Suiza, Bénédicte Belpois

Dans un petit village de Galice, la rencontre de deux êtres cabossés par la vie, révélés par l’amour. Un roman puissant, humain, violent, aux accents de vérité qui bouleverse ses lecteurs.

Parce que les gens vont dire n’importe quoi, Tomas décide de parler. Il raconte sa maladie, sa rencontre, son histoire, sa Suiza.

D’abord, il y a la maladie, sournoise, qui frappe fort et dont bien trop souvent hélas on ne revient pas. Alors il faut la combattre, la refuser, puis l’accepter, la dompter, et se laisser submerger.

Puis il y a la vie, qui se présente sous la forme d’une belle jeune femme en apparence un peu stupide, mais si rousse, si pale… Tomas en tombe instantanément amoureux, instantanément fou devrais-je dire, fou au point de vouloir la prendre, sauvage, brutal, comme un viol. Mais elle l’accepte, elle le veut, elle se soumet et se révèle à son contact.

Enfin, il y a Suiza, magnifique jeune fille rejetée et brutalisée par son père, soumise et abusée par les hommes qui croisent sa route, et qui a décidé un beau matin de quitter sa Suisse natale pour voir la mer, sans carte routière, sans argent, sans raison.

La rencontre de ces deux paumés meurtris par la vie est une déflagration de bonheur, d’amour, de sentiments et de violence, de passion et de silences. Car ils s’aiment, c’est évident, elle vit et apprend à son contact les mots, les gestes, le bonheur, la liberté. Il en oublierait presque la maladie sournoise, insidieuse, qui le détruit à petit feu, tant l’amour de Suiza l’illumine et le rassure.

Voilà un premier roman absolument réussi. Tellement émouvant, aux sentiments forts et criants de vérité malgré leur étrangeté. L’auteur parle de maladie grave sans pathos, de personnes fracassées par la vie en les rendant proches, montre l’amour dans ce qu’il a de plus beau, et emporte ses lecteurs jusqu’à la dernière page. Et l’on referme ce livre avec le sentiment d’avoir lu et découvert un auteur superbe qui sait nous tenir par ses mots, sa langue, son amour.

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Catalogue éditeur : Gallimard

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Parution : 07-02-2019 / 256 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072825729

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Le voyage du canapé-lit, Pierre Jourde

Odyssée burlesque ou exorcisme ? Est-ce pour éloigner la mort, le deuil et le chagrin, parce qu’on peut penser au passé et en rire que Pierre Jourde a écrit « Le voyage du canapé lit » ?

Lors du décès de sa propre mère, la mère de Pierre Jourde, qui a eu toute sa vie une relation exécrable avec cette femme égoïste, décide de ne conserver de cet héritage encombrant qu’un antique et inconfortable canapé-lit. Elle demande à ses deux fils de le transporter dans la maison de famille en auvergne. Ce souvenir d’une relation conflictuelle trouvera sa place dans cette maison où s’entassent déjà aux yeux de ses fils maints objets inutiles.

C’est donc le prétexte pour les deux frères et la belle-sœur à se retrouver coincés pendant un long trajet dans une camionnette de location, et surtout le prétexte à égrener des souvenirs. Souvenirs en particulier de la relation apparemment assez compliquée entre les deux frères. Et l’auteur de les égrener page après page ces souvenirs, de voyages – l’Inde, un coiffeur grec rencontré dans les rues de Londres – de chutes, de maladies, d’ennuis gastriques, de conflits familiaux ou professionnels, avec entre autre une scène où apparait Christine Angot perdue dans quelques salon littéraire de province.

Est-ce là une thérapie familiale sur fond de canapé ? Il semble qu’avec Pierre Jourde, le décès d’un proche soit un excellent déclencheur pour une introspection intime à partager avec le lecteur. Ce roman est me semble-t-il écrit au décès de sa mère. Son roman précédent était empreint de tristesse, celui-ci se veut franchement désopilant. Winter is Coming était un roman difficile, tellement intime, tellement tragique en un sens. J’imagine qu’il n’est pas aisé de se remettre à l’écriture à la suite de ce deuil, alors pourquoi cet autre livre sur la famille ?

