Le Doorman, Madeleine Assas

Une vie pour découvrir NewYork, la ville qui ne dort jamais

Ray est le Doorman du 10 Park avenue, à Manhattan. Ce juif d’Oran quitte l’Algérie dans les années 60. Il s’installe aux États-Unis après un bref passage dans le sud de la France puis à Paris. Après un emploi particulièrement pénible à décharger le poisson au marché, il rencontre Hannah Belamitz qui lui propose de devenir Doorman dans son immeuble. Il y passera quarante ans de sa vie vêtu de son bel uniforme à boutons dorés.

Quarante années debout à accueillir, aider, recevoir, chacun des habitants du 10 Park Avenue, à découvrir leurs habitudes, leurs familles, leurs visiteurs, leurs qualités et leurs petits défauts, comme leurs secrets les plus inavouables. Un microcosme qui reflète si bien la diversité de la ville.

Avec Salah le compagnon de balade, il parcourt les rues et les quartiers de la grosse pomme, du seuil des années 70 jusqu’à effondrement des tours du World Trade Center.

Cet homme souvent invisible pour les autres découvre la vie des quartiers, de Little Italy à Chinatown, du Lower East Side à TriBeCa, de Harlem à Staten Island, de Brooklyn jusqu’au Bronx, il arpente chaque recoin de la grande ville et nous la fait découvrir par son regard. Les commerces, les cafés et les restaurants, les bars et leurs habitués, rien ne lui échappe. Le lecteur marche dans les pas de Ray, déambule avec lui et voit l’évolution, les bouleversements, les transformations de ces rues qui font rêver le monde entier. Quarante an, presque une vie, c’est très long et pourtant cela passe si vite. Même si le rythme alerte et vif du jeune homme a laissé la place aux pas plus hésitants du sexagénaire, son regard est toujours aussi affûté et empathique envers ses congénères, d’un côté ceux qu’il rencontre lorsqu’il tombe le costume, d’un autre ceux qu’il côtoie lorsqu’il revêt son habit de Doorman.

Je suis allée la première fois à New-York en 1976, pour le bicentenaire des USA, la ville grouillait de monde. Pour la provinciale qui débarquait là-bas après avoir vu la veille le film Taxi driver, tout cela avait un côté irréel et festif. J’y suis retournée depuis à maintes reprises. J’ai retrouvé dans les mots de Ray mes impressions d’alors et celles plus récentes de mes dernières visites. Cette différence entre les quartiers, du plus chic au plus populaire, l’anachronisme entre le gigantisme et la beauté des buildings tous plus splendides les uns que les autres et le coté vieillot et archaïque du métro ou de certaines boutiques par exemple. Le réservoirs d’eau sur les toits des buildings, les écureuils dans les parcs,, les hommes d’affaires pressés de Wall Street, les touristes émerveillés de Time Square ou les joggeurs de Central Parc, tant de quartiers si différents qui font pourtant l’unité de cette ville, en particulier de Manhattan. Les populations d’origines très diverses qui se croisent mais ne se mêlent pas. Enfin, Ray a réveillé en moi le sentiment fort et l’émotion qui m’avaient saisie en entrant à Elis Island, dans les pas des migrants venus chercher leur rêve américain au fil des décennies. Quand un roman éveille autant de souvenirs et d’émotions, c’est sans doute qu’il a atteint son but.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Actes Sud

Le Doorman est le roman d’un homme secret vêtu d’un costume noir à boutons dorés. Un étranger devenu le portier d’un immeuble de Park Avenue puis, avec le temps, le complice discret de plusieurs dizaines de résidents qui comme lui sont un jour venus d’ailleurs. À New York depuis 1965, ce personnage poétique et solitaire est aussi un contemplatif qui arpente à travers ce livre et au fil de quatre décennies l’incomparable mégapole. Humble, la plupart du temps invisible, il est fidèle en amitié, prudent en amour et parfois mélancolique alors que la ville change autour de lui et que l’urbanisme érode les communautés de fraternité.

Toute une vie professionnelle, le Doorman passe ainsi quarante années protégées par son uniforme, à ouvrir des portes monumentales sur le monde extérieur et à observer, à écouter, avec empathie et intégrité ceux qui les franchissent comme autant de visages inoubliables. Jusqu’au jour où il repart pour une autre ville, matrice de son imaginaire.

Ce livre est le théâtre intemporel d’une cartographie intime confrontée à la mythologie d’un lieu. Il convoque l’imaginaire de tout voyageur, qu’il s’agisse du rêveur immobile ou de ces inconditionnels piétons de Manhattan, marcheurs d’hier et d’aujourd’hui aux accents d’ailleurs.

février, 2021 / 11.50 x 21.70 cm / 384 pages / ISBN : 978-2-330-14427-2 / Prix indicatif : 22.00€

Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, Mathias Enard

Un roman foisonnant et érudit qui revisite l’exploration ethnologique

Alors qu’il doit finaliser sa thèse d’ethnologie sur la ruralité, l’étudiant David Mazon décide de partir en exploration dans les Deux-Sèvres du côté de Niort. Il s’installe à la Pensée Sauvage, au milieu de nulle part, enfin en tout cas pour un parisien, dans un logis peuplé de bestioles en apparence aussi bizarres que son voisinage.

