Rencontre avec Hisham Matar « La terre qui les sépare »

Retour sur la rencontre en janvier, chez Gallimard, avec Hisham Matar auteur de « La terre qui les sépare ».

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Il y avait beaucoup de lecteurs attentifs pour rencontrer l’auteur de ce livre passionnant et bouleversant. Passionnant  par les situations qu’il évoque, bouleversant quand il parle de la disparition d’un père, intellectuel subversif aux yeux du dictateur, qui disparait dans les geôles de Kadhafi, et dont la famille ne saura jamais ce qu’il est devenu.
La terre qui les sépare  n’est pas un roman et pourtant il se lit comme un roman. On vit avec l’auteur, au rythme des terreurs, des recherches, des absences, du silence et de la peur. On est porté par une écriture fluide et évocatrice, et d’ailleurs il faut féliciter la traductrice qui a su rendre ce livre émouvant et vivant, sans doute autant que dans la langue d’origine.

Et le lecteur de découvrir aussi les prisons , celle d’Abou Salim en particulier, les exécutions, la peur,  l’absence, le doute, l’espoir, les lacunes de l’éducation, le silence des intellectuel pour ne pas être arrêtés, la toute-puissance d’une famille de despotes qui n’hésite pas à exécuter le moindre opposant où qu’il se trouve partout dans le monde, et la tourmente de la révolution, celle qui met à terre le pouvoir en place, mais qui peine tant à faire émerger un régime stable. La terre qui les sépare est un récit indispensable pour mieux comprendre le silence, la corruption, la terreur, la mort. Et mieux appréhender e temps qu’il faut pour renaître de ses cendres, quand on a vécu si longtemps sous une telle chape de plomb, celle de la dictature.

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Lors de la rencontre, à la question sur la genèse de ce livre, l’auteur nous explique que ce livre est né d’un article dans le NewYorker.
Il avait décidé d’écrire un livre personnel et calme, mais en même temps destiné au public, à une période tout sauf tranquille puisque c’était au moment du printemps Arabe. L’auteur est alors submergé par tout ce qu’il se passe autour de lui, il se pose cette question « comment est-il possible d’écrire ? ».

A cette époque, et après 33 ans, il lui est enfin possible de revenir en Lybie pendant un mois. Il décide alors de faire ce voyage dans les ruines du passé avec sa femme et sa mère, ce qui,  comme il dit avec beaucoup d’humour, est peut-être le plus mauvais choix pour la tranquillité ! Mais il a enfin la possibilité de se replonger, de se regrouper avec sa famille, de voir et d’envisager à la fois les paysages et les Hommes, la famille, mais surtout d’évoquer le sort de son père. Il est alors submergé par ce qui l’entoure et ne sait plus vraiment par où commencer. Pour combattre l’émotion, il rédige un journal quotidien. A retour, il arrête d’écrire pendant trois mois, même pas une seule lettre, et en vient même à se demander s’il est arrivé à la fin de son métier d’écrivain et de sa relation à l’écriture. Et un jour, alors qu’il allait voir un ami, il prend ce journal qu’il avait écrit pendant son séjour en Lybie et le lit comme s’il était écrit par un étranger. C’est le déclic, comme s’il avait fallu imaginer une distance, un espace, entre ses propres mots et lui-même pour retrouver l’enthousiasme d’écrire.

Pourquoi écrire sur ça justement ? Pas par intérêt pour sa propre famille, mais plutôt parce que ce qu’il a vécu pointe vers quelque chose d’essentiel dans la condition humaine. Alors il a écrit, un article, de 5000 mots, puis l’éditeur en a demandé plus, puis plus, et c’est devenu ce livre, qu’il a ressenti tout au fond de lui comme indispensable.

Ce texte-là est-il différent du journal ? En fait, les deux premières lignes sont celles du journal, puis Hisham Matar s’est interrogé sur ce que devait être son livre, et celui-ci s’est imposé peu à peu, a pris son rythme, le journal n’était plus qu’un pense bête, qui fournissait un nom, un lieu, un détail.

