Aulus, Zoé Cosson

Une incursion nostalgique dans les Pyrénées de la belle époque

Aulus-les-Bains est situé dans le massif des Pyrénées ariégeoises, plus exactement dans le Haut Couserans. L’Espagne se trouve à peine à cinq heures de marche. Si l’activité thermale est connue dans cette région depuis l’époque romaine, elle a pourtant été longtemps seulement un lieu d’exploitation des mines de plomb, au XVIe, au XVIIIe et jusqu’après la seconde guerre mondiale. Pourtant c’est bien au XIXe siècle que l’exploitation des eaux l’emporte sur celle des mines. À partir de 1822, 1845 les cures sont déjà surveillées médicalement. Et les buvettes, l’établissement thermal et les nombreux hôtels font désormais la renommée de la station.

C’est dans ce contexte de fin de règne que le père de la narratrice décide d’acheter un vieil hôtel qui a connu ses heures de gloires à la belle époque. Abandonné de tous, mais pas de ce père original qui tente aille que vaille de restaurer quelques pièces de cette vaste bâtisse qui tombe en décrépitude.

Au cours de ses vacances dans la région, la narratrice qui n’est autre que sa fille va observer non pas simplement la nature, mais bien la nature humaine et les quelques spécimens qui constituent la population permanente du village. Au cours de nombreuses marches dans les sentiers de randonnée du coin, ou aux abords des maisons du village, elle fait des rencontres, apprend à connaître l’autre, celui qui n’a jamais quitté son coin perdu de montagne et qui vit bienheureux là-haut, celui qui aime raconter la nature, les aventures, les anciens, la vie en apparence si simple mais pourtant si complexe pour ceux qui doivent faire avec. Ce sont des chemins, de cascades, des couleurs et des saisons, des feuilles qui bruissent aux arbres et des étendues de neige où rien ne bruisse. Ce sont des rencontres, des disputes, des souvenirs, des attentes ou des espoirs. C’est le père qui tente de faire revivre son hôtel délabré et vide, qui le peuple d’objets à défaut d’humains, qui partage, donne, échange avec les autres, chaque jours, par habitude, par soucis d’intégration, par plaisir finalement.

Si la vie y est souvent difficile, la chaleur des échanges, la beauté de la nature, donnent sa véritable dimension humaine au village et à l’aventure vécue par l’autrice. Le roman est court, l’écriture ciselée, sans un mot de trop, construit autour de quelques cartes postales anciennes, d’instantanés de vies, qui donnent corps et présence à tous ces absents qu’elle n’a pas oubliés. J’ai aimé ces portraits, ces traits de caractère, ces anecdotes qui font revivre avec humour, nostalgie et tendresse les années d’enfance. Mais aussi la façon dont la narratrice narre cette relation entre un père fantasque et malade et une adolescente pas toujours d’accord. Une jeune fille qui vit au plus près de ses émotions et fait preuve d’une capacité d’émerveillement face à l’autre, quel qu’il soit. C’est un roman atmosphère, de vivants, bien plus que de souvenirs enfuis. Alors qui sait si, en passant du côté des Pyrénées ariégeoises, vous n’aurez pas envie vous aussi de continuer votre route pour découvrir Aulus.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Gallimard

Aulus est une station thermale des Pyrénées construite à la Belle Époque, qui ne compte plus, aujourd’hui, qu’une centaine d’habitants. Depuis son enfance, la narratrice y vient chaque année. Elle réside dans l’hôtel désaffecté que son père a acheté un jour aux enchères, point de départ de ses randonnées.
Dans le village et sur les chemins, la narratrice écoute, regarde et recueille habitudes et histoires des Aulusiens : la météo, l’ours, la centrale plantée sur une rivière, les élections… Elle en fait un récit, celui d’un écosystème fragile, où hommes et nature cohabitent comme ils peuvent. Où une ancienne mine pollue dangereusement la montagne. Où tout menace de se défaire, malgré la force millénaire de la roche omniprésente. Un récit actuel, métaphore de notre époque, en perpétuelle rupture d’équilibre.

