Gabrielle ou le jardin retrouvé. Stéphane Jougla

Avec « Gabrielle ou le jardin retrouvé » Stéphane Jougla nous dépeint l’étrange relation d’un homme qui a perdu celle qu’il aime et d’un homme qui aime passionnément un jardin, sur un  fond de folie douce et de dépression, d’amitié et de fidélité.

DomiCLire_gabriele_ou_le_jardin_retrouve.jpgGabrielle est prof de français. Elle vit avec Martin dans son coquet logement et profite avec lui de son magnifique jardin, de dimensions modestes mais au charme incroyable. Gabrielle a tous les talents, elle exerce un métier qui lui plait, elle adore lire et sème des livres dans tout l’appartement, elle connait les plantes comme personne et fait prospérer le plus beau des jardins en toutes saisons. La vie s’écoule sereine  et riche de beaux moments.  Jusqu’au jour où Gabrielle meurt, renversée par un chauffard.
Martin est prévenu, mais Martin va faire un déni de réalité, refusant au plus profond de lui de voir disparaitre définitivement celle qu’il a tant aimé. Il reste dans l’appartement … gardien de ses livres, de son jardin…

Martin va s’enfoncer inexorablement dans une dépression, une réclusion voulue entre les quatre murs de l’appartement, puis sur un fauteuil dans ce jardin qu’il voit évoluer comme par magie. Un jour apparait Charlie, celui qu’il n’attendait pas, dont Gabrielle n’a jamais parlé, semant le doute dans son esprit. Qu’elle confiance peut-il avoir encore envers elle ? Lui a-t-elle caché autre chose ?

Étrange roman, sur le doute et le mensonge, sur la vie que l’on s’invente et celle dont on rêve, mais aussi sur la confiance que l’on peut avoir dans l’autre, celui avec qui on partage tout, jusqu’au moment où la réalité n’est plus ce qu’elle semblait être. Cette difficile remise en question de ses certitudes et de sa vie s’avère impossible pour Martin sans sombrer dans la folie…

Voilà un roman agréable et facile à lire, qui n’est pas forcément un coup de cœur, mais qui est pourtant  une rencontre intéressante avec quatre personnages très différents. Quatre ? Mais oui, bien sûr, puisqu’il y a Gabrielle et Martin, mais il y a aussi Charlie et … le jardin, non ?


Catalogue éditeur : Denoël

Gabrielle a deux passions : la lecture et son jardin. Lorsqu’elle meurt accidentellement, le monde de Martin, son compagnon, s’effondre. Inconsolable, il s’efforce de maintenir vivant le souvenir de la femme qu’il aimait. Lui qui n’ouvrait jamais un livre et pour qui le jardin était le domaine réservé de Gabrielle, se met à lire ses romans et à entretenir ses fleurs. C’est ainsi qu’il découvre un secret que, par amour, Gabrielle lui avait caché. Ce secret bouleversera sa vie, mais lui permettra de surmonter son deuil d’une manière inattendue.

224 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782207136775 / Parution : 24-08-2017

 

 

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Winter is coming. Pierre Jourde

« Winter is coming », c’est beau comme un morceau de musique qui parle à votre cœur et c’est difficile comme la mort d’un enfant que l’on ne peut ni ne veut accepter, mais que l’on va accompagner autant qu’on en sera capable.

DomiCLire_winter_is_comingC’est un beau mais triste récit, celui de la maladie et de la mort du fils de l’auteur. A vingt ans, l’âge de tous les possibles, où tous les rêves sont permis, où la vie s’ouvre devant vous, Gabriel meurt d’une forme de cancer qui touche peu de patients mais qui va l’emporter en quelques mois. Son père pleure un fils, son père sublime ces moments rares mais puissants de partage et de silence, de non-dits et de compréhension mutuelle de ce temps qui file et que l’on ne revivra plus jamais.