C’est au café-épicerie-pêche qu’il fait la connaissance de Martial. A la fois maire du village et entrepreneur de pompes funèbres, il connaît tout le monde et peut lui présenter ses concitoyens. Quant aux autres, le sémillant trentenaire devra enfourcher sa pétaradante motocyclette pour aller les rencontrer chez eux. Il part donc en étude rapprochée des habitants du marais et de ses environs, Martial le maire, l’artiste totalement décalé, Arnaud, l’idiot du village à la mémoire encyclopédique des dates et des événements, Lucie et son grand-père, Gary et Mathilde, Thomas, pour ne citer qu’eux.

Un roman en trois parties principales. Avec tout d’abord (puis en dernière partie) le journal de bord de David Mazon. Il est au départ fort surpris et réticent à partager la vie à la campagne de ces paysans mal dégrossis avec qui il savoure pourtant volontiers le kir vin blanc au café. De plus en plus distant de Laura, sa petite amie restée à Paris. Il confie à son journal ses états d’âme et sa perplexité quant à l’utilité de ses recherches. Puis nous le retrouvons dans la dernière partie, séduit par la campagne et ses habitants, en particulier par Lucie avec qui il compte bien se lancer dans la permaculture, la fourniture des AMAP et les bonheurs de la vie rurale. Ah, écologie quand tu nous tiens…

Entre temps, de multiples digressions nous content les vies et les réincarnations successives mais aussi les métempsycoses des divers protagonistes que rencontre le jeune David. C’est foisonnant de détails, vies, naissances et morts, nourriture, banquets, libations, la vie explose, se répète, se multiplie, s’éteint. Pourtant, dans une version audio, le lecteur est ma foi un peu perdu. Difficile parfois de comprendre les différentes parties du roman et leurs enchaînements, sans pouvoir revenir quelques pages en arrière pour remettre les personnages à leur place, dans le présent ou le lointain passé. Il faut une grande attention pour ne pas trop perdre le fil.

Enfin, sommet du roman, le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, pendant lequel une centaine de personnes vont s’en mettre plein la panse jusqu’à plus soif, cent personnes comme les cent noms de la mort elle-même. Chacun d’eux se fendra d’un récit, prétexte pour l’auteur à nous présenter de nombreux personnages historiques, Rabelais, François Villon, Agrippa d’Aubigné, pour ne citer qu’eux. C’est érudit, foisonnant, aussi riche et savoureux que le menu des fossoyeurs, et parfois fort humoristique.

Le talent de conteur et l’érudition de Mathias Enard sont évidents et la qualité littéraire du roman indiscutable. Pourtant j’ai parfois été perdue dans les nombreux aller-retour présent passé, entre les différents personnages et leurs vies antérieures, les relations qu’ils ont eues dans le passé puis qu’ils ont dans le présent… On s’y perd, mais sans doute est-ce un effet de la version audio. Je dois dire que j’ai cependant aimé suivre David dans ses recherches inabouties, suivre ses tergiversations et son changement de cap, et bien sûr retrouver tous les personnages historiques dont nous parle l’auteur. Avec l’envie de creuser un peu à propos de certains dont l’histoire nous a enseigné l’existence, mais oubliés depuis fort longtemps. Sans compter que cela m’a donné envie de découvrir la maison et les traces de Pierre Loti dans la région.

Le voix du narrateur, qui me semblait un peu professorale au départ, donne le ton de ces multiples vies. Elle est particulièrement savoureuse, gouailleuse et adaptée aux truculences du banquet, posée quand il le faut, et m’a permis au final une lecture fort agréable.

métempsycose : Réincarnation de l’âme après la mort dans un corps humain, ou dans celui d’un animal ou dans un végétal. (Certains peuples ont fait de la métempsycose une croyance fondamentale : les anciens Égyptiens, les Hindous.)

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2021

Catalogue éditeur : Actes-Sud et Audiolib

Pour les besoins d’une thèse sur « la vie à la campagne au XXIe siècle », l’apprenti ethnologue David Mazon a quitté Paris et pris ses quartiers dans un modeste village fictif au bord du Marais poitevin. Logé à la ferme, bientôt pourvu d’une mob propice à ses investigations, s’alimentant au Café-Épicerie-Pêche et puisant le savoir local auprès de l’aimable Maire – également fossoyeur –, le nouveau venu entame un journal de terrain, consigne petits faits vrais et mœurs autochtones, bien décidé à circonscrire et quintessencier la ruralité.

Mais déjà le Maire s’active à préparer le Banquet annuel de sa confrérie – gargantuesque ripaille de trois jours durant lesquels la Mort fait trêve pour que se régalent sans scrupule les fossoyeurs – et les lecteurs – dans une fabuleuse opulence de nourriture, de libations et de langage. Car les saveurs de la langue, sa rémanence et sa métamorphose, sont l’épicentre de ce remuement des siècles et de ce roman hors normes, aussi empli de truculence qu’il est épris de culture  populaire, riche de mémoire, fertile en fraternité.

Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.

Un livre audio lu par Vincent Schmitt

Date de parution : 20 Janvier 2021 / Durée : 14h57 / Prix public conseillé: 25.90 € / Livre audio 2 CD MP3 Poids (Mo): 618 / Poids CD 2 (Mo): 616 / EAN Physique: 9791035404673

Actes Sud : octobre, 2020 / 432 pages / ISBN : 9782330135508 / Prix : 22.50€

Une Rose seule, Muriel Barbery

Une renaissance, un deuil, une fille, un père, et tout le charme du japon à travers temples et jardins

Rose part à Kyoto à la suite de l’appel d’un notaire. Sa présence est requise sur place par Haru, son père marchand d’art qui vient de décéder. Rose, quadra, célibataire sans enfants, botaniste, embarque pour un voyage à la rencontre de celui qu’elle n’a jamais connu. Élevée en partie par Paule, sa grand-mère décédée depuis peu, sa mère est également décédée sans jamais lui avoir donné les clés du mystère de sa naissance.