Et l’auteur nous explique que même s’il a été élevé par de femmes, entouré de femmes puisque les hommes étaient en prison, l’amour que son père portait à la littérature est pour une grande part dans son éducation, dans son goût pour l’écriture. Car la littérature a cette capacité à faire que le lointain devienne intime, et lire, c’est être, devenir autre.

Alors, est-il difficile d’écrire sans le masque de la fiction ? Il aime rester discret sur sa vie privée, et pourtant il est resté le plus fidèle possible à son histoire familiale, mais c’est une histoire pleine de trous, et que fait-t-on de tous ces manques ? Il y a cependant des témoignages, des dates, la Lybie a souffert de façon extraordinaire du colonialisme italien, puis de la nature traumatisante de l’époque Kadhafi, dans le silence et l’horreur, il y avait un silence absolu sur tout, sur les exécutions publiques par exemple. En Lybie, il y avait un poids, une quantité de silence, sur le récit historique, les témoignages des faits, tout ce que vous écriviez était contesté, c’était très risqué. Quand on lui demande s’il a subit des pressions, l’auteur nous dit que non, pas maintenant, et d’ailleurs se demande-t-il, ont-ils seulement lu son récit?

Depuis et grâce à l’article du NewYorker, les gens ont envie de parler, car le fardeau est trop important à porter, il y a trop de fantômes. Peut-on être optimiste pour l’avenir ? Il faut d’abord comprendre ce qu’il s’est passé, et qui est le résultat de 40 ans à vivre sous la situation désastreuse qu’était la dictature. Et de cette malédiction qu’est ce flot infini de pétrole qui fait que d’autres pays deviennent des parasites de la Lybie, ce qui alourdi la situation. Mais l’enthousiasme et l’espoir est là chez les jeunes.

Pourtant, si ce livre traite énormément de la situation politique de la Lybie, le père et surtout l’absence du père est au centre, fil conducteur de ce récit. Car le père est avant tout le fil qui rattache à son propre passé, à soi-même, etc. Si Hisham Matar est très intéressé par tout ce qui le préoccupe et qui pose problème, il n’est pas forcément intéressé par la résolution du problème. Il est en quelques sorte d’avantage  passionné par le chemin qui mène à la résolution que par l’issue elle-même. Aussi lorsqu’il s’est demandé quelle serait la manière la plus authentique de rendre compte de son expérience il a pensé à écrire le livre qu’il aurait lui-même envie de lire, ensuite il a fait confiance au pouvoir de l’écriture car il sait que chacun va trouver ce qu’il cherche dans un livre.

Ma chronique du roman est à lire ici
Retrouvez également la chronique de Nicole, du blog Motspourmots et celle de Pierre, du blog Sans connivence

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La tentation d’être heureux. Lorenzo Marone

Naples, la vie, la famille, l’amour, la mort.

Lorenzo Marone nous plonge avec tendresse dans la solitude bourrue de Cesare Annunziata, un acariâtre napolitain de soixante-dix-sept ans. « La tentation d’être heureux »  est déjà traduit dans une dizaine de langues et en cours d’adaptation au cinéma.

Voici le lecteur transporté à Naples par la voix du narrateur, Cesare Annunziata. Celui-ci vit dans un immeuble depuis, depuis … ? Eh bien, presque toute sa vie d’adulte, marié, puis veuf, depuis la mort cinq ans plus tôt de Caterina, celle qu’il a épousé presque par obligation, à qui il a fait deux enfants, avec qui il a vécu en bonne entente mais plus par habitude que par amour, et qu’il a allégrement trompée toute sa vie. Dans cet immeuble il y a aussi la vieille voisine, qui depuis son veuvage comble sa solitude en recueillant tous les chats errants du quartier, au grand dam de ses voisins (ah, l’odeur des chats en trop grand nombre !) et Marino, l’ami de longue date, ancien collègue, qui n’a plus quitté son appartement à l’étage en dessous de Cesare depuis les malheurs qui ont frappé sa famille.

Cesare est un vieux grincheux, un tantinet égoïste, qui a beaucoup de mal à dire aux gens qu’il aime qu’il les aimes, les plus importants étant bien évidement Dante, son fils qui n’a jamais encore osé avouer son homosexualité à son père, et Sveva, sa fille, qui cherche le bonheur, malgré un mari, un fils, et un excellent travail, mais qui se plait à jouer la comédie pour un rien, ou à se distraire dans les bras de Rossana, la prostituée qu’il fréquente depuis de nombreuses années.