Parution : 07-10-2021 / 112 pages / ISBN : 9782072958397 / 12,90 €

Saint Jacques, Bénédicte Belpois

Croire que l’amour existe, même dans un village perdu des Cévennes…

Paloma apprend au décès de sa mère qu’elle hérite d’une maison dans un petit village des Cévennes. Pourquoi, d’où lui vient cette maison, elle ne le saura que si elle accepte de lire ce cahier que lui remet le notaire en même temps que l’annonce de cet héritage pour le moins singulier.

Au crépuscule de sa vie, Camille a décidé de lui apprendre d’où elle vient, de lui révéler ses failles et ses blessures, de dire enfin la vérité. C’est une révélation bouleversante qui change la vie de Paloma et de sa fille. Partie s’installer dans ce village perdu elle va rapidement nouer des liens, se plaire au plus près de la nature, remettre en état sa maison, et rencontrer Jacques, un artisan d’un village voisin.

Déjà séduite par le précédent roman de Bénédicte Belpois, j’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé. Cette écriture au plus près de l’humain, des sentiments, des émotions, qui bouleverse par sa justesse. De nombreux thèmes sont abordés, l’amour maternel qui n’est pas quelque chose d’inné et de systématique, qu’on se le dise haut et fort, la famille et les secrets de famille qui ont parfois des répercussions sur plusieurs générations, le poids de la solitude et l’élan de solidarité qui se crée parfois entre femmes, enfin ce sentiment si fort qu’est l’amitié.

J’ai aimé la tendresse et la douceur qui émanent de ces pages, de ces personnages, l’entraide et la solidarité qui se tissent dans les villages isolés, l’amour de Paloma pour sa fille et le bilan que sa mère fait de sa propre vie avec ces vérités que l’on n’ose pas toujours dire. Un roman court, un peu trop parfois, car j’aurais aimé un peu plus de profondeur dans la présentation de certains personnages tant j’avais envie de les connaître un peu plus. Mais même s’ils sont souvent stéréotypés, la bonne copine qui déménage au bout du monde, la sœur un peu jalouse, le médecin et la voisine (mais non, là je ne vous en dis pas plus !) ils sont attachants. Enfin, bien qu’une profonde tristesse se dégage de certaines situations, l’autrice a réussi à mettre une pointe d’humour et beaucoup de joie dans son texte pour le plus grand plaisir du lecteur.

Un roman de la sélection 2022 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Gallimard

À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

Parution : 08-04-2021 / 160 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072932304 / 14,00 €

Une ascension, Stefan Hertmans

Passionnant, instructif, émouvant, révoltant. Une lecture pour comprendre

En 1979, alors qu’il se promenait à Gand, en Belgique, l’auteur est tombé sous le charme d’une maison qu’il décide aussitôt d’habiter. Il y passera vingt ans avec sa famille. Alors qu’il a déjà quitté cette maison, il découvre qu’un certain Willem Werhulst a vécu là avec toute sa famille, des années auparavant. Mais ce qui le frappe à lui en donner le vertige, c’est que cet homme à priori ordinaire a intégré la SS et a été très fortement impliqué dans une collaboration intense avec le IIIe Reich.

S’ensuit alors pour Stefan Hertmans une période d’enquête, de recherches, de rencontres pour tenter de comprendre qui était Willem Werhulst. Et pourquoi n’a t-il lui-même rien senti, imaginé, compris, lorsqu’il a vécu entre ces murs.

Qui étaient Mientje, l’épouse et Letta, Adri et Suzy les enfants de cet homme ? Des complices aussi pervers que lui, des victimes qui n’avaient d’autre choix que se plier à ses exigences à une époque où il était plus sûr de se taire. Comment femme et enfants ont ils supporté le mal, en adoptant la même attitude, en l’ignorant. Les enfants étaient-ils au courant des agissements du père. Leur mère était-elle elle aussi soumise, consentante, ou forcée à vivre sous le même toit sans accepter ses dérives.

Comment ce père de famille est devenu celui qui espionne, fait des listes, note les noms de ceux qui pourront être ensuite arrêtés, avec autant de régularité et d’assiduité. Comment autant de noirceur n’a t-elle pas laissé de traces dans cette maison? Les maisons sont elles porteuses des actes et des mots qui se déroulent entre leurs murs ?