On aime ou pas. Pour ma part, je me suis profondément ennuyée posée sur ce canapé à regarder défiler les villages de La Charité-sur-Loire à Clermont-Ferrand, à dérouler le fil des souvenirs, banals, ordinaires. Pourtant, une fois de plus, j’avoue que j’ai apprécié l’écriture de cet auteur qui, s’il ne réussit vraiment pas à me séduire par son histoire, l’aurait presque fait par la qualité de sa prose.

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Catalogue éditeur : Gallimard

Mal aimée par une mère avare et dure, sa fille unique, à la mort de celle-ci, hérite d’un canapé-lit remarquablement laid. Elle charge ses deux fils et sa belle-fille de transporter la relique depuis la banlieue parisienne jusque dans la maison familiale d’Auvergne. Durant cette traversée de la France en camionnette, les trois convoyeurs échangent des souvenirs où d’autres objets, tout aussi dérisoires et encombrants que le canapé, occupent une place déterminante. À travers l’histoire du canapé et de ces objets, c’est toute l’histoire de la famille qui est racontée, mais aussi celle de la relation forte et conflictuelle entre les deux frères.

Un récit hilarant, parfois féroce dans la description des névroses familiales, plein de tendresse bourrue, de hargne réjouissante, d’érudition goguenarde.

272 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072776250 / Parution : 10-01-2019 / Prix : 20€

Fugitive parce que reine. Violaine Huisman

Un premier roman qui a la force de l’amour et la puissance de la folie. « Fugitive parce que Reine » de Violaine Huisman est un roman à découvrir absolument !

Domi_C_Lire_fugitive_parce_que_reine.jpgLe jour de la chute du mur de Berlin est aussi le jour de la chute de la mère de Violaine, 10 ans. Ce jour-là, Catherine est emportée dans une camisole de force et l’image se brise. Finie la mère extravagante, superbe, excessive, elle devient simplement une femme maniacodépressive. La vérité va peu à peu apparaitre de la vie de cette femme splendide, séductrice et fantasque, hors des clous, en marge d’une société qui ne pourra jamais la comprendre, mais qui sera à jamais adulée par ses filles.

Catherine porte en elle les plaies ouvertes de son enfance. Suite à un mariage qu’elle n’a pas voulu, Jacqueline, sa mère, n’acceptera jamais cette enfant qu’elle rejette et dépose comme un fardeau encombrant pendant quatre longues années à l’hôpital Necker. Pourtant, Catherine est belle, intelligente, impulsive et vive, mais aucune de ses qualités ne lui permettra jamais de gagner l’amour de sa mère.

Toute sa vie, elle noiera ses difficultés à vivre dans l’alcool, les cigarettes, les médicaments. Elle qui se brisera les pieds à danser et danser encore, pauvre ballerine bancale avec une jambe plus courte que l’autre qui la handicape, avec acharnement et constance elle montera avec succès une école de danse dans le sud. Elle qui conduit comme une folle, à contre sens ou sur les trottoirs, prenant tous les risque y compris quand ses filles sont dans la voiture, aura colères et élans d’amour envers ses filles adorées. Elle qui accumule et collectionne maris, amants, ou amantes, aimera pourtant d’un amour fou le père de ses filles, qui chaque jour sera présent malgré la rupture. Catherine et son langage de charretier, y compris envers ses filles, Catherine et ses manières de grande bourgeoise bien installée dans les codes de la haute société, Catherine et son amour inconditionnel pour ses filles qu’elle traite pourtant si souvent à la dure. Catherine femme, amante, mère, excessive et entière en tout, y compris dans la maladie.