Comédie à l’italienne un tantinet loufoque, nous découvrons les tergiversations et les pensées d’un papi qui ne veut pas vieillir, ou en tout cas qui ne veut pas se conformer à l’image d’un homme de son âge et de sa condition… Jusqu’au moment où il croise la route d’Emma, une belle jeune voisine. Et où il comprend qu’Emma est une femme battue par un mari particulièrement violent. Et là se pose tout le dilemme de Cesare, doit-il aider, intervenir, continuer et passer sa route ? Intéressante incursion de cette comédie dans le registre dramatique terriblement actuel et universel des violences faites aux femmes, et de l’aide que l’on peut y apporter. Que faire et comment intervenir quand la victime refuse toute aide, prendre les décisions à sa place ? Prévenir les autorités, porter plainte, quel droit d’ingérence sur la vie de l’autre ? Et surtout, jusqu’à quel degré a-t-on réellement l’envie et le courage de s’impliquer. J’aurais d’ailleurs aimé que le propos soit un peu plus fouillé, mais cela impliquait de quitter le registre léger sans doute voulu par l’auteur qui fait réfléchir ses lecteurs, mais sans que cela ne cause trop de douleur.

Voilà donc une comédie sympathique qui se lit facilement, malgré un peu trop de lieux communs et de poncifs édictés par un Cesare mélancolique au seuil d’une vie bien remplie. Le côté gai et coloré des rues de Naples, du caractère italien transparait dans ces lignes, pour un roman au final plus optimiste que triste.

#rl2016


Catalogue éditeur : Belfond étranger
Dans une Naples grouillante de vie et de clameurs, une comédie à l’italienne sur la vieillesse et la solitude, mais aussi sur ces petits riens qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. Porté par une galerie de personnages profondément attachants, un roman qui fait du bien, plein de poésie et d’espoir.
Dans un vieux quartier napolitain, il y a un immeuble. Dans ce vieil immeuble, il y a des habitants qui ont toujours été là. Il y a Mme Vitagliano, la dame aux chats ; Marino, que la mélancolie a cloué à son fauteuil.
Et puis il y a Cesare Annunziata, soixante-dix-sept ans et une colère intacte. Sa femme ? Une lâcheuse qui l’a abandonné en mourant cinq ans plus tôt. Sa fille ? Une coincée qui passe son temps à le supplier d’arrêter de boire et de fumer. Son fils ? Un lâche qui n’ose même pas lui avouer son homosexualité. Sa maîtresse ? Une chouette fille, mais peu présentable. Les autres ? Un ramassis de menteurs et de couards.
Et voici qu’un jour débarque un jeune couple. Et très vite résonnent les échos de violentes disputes.
Que faire quand soir après soir vous tremblez pour la voisine ? Et si, en tentant de sauver la jeune femme, Cesare se sauvait lui-même ? Et s’il était temps de baisser enfin la garde ?

 

Voici venir les rêveurs. Imbolo Mbue

African dream Vs American dream

Un rêve et une réalité mis en mots avec beaucoup de justesse par Imbolo Mbue dans « Voici venir les rêveurs »

2008, à New York. Jende a quitté le Cameroun il y a déjà quelques mois, son cousin lui a payé le billet pour venir tenter sa chance aux États Unis. Depuis, à force de petits boulots et d’économie, il a fait venir Neni, son épouse, et Liomi, leur fils. NY est pour eux synonyme d’Eldorado, puisque dans leur pays, la différence de classe leur interdisait de se marier, de vivre sereinement et d’être acceptés par leurs familles respectives. Mais la vie de migrant n’est pas toujours facile, et si le rêve est à portée de main, l’administration et ses arcanes compliquent passablement les choses. Car pour rester en Amérique, il faut obtenir un emploi et une Green Card, ou une Green Card et un emploi, car l’un ne va pas sans l’autre, mais l’un comme l’autre sont difficiles à obtenir.
Grâce au piston et sans dévoiler son problème de papiers, Jende va se faire embaucher comme chauffeur par Clark, un banquier reconnu et prospère de Lehmann Brothers. Passer des heures ensemble chaque jour dans l’atmosphère confiné d’une voiture, même de luxe, ça rapproche. Clark et Jende se parlent, essayent de se comprendre, même s’ils n’iront jamais jusqu’à évoquer leurs problèmes ni aborder ce qui touche à l’intime.