Autant de questions auxquelles l’auteur tente de répondre. En nous présentant un homme ordinaire, un mari, un père, mais aussi un SS convaincu et zélé. Peu à peu, à travers une somme d’actions bénignes à priori, dans le contexte sombre de la seconde guerre mondiale, il nous montre les changements qui s’opèrent en Willems.

À côté des faits, textes, lettres, écrits des enfants, témoignages qu’il a longuement consultés, l’auteur recrée un contexte, des mots, des attitudes, des relations dans le couple, avec la communauté autour, c’est tout l’art de l’écrivain de nous faire vivre le passé comme si nous y assistions.

Catalogue éditeur : Gallimard

Trad. du néerlandais par Isabelle Rosselin

Se promenant dans sa ville natale de Gand un jour de 1979, le narrateur tombe en arrêt devant une maison : visiblement à l’abandon derrière une grille ornée de glycines, cette demeure l’appelle. Il l’achète aussitôt et va y vivre près de vingt ans.
Ce n’est qu’au moment de la quitter qu’il mesure que ce toit fut également celui d’un SS flamand, profondément impliqué dans la collaboration avec le Troisième Reich. Le lieu intime se pare soudain d’une dimension historique vertigineuse : qui était cet homme incarnant le mal, qui étaient son épouse pacifiste et leurs enfants ? Comment raconter l’histoire d’un foyer habité par l’abomination, l’adultère et le mensonge ?
À l’aide de documents et de témoignages, le grand romancier belge Stefan Hertmans nous entraîne dans une enquête passionnante qui entrelace rigueur des faits et imagination propre à l’écrivain. Examen d’un lieu et d’une époque, portrait d’un intérieur où résonnent les échos de l’Histoire, Une ascension est aussi une saisissante plongée dans l’âme humaine.

Parution : 13-01-2022 / 480 pages / ISBN : 9782072940996 / 23,00 €

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête, Gilles Paris

Harcèlement à l’école, suicide adolescent, un sujet tristement d’actualité

Le roman débute par le témoignage d’Iris. L’adolescente parle de son beau-père, de ses petits copains et de tous ces garçons qui ont déjà défilé entre ses bras malgré sa courte vie, explique comment sa mère la considère, le peu d’intérêt que lui porte sa famille, mais aussi ses amis et camarades du lycée. Puis son suicide frappe le lecteur d’un grand coup de poing dans l’estomac.

Et pourtant, qui est coupable parmi les élèves, les amis, les camarades ? Sans doute chacun d’eux tour à tour, par leurs attitudes, leurs actions, leurs mots et leurs railleries. Tous par leurs silences, à l’ignorer, la décrier, l’insulter. Et les réseaux sociaux, complices de ceux qui ont agit, dit, filmé, montré.

Viennent ensuite les témoignages de la très sage Emma, de Sarah et Chloé ses meilleures copines, de Solal son amoureux, de Tom, le jumeau d’Emma, l’inséparable, puis Romane, Timothée, Aaron, Julian, Léon, Virgile, etc. Chacun à son tour se sent en partie coupable, raconte, essaie de comprendre, de s’excuser, de s’accuser, de remonter le temps pour que cela ne soit pas, mais aussi de continuer le fil de sa propre vie, au milieu de tant de questions, d’interrogations, d’incompréhension.

Ils sont jeunes, boivent beaucoup, fument de la beuh au lycée ou les soirs de fête et de beuverie. Ces soirs-là, comme l’argent ne semble pas un problème pour en trouver, l’alcool coule à flot, les filles saoules deviennent faciles et les garçons se croient beaux et forts. Les jalousies s’exacerbent pourtant lorsque les beaux gars du lycée s’intéressent à d’autres, y compris aux copines.

J’ai eu un peu de mal à les entendre ces lycéens, garçons ou filles, qui semblent trouver normal de boire autant, de fumer, se droguer, d’avoir des expériences sexuelles avec tous ceux qui le souhaitent, et de les enchaîner sans se poser de question. Pourtant, il est évident que cette façon de vivre cache aussi une profonde détresse, des doutes et des questions sur sa propre personnalité, ses désirs, ses envies. L’intérêt de ce roman, c’est aussi qu’il aborde les conséquences du harcèlement scolaire. Un sujet d’actualité dont on parle trop peu, à part sans doute lorsque des affaires éclatent au grand jour et qu’elles sont reprises un court moment par les médias. En parler, le faire lire, et sans doute ensuite l’évoquer avec ses ados est sans doute une excellente solution pour éviter le pire ou pour dédramatiser.

