour, ses fulgurances, son absence, un roman émouvant et lumineux à découvrir absolument

Quand Max rencontre Halley, c’est l’amour fou, immédiat, salvateur. La vie, malgré les blessures inavouées de l’enfance, prend le dessus. Halley a trouvé l’homme de sa vie, Max se perd dans son regard.

Max a tant souffert jeune que la vie et le bonheur lui font peur, peur de revivre l’absence, la déchirure, ou cette autre fêlure qu’il cache tout au fond de lui.
Mais elle est solaire sa comète et la vie avec elle est scintillante comme les étoiles dans un ciel d’été. Puis vient le mariage, la vie à deux, le bonheur et cette inquiétude lancinante, la crainte que tout cela s’arrête. Le jour où bébé s’annonce, malgré ses craintes, Max se donne à fond pour l’accueillir au mieux, heures supplémentaires, décoration de l’appartement, rien n’est trop beau pour la petite merveille.

Quand arrive sa petite Rosie, il l’aime d’amour, un amour fou, exclusif, dévastateur qu’il laisse prendre toute la place. Un amour qui l’angoisse tant il a peur de la perdre. Il ne conçoit pas de passer une minute sans être auprès de Rosie. Mais il faut travailler toujours plus pour procurer à ses deux princesses confort et sécurité.
Peu à peu, Max se met en danger, en fait trop, jusqu’au jour où survient un accident… Et sa vie change irrémédiablement. Les heures sombres de l’enfance reprennent le dessus, rien, ni son étoile ni sa comète ne pourront aider Max à vivre… perdu dans les vapeurs d’alcool, il se laisse peu à peu submerger par les démons de son enfance.

L’auteur nous entraîne dans cette famille où l’amour est si fort, si exclusif et où pourtant le bonheur semble si compliqué à accepter. Ni les démons de l’enfance, ni les souffrances, ni tous ces secrets gardés au fond de lui comme des blessures innommables ne seront jamais éclipsés par le bonheur du présent… Les année passent, et les personnages évoluent dans cet amour qui se refuse mais qui sait prendre toute sa place.

L’écriture est belle, douce, poétique et lumineuse. Les personnages sont tellement attachants, humains, entiers. L’auteur réussi à nous faire traverser des vies en quelques dizaines de pages, c’est fluide, émouvant, parfois sombre et si souvent lumineux. On a envie de prendre ses personnages dans nos bras pour leur permettre d’avancer autrement, tant on a l’impression de les connaître, tant on aimerait pouvoir les aider à vivre heureux. Une très belle lecture bien plus poétique que larmoyante, positive et sensible.

Catalogue éditeur : La Trace

Deux personnes s’aiment et leurs solitudes s’aimantent. Cela ressemble à une historie d’amour simple et lumineuse, mais c’est sans compter sur les ombres de Max cache derrière ses silences…

ISBN : 979-10-97515-17-1 prix 18,00€ parution 28/02/2019

Sous le soleil de tes cheveux blonds, Agathe Ruga

L’amitié, l’amour, ces sentiments complexes, indispensables et parfois si douloureux

Elles étaient deux, brune et blonde, belles comme le jour, amies de longue date, jusqu’au jour où Brigitte a disparu de la vie de Brune. A l’aube de sa deuxième grossesse, et lors de la disparition de France Gall, Brune se souvient de leurs années d’amitié folle et intense. Brigitte hante ses rêves, bouleverse sa grossesse, ravive la douleur de l’absence de ce double d’elle qui lui manque tant.

Brune et Brigitte, deux jeunes femmes belles et intelligentes, lycéennes puis étudiantes fusionnelles et talentueuses, solaires et brillantes. Brune se souvient des bancs de la fac de médecine, de la fête, des sorties, des weekends de folie à boire et danser jusqu’au bout de la nuit, du bonheur de plaire et de séduire, des vacances en Bretagne, des hommes que l’on aime et qui ne vous voient même pas, de ceux que l’on épouse mais qui ne vous satisfont pas, de ceux que l’on aime à la folie, contre la morale, la famille, la raison. Tous ces secrets, ces moments de vie, cette rivalité parfois, la passion toujours et cette intensité de sentiments partagés.