A Kyoto elle est accueillie par Paul, le bras droit de Haru, et par Syoko son intendante.

Temples, restaurants, thé du matin devant l’érable qui pousse au milieu de la maison, silence, regards aimants et amis, interrogateurs et complices, vont ponctuer ce séjour pour le moins dépaysant. La nature qui l’entoure, les camélias, pivoines, lilas, ces fleurs chaque jour renouvelées dans des bouquets si évocateurs, les poèmes, les jardins à la beauté sobre et minérale, sont là pour lui passer un message d’amour, de sérénité, de bonheur à venir.

Le lecteur la voit évoluer, marcher doucement sur les tatamis, se laisser apprivoiser par le bruit du vent dans les feuilles de l’érable, goûter au thé Macha, se rebeller et se révolter aussi, rendue agressive par la colère qui l’habite, les questionnements, les doutes, les absences. Bière et saqué, fleurs et jardins, temples et paysages auront-il raison de sa rébellion ? Paul peut-il lui faire comprendre l’immensité de l’amour de ce père, esthète et poète, disparu sans l’avoir connue ?

Au départ Rose est bien peu attachante, sa rébellion, sa colère, son manque d’empathie en font un personnage à priori peu engageant. Pourtant elle va s’ouvrir peu à peu à la beauté et à l’amour donné par ce père que l’on comprend malgré l’absence. L’écriture sobre et concise, les descriptions des temples et de leurs jardins, la nature et les fleurs, les coutumes, le cérémonie du thé, procurent au lecteur un réel sentiment de sérénité.

Les chapitres sont ponctués de courts extraits de textes ou de haïkus en particulier ceux du poète japonais Issa Kobayashi (Kobayashi Issa 1763-1828 ou Issa « (tasse de) thé »).

Pour qui aime le Japon, on ne manquera pas de lire le beau roman d’Amanda Sthers Lettre d’amour sans le dire. Mais aussi les romans de Aki Shimasaki également publiés chez Actes Sud.

Catalogue éditeur : Actes Sud

Rose arrive au Japon pour la première fois. Son père, qu’elle n’a jamais connu, est mort en laissant une lettre à son intention, et l’idée lui semble assez improbable pour qu’elle entreprenne, à l’appel d’un notaire, un si lointain voyage.
Accueillie à Kyōto, elle est conduite dans la demeure de celui qui fut, lui dit-on, un marchand d’art contemporain. Et dans cette proximité soudaine avec un passé confisqué, la jeune femme ressent tout d’abord amertume et colère. Mais Kyōto l’apprivoise et, chaque jour, guidée par Paul, l’assistant de son père, elle est invitée à découvrir une étrange cartographie, un itinéraire imaginé par le défunt, semé de temples et de jardins, d’émotions et de rencontres qui vont l’amener aux confins d’elle-même.

Ce livre est celui de la métamorphose d’une femme placée au cœur du paysage des origines, dans un voyage qui l’emporte jusqu’à cet endroit unique où se produisent parfois les véritables histoires d’amour.

Muriel Barbery est née en 1969. Une rose seule est son cinquième roman, après Une gourmandise (2000), L’Élégance du hérisson (2006), La Vie des elfes (2015) et Un étrange pays (2019) parus aux éditions Gallimard.

août, 2020 / 11.50 x 21.70 cm / 158 pages / ISBN : 978-2-330-13922-3 / Prix indicatif : 17.50€

Le poids de secrets, Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru, Aki Shimazaki

Dans cette pentalogie, l’auteur nous fait entendre tour à tour les voix des différents membres de deux familles, dans le japon au XXe siècle, Yukiko, Yukio, Mr Takahashi, Mariko, Mme Takahashi.

Tsubaki, le camélia par Yukiko

Yukiko raconte sa vie dans une lettre posthume à sa fille. l’enfance à Tokyo, quand enfant, elle allait le soir avec son père au parc. Là, elle jouait avec un petit garçon de son âge. Ce souvenir l’émeut toujours mais elle n’a jamais su qui il était. Et malgré les promesses des deux enfants,  elle ne l’a jamais revu.

Puis l’adolescence à Nagasaki où son père avait décidé de déménager. Ils partagent une maison jumelle avec la famille de monsieur Takahashi, un collègue de son père. Mme Takahashi est une orpheline qui n’a pas reçu une excellente éducation mais qui semble heureuse dans son couple. Si la relation est d’abord difficile avec leur fils Yukio, les adolescents vont rapidement se plaire et passer du temps ensemble.

Quand Mr Takahashi part travailler en Manchourie, il laisse sa femme et son fils aux bons soins de Mr Horibe, le père de Yukiko. Pourtant, tout n’est pas si limpide et un jour Yukiko découvre la véritable personnalité de son père et son secret. Lors de l’explosion de la bombe atomique américaine sur Nagasaki, les familles sont dispersées, le père du Yukiko disparaît dans la destruction de sa maison. Yukiko reste à jamais une rescapée de la bombe.

Doucement, le lecteur remonte le temps, des mots tout en douceur viennent dire l’enfance, la perte et la souffrance, puis la vie enfin apaisée de Yukiko.