C’est la difficile descente vers plus de souffrance, vers moins de vie, c’est l’accompagnement du malade à qui on n’ose pas dire tout ce qu’on aimerait tant dire avant la fin, avant qu’il disparaisse à jamais, à qui on n’ose pas parler de peur qu’il ne comprenne que sa vie inéluctablement s’en va, car le sait-il, lui, que c’est fini, que plus jamais ? Et l’on peut d’ailleurs se demander qui cache la vérité à l’autre, qui le protège, qui est celui qui joue le plus la comédie de la guérison possible, le malade, ses proches, les médecins qui ne disent pas tout ou que l’on ne veut pas entendre ?

C’est le cri d’amour d’un père pour son fils, c’est le cri d’impuissance des vivants face à la mort, c’est aussi le cri que nous avons tous envie de pousser lorsque ceux qu’on aime disparaissent… Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un récit, c’est une parenthèse de douleur qui parle à tous ceux qui ont connu la mort, à tous ceux qui la redoute, à chacun d’entre nous en somme.

 «Winter si coming » est le récit de l’avant, avant de savoir, avant l’inéluctable, du pendant, pendant la maladie, les silences, les moments de vie intense mais si brefs, de l’après, quand on porte sa douleur comme un bagage que l’on ne pourra plus jamais déposer dans aucune consigne mais qui s’allégera malgré tout peu à peu. Difficile, douloureux, rempli d’amour et de souffrance « Winter is coming » est porté par l’écriture incisive, désespérée, optimiste parfois, poignante toujours, de Pierre Jourde.


Catalogue éditeur : Gallimard

«Après coup, on ne peut pas s’empêcher de revenir sur les jours d’avant, comme pour prendre la mesure de son aveuglement d’alors. On se regarde ne pas savoir, on se regarde vivre alors que cela n’est pas encore arrivé, on s’étonne de ce fragile bonheur. Et ce sont tous les moments de la vie, toutes les joies, les naissances, les après-midi dans le jardin, les journées sur la plage, les histoires racontées le soir aux enfants, les photographies et les souvenirs du passé que vient rétrospectivement infecter de son venin le jour où l’on a su. Ta photographie d’enfant joyeux est celle, à jamais, d’un enfant qui va bientôt mourir.»
Un des trois fils de Pierre Jourde, Gabriel, est mort à vingt ans. Le récit évoque la dernière année de ce jeune homme plein de charme et de joie de vivre, doué pour les arts plastiques et la musique. La figure radieuse de «Gazou» hante le récit de la maladie : les anecdotes du bonheur enfui ponctuent l’élégie. Un texte poignant sur le deuil et l’amour paternel.

Collection Blanche / Parution : 09-03-2017 / 160 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072721373

Pour que rien ne s’efface. Catherine Locandro

Qui se souvient de ce qui a été, de la gloire et de la légèreté, au moment de quitter la difficile scène de la vie. Dans son dernier roman « Pour que rien ne s’efface » Catherine Locandro évoque avec justesse le temps qui passe, la solitude et l’oubli.

DomiCLire_pour_que_rien_ne_sefface.jpgC’était une enfant magnifique, puis la plus belle des femme, aujourd’hui, oubliée de tous, c’est un cadavre qui se décompose, dans un appartement parisien. Comment peut-on en arriver là quand on s’appelle Lila Beaulieu, actrice ayant eu son heure de gloire et ayant descendu avec panache les marches de Cannes lors de la parution de son seul grand film, quelques trente ans plus tôt ? Comment peut-on en arriver là quand on a eu des maris, des enfants, des amants, des amis ?
Dans ce roman choral le lecteur tourne autour de Lila comme s’il était devant le film de sa vie. On imagine la  caméra qui tourne autour de Lila et nous montre à chaque fois un angle de vue différent. Divers témoins se succèdent, amis, amants, maris, sa fille, ses voisins, ils sont plus ou moins proches et ont eu  une relation plus ou moins intime avec Lila. Chacun vient apporter sa brique pour décrire celle qu’il a connue, dévoilant tour à tour des facettes de sa vie, de sa personnalité, de ce qu’elle a bien voulu leur montrer, ou tout simplement ce qu’ils ont bien voulu en connaître.