Ah, merci Gilles Paris pour le lexique en fin du livre, car même si j’en connaissais certains, les acronymes ou mots expliqués m’ont permis de suivre et qui sait d’avoir l’air moins bête lors de conversation future avec des jeunes.

Catalogue éditeur : Hors Série Giboulées, Gallimard Jeunesse

«Je me suis laissée prendre, comme une fille facile.» Ainsi parle Iris avant de se donner la mort. C’est un choc pour l’ensemble du lycée mais surtout pour Emma, Tom et leurs amis. Conscients d’avoir mal agi, ils tiennent à mieux comprendre ce qui s’est passé et à défendre la mémoire d’Iris.

À partir de 15 ans / 224 pages / 13,50 € / Parution : 09-09-2021 / ISBN : 9782075153034

Rien ne t’appartient, Nathacha Appanah

Une femme rattrapée par la violence de son passé, un magnifique roman d’amour et de mort

Tara attend l’arrivée d’Eli, son beau-fils. Elle se laisse aller, et son appartement est le reflet de son délabrement intérieur. Les déchets s’amoncellent, elle doit ranger ce désordre, éliminer cette saleté, mais elle n’y arrive plus. Cette chaleur ambiante, ce chagrin intérieur, la tuent à petit feu. Gravement blessée et victime d’une amnésie partielle, elle a rencontré son mari à la suite du séisme qui a ravagé son pays. Depuis la mort de son époux plus rien ne la retient à la vie. Les souvenirs surgissent peu à peu et viennent peupler ses nuits et ses jours de noirceur et de regrets. Son passé, son enfance, sonnent à la porte de sa mémoire pour raviver les douleurs enfouies de l’enfance. Désormais, plus rien ne sera jamais comme avant. Mais qui est elle vraiment cette Tara qui s’abandonne et se perd ainsi.

Vijaya est une fillette à l’esprit libre, joyeuse, insouciante, cultivée. Elle passe son enfance auprès de parents aisés, aux mentalités atypiques sur cette île paradisiaque. Athées, qui prônent l’égalité et la liberté de croyance dans un pays qui n’accepte pas cette idée, ou très mal. Sortir de l’enfance est parfois difficile, mais lorsque la cruauté du monde rejaillit sur Vijaya elle n’a aucun moyen d’anticiper ce qui l’attend. La petite fille est recueillie dans une famille qui ne la comprend pas. Le silence s’installe, la solitude devient son quotidien. Les années passent, la jeune femme découvre l’amour et la douceur des corps qui se comprennent avec ce garçon qui l’aime pour ce qu’elle est.

Mais cet amour là est interdit. Elle est emmenée au Refuge, là où son éduquées et dressées les filles gâchées. Un refuge qui a tout d’une prison pour ces filles rejetées par la société. Devenue désormais Avril, elle va apprendre cette phrase qu’on lui répète inlassablement Rien ne t’appartient. C’est une adolescente brisée qui survit aux années terribles de dressage, mais aussi à la puissance des flots qui emportent tout sur leur passage.

L’arrivée d’Emmanuel sera sa bouée de sauvetage. Ensemble, le médecin venu porter secours aux victimes du tsunami trouve l’amour et Vijaya devenue Tara trouve la vie. À ses côtés elle se réinvente, devient autre. Jusqu’au jour où le cataclysme déclenché par la mort de son sauveur fait resurgir les souvenirs. Un prénom en particulier, oublié, enfoui au fond de sa mémoire. Et ces années pendant lesquelles elle a appris ce que les hommes font aux filles comme elle, ce qui est interdit, ce qui est autorisé, que rien ne leur appartient, jamais. Comment vivre avec ça, que peut-elle en faire désormais.

Dans ce pays jamais nommé que l’on imagine multiculturel, évolué, à l’environnement luxuriant, une île sur laquelle se côtoient plusieurs religions, la vie pourrait être paisible. Mais même là, les filles n’ont pas les mêmes droits que les hommes, elles doivent se plier aux exigences et aux violences que la société leur inflige. À travers ces deux prénoms et ces deux personnalités, le lecteur découvre l’enfant à qui tout sourit, à la vie insouciante et belle. Puis l’adolescente à la vie si difficile, qui a tant de mal à trouver une place dans cette société à laquelle elle n’a jamais été préparée. Enfin, la femme sauvée, aimée, puis meurtrie, rattrapée par son passé.