Hamaguri, le coquillage par Yukio

Hamaguri, ce sont ces coquillages dont on détache les deux coquilles et qu’on s’amuse ensuite à assembler, car « il n’y a que deux parties qui vont bien ensemble« . Hamaguri, ce coquillage gravé de leurs deux noms que lui avait donné cette petite fille dont il était amoureux à quatre ans lorsqu’ils jouaient parc sous l’œil du père. La séparation est brutale, mais le petit garçon n’oubliera jamais. Puis Yukiko, l’adolescente, cette voisine dont il est secrètement amoureux lorsqu’ils vivent à Nagasaki. Il exerce le métier de chimiste, puis vient le mariage, les enfants et les petits enfants, les souvenirs et les regrets de cette enfant puis cette adolescente qu’il n’a jamais revues ni l’une ni l’autre… Sa mère vit chez Yukio depuis le décès de son mari, Mr Takahashi. Sa mère mourante, qui tient dans la main ce Hamaguri gravé, comme l’aveu d’un secret à jamais enfoui.

Tsubame, l’hirondelle de la liberté par Mariko

Mariko lève d’autres mystères, d’autres parts d’ombre dans cette famille japonaise que l’on suit depuis les années 1920.

Elle s’appelle Yonji kim, mais à la suite du tremblement de terre elle devient la japonaise Mariko. Sa mère est une belle jeune femme qui a eu sa fille hors mariage. Le jour du tremblement de terre de 1923, elle confie sa fille à un prêtre avec un peu d’argent et son journal, puis court dans les décombres chercher son frère. Tous deux avaient fui la Corée et s’étaient installés au Japon.  A cette époque, on trouve de nombreux coréens emmenés aux travaux forcés par les japonais, mais aussi ceux qui avaient fui le pays lors

Mais à la suite du tremblement de terre, les coréens sont recherchés comme des ennemis, des nuisibles, la peur s’insinue dans la population toujours en quête d’un bouc émissaire, les massacres seront nombreux, violents.

Dans l’église, Mariko est prise en charge par le prêtre à la barbe noire, cet étranger que tous appellent monsieur Tsubame. La petite orpheline grandit, trouve un travail, se laisse séduire par un bel homme marié qui lui promet la lune. Il lui fait un enfant, ne l’épouse pas et ne reconnait pas son fils. Un jour, elle rencontre Mr Takahashi et l’épouse. Devenue une vieille grand-mère, Mariko vit chez son fils et sa femme depuis le décès de son mari.

Cinquante-neuf ans après, c’est le jour de l’anniversaire du tremblement de terre. Mariko rencontre une vieille femme coréenne qui lui dévoile la vérité sur sa naissance.

Wasurenagusa, le bien nommé myosotis, forget me not, par Kenji

La fleur tant aimée de Kenji Takahashi. Kenji Takahashi est un fils de noble ascendance, dans sa famille, on n’épouse pas n’importe qui, et la future femme doit remplir son rôle de mère, ou court le risque d’être abhorrée par sa belle-famille. Mais sa première épouse est stérile, quelle honte pour les parents de Kenji qui le poussent au divorce. Un jour, il croise le chemin de Mariko, une jeune mère célibataire séduisante dont il tombe amoureux et qu’il épouse envers et contre sa famille. Il adopte Yukio, qu’il élève comme son propre fils.

Ils quittent Tokyo pour Nagasaki. Son collègue et ancien ami d’université vient s’installer dans la maison jumelle de la sienne avec sa famille. Puis Kenji est envoyé en Manchourie, où il reste de nombreuses années. La vie passe, un jour, Kenji décide de retrouver la tombe de celle qui fut si importante à ses yeux, sa nurse, et de lui apporter sa fleur préférée, le Wasurenagusa. Là, il découvre le secret de ses origines.

Hotaru, les lucioles qui éclairent la nuit

Dans ce dernier roman, nous retrouvons Mariko et sa petite fille Tsubaki la bien nommée (d’après les fleurs préférées de sa grand-mère, les camélias). Mais ici, le point de vue de Mariko ne fera pas double témoignage, puisqu’elle va se placer dans la situation de sa petite-fille, attirée par un professeur de sa faculté, bien plus âgée qu’elle, et qui tente de le séduire ; Mariko, forte d’une expérience qu’elle a tu toute sa vie, va montrer à Tsubaki l’importance des choix de vie pour ne pas tomber dans l’eau sucrée et ne pas succomber au charme des lucioles, ou plutôt de ne pas se laisser abuser par un séducteur  sûr de ses prérogatives et de son pouvoir.  Son discours n’est plus centré sur le passé, même s’il y fait référence, mais est là pour passer un message aux générations futures, si tant est qu’ils puissent l‘entendre bien sûr. Car chacun sait que l’expérience des autres n’est pas toujours d’un grand secours pour ceux à qui on la transmet.

A chaque livre, un personnage différent donne son point de vue sur lihistoire familiale. Cinq romans qui se lisent comme un seul, et qu’on aurait presque envie de relire aussitôt terminée la dernière page. Pour en saisir toutes les nuances, les secrets, les sentiments enfouis au plus profond, les moments de vie manqués, les destins croisés et les filiations difficiles, les bonheurs enfuis avant d’avoir été vécus. Des livres et des personnages qui parlent d’amour, de fidélité, de confiance, de passion inavouée, de tendresse et de bienveillance. Il y a une grande douceur dans ces lignes, beaucoup de respect aussi envers les personnages, les situations, l’Histoire du Japon enfin, et la façon qu’ont eues les différentes générations pour l’affronter le mieux possible.