Chacun est là aussi pour dire la fin tragique annoncée. Car quelle que soit la relation qu’ils ont eue avec Lila, on découvre au grès des déclarations et des souvenirs le succès puis l’échec, le rêve brisé d’une carrière à Hollywood, la perte d’un enfant, l’oubli dans l’alcool, l’éloignement du couple et le rejet de ceux qui restent. Mais aussi et surtout l’incompréhension et la méconnaissance de la véritable personnalité de Lila, le poids de l’enfance, les hésitations, l’effondrement de ses rêves et les désillusions de sa vie de femme.

Comme cela avait été le cas en lisant « La maladroite », j’ai ressenti dans ces témoignages à la fois un lourd chagrin et un grand nombre de responsabilités, souvent sans faute, accumulées par tous ceux qui ont partagé ou traversé la vie de Lila. Tous ceux qui ont vu, qui ont compris la solitude et le chagrin mais qui n’ont jamais fait le nécessaire pour qu’elle s’en sorte. J’ai aimé la structure de ce roman, cette façon de tourner autour du personnage de Lila Beaulieu et de la découvrir peu à peu, sans juger, sans parti pris, juste en témoin d’une vie qui passe.

Citation :

Il faudrait tout dire à Lucie. Et avant tout, que la vie était courte, mais aussi terriblement longue. Elle vous donnait tout le loisir de multiplier les erreurs, et vous laissait si peu de temps pour les réparer.


Catalogue éditeur : Éditions Héloïse d’Ormesson

Cette histoire commence par la fin : une femme de soixante-cinq ans retrouvée morte dans un studio parisien. La défunte est pourtant loin d’être une inconnue. Mais qui se souvient d’elle ? lire la suite

208 pages | 18€ / Paru le 12 janvier 2017 / ISBN : 978-2-35087-389-3
Photo de couverture © Charlotte Jolly de Rosnay

Fils du feu. Guy Boley

Avec « Fils du feu », ce premier roman magnifique et poétique, Guy Boley fait une entrée remarquée dans le monde de l’écriture.

DomiCLire_fils_du_feu.jpgLes fils du feu, ce sont les fils des forgerons, ces homme qui travaillent l’acier dans des conditions difficiles, fiers de ce travail rude, laissant parfois place à la solidarité et à la créativité. Le narrateur est fils de forgeron, mais n’en deviendra pas un à son tour. Il est né dans une ville de province dans les années 50, ces années qui connaissent l’avènement d’un monde nouveau, fait de frigidaires et de machines, de clés métalliques et de portail en fer livré par le grossiste, où il faut s’adapter au nouvel âge, devenir commerçant plutôt qu’artisan.
Dans cette famille il y a le père, forgeron, aidé par Jacky, cet homme splendide sous l’effort, taiseux et mystérieux, la sœur, qui claque très tôt la porte de la maison familiale pour s’envoler vers d’autres cieux, il y a Norbert, le petit frère, mort si jeune. Il y a la mère, doucement évaporée et sombrant peu à peu dans une forme de folie douce. Car elle ne se remettra jamais de la mort du tout petit, elle qui place chaque jour son couvert sur la table et le berce chaque soir.
Alors pour pouvoir vivre à son tour, ce fils du feu devient homme, accepte la folie de la mère, découvre ses préférences, ses différences, tâtonne dans des études pour enfin trouver sa voie, laissant éclore son talent de peintre, tourmenté au plus profond de lui par une famille qui le marque à vie.

Il y a une mélancolie douce dans ses souvenirs d’enfance, devant la puissance du feu dans la forge du père, vulcain invincible et majestueux, ou de ce feu que l’on trouve sous les bassines de fer des lavandières, femmes bavardes, courageuses et fortes, qui peuplent son enfance. Mais il y a également la tendresse et l’acceptation d’un fils pour sa mère et pour sa douleur, celle immense et impossible à combler que provoque la perte d’un enfant. Enfin, l’acceptation de soi, de son anormalité, ou au contraire de sa normalité, « Comme Cocteau et Jean Marais ? » «  Mais alors, je n’aurais pas de petits-enfants ? »  dira la mère, qui accepte la différence, bercée par ses deux fils, celui avec qui elle partage la vie rêvée, là-haut dans le grenier, et celui qui poursuit sa route d’homme.

