La fièvre, Sébastien Spitzer

Quand un mal sournois et invisible révèle des destins hors du commun

En 1878 à Memphis, dans le sud des États-Unis, une région encore largement raciste, car si l’esclavage a été aboli en 1865, il faudra du temps encore pour changer les mentalités. Emmy Evans vit avec sa mère, une ancienne esclave qui travaille pour une riche famille de la ville. Emmy est une jeune métisse en quête d’identité dans cette Amérique d’après la guerre de sécession. Elle attend désespérément le retour du père, éternel absent. Mais il doit arriver aujourd’hui à bord du Natchez, le bateau qui fait escale à Memphis.

Anne Cook et une belle femme sûre d’elle. Elle dirige de main de maitre les filles de Mansion House, son lupanar qui fait le bonheur des notables de la ville. Mais le jour où Billy Evans meurt dans les bras d’une de ses filles, son monde, ses certitudes et son confort feutré s’effondrent.

Keating est le sémillant directeur du Memphis Daily. La fin de la guerre a bouleversé l’équilibre du Sud dans lequel selon lui chacun avait sa place, propriétaires terriens, planteurs de coton et esclaves noirs. Depuis, il soutient discrètement les actions de ses amis du Ku Klux Klan. Le lynchage d’un jeune homme ne mérite d’ailleurs qu’un entre filet dans son journal.

Mais Billy Evans n’est pas le seul décès à déplorer. Rapidement les corps s’amoncellent partout dans la ville et le fossoyeur fait tinter sa cloche chaque jour. Pourtant, tous ceux qui le peuvent ont déjà fui la ville et seules les sœurs de l’orphelinat sont encore là pour soigner les survivants à l’aide de quelques prières inutiles. Face aux morts que l’on cache et à l’inaction du maire, Anne comme Keating décident de réagir.

La fièvre, ce mal venu dont ne sait où, frappe d’abord les blancs, puis se propage à l’ensemble de la population, rapidement les morts se comptent par dizaines, centaines, milliers. On ne le sait pas encore à cette époque mais la fièvre jaune est propagée par les moustiques. Anne Cook transforme alors sa maison de passe en hôpital et se sacrifie pour tous ces malades dont on ne parle pas, quelle ne connaissait pas et qu’elle aurait sans doute ignorés sans cette épidémie meurtrière. Cette femme indépendante, belle et solitaire devient la plus active des infirmières, utilisant tous ses revenus pour panser, assister, nourrir, soigner. Y compris Keating, qui pourtant dédaignait tant sa maison.

Pendant que la ville se vide, les pillards s’installent, c’est bien connu le malheur des uns…  Seul Raphael T Brown, ancien esclave et vétéran, va prendre les armes et se battre sans relâche pour défendre cette ville qui ne voulait pourtant pas de lui.

Les héros de ce roman sont des hommes et des femmes ordinaires, égoïstes et fiers, indifférents au malheur des autres, mais qui vont profondément changer face à la crise. Anne Cook et Keating sont à la fois fascinants et inspirants, extrêmes dans leur comportement face à l’adversité, comme étonnés eux-mêmes de leurs réactions mais terriblement sincères et justes. J’ai aimé la façon dont peu à peu les masques tombent et comment chacun se révèle, se transforme, évolue et modifie sa façon de voir les autres. On dit souvent que les grandes crises peuvent faire émerger le plus vil ou le meilleur des êtres qui les traversent, c’est évident ici.

L’écriture est comme toujours incisive, intense, faite de phrases courtes qui évoluent au rythme de cette fièvre qui transforme les personnages, démontrant s’il était besoin soit leur capacité à réagir, soit leur lâcheté face au drame. J’ai aimé cette universalité que l’on retrouve partout et à toutes les époques face à ce type de situation. L’auteur a choisi de mettre en avant des personnages dont on parle peu ou pas, des évènements oubliés qui jalonnent certaines vies et sont caractéristiques de son écriture. Enfin, on retrouve la filiation, un thème qui semble récurent, avec la petite Emmy à la recherche du père pour tenter de comprendre qui elle est vraiment.

Bien qu’il ait été écrit avant la crise sanitaire récente et les dernières émeutes des USA, le roman aborde pourtant cette double actualité. Sans doute parce qu’hélas ces thématiques sont encore et toujours présentes partout dans le monde.

Du même auteur, on ne manquera pas de lire Le cœur battant du monde ou Ces rêves qu’on piétine, son premier roman.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours.
Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui.

Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.

Dans ce roman inspiré d’une histoire vraie, Sébastien Spitzer, prix Stanislas pour Ces rêves qu’on piétine, sonde l’âme humaine aux prises avec des circonstances extraordinaires. Par-delà le bien et le mal, il interroge les fondements de la morale et du racisme, dévoilant de surprenants héros autant que d’insoupçonnables lâches.