Le contexte – le tremblement de terre de 1923, l’invasion de la Corée,  le massacre des coréens au Japon, la bombe d’Hiroshima puis de Nagasaki- plonge le lecteur dans des fragments de l’histoire aussi complexe que dramatique du Japon du XXe siècle. Un contexte et des traditions que l’auteur ne s’interdit pas de critiquer au passage.

Le rythme, le langage, les personnages, leur sensibilité et le poids des traditions sur leurs vies, ces évènements qui se répètent, l’importance et les effets de ces secrets de famille sur l’inconscient de chacun, mais surtout cette vision parcellaire qui devient au final si complète font de ces 5 romans une expérience de lecture singulière.

Vous aimez les livres qui parlent du Japon ? Lire aussi :

Éclipses japonaises, Eric Faye
Jiazoku, Maëlle Lefèvre
Les billes du Pachinko, Elisa Shua Dusapin
Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka
Les fleurs d’Hiroshima, Edita Morris

Catalogue éditeur : Babel

La Japonaise Aki Shimazaki a construit avec Le Poids des secrets une œuvre-puzzle étonnante, au cœur de laquelle ses personnages se débattent pour retrouver la vérité, la liberté et la dignité. Coffret contenant les cinq volumes du Poids des secrets : Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa, Hotaru.

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon.

avril, 2010 / 11.00 x 17.60 cm / ISBN : 978-2-7427-9031-9 / Prix indicatif : 33.00€

Écorces vives, Alexandre Lenot

Un roman choral pour dire la montagne, la solitude, la bêtise humaine. Un roman noir pour mener le lecteur aux confins du Massif Central.

couverture du roman "écorces vives" d'Alexandre Lenot édité chez Actes Sud

Un village tranquille et reculé dans les montagnes, une maison en ruine brûle et s’effondre… comme s’est effondrée un jour la vie de l’incendiaire. Pourquoi, comment, nous ne le sauront finalement jamais, mais est-ce important ? Dans ce village, tout nouveau venu est une intrigue, un intrus aussi, et seuls ceux du coin ont droit de cité. En encore… tout dépend s’ils sont bien nés, ou s’ils sont du côté des plus forts, des chasseurs, des vilains qui imposent leur loi.

Laurentin est arrivé au village il y a quelques années, avec une patte folle à la suite d’on ne sait quoi. Ce gendarme règle les quelques incartades ou beuveries qui émaillent la vie du village, peu d’évènements graves en fait, et la retraite s’annonce doucement.

Lison vient de perdre son mari. Ce taiseux à la double vie. Céline vient à son enterrement et ne repart pas, aide précieuse et mystérieuse auprès d’une veuve déstabilisée. Mais au village on n’aime pas trop les belles femmes seules….

Louise, arrivée depuis peu, vit à la ferme des américains. Solitaire, elle s’occupe de bêtes et parcours la montagne chaque jour.

Eli est l’homme mystère, le pyromane blessé, cet écorché vif qui fuit vers on ne sait quoi.

Dans ce roman choral, il y a des frères solidaires, des enfants orphelins, un épicier presque aveugle, des chasseurs plus agressifs envers les hommes qu’envers les animaux… Il y a la vie en montagne, dure, froide, désespérée parfois. Il y a la dureté du climat qui se répercute sur la vie des hommes… Une ambiance ambivalente qui nous mène vers on ne sait quoi, mais avec qui tension qui sourd de chaque chapitre, le lecteur attend le  cataclysme qui ne peut que survenir.

L’écriture est belle, la montagne froide et dure, l’atmosphère est souvent étouffante malgré l’ampleur des paysages, et en cela j’imagine que l’auteur a réussi son pari. Mais il me manque un petit quelque chose pour partir vraiment vers ces contrées magnifiques et violentes… Un peu d’empathie pour les personnages, ou une intrigue un peu plus poussée, bref, un je ne sais quoi d’absent de ces lignes qui a laissé un peu trop souvent mes pensées partir ailleurs…

💙💙💙

Catalogue éditeur : Actes Sud Actes noirs

C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

Octobre 2018 / 13,5 x 21,5 / 208 pages / ISBN 978-2-330-11376-6 / prix indicatif : 18, 50€

Les Oiseaux morts de l’Amérique. Christian Garcin

« Les Oiseaux morts de l’Amérique » et le regard de Christian Garcin pour évoquer avec mélancolie le sort des héros de ces guerres que l’on voudrait tant oublier.

Christian Garcin fait vivre sous nos yeux Les oiseaux morts de l’Amérique à travers le regard de Hoyt Stapleton, Matthew McMulligan et Steven Myers, trois vétérans. Dans cet ailleurs qu’est l’Amérique des laissés pour compte, de nombreux vétérans du Vietnam – ces rats des tunnels qui allaient risquer leur vie pour combattre les Viêt-Cong – ou d’Irak, ont trouvé refuge dans les tunnels d’évacuation des eaux de la ville de Las Vegas. Ils subsistent en faisant l’aumône auprès de ceux qui vivent dans cette ville de jeu et d’opulence, survivants invisibles d’un monde qui n’est plus.

Mais qu’à fait l’Amérique de ses soldats ? Mis à l’écart et abandonnés par un gouvernement qui ne sait pas quoi faire de ces hommes qui se sont battus pour le pays, rejetés par tous depuis leur retour du front, car symboles de ces guerres dont plus personne ne voulait déjà dans les années 70. Ils survivent, mendient, oublient leur passé, n’ont plus de présent et certainement pas d’avenir.