Par moment, le lecteur est immergé dans un poème tant les phrases semblent des rimes, portées par des alexandrins qui n’en sont pas, tant par le rythme que par le sujet. C’est un roman qui n’est aucunement triste ni mélancolique, et ce malgré le deuil et la douleur évoqués dans ces lignes, mais aussi la période pendant laquelle il se situe et qui connait une véritable remise en cause de la société et un bouleversement des habitudes de chacun. On ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir partagé de belles choses, à un rythme à la fois doux et puissant, porté par la force du feu, par la puissance des escarbilles, celles de la forge et celles de la vie, par l’amour, mais aussi par l’absence et le chagrin, même si les situations sont parfois décrites avec un brin d’ironie et de cocasserie, par un monde qui s’achève et le commencement d’un autre, porté par la vie avant tout. Guy Boley signe là un premier roman d’une rare poésie.


Catalogue éditeur : éditions Grasset

Nés sous les feux de la forge où s’attèle leur père, ils étaient Fils du feu, donc fils de roi, destinés à briller. Mais l’un des deux frères décède précocement et laisse derrière lui des parents endeuillés et un frère orphelin. Face à la peine, chacun s’invente sa parade : si le père s’efface dans les vagues de l’ivresse, la mère choisit de faire comme si rien ne s’était passé. Et comment interdire à sa mère de dresser le couvert d’un fantôme rêvé ou de border chaque nuit un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaité renait ? Une fois devenu adulte et peintre confirmé, le narrateur, fils du feu survivant, retrouvera la paix dans les tableaux qu’il crée et raconte à présent. Ainsi nous dévoile-t-il son enfance passée dans une France qu’on croirait de légende, où les hommes forgent encore, les grands-mères dépiautent les grenouilles comme les singes les bananes, et les mères en deuil, pour effacer la mort, prétendent que leurs fils perdus continuent d’exister.
Dans une langue splendide, Guy Boley signe ainsi un premier roman stupéfiant de talent et de justesse.

Parution : 24/08/2016 / Pages : 160 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 16.50 € / EAN : 9782246862116

Meursault, contre-enquête. Kamel Daoud

Qui n’a pas lu « L’étranger » de Camus  ? C’est indiscutablement un roman qui a eu de très nombreux lecteurs. Mais qui s’est posé la question de l’homme derrière celui qui meurt sur une plage à Alger, à 2 heures de l’après-midi en plein soleil. Est-ce à cette question que Kamel Daoud veut donner une réponse ? Ou souhaite-t-il nous mener plus loin encore dans la réflexion ?

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Faut-il relire L’Étranger avant de découvrir Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud ? Certainement, car pour beaucoup d’entre nous cette lecture date de nombreuses années et la perception que l’on peut avoir à sa relecture est différente de celle que l’on a connue dans sa jeunesse (en particulier lorsqu’un livre est imposé par un programme scolaire !) de même il est intéressant de se souvenir précisément du roman d’Albert Camus avant d’aborder le roman de Kamel Daoud. Voilà, j’ai lu les deux, l’histoire est complète… L’histoire ? Mais laquelle ?

Celle de « l’Arabe », cet inconnu tué sur une plage, simplement parce que Meursault était ébloui de soleil, aveuglé par les quelques gouttes de sueurs qui perlaient à son front, un jour de désœuvrement trop ordinaire ?
Celle de Haroun, le narrateur, le frère de « l’Arabe », de celui qui depuis tant d’années n’a jamais eu de prénom ni de nom, jamais eu de vie, de famille, d’emploi, de rêves à accomplir, car personne ne s’y est intéressé ?
Celle de « l’Arabe », qui pourrait être n’importe quel inconnu ou simplement ce frère qui vit dans un pays dont il a du mal à comprendre et à accepter les évolutions, la fin de la colonisation et les dégâts irréparables de la guerre dans la population, la place qui est aujourd’hui faite aux femmes, l’importance grandissante de la religion dans la vie de chacun, l’alcool ou le vin qu’on ne boit plus, les cafés où l’on avait l’habitude de se retrouver et qui ferment les uns après les autres ; celui qui vit dans la solitude, qui a connu le désintérêt et la manque d’amour d’une mère, celle qui a perdu un fils, le vrai, le seul qui compte ; celui enfin qui cherche une identité dans un pays qui n’est plus le sien, comme il peut parfois l’exprimer ?