Construit en trois parties, le roman explore les sentiments de Violaine, auteur et narratrice, l’amour fou qui cimente la vie de cette mère et ses deux filles, l’amour toujours entre les deux sœurs, quand l’une ne peut pas dormir sans tenir la main de l’autre. Puis la vie de Catherine, ses émotions, ses tentatives de vivre normalement, ses désespoirs et ses échecs qui la rendent encore plus émouvante à nos yeux de lecteurs. Enfin, la fin annoncée de celle que ses filles adulent et respectent, ayant à son égard des sentiments plus maternels que filiaux.

Fugitive, elle l’est cette femme, face à cette vie qui ne la comprend pas, Reine aussi,  pour ses filles et tous ceux qui l’aiment d’un amour inconditionnel, au-delà de la maladie et de la folie. Wouhaou, quelle puissance, quelle écriture ! Que d’émotions ressenties à la lecture de Fugitive, parce que reine, cette biographie romancée. Il se dégage une force de ce premier roman qui vous laisse un peu pantois. L’ écriture est vraiment étonnante, emplie de poésie et de violence, d’amour et de souffrance, l’auteur arrive à retranscrire avec justesse et en usant de degrés de langage très différents des sentiments antinomiques, la folie et l’amour, la solitude et le bonheur, la vie en somme.

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Lire également la chronique de Virginie du blog Les lectures du mouton


Catalogue éditeur : Gallimard

 « Maman était une force de la nature et elle avait une patience très limitée pour les jérémiades de gamines douillettes. Nos plaies, elle les désinfectait à l’alcool à 90 °, le Mercurochrome apparemment était pour les enfants gâtés. Et puis il y avait l’éther, dans ce flacon d’un bleu céruléen comme la sphère vespérale. Cette couleur était la sienne, cette profondeur du bleu sombre où se perd le coup de poing lancé contre Dieu.»

Ce premier roman raconte l’amour inconditionnel liant une mère à ses filles, malgré ses fêlures et sa défaillance. Mais l’écriture poétique et sulfureuse de Violaine Huisman porte aussi la voix déchirante d’une femme, une femme avant tout, qui n’a jamais cessé d’affirmer son droit à une vie rêvée, à la liberté.

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 11-01-2018 / 256 pages, 140 x 205 mm / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782072765629

La plage. Marie Nimier

Introspection, douleur, désir ou amour, tout est possible sur « La plage », le roman de Marie Nimier qui nous parle joliment de rencontre et de mystère.

Sur la plage, presque abandonnée, l’inconnue arrive pour se ressourcer, se retrouver. Là, elle a vécu de beaux instants avec un ami, là ils se sont aimés. Ce qu’il s’est passé avant et après, on ne le saura pas ; pourquoi elle repousse la rencontre avec son père, on ne le saura pas ; où est cette plage, en dehors d’un paysage superbe et ensoleillé, on ne le saura pas non plus.
Mais une ombre plane sur cette inconnue, qui doit se reconstruire pour affronter ses lendemains. Alors qu’elle aborde Sa plage, elle y découvre un père et sa fille, couple bancal, étrange et déroutant, qu’elle observe puis approche et avec qui elle va vivre quelques jours.

Dans « La plage », Marie Nimier nous parle de rencontre, improbable, sensuelle, fascinante, de solitude, seule ou à plusieurs qu’importe, de paysages et de confrontations qui soignent les plaies du cœur et de l’âme. L’inconnue, le colosse et la petite sont perdus sur cette plage, êtres de chair, mais sans nom, ils sont comme éthérés, ils ne sont ni toi ni moi, ambigus, interchangeables, semblables et si différents. Les sensations, les couleurs, les odeurs, sont prégnants, la sensualité, les élans des corps, dans la chaleur et les moiteurs d’un été, les blessures, les difficultés de l’enfance, un zeste de cruauté enfantine aussi parfois, sont palpables dans les mots et les belles phrases de l’auteur, et pourtant… Si l’inconnue est allée au bout de sa recherche, pour ma part, je ressors de cette lecture avec une sensation de manque, comme devant un roman inachevé, malgré la beauté et la sensualité de ces lignes et de certaines situations. C’est joliment écrit, même si parfois je m’y suis un peu ennuyée. Je suis sans doute passée à côté !