C’est pourtant là que Hoyt Stapleton ce taiseux stoïque et bienveillant trouve dans les livres sauvés des poubelles du Blue Angel Motel (il y trouve même des poèmes de William Blake !) l’espoir qui manque à sa vie. Dans les livres et dans cette imagination qui le transporte ailleurs, dans une autre dimension temporelle, un futur à se construire ou un passé à retrouver, là où est cette mère qu’il trouve si belle dans sa robe bleue, aussi belle que l’ange qui veille sur le toit du Blue Angel Motel, mais aussi là où une vie meilleure semble l’attendre. Mais parfois, le passé vous rattrape d’une drôle de façon…

Dans cette Las Vegas de lumière qui dégorge d’opulence, la mélancolie et l’oubli nous submergent. Auprès de ces hommes au bord du monde, enfouis, cachés dans ces canalisations qui menacent de les engloutir aussi surement que cette vie parallèle à laquelle ils sont contraints. Et autant les guerres qu’ils ont faites semblent depuis totalement absurdes et meurtrières, autant leurs vies leur semblent à présent d’un vide et d’un dénuement abyssal. Mais faut-il remettre en question la finalité des guerres pour rendre indispensable leur combat, ou au contraire accepter l’absurdité des batailles ? Ces héros, comme des oiseaux morts, trainent avec eux les relents de ces guerres inutiles, ils ne sont ni héros, ni mendiants, juste des hommes oubliés de tous et leur évocation nous émeut…

💙💙💙💙

L’auteur nous avait déjà surpris avec son roman précédent, Les vies multiples de Jeremiah Reynolds paru chez Stock en 2016.

Catalogue éditeur : Actes Sud

Las Vegas. Loin du Strip et de ses averses de fric “ha­bitent” une poignée d’humains rejetés par les courants contraires aux marges de la société, jusque dans les tunnels de canalisation de la ville, aux abords du désert, les pieds dans les détritus de l’histoire, la tête dans les étoiles. Parmi eux, trois vétérans désassortis vivotent dans une relative bonne humeur, une soli­darité tacite, une certaine convivialité minimaliste. Ici, chacun a fait sa guerre (Viêtnam, Irak) et chacun l’a perdue. Trimballe sa dose de choc post-trauma­tique, sa propre couleur d’inadaptation à la vie “nor­male”.
Au cœur de ce trio, indéchiffrable et silencieux, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la reconquête patiente et défiante d’une mémoire muette, d’un langage du souvenir.
À travers la détresse calme de ce vieil homme-enfant en cours d’évaporation arpentant les grands espaces de l’oubli, Christian Garcin signe un envoûtant roman américain qui fait cohabiter fantômes et réalisme, sourire et mélancolie, ligne claire et foisonnement. Et migrer Samuel Beckett chez Russell Banks.

Janvier, 2018 / 11,5 x 21,7 / 224 pages / ISBN 978-2-330-09246-7 / prix indicatif : 19, 00

La belle de Casa. In koli Jean Bofane

La belle de Casa, de In Koli Jean Bofane, c’est une histoire de vie et de mort, un conte moderne dans les rues de Casa la belle.

Domi_C_Lire_la_belle_de_casa_actes_sudDans Casa la belle, migrants et voyous se rencontrent dans les quartiers populaires. Sese est un jeune clandestin arrivé de Kinshasa. Il a atterri là alors qu’il pensait arriver en Normandie. Depuis il vivote  en faisant casquer sur internet quelques européennes en mal d’amour, en les amadouant et en leur promettant la lune. Il était associé dans son petit business avec Ichrak.

Un matin, dans une ruelle peu fréquentée, il découvre la belle Ichrak morte, ensanglantée. Ichrak n’a pas de père et sa mère, la farouche Zahira, est folle depuis longtemps. Alors qui pouvait bien lui en vouloir ? Tous ! Car Ichrak la sublime avait la langue bien pendue et ne s’en laissait pas conter.

Et certainement pas par tous ces hommes concupiscents qui la guettaient et rêvaient de la soumettre à leur volonté. Ces nombreux hommes qui évoluent autour d’Ichrak, à commencer par le commissaire Daoudi, qui mène l’enquête. Lui-même est tombé sous le charme de la belle, mais n’a jamais réussi à la faire plier. Il y a bien sûr Sese le migrant, mais aussi Nordine le voyou, Farida la femme d’affaires avertie et son mari le très ambigu Cherkaoui, qui entretient une bien étrange relation avec Ichrak.

Dans ce quartier misérable, les migrants arrivent du Congo, du Cameroun, du Sénégal. Ils n’ont pas trouvé d’issue à leur course vers l’Europe et ont posé ici leurs maigres bagages. Ils squattent des immeubles miteux lorgnés par les promoteurs. Ces derniers rêvent de transformer les quartiers pauvres de Casablanca  pour les proposer aux plus riches, centres commerciaux, palaces, immeubles de luxe remplaceraient opportunément ces ruines, pourvu que l’on puisse en chasser les habitants. Et l’auteur nous décrit, avec une gouaille et un sens du dialogue qui nous embarquent dans une sordide réalité, les malversations, magouilles et affaires qui se trament ici sous le manteau.

En parallèle, on découvre le sort de ces migrants qui ont quitté l’Afrique noire et se retrouvent prisonniers en Lybie dans des conditions sordides, tant qu’ils n’ont pas payé un lourd écot aux passeurs, risquant leur vie pour un espoir d’avenir meilleur en Europe ou en Afrique du Nord.

Et comme un bouleversement majeur qui agirait en continu tout au long du roman, il y a le vent Chergui, ce vent du désert qui assèche, qui chamboule les hommes par sa chaleur, sa force, qui les contraint à trouver une issue à leurs souffrances. Symbole de ce changement climatique qui pousse hommes et femmes à chercher vers le nord un territoire où se poser ?