Avec talent, Agathe Ruga nous transporte au cœur d’une jeunesse provinciale dorée à qui tout sourit. Par son écriture parfaitement maitrisée, sincère, audacieuse et parfois crue, elle dit la vie et la violence des sentiments, l’amitié et l’amour, mais aussi la maternité, la séparation, le couple.

Les années d’études en fac de médecine dont on sait même sans l’avoir faite à quel point elle est difficile, les vacances et les weekends en liberté, les folles nuits d’insouciance, la vie de couple, tout y est, et le lecteur plonge dans cet univers qui m’a fait penser aux romans de Monica Sabolo ou de Laura Kasischke. Si le début de la lecture m’a semblé parfois fastidieux, c’est un roman qui devient rapidement addictif.

On ne peut s’empêcher de penser à l’autofiction bien sûr, mais portée par cette écriture à la fois subtile et vivante qui donne envie de lire le prochain roman de cette dentiste, blogueuse, amoureuse, maman et désormais autrice. Le tout bercé par ces airs de France Gall qui Évidement, trottent désormais dans ma tête.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Arpège (éditions Stock) et Le Livre de Poche

L’une est blonde, secrète et bourgeoise. Au lycée, on la surnomme Brigitte. L’autre, extravertie et instable, répond au nom de Brune. Toutes deux sont encore des jeunes filles pleines d’avenir. Traversant les années folles de la jeunesse, elles découvrent ensemble la joie d’aimer, de danser, de rire et de boire jusqu’au petit matin en rêvant à leurs destins de femmes. Mais un étrange jour d’été, tout s’arrête brusquement. Sans donner aucune explication, Brigitte rompt leur amitié et disparaît.
Les années passent mais n’effacent pas la douleur de l’absence. Lorsque Brune tombe enceinte, elle ressent le besoin de comprendre.
Avec brio, Agathe Ruga explore une tranche de vie aussi enivrante que violente, celle des premières fois, de l’éveil de la féminité, du passage à l’âge adulte et des désillusions, jusqu’à la délivrance.

Agathe Ruga a délaissé sa carrière de dentiste pour devenir écrivain et chroniqueuse littéraire sous le nom d’Agathe.the.book. Elle a fondé le Grand Prix littéraire des blogueurs ainsi que la distinction L’Été en poche. Avec Sous le soleil de mes cheveux blonds, elle signe un premier roman ultra contemporain, percutant et sensible.

Le Livre de Poche : 7,70€ / 312 pages / Date de parution : 10/06/2020 / EAN : 9782253241027
Éditions Stock : Sous le soleil de mes cheveux blonds / 27/02/2019 / 288 pages / EAN : 9782234087118 / Prix : 18.50 €

La résurrection de Joan Ashby, Cherise Wolas

Quand une écrivaine de talent se perd dans le couple et la maternité, quel est le prix à payer pour se retrouver ?

Joan Ashby le sait, elle est faite pour être écrivaine, c’est sa vie. A seulement vingt-trois ans, reconnue et adulée par son lectorat, elle excelle dans ce rôle. Après deux recueils de nouvelles et des tournées de librairies et de salons dans tout le pays, elle sait que c’est ce qu’elle aime et qu’elle fait le mieux. Elle a peu de certitudes mais certains préceptes inébranlables : ne jamais arrêter d’écrire, ne jamais avoir d’enfants.

Pourtant, la rencontre avec Martin, si elle n’est pas forcément un coup de foudre est malgré tout une évidence. Elle l’épouse, change de cadre de vie, quitte New-York et ses promesses pour déménager dans la petite ville où il a installé sa clinique et découvre sa grossesse déjà avancée. Malgré son envie de ne pas avoir d’enfant, malgré les promesses de Martin, malgré ses rêves, elle s’engage sur le difficile chemin de la maternité heureuse. Car Joan n’est pas faite pour devenir mère, elle le sait, cependant pour plaire à Martin, pour devenir cette jeune femme accomplie conforme aux exigences, elle va prendre son rôle très au sérieux. Et si la maternité n’est pas désirée, elle saura malgré tout donner tout son amour à ses enfants et les aider à grandir à ses côtés.

Les années passent, avec ces deux fils magnifiques, Daniel le rêveur développe tout jeune des talents pour l’écriture, Éric le surdoué autodidacte, inventeur d’un programme informatique à seulement treize ans, est très difficile à canaliser. Martin poursuit avec talent son métier de chirurgien ophtalmologue. Il parcourt le monde pour réaliser des opérations miraculeuses pour des malades toujours plus reconnaissants. Une belle famille composée d’éléments disparates qui s’accordent et grâce à qui la vie devrait être formidable.