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Sélection 2016 du Prix Orange du livre


Catalogue éditeur : Gallimard

Une jeune femme sans nom arrive sur une île, en été.
Elle traverse en autobus un paysage aride jusqu’à une plage où elle est déjà venue avec un ami. Elle se souvient d’une grotte où ils se sont aimés.
Il n’y a personne sur la plage, pas un souffle de vent. La taverne est fermée.
Elle se baigne nue.
Est-elle aussi seule qu’elle le croit? En quittant la plage quelques jours plus tard, elle ne sera plus la même. Jamais plus.

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 07-01-2016 / 160 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782070149728

D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jon Kalman Stefansson

Partir à la découverte de l’Islande, de son histoire et de son climat rigoureux, avec le très beau roman de Jon Kalman Stefansson, « D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds » est une expérience à la fois étrange et enrichissante.

Quel livre étrange, à la fois beau et triste, dense par son écriture. Pourtant, si dans ces lignes, la vie passe, des vies passent, j’ai eu souvent l’impression qu’il se passait peu de choses.
Le narrateur est le meilleur ami d’Ari. Dans son récit, les époques se côtoient rendant parfois difficile la compréhension du texte. Nous découvrons Ari alors qu’il quitte le Danemark, il vient de recevoir un paquet étrange de son père, dont on comprend qu’il est gravement malade, mort peut être. Puis viennent les récits sur ses grands-parents, Oddur le capitaine d’un bateau de pêche, et Margrét, la femme à qui il est lié depuis l’enfance, leur rencontre fulgurante, puis la vie à deux, les enfants, la lassitude et la difficulté de vivre intensément et dans la durée malgré un tel amour, la perte d’un enfant, la vie en somme . Le narrateur alterne avec l’évocation des parents d’Ari, plus précisément de son père, dont il n’est absolument pas proche, et de sa belle-mère, puisque sa mère est morte quand il était enfant. Enfin voici Ari avec sa femme et ses enfants, Ari qui part un jour de chez lui, sur un coup de tête et s’installe deux ans au Danemark.
Nous découvrons un pays qui vit intensément de la pêche et des conserveries de poisson, quand la base américaine apporte une certaine aisance à l’ile, malgré son isolement, les conserveries de poissons fonctionnent, pourvoyeuses d’emploi pour les iliens. Puis l’arrivée de quotas, la perte des emplois, la fin de la prépondérance des marins pêcheurs islandais, les ravages du chômage et de l’alcool.

Au fil des pages, nous découvrons des tranches de vie, des événements qui font que tout n’est plus comme avant, sans qu’on sache vraiment ni pourquoi ni comment, mais après tout là n’est pas l’essentiel. Il y a un mardi qui n’est tout d’un coup plus comme les autres, une jeune fille dont on est amoureux, et rien ne se passe comme prévu, et un jour, longtemps après, on comprend que l’on avait tout faux, des grands parents, amoureux, une vie ensemble, difficile, rude, comme le paysage et le climat islandais. Froid, venteux,  aride. On ressent bien au fil des pages le climat, les paysages, la vie rude de ces régions hostiles et pourtant chaleureuses. L’écriture est belle et dense, poétique parfois, dans ses descriptions de la vie, d’époques qui ne sont plus. C’est un livre qui ne laisse pas indifférent et une expérience de lecture intéressante. J’imagine aussi un très grand travail de traduction pour rendre cette façon très particulière qu’à l’auteur de poser ses mots, de composer ses phrases, pour nous faire entrer de plain-pied, par la description de l’intime, dans l’histoire de son pays.