EAN13 : 9782226441638  Édition brochée 19.90 € / 19 Août 2020 / 320 pages / EAN13 : 9782226455604 EPub 13.99 €

On ne touche pas, Ketty Rouf

Une philosophie de la vie qui questionne et bouscule les certitudes

Joséphine est prof de Philo dans un lycée de banlieue, la vie classique d’un prof qu’aucun élève ne veut écouter, qu’aucune direction ne soutient, et où quasiment aucune règle n’est respectée. Alors forcément, pour tenir c’est Xanax et somnifères, un peu d’alcool de temps en temps, et beaucoup trop de dégout de soi. Comment s’aimer quand on ne vous écoute pas, ne vous respecte pas, que ce pourquoi vous aviez choisi ce métier est tenu pour quantité négligeable par ceux à qui vous vous adressez chaque jour. Joséphine abhorre cette éducation nationale qui ne soutient pas son corps enseignant et tente de niveler son éducation par le bas pour ne pas faire de vague, créant ainsi des générations d’incapables bacheliers. Difficile de se sentir utile, de se plaire tout simplement, et de continuer à avoir confiance en soi.

Parce qu’un soir de déprime elle avait poussé la porte d’un cabaret, et enivrée par le champagne avait apprécié avec envie le déhanché et l’assurance de la jeune femme qui s’effeuillait et dansait face à elle, Joséphine décide d’aller suivre des cours de danse. Mais des cours d’un genre particulier, pour y apprendre à danser puis s’effeuiller devant de grands miroirs, s’obliger à se regarder en quasi tenue d’Eve et commencer à s’accepter, à s’aimer peut-être. Porter de hauts talons et des escarpins qui font le pied cambré et la jambe fine, cela donne une forme d’assurance qui vous rend irrésistible. Car le charme et l’attraction ne sont pas simplement le fait de la beauté ou pas, d’un visage ou d’un corps, mais bien d’une allure générale, d’un port de tête, d’une grâce, d’une maitrise de soi et d’une assurance que l’on projette vers l’autre.

Et ça marche, Joséphine prend tellement de plaisir à enfin être sûre d’elle, qu’elle tente même le métier de la nuit, la danse dans une boite où pour quelques billets bien placés sur une jarretière, les filles dansent nues pour des hommes qui n’ont jamais le droit de toucher.

La nuit, l’alcool, la compagnie des filles, belles ou pas, droguées ou pas, seules ou pas, deviennent une seconde vie, puis une passion pour cette prof désabusée qui peu à peu se transforme. Mais la vie de la nuit a aussi des inconvénients et des risques qu’il faut pouvoir assumer. En sera-t-elle capable et en a-t-elle vraiment envie, voilà sans doute la question importante à laquelle elle devra répondre seule.

J’ai aimé suivre la progression des pensées de cette jeune femme. Désespérée par ce métier de prof qu’elle avait pourtant choisi, elle va se construite autour de cette expérience de vie, d’émotion, de solidarité, de connaissance des autres et surtout d’elle-même qu’elle n’avait pourtant pas imaginée. Devenant cette Rose Lee assumée et assurée par l’acceptation de ce corps qu’elle rejetait peu de temps avant.

J’ai aimé aussi l’image de la nuit, des femmes, jamais dépréciée, qui acceptent leurs corps, leurs imperfections, leurs désirs et leurs craintes, qui s’assument vraiment. Un peu idyllique sans doute, mais est-ce important dans ce contexte. L’auteur a su rendre crédibles, humaines et attachantes ces femmes que l’on croise aux côtés de Joséphine et de Rose Lee. Leur donnant corps mais aussi des sentiments et des vies, sans jugement ni apriori. Enfin, si le métier de prof est dépeint sous un jour plutôt déprimant, il existe tout de même toujours quelque élève pour vous faire voir un peu de lumière au bout du tunnel, et c’est tant mieux.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Joséphine est prof de philo dans un lycée de Drancy. Elle mène sa vie entre Xanax, Tupperware en salle des profs, et injonctions de l’Éducation nationale qui lui ôtent le sentiment d’exister.
Sauf que.
Chaque nuit, Joséphine devient Rose Lee. Elle s’effeuille dans un club de striptease aux Champs-Élysées. Elle se réapproprie sa vie, se réconcilie avec son corps et se met à adorer le désir des hommes et le pouvoir qu’elle en retire.
Sa vie se conjugue dès lors entre glamour et grisaille, toute-puissance du corps désiré et misère du corps enseignant.
Mais de jouer avec le feu, Rose Lee pourrait bien finir par se brûler les ailes.

Récit d’un affranchissement, réflexion bouleversante sur l’image de soi et le rapport à l’autre, ce premier roman hors norme de Ketty Rouf fait voler en éclats les préjugés sur le sexe et la société.

Ketty Rouf est née à Trieste, en Italie, en 1970. Après une maîtrise de philosophie, elle s’établit à Paris pour poursuivre ses études, conseillée par Paul Ricœur. Elle suit des cours de danse classique. Après avoir travaillé pour l’Éducation nationale, elle a désormais choisi de donner des cours d’italien pour adultes, et de travailler en tant que traductrice et interprète.

Édition brochée 18.90 € / 19 Août 2020 / 140mm x 205mm / 240 pages / EAN13 : 9782226454102