Ce que j’ai aimé ?  Le style, l’écriture, les vies et les portraits de ces personnages, réalistes, tragiques, vivants, décrivant une réalité douce-amère avec beaucoup d’humanité et de véracité. On s’y croit.. on y croit, et c’est bouleversant.

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Quelques photos de l »auteur aux Correspondances de Manosque, en cette belle fin de mois de septembre.

 


Catalogue éditeur : Actes Sud

Qui a bien pu tuer Ichrak la belle, dans cette ruelle d’un quartier populaire de Casablanca ? Elle en aga­çait plus d’un, cette effrontée aux courbes sublimes, fille sans père née d’une folle un peu sorcière, qui ne se laissait ni séduire ni importuner. Tous la convoi­taient autant qu’ils la craignaient, sauf peut-être Sese, clandestin arrivé de Kinshasa depuis peu, devenu son ami et associé dans un business douteux. Escrocs de haut vol, brutes épaisses ou modestes roublards, les suspects ne manquent pas dans cette métropole du xxie siècle gouvernée comme les autres par l’argent, le sexe et le pouvoir. Et ce n’est pas l’infatigable Chergui, vent violent venu du désert pour secouer les palmiers, abraser les murs et assécher les larmes, qui va apaiser les esprits… Lire la suite

Août, 2018 / 11,5 x 21,7 / 208 pages / ISBN 978-2-330-10935-6 / prix indicatif : 19, 00€

La rose de Saragosse. Raphaël Jerulasmy

Roman historique, roman d’amour, roman initiatique, dans « La rose de Saragosse » Raphaël Jerusalmy utilise l’art pour ciseler et dévoiler les âmes. Un beau roman à découvrir.

Domi_C_Lire_la_rose_de_saragosse_raphael_jerusalmyAlors que l’inquisition a étendu ses pouvoirs sur toute l’Espagne, un de ses membres vient d’être assassiné à Saragosse. Torquemada est y alors mandé par le roi pour faire toute la lumière. Le Grand Inquisiteur de Castille et d’Aragon va devoir à la fois découvrir le coupable et juguler l’opposition pour faire rentrer dans les rangs ceux qui oseraient encore s’opposer à la religion d’état et à ses contraintes monstrueuses. Car il ne fait pas bon être juif en 1485, dans l’Espagne d’Isabelle la Catholique et de son mari Ferdinand.

Bien sûr, les marranes (juifs convertis) sont les premiers visés. La famille Menassa de Montesa est une des première à être suspectée. Le père est un homme particulièrement cultivé, collectionneur averti, amoureux des livres et des écrits, il possède dans sa bibliothèques des ouvrages interdits par l’inquisition et surtout de splendides gravures devant lesquelles il aime à méditer. Sa fille Léa le seconde parfois à l’atelier de gravure. Dans leur entourage évolue un homme étrange, Angel de la Cruz, qui dessine à la volée les suspects qu’il signale à l’inquisition dont il s’avère être l’un des familiers (une sorte d’indic, d’espion). Il va partout accompagné de son chien, un effrayant Cerbero qui porte bien son nom. Alors que tout devrait les séparer, Angel et Léa portent le même amour au dessin et à l’art et ce goût et ce talent conjugués, loin de les rapprocher, pourraient bien entrainer une forme de rivalité.

Au même moment, dans la ville, des gravures satiriques de Torquemada portant dans un angle le dessin d’une rose s’échangent en sous-main. Que signifie cette rose, est-ce le signe d’une rébellion et par est-elle fomentée ?

Mené comme une intrigue, l’auteur nous propose à la fois un roman historique érudit et un roman politico social, dans lequel les méchants ne sont pas forcément ce qu’il ont l’air d’être. Et surtout dans La rose de Saragosse, l’art et la beauté des œuvres restent les éléments prépondérants, malgré leur pérennité mise en danger par les autodafés de l’inquisition. Et l’on ne peut que penser à ces œuvres récemment détruites pour des questions de religion également. Léa est l’un des personnages les plus forts, démontrant s’il était besoin l’importance et le rôle des femmes. J’ai aimé ce roman court, où le mots sont à leur place, les descriptions courtes mais suffisantes, les protagonistes aux personnalités bien campées viennent vivre, mourir, aimer, rêver devant nous, en cette période difficile de l’histoire de l’Espagne où la liberté est un bien très chèrement acquis.

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Catalogue éditeur : Actes Sud

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance. Lire la suite

Janvier, 2018 / 10,0 x 19,0 / 192 pages / ISBN 978-2-330-09054-8 / prix indicatif : 16, 50€

Imago, Cyril Dion

Cyril Dion interroge ses lecteurs sur le conflit israélo-palestinien.

Comment vivre ses idéaux, fussent-ils ceux du terrorisme, sur une terre de conflit et s’épanouir, se transformer, se révéler à soi-même ?

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Imago, c’est en Palestine, l’histoire de deux frères, Nadr le pacifiste et Khalil le révolté.
C’est aussi à Paris, Fernando Clerc. Cet homme étrange travaille au fonds, ce fonds qui aide et finance les pays en difficulté. Rapidement on comprend qu’il y a un lien entre ces trois-là mais que le destin les a définitivement séparés.
C’est aussi Amandine, cette femme qui s’est exilée dans la solitude. La mère de Nadr, la mère de Fernando, le père des trois…
Trois hommes jeunes, trois engagements différents pour  trouver une place dans un monde qui ne leur convient pas. Khalil veut faire le djihad et venir se faire exploser  à Paris, Nadr veut sauver son frère, qui malgré le fait qu’il le rejette, est sa famille. Fernando, on le comprend, a un problème avec la Palestine, et avec sa mère, mais quel est ce problème ?