Mais dans ces conditions, à toujours faire passer le bonheur des autres avant le sien, comme le font souvent les mères, Joan n’arrive plus à écrire. Devenue mère et épouse avant d’être écrivaine, il lui faudrait pour se réaliser pleinement plus de calme et de sérénité. Alors elle privilégie son rôle de mère au détriment de ses passions, ses envies, ses aspirations. Pourtant en cachette, elle réussit à s’évader et à créer son premier grand roman.

Jusqu’au jour où… c’est la trahison, l’abandon et la fin du rêve éveillé, ce rêve de réussite et de retour à l’écriture. Et la trahison est destructrice. A partir de là, les coutures commencent à craquer, la famille explose, le fils génial part au bout du monde, l’ainé se terre et coupe les ponts. Joan part seule se ressourcer à Katmandou. Elle va enfin le faire ce voyage qu’elle avait reporté d’année en année, pour tenter de se trouver au bout du chemin, pardonner, avancer. La rencontre avec les autres – femmes, religion, méditation – va lui permettre d’avancer sur le difficile chemin qu’il lui reste à parcourir.

Ce premier roman est un portrait de femme à la fois terriblement ambitieux – plus de six cent pages tout de même – et vraiment étonnant. L’auteur nous entraine sur plusieurs dizaines d’années de la vie de Joan Ashby. Cette jeune femme embrasse la maternité presque contre son grès, parce que les conventions, les convenances, parce que le mari, les traditions, mais certainement pas par véritable désir intime, comme c’est trop souvent le cas encore aujourd’hui.

J’ai aimé également cette intéressante approche sur la difficulté pour un enfant de trouver sa place et de forger sa personnalité dans une famille où chaque membre est surdoué, chacun ayant des spécialités si écrasantes, si évidentes, qu’il faut trouver le moyen de devenir soi.

A sa vie se mêlent ses différents écrits, ses nouvelles, son romans, puis le récit de son fils, comme des boites que le lecteur va ouvrir à mesure pour comprendre et appréhender toute la complexité de ce personnage, des relations humaines, de la difficile acceptation de la vie familiale. Il faut du talent pour donner un style différent aux écrits qui se suivent ; parfois un peu difficiles à suivre, mais les différentes polices utilisées aident bien à la compréhension. Ça foisonne, c’est dense, et ce gros pavé est un vrai plaisir de lecture, à la fois original, singulier, humain, il parle à chacun d’entre nous.

Citation : Elle comprend qu’elle vivait comme cousue de l’intérieur depuis très longtemps et que les coutures commencent à craquer.

La résurrection de Joan Ashby, par son approche un peu iconoclaste de la maternité m’a fait penser au roman Amour propre de Sylvie Le Bihan que j’avais également beaucoup aimé, pour cette vision qui dérange mais qu’il est primordial d’exprimer.

Catalogue éditeur : Delcourt littérature

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carole Hanna

Joan Ashby a toujours voulu devenir écrivaine et a établi très tôt quelques préceptes de vie pour mettre toutes les chances de son côté : « Ne pas perdre de temps », « Écrire tous les jours », et surtout « Ne jamais avoir d’enfants ». Elle touche au but à 23 ans et devient la nouvelle sensation de la scène littéraire new-yorkaise avec un premier recueil de nouvelles singulières. Mais elle fait un premier pas de côté en épousant Martin, puis découvre avec effroi qu’elle est enceinte. Elle prend alors une décision fatale à sa carrière et s’efface dans une vie de famille non préméditée. Mère de deux fils diagnostiqués précoces, Joan laisse filer les années. Sur le point de renouer enfin avec la vie qu’elle a mise en suspens, une trahison aux proportions shakespeariennes va l’acculer à questionner tous les choix qu’elle a faits…

Sélectionné par le PEN/Robert W. Bingham Prize for Debut Fiction, La Résurrection de Joan Ashby est le premier roman de Cherise Wolas, par ailleurs productrice de cinéma. Native de Los Angeles, elle vit aujourd’hui à New York et a publié en 2018 son deuxième roman, The Family Tabor.

Parution le 22 janvier 2020 / 624 pages / Prix : 23.90€

Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.