Alors, oui, la boucle est bouclée, car « l’Arabe » a enfin une identité, mais à la lecture de ce  Meursault, contre-enquête on tourne la dernière page avec une certaine frustration et une grande interrogation. Car Kamel Daoud est un auteur qui dit et qui ose, avec des mots qui marquent et interpellent, même si parfois le style et l’approche peuvent dérouter le lecteur. On sent en filigrane les reproches, l’héritage dont on veut se défaire, les critiques exprimées sans complaisance et surtout les attentes de l’auteur envers un pays qui change et qui trop souvent contraint.


Catalogue éditeur : Actes Sud

Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du XXe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…
Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.

Mai, 2014 / 11,5 x 21,7 / 160 pages / ISBN 978-2-330-03372-9 / prix : 19, 00€

Vivre près des tilleuls. L’AJAR

« Vivre près des tilleuls » ou la lecture quasi hypnotique d’un court premier roman qui sonne terriblement vrai.

Si très souvent le lecteur s’interroge – à tort d’ailleurs, car après tout qu’importe – pour savoir qu’elle est la proportion de vécu qu’un auteur met dans ses écrits, voilà la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’avoir vécu pour dire et écrire avec talent. Car du talent ils en ont ces 18 auteurs qui produisent un roman à l’unité stylistique et littéraire évidente.

J’ai donc plongé dans les mémoires d’Esther Montandon, cette femme qui a laissé, et caché, des écrits retrouvés par hasard par le dépositaire de ses archives, Vincent König. Vincent qui décide de produire ce roman, ces mots de souffrance, de deuil, ces souvenirs de l’absente, cette petite fille qu’Esther avait tant attendue, elle qui ne sera mère qu’à quarante ans. Cette enfant qu’Esther va perdre prématurément puisque Louise meurt d’un accident domestique à trois ans. Courte vie, qui laisse un vide tel qu’il ne pourra plus jamais être comblé, perte irremplaçable de celle qui sera éternellement cette magnifique enfant de trois ans.

Quel exercice de style, criant de vérité, d’émotion, de tendresse et de souffrance. Voix multiple et cependant unique pour dire les mots, les souvenirs, le cheminement des perdants, ceux qui restent au bord du gouffre de l’absence irremplaçable. Difficile, réaliste, sensible et juste !

Quelques extraits, phrases qui m’ont touchée :

« Ce soir, Louise dort en terre.
Ce sera le cas pour tous les soirs à venir. Toutes les nuits du monde.
Je le consigne ici. Cela ne change rien. Il le faut. »

« Le chagrin est moins un état qu’une action. Les heures d’insomnie, puis le sommeil en plomb fondu sur les paupières, la prostration dans le noir, la faim qui distrait la douleur, les larmes qu’on ne sent plus couler : le chagrin est un engagement de tout l’être, et je m’y suis jetée. On me dit de me reprendre, de faire des choses pour me changer les idées. Personne ne comprend que j’agis déjà, tout le temps. Le chagrin est tout ce que je suis capable de faire. »

 #RL2016


Catalogue éditeur : Flammarion

Vincent König est le dépositaire des archives de l’écrivaine suisse Esther Montandon. En ouvrant par hasard une chemise classée « factures », il découvre des dizaines de pages noircies, qui composent un récit intime. Esther a donc tenu un « journal de deuil », dans lequel elle a pour la première fois évoqué la mort de sa fille Louise et l’aberrante « vie d’après ». Les souvenirs comme les différents visages de la douleur s’y trouvent déclinés avec une incroyable justesse. Ces carnets seront publiés sous le titre Vivre près des tilleuls.