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Catalogue éditeur : Gallimard

«Elle est plus belle que tout ce qu’il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d’un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s’il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c’est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d’amour. Elle s’en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t’aime.»
Ari regarde le diplôme d’honneur décerné à son grand-père, le célèbre capitaine et armateur Oddur, alors que son avion entame sa descente vers l’aéroport de Keflavík. Son père lui a fait parvenir un colis plein de souvenirs qui le poussent à quitter sa maison d’édition danoise pour rentrer en Islande. Mais s’il ne le sait pas encore, c’est vers sa mémoire qu’Ari se dirige, la mémoire de ses grands-parents et de leur vie de pêcheurs du Norðfjörður, de son enfance à Keflavík, dans cette ville «qui n’existe pas», et vers le souvenir de sa mère décédée.
Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise. Lire la suite…

448 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782070145959 / Parution : 20-08-2015

Ingrid Astier aime « les armes à feu et les ponts de la Seine, Cioran et le chocolat »

Qui est Ingrid Astier ?  Je ne peux pas vous le dire, je sais simplement qu’Ingrid est un authentique écrivain qui vous plonge dans un univers bien à elle. Normalienne, originaire de Bourgogne, Ingrid aime « les armes à feu et les ponts de la Seine, Cioran et le chocolat ».

Ses romans n’ont rien du polar traditionnel, ils vous emportent et ont l’écriture et la puissance d’un grand roman. Il y a des gentils et des méchants, des policiers et des bandits, mais il y a bien plus que ça. Les policiers et les bandits, Ingrid les connaît, elle a navigué avec la brigade fluviale et fréquenté les bandes d’Aubervilliers, a plongé dans la Seine comme elle plonge ses écrits dans la réalité, pour mieux les vivre et nous les faire vivre à notre tour. Son écriture a une telle véracité, une telle crédibilité qu’on vibre avec ses personnages, au rythme de leurs aventures, frissonnant du danger, humant l’air et les parfums avec eux.

Ingrid est une femme lumineuse et tellement attachante qu’on se demande d’où viennent les noirceurs de ses intrigues, de la vie sans doute, de la nuit, de sa connaissance parfaite des milieux, ceux des policiers ou des marginaux qu’elle a côtoyés sans peur pour peaufiner le moindre détail de ses romans.

Alors que paraît son dernier roman, Même pas peur, aux éditions Syros, rencontre avec Ingrid Astier le 14 avril Au café littéraire avec lecteurs.com

INGRID4Les questions sont posées par Karine Papillaud

Trois ans pour écrire un roman, c’est un peu long pour les lecteurs qui ont hâte de vous lire ?

Au xive siècle, il fallut sept ans pour livrer La Tenture de l’Apocalypse — une tapisserie. Alors je me dis que, finalement trois ou quatre ans, c’est raisonnable pour écrire un roman (rires). J’ai besoin de temps pour définir mon terrain et m’immerger dans les univers liés à mon histoire. Deux années au moins, à travers les différents services de police, avec un parfumeur, un pêcheur, un SDF, un balisticien, une trapéziste… car il faut beaucoup de temps pour appréhender chaque univers.  Mon travail est tout sauf une recherche documentaire. Pour écrire, je vais quitter le quotidien et m’embarquer dans l’imaginaire. Écrire repose profondément, pour moi, sur la rencontre humaine. Je pars de cette intensité comme de cette émotion : la rencontre.

Au départ d’un nouveau roman, la question que je me pose est : avec qui ai-je envie de vivre ? Avec un flic, un voyou, une trapéziste, un pêcheur d’anguilles ? Car il faudra passer trois ans dans cet univers… Écrire donne cette possibilité de vivre dans un monde qui distend les frontières. C’est une chance de s’assouplir, de briser le cercle dans lequel nous grandissons puis évoluons.  Ce ne sont pas mes propres valeurs que je vais observer, mais le monde où mon roman va me mener. Car il me mène par le bout du nez. C’est lui qui décide. Je compare alors l’écriture aux traversées des grands explorateurs : chaque roman est l’occasion d’un départ, au sens fort, et la découverte d’un nouveau monde. Par nouveau, il ne s’agit pas d’un monde original, mais singulier.