J’ai retrouvé dans ce roman toute la beauté de l’écriture de Nathacha Appanah. Sa façon de parler de la difficulté d’être, de devenir, de vivre, en mettant tant de douceur et de poésie dans ses mots. Le sujet des violences faites aux filles et aux femmes, ces filles que l’on dit gâchées, mais aussi l’intransigeance et les dictât des religions sont abordés avec subtilité et avec un réalisme qui fait froid dans le dos. J’ai aimé la façon dont l’autrice évoque les relations si belles et parfois violentes entre filles, l’amitié, le deuil, la solitude, avec tant d’humanité et de sensibilité.

De Nathacha Appanah, on ne manquera pas de lire le sublime roman Tropique de la violence, ou encore Le ciel par dessus le toit.

Catalogue éditeur : Gallimard

« Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue. »
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

160 pages / ISBN : 9782072952227 / Parution : 19-08-2021 / 16,90 €

Les cœurs inquiets, Lucie Paye

Un beau roman qui déborde d’amour et d’espoir

Lui, artiste peintre qui excelle dans les paysages sans aucun personnage, a quitté l’île Maurice pour Paris. Son galeriste envisage une nouvelle expo en septembre, mais est-il capable de répondre à cette exigence.
Son inspiration du moment ? Une femme, pas un modèle, pas une amoureuse, pas une voisine, mais une femme surgie des limbes de son imaginaire sans qu’il arrive à comprendre l’urgence qui s’est emparée de lui.

Elle, on le comprend vite, est malade. Elle saisi les moments de sérénité et de lucidité qu’il lui reste pour écrire à l’amour de sa vie qui a disparu depuis si longtemps.
Qui est-il cet homme qu’elle a cherché pendant tant d’années, que veut-elle de lui, et pourquoi a-t-il disparu ?

Lui et elle, vont-ils être deux destins parallèles ou leurs trajectoires vont-elles se croiser un jour ?

Ce que j’ai aimé ?

L’auteur nous propose des tranches de vie qui émeuvent et bouleversent, mais qui en même temps nous procurent un sentiment de sérénité.
Ces lettres qui débordent d’amour, de regrets, mais qui sont tellement positives et généreuses envers celui qui devrait les recevoir. L’amour d’une mère, absolu et définitif.
Les secrets de famille et les silences qui détruisent inexorablement ceux qui les acceptent.
Cet homme qui trouve une inspiration dans une femme inconnue qui le bouleverse sans qu’il en connaisse la raison. La force de amour filial suggérée ainsi.
Cet amour de l’art et de la peinture qu’ils ont en commun, cette façon qu’à l’auteur de distiller la beauté des œuvres et de nous en faire apprécier le beauté et à parfois le sens.

Un premier roman particulièrement réussi que l’on n’arrive pas à lâcher avant la fin.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Gallimard

«J’ai lutté, pour te retrouver, de toutes mes forces. L’espoir m’a fait vivre. Mille fois je me suis levée convaincue que ce serait aujourd’hui. Mille fois mon cœur a bondi en croyant t’apercevoir. Mille fois je me suis couchée en voulant croire que ce serait demain. Le jour où je te reverrais.»

Un jeune peintre voit apparaître sur ses toiles un visage étrangement familier. Ailleurs, une femme écrit une ultime lettre à son amour perdu. Ils ont en commun l’absence qui hante le quotidien, la compagnie tenace des fantômes du passé. Au fil d’un jeu de miroirs subtil, leurs quêtes vont se rejoindre.
Ce roman parle d’amour inconditionnel et d’exigence de vérité. De sa plume singulière, à la fois vive, limpide et poétique, Lucie Paye nous entraîne dès les premières pages vers une énigme poignante.

Parution : 05-03-2020 / 52 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072847301 / 16,00 €

Ceux qui sont restés là-bas, Jeanne Truong

Le récit poignant de survivants du Cambodge de Pol Pot

Cambodge, 1978. Son époux et sa fille ont été tués par les Khmers Rouges. Elle n’a qu’une issue, fuir le pays avec Narang, son fils de six ans, jusqu’à la frontière avec la Thaïlande.