Roman sur l’impossible deuil d’une mère, porté par une écriture d’une rare sensibilité, Vivre près des tilleuls est aussi une déclaration d’amour à la littérature : ce récit d’Esther Montandon est en réalité l’œuvre d’un collectif littéraire suisse, l’AJAR. Ces dix-huit jeunes auteur-e-s savent que la fiction n’est pas le contraire du réel et que si « je est un autre », « je » peut aussi bien être quinze, seize, dix-huit personnes.

L’AJAR – Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands – est un collectif créé en janvier 2012. Ses membres partagent un même désir : celui d’explorer les potentialités de la création littéraire en groupe. Les activités de l’AJAR se situent sur la scène, le papier ou l’écran. Vivre près des tilleuls est son premier roman. Son site : http://www.jeunesauteurs.ch

Collection : Littérature française / Parution : 17/08/2016 / Format : 13.5x21x0 cm / Nb pages : 128 / Prix : 13,00 € / AN : 9782081389199

La nuit avec ma femme. Samuel Benchetrit

« La nuit avec ma femme » de Samuel Benchetrit est un voyage au bout d’une étrange nuit, nuit de  la rencontre et du dialogue avec celle qui n’est plus.

DomiCLire_la_nuit_avec_ma_femme.JPGLivre bouleversant, et pourtant on connait la fin, on connait hélas l’histoire terrible d’une femme battue à mort par son amant. Dans ce roman, l’auteur, Samuel Benchetrit, revient sur la mort de son ex-femme, Marie Trintignant.

Mais il n’y a rien de sordide ni de revanchard dans ces lignes parfois très poétiques. C’est le récit d’une errance à travers la nuit, comme si Marie était venue le retrouver, les instants s’égrènent et avec eux ce qui aurait pu être la vie et qui est devenu la mort. Les souvenirs des jours heureux, ceux de l’horreur, de l’annonce à un fils, quand on sait qu’on va détruire à jamais la vie d’un enfant en lui apprenant la mort d’un de ses parents, la confrontation, le procès, le cynisme aussi, de la justice, de ceux qui défendent l’indéfendable, le pourquoi il sort de prison, vit normalement, respire, parle, chante, rit, alors que Marie n’est plus. Et puis l’après, quand on se reconstruit mais que l’on sait que l’absence, éternelle et inéluctable, sera toujours une souffrance.
C’est un court récit, mais tellement émouvant, triste et beau malgré tout car de la mort a su émerger la notion du bonheur, de l’instant à savourer, de ce qui est et avant tout de ce qui n’est plus.

Si j’ai hésité avant de le lire, craignant les mots de trop, grand bien m’en a pris, car ce livre est magnifique. Il n’est ni larmoyant, ni agressif, on sourit même parfois, devant l’incrédulité de ceux qui ne comprennent pas que Marie est là avec S, qu’elle est revenue, c’est impossible ? Qu’importe, ce serait tellement beau de le croire, de pouvoir lui parler, l’embrasser, la comprendre, savoir, où elle est, savoir comment ça se passe dans « la mort » un peu comme on dirait dans « la vie »… C’était sans doute un mal indispensable pour l’auteur, pour passer à une autre étape de vie, et qui ne peut que nous toucher.

C’est un livre qui aborde aussi la triste réalité des violences faites aux femmes, celles qui meurent encore chaque jour sous les coups de leurs compagnons, et que l’on oublie trop souvent. Car non, hélas, ça n’arrive pas qu’aux autres…

#RL2016


Catalogue éditeur : Plon

« J’ai passé plus de temps que toi sur cette Terre. Et notre différence, c’est que moi, je t’ai perdue. C’est parce que j’ai continué à vivre que je le sais. J’ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S’en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J’invoque la colère pour que tu la calmes. Quelques rires où tu me rejoindrais. Et le soleil a changé, puisqu’il manque une ombre. Mais je suis heureux. Et c’est à ton absence que je dois de le savoir. »