INGRID 6Dans vos romans, les notions de réel et d’imaginaire sont importantes.

On vit chaque jour dans un monde romanesque et c’est aussi ce qui fait son charme. Mais il faut savoir le concentrer. L’écrivain n’est pas loin du travesti. Quand je commence un livre, quand j’écris la première ligne, d’une certaine façon, c’est comme si je déchirais ma carte d’identité : je deviens autre, j’habite cette conscience autre. Une passation d’imaginaire est à l’œuvre. Cette passation permet de vivre intensément, de sortir de sa vie, de ne pas être borné à soi. C’est confortable mais risqué, aussi : quelle personnalité vais-je habiter ?

En quoi le réalisme va-t-il nourrir l’imaginaire ?

Le roman et une chance de pouvoir pousser des portes et de pénétrer des mondes qui ne sont pas les vôtres. Jouissance de l’évasion. Dans Angle mort, je me suis demandée, par exemple, où Diego, mon braqueur, allait habiter. J’ai beaucoup sillonné la banlieue, de nuit, avec mon vélo. Jusqu’à Aubervilliers, le royaume des garages et des bars, pour comprendre, apprendre, savoir. Je n’ai pas envie plaquer des éléments dans un livre. Tout milieu se respecte. L’imaginaire, c’est du sérieux. De loin, être à vélo, de nuit, à Aubervilliers dans certains quartiers, peut paraître insensé. Et sans l’aimantation du roman et sa quête précise, ce le serait.

Pour en revenir aux explorateurs, c’est alors le modèle de l’alpiniste qui me porte. Toute petite, avec mon frère, la montagne nous fascinait, même si elle est loin de la Bourgogne où j’ai grandi. Nous passions des jours entiers à lire des livres d’alpinistes comme Glace, neige et roc de Gaston Rébuffat. Le Guide Michelin… et les livres d’alpinistes ! Nous rêvions sur ces zones qui aimantent l’imaginaire. Grimper et avoir les orteils gelés, tout cela pour redescendre, n’est-ce pas également fou, un supplice en soi, si l’on ne considère que les faits bruts ? On ne peut donc envisager ces élans qu’en termes de quête et de dépassement.

INGRID 5Durant les trois années de terrain, que vais-je chercher ? Cette vectorisation du roman est essentielle. Je pars pour m’imprégner de l’altérité : une façon différente de se vêtir, de parler, d’agir, de ressentir. Écrire est un métier d’écoute, il faut basculer dans d’autres mondes, pour viser le naturel. La fiction est à ce prix.

Dans Quai des enfers, tout comme dans Angle mort, c’est tant l’esprit d’une époque que le Paris des anecdotes que je vais chercher, non le Paris touristique. Par exemple, pour le Petit éloge de la nuit (Folio Gallimard) j’ai observé, une nuit, l’État-major du 36 quai des Orfèvres pour voir si minuit était réellement l’heure du crime. J’aime tester une expression, la mettre à l’épreuve du réel. Mais je suis aussi allée discuter avec les SDF du Pont-Louis-Philippe, à Paris. Aujourd’hui, leur squat a été muré, ce qui donne encore plus d’importance à la littérature. Car le roman, en définitive, est terre de mémoire. Une stèle comme un sanctuaire, un écho qui prête sa voix à ceux qui murmurent, tout bas. J’apprécie aussi beaucoup les pêcheurs, ce sont de vrais viviers, comme le garde-pêche de Paris, qui m’a inspirée pour Quai des enfers. J’adore l’anecdote, que je reprends dans ce roman, où il m’explique comment trouver des alliances dans la Seine, ou comment il signe les anguilles…

INGRID3BDans « Même pas peur », vous abordez tous les thèmes, l’amour, les jeunes, leurs codes… Quel rapport avez-vous à la littérature, car vous écrivez de tous les genres, polar, cuisine, saveurs, roman, jeunesse ? En fait, vous paraissez totalement libre, les codes, vous les prenez tous, ou pas ?