Dans la première partie, Cyril Dion pose ses personnages, sous forme d’un roman choral qui perd un peu le lecteur, mais qui est une base indispensable pour la suite. De Gaza à Paris, de Marseille à l’Égypte, d’un personnage à l’autre, sans lien apparent.
Dans la deuxième partie, la densité des personnages prend corps, leurs volontés, leur passé,  les liens qui les lient entre eux, pour le pire d’avantage que pour le meilleur.

Un roman étonnant qui interroge sur le conflit israélo-palestinien, sur l’engagement que l’on peut souhaiter dans une action terroriste, sur deux visions d’un même monde, qu’il soit vécu de l’intérieur au Moyen-Orient ou depuis son bureau confortable loin du théâtre d’opérations en Europe, mais aussi sur la solitude, la famille et les liens du sang. Porté par une écriture descriptive, imagée, colorée, car malgré le sujet, chaleur, odeurs, couleurs, transpirent dans ce récit d’une intrigue familiale sur fond d’Histoire et d’humanité. On appréciera également le fait que l’un des frères soit féru d’écriture et de poésie, comme un rappel que culture et instruction sont aussi des moyens de sauver le monde.

Premier roman lu dans le cadre des 68 premiers romans.

Catalogue éditeur : Actes Sud

Parce que son frère s’apprête à commettre en France l’irréparable, Nadr le pacifiste se lance à sa poursuite, quitte la Palestine, franchit les tunnels, passe en Égypte, débarque à Marseille puis suit la trace de Khalil jusqu’à Paris. Se révolter, s’interposer : deux manières d’affronter le même obstacle, se libérer de tout enfermement, accéder à soi-même, entrer en résilience contre le sentiment d’immobilité, d’incarcération, d’irrémédiable injustice.
Sous couvert de fiction, ce premier roman est celui d’un homme engagé pour un autre monde, une autre société – un engagement qui passe ici par l’imaginaire pour approcher encore davantage l’une des tragédies les plus durables du XXe siècle.

Août, 2017 / 11,5 x 21,7 / 224 pages / ISBN 978-2-330-08174-4 / prix indicatif : 19, 00€

Meursault, contre-enquête. Kamel Daoud

Qui n’a pas lu « L’étranger » de Camus  ? C’est indiscutablement un roman qui a eu de très nombreux lecteurs. Mais qui s’est posé la question de l’homme derrière celui qui meurt sur une plage à Alger, à 2 heures de l’après-midi en plein soleil. Est-ce à cette question que Kamel Daoud veut donner une réponse ? Ou souhaite-t-il nous mener plus loin encore dans la réflexion ?

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Faut-il relire L’Étranger avant de découvrir Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud ? Certainement, car pour beaucoup d’entre nous cette lecture date de nombreuses années et la perception que l’on peut avoir à sa relecture est différente de celle que l’on a connue dans sa jeunesse (en particulier lorsqu’un livre est imposé par un programme scolaire !) de même il est intéressant de se souvenir précisément du roman d’Albert Camus avant d’aborder le roman de Kamel Daoud. Voilà, j’ai lu les deux, l’histoire est complète… L’histoire ? Mais laquelle ?

Celle de « l’Arabe », cet inconnu tué sur une plage, simplement parce que Meursault était ébloui de soleil, aveuglé par les quelques gouttes de sueurs qui perlaient à son front, un jour de désœuvrement trop ordinaire ?
Celle de Haroun, le narrateur, le frère de « l’Arabe », de celui qui depuis tant d’années n’a jamais eu de prénom ni de nom, jamais eu de vie, de famille, d’emploi, de rêves à accomplir, car personne ne s’y est intéressé ?
Celle de « l’Arabe », qui pourrait être n’importe quel inconnu ou simplement ce frère qui vit dans un pays dont il a du mal à comprendre et à accepter les évolutions, la fin de la colonisation et les dégâts irréparables de la guerre dans la population, la place qui est aujourd’hui faite aux femmes, l’importance grandissante de la religion dans la vie de chacun, l’alcool ou le vin qu’on ne boit plus, les cafés où l’on avait l’habitude de se retrouver et qui ferment les uns après les autres ; celui qui vit dans la solitude, qui a connu le désintérêt et la manque d’amour d’une mère, celle qui a perdu un fils, le vrai, le seul qui compte ; celui enfin qui cherche une identité dans un pays qui n’est plus le sien, comme il peut parfois l’exprimer ?

Alors, oui, la boucle est bouclée, car « l’Arabe » a enfin une identité, mais à la lecture de ce  Meursault, contre-enquête on tourne la dernière page avec une certaine frustration et une grande interrogation. Car Kamel Daoud est un auteur qui dit et qui ose, avec des mots qui marquent et interpellent, même si parfois le style et l’approche peuvent dérouter le lecteur. On sent en filigrane les reproches, l’héritage dont on veut se défaire, les critiques exprimées sans complaisance et surtout les attentes de l’auteur envers un pays qui change et qui trop souvent contraint.

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Catalogue éditeur : Actes Sud

Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du XXe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…
Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.

Mai, 2014 / 11,5 x 21,7 / 160 pages / ISBN 978-2-330-03372-9 / prix : 19, 00€