Deux mondes vont alors se côtoyer et par moment s’accepter, s’écouter, tenter de se connaître. Celui des riches américains, avec grand appartement, bonne éducation pour les enfants, chauffeur, soirées de gala, maison d’été dans les Hamptons, vacances de rêve, et le monde des émigrés, vivant à Harlem, craignant à tout moment de se faire expulser, mais qui mettent tout leur cœur et leur énergie à se faire accepter, à rentrer dans le moule pour profiter à leur tour du rêve américain.
Neni rêve de devenir pharmacien et va enfin entreprendre des études financées grâce au beau salaire de Jende. Jusqu’au jour où, enceinte de leur second enfant, Jende décide qu’elle doit arrêter et rester à la maison. Car dans la tradition africaine, l’homme est celui qui sait et qui décide, et sa femme doit respecter ses choix, même si elle n’est pas d’accord, même si en Amérique elle est en droit d’exercer son libre arbitre. Arriver et vouloir s’intégrer dans un nouveau pays ne fait pas perdre pour autant les prérogatives et les croyances de son pays d’origine. En Afrique l’homme décide, la femme obéit. A New York, Neni devra accepter et obéir, au risque de voir son rêve anéanti. La crise des subprimes est passée par là, les riches banquiers de Wall street ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes et le pays a sombré dans une crise sans précédent, les mois passent, sans papiers et désormais sans emploi Jende se désespère. Certains s’en remettront, mais la famille de Jende devra certainement renoncer à ses rêves.

Imbolo Mbue nous propose une intéressante analyse des différences de classe, du choc de deux mondes en apparence si opposés, mais aussi de tout ce qui rapproche, une enfance malheureuse, les enfants, une bonne éducation, le rêve de s’en sortir. Puis vient la crise, le renoncement, la faillite, qui font prendre conscience aux plus riches de la valeur de la famille. C’est décrit ici de façon un peu caricaturale peut-être, mais qu’importe, car le rythme, l’intérêt sont là. Même si le roman semble un peu lent à démarrer, parfois un peu idyllique lorsqu’il brosse l’entente entre deux familles que tout oppose, jusqu’au moment où tout s’effondre. Et avant tout jusqu’à la fin du rêve américain, de cet espoir que l’on met dans la réussite qu’on va chercher dans un autre pays, quand on a le courage de tout quitter : famille, amis, pays.

Difficile réalité des migrants, de l’idée que l’on se fait de l’ailleurs, et pour les migrants africains où qu’ils soient, de l’aide qu’il faut continuer à apporter à la famille sans faillir, même quand la situation est difficile, car au pays tous espèrent votre réussite pour s’en sortir aussi. Excellente analyse également du poids de la famille, de la classe, de la tribu et des traditions tellement prégnants en Afrique, et exprimés avec tant de force dans les romans de Léonora Miano, quand la voix d’Imbolo Mbue se fait un peu plus légère et laisse une part au rêve et à l’espoir.

#rl2016 Rentrée littéraire 2016


Catalogue éditeur : Belfond

Drôle et poignante, l’histoire d’une famille camerounaise émigrée à New York. Porté par une écriture à la fraîcheur et à l’énergie exceptionnelles, un roman plein de générosité, d’empathie et de chaleur sur le choc des cultures, les désenchantements de l’exil et les mirages de l’intégration. Un pur joyau, par une des nouvelles voix afropolitaines les plus excitantes du moment.L’Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu’un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un job inespéré : chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.
Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l’Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits.
Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d’éclater. Jende l’ignore encore : en Amérique, il n’y a guère de place pour les rêveurs…

Traduit par Sarah TARDY / Parution le 18 août 2016 / 300 pages / 22.00 €