Au départ, pour Même pas peur, Natalie Beunat, la Directrice de collection de Syros, m’a proposé un roman policier pour ou enfants ou adolescents. Au final, j’ai écrit un roman noir, à ma façon, et qui peut toucher un adolescent comme un adulte qui rêve de retrouver ses seize ans. Un roman noir mais aussi un roman d’aventures et d’amour, un roman d’éducation sentimentale. C’est noir, car à l’adolescence, l’amour peut pousser à tout, y compris à l’extrême — folie, suicide, fugues, émiettement de l’identité… Même pas peur n’est pas un roman policier au sens strict de l’enquête procédurale, mais il est noir car le sentiment amoureux est certainement celui qui nous met le plus en péril. Et c’est une enquête sur soi-même.

À l’île d’Yeu, les adolescents sautent dans l’eau depuis les rochers. De trois mètres, six mètres, douze mètres… Toujours plus haut, pour épater, se dépasser, séduire l’autre. Mais paradoxalement, au moment d’exprimer leurs sentiments, il n’y a plus personne. Même pas peur part de ce grand écart. Et si l’on mettait la même audace dans la découverte de soi et de sa sensibilité ? Si l’on se lançait vers l’autre comme l’on plonge, parfois même à corps perdu ?

Quand j’ai débuté Même pas peur, j’avais un modèle en tête, Le Blé en herbe de Colette. C’est un livre que j’ai lu grâce à ma mère, quand j’étais adolescente. Ma mère laissait toujours traîner des livres pour que j’aie l’impression de les croiser par hasard. Elle savait que c’était plus efficace que de me dire de les lire, et j’admire aujourd’hui sa finesse. Dans Le blé en herbe,  il y avait un rapport abyssal aux sentiments. Je m’étais toujours dit que j’aimerais écrire une histoire simple autour de l’océan, d’adolescents, et des sentiments. Une sorte de Blé en herbe contemporain.

Pour écrire une nouvelle, , j’avais eu besoin de nourrir un personnage de plongeur. Un jour, sur une avancée rocheuse de l’île d’Yeu, arrive un jeune plongeur. Avec sa monopalme et ses cheveux blonds bouclés, c’était le premier homme-sirène que je croisais… J’ai mené mon enquête pour remonter à lui et sa famille. Sa mère était ramendeuse — son métier me faisait penser au travail de l’écrivain, réparer, reprendre les mailles d’un grand filet (le réel et ses béances chez le romancier)… Le plongeur, lui, m’a décrit les plongées océaniques. C’est lui qui, des années plus tard, a inspiré le personnage de Raphi dans Même pas peur. Il incarne la transition réussie entre le monde des adolescents et celui des adultes.

Ingrid, vous avez donc les pieds sur terre et le nez dans le vent ?

Oui, c’est exactement cela. Rêver avec les pieds sur terre. Je tiens aux nuages comme aux racines.

Dans vos romans, la musique est omniprésente, il y a même des listes de titres à la fin.

Quand j’écris, il me faut un climat musical. Comme au cinéma, par le thème musical, on sait d’emblée quel personnage va arriver. Dans Angle mort, je voulais situer une scène d’amour dans la salle des machines du remorqueur-pousseur de la Fluviale, dans le ventre de la baleine en quelque sorte. Pour nourrir cette scène, j’ai demandé à passer une nuit, seule, dans la salle des machines. Pour enregistrer les sons du remorqueur, mais pas seulement, également l’eau qui claque contre les ducs d’Albe, et m’imprégner du lieu comme des odeurs d’huile. Au moment d’écrire la scène, je me suis repassée les enregistrements, pour basculer immédiatement dans cet univers. Ainsi, je pouvais être dans la tête des personnages, sans médiation.

Vous semblez avoir un tel attachement à vos personnages, que ressentez-vous à la fin d’un livre ?

La fin du livre, c’est un deuil atroce ! Pour Angle mort, en tout cas. Il fallut quitter un monde, une tension, une concentration de plusieurs années. Quand j’écris, je dis toujours que je pars en imaginaire : je quitte le monde, le  quotidien, je me coupe d’un pan familier. Mes amis sont habitués… Les personnages sont une famille, ce ne sont pas des êtres de papier. Pour rester dans leur logique, je ne puis me permettre de les quitter. J’ai fini Angle mort à bout de nerfs, à passer les dernières nuits sans dormir, pour coller à Diego, mon personnage, et épouser son rythme à lui…

Un livre, c’est aussi un tombeau. De lieux, de gens, disparus à jamais. Comme les cimenteries près du Pont-National, à Paris, dans Quai des enfers. Elles perdent du terrain. Le paysage urbain quitte cette mixité industrielle que j’appréciais. Il se normalise. Dans Quai des enfers, encore, j’évoque ce SDF qui habitait sous le Pont-Louis-Philippe, dans un royaume souterrain à la débrouille. James, celui qui m’a inspirée, n’est plus. J’ai assisté à son enterrement, et son royaume a été muré. Avec le roman, cet homme garde une voix, une trace, une histoire. Je pense aussi à un cordage de la Brigade fluviale, passé au goudron de Norvège. Il n’en existe plus à la Fluviale, la corderie a également disparu, comme la menuiserie. Mais l’odeur, à travers Angle mort, reste.

Quelle est la place du lecteur dans votre univers ?

J’aime la nature, profondément, mais la contempler est solitaire. Avec le lecteur, règne le partage. Le roman casse, magiquement, le cercle de la solitude. Cette ouverture est sacrée. Et pourtant, l’écriture, c’est terriblement personnel, bien plus qu’une mise à nu. À travers ses romans, un écrivain dévoile tout un univers intérieur. Je comprends très bien qu’un lecteur ne rencontre pas toujours un livre. Cette rencontre tient du hasard, de l’intime. Relire, des années après, un livre, c’est pourtant lui rendre justice. Par exemple, je me demande ce que des adolescents peuvent bien percevoir du Misanthrope de Molière. Pourtant, le Misanthrope, c’est gigantesque ! C’est tout de même une question fondamentale, aujourd’hui, de savoir si l’on peut et doit tout dire, non ? Le naturel ou l’artifice ? La spontanéité ou la sociabilité ? Laissons le temps aux livres…

Vous avez écrit le Petit éloge de la nuit : j’ai l’impression que vous avez une fascination pour la nuit.

INGRID6Quand nous étions jeunes, en Bourgogne, je me souviens de mon frère qui fabriquait un télescope dans la cave. Il avait même élaboré un appareil de Foucault. Pour moi, c’était comme un rêve. Au fond de la cave, mon frère fabriquait du rêve ! Il s’isolait comme un animal en hibernation pour dialoguer, ensuite, avec les étoiles. Ce souvenir m’a profondément marquée. Il allait du noir au scintillement stellaire. Mon frère avait passé un temps infini à polariser le verre de son miroir dans la nuit de la cave, pour faire parler une autre nuit. Celle de l’infini. La nuit, c’est la clef de mon univers. Tout y est.

Vous avez dit que vous mettiez trois ou quatre ans pour écrire un roman, mais alors, à quand le prochain ?

Le prochain roman sortira en janvier 2016, dans la Série Noire. Mais après, vous savez ce que Pierre Michon dit de l’inspiration : « Le roi vient quand il veut ».

Souvenirs de la sortie d’Angle Mort, janvier 2013, une belle soirée avec Ingrid Astier 

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