Si Narang est devenu muet suite à la mort des siens, sa mère quant à elle n’arrivera jamais à surmonter la douleur de leur perte. Car c’est aussi celle de milliers de cambodgiens qui ont perdu la vie par la folie et la volonté d’un homme. Au milieu de la jungle, dans une nature hostile et sauvage, sur les sentiers piégés par les Khmers Rouge, à la merci des passeurs indélicats, des profiteurs, des voleurs et des violeurs, leurs chances de survie sont infimes.

Ce seront des jours de marche et d’angoisse, de faim et de soif, de terreur, entourés de morts et d’appels à l’aide, de cris et de pleurs, pour arriver enfin jusqu’aux camps situés à la frontière. Là, les rescapés sont parqués, isolés, en marge du pays voisin qui hélas n’a rien d’ami en cette période pour le moins trouble. Car si certains parmi eux savent tant les exactions perpétrées par Pol Pot et ses armées que les massacres envers une population dont il faut anéantir la moindre racine, à ce moment-là, les thaïlandais ne font rien pour aider les rescapés.

Comment revivre, comment simplement survivre quand on a tout perdu, que l’on est conscient des horreurs que peuvent commettre les hommes et surtout de la fragilité de la vie. Comment vouloir continuer, même pour l’amour d’un enfant, quand face à tant d’atrocités on sait que l’on a tout perdu. Comment enfin grandir et vivre quand son enfance est synonyme de peur et de mort. Les questions sont posées, le contexte est enfin révélé, mais aucune réponse n’est donnée, comment cela serait-il possible d’ailleurs.

Le texte est profond, terrible aussi lorsqu’il ose dire ces massacres dont on n’avait si peu entendu parler, la traîtrise du pays voisin, le manque d’action des associations, puisque très peu de rescapés seront sauvés par la croix rouge ou les instituions internationales. Mais il y a aussi ces moments d’entraide et de partage, rares mais réels, qui permettent de rester en vie. Il en aura fallu du temps pour que le monde se réveille en réalisant les atrocités commises au Cambodge contre son peuple par son peuple.

Un roman qui remue et bouleverse, et nous dit une fois de plus qu’il ne faut jamais oublier ce dont l’homme est capable. La nature luxuriante et pourtant si dangereuse y tient une place prépondérante, et la terreur exercée par Pol Pot sur son peuple se ressent dans chaque fibre, chaque brin d’herbe, chaque mouvement et chaque pleur. J’ai souffert avec Narang, cet enfant bien seul qui a si mal débuté sa vie, incapable d’aimer ou de s’ouvrir à l’autre.

Impossible de ne pas penser en le lisant au roman de Guillaume Sire Avant la longue flamme rouge.

Catalogue éditeur : Gallimard

Il aurait fallu rester jusqu’à la fin. Il aurait fallu mourir. Avoir quitté les lieux avant les autres, c’est être coupé de l’Histoire. Je suis entré dans le noir qu’on appelle la survie. Je n’ai pas vu de mes yeux jusqu’au bout, je n’ai pas payé de ma vie comme les autres. Cependant, si l’enfance détermine tout, alors je suis un enfant des camps.
1978. Narang a six ans. Il fuit le Cambodge avec sa mère. Comme une foule d’autres rescapés, tous deux tentent de rejoindre la Thaïlande. Épuisés par des jours de marche, harassés par la faim et la soif, ils sont parqués dans un camp à leur arrivée. Cela aurait pu être la fin de leur tragédie. Mais ça ne sera que le début d’une autre. Fulgurante, celle-ci.
Jeanne Truong restitue avec force et pudeur l’horreur du cauchemar cambodgien. Elle revient sur un épisode méconnu de cette période sanglante. Le récit de Narang, habité par les obsessions qui hantent les survivants, est saisissant de vérité et d’humanité.

Parution : 14-01-2021 / 272 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072888045 / 20,00 €

A la rencontre de Eugène Ébodé

« Revenir à la trace que laissent des personnages réels m’émeut »

Elle a créé l’association des amis du musée de Céret, a été l’amie intime des artistes de son époque, Picasso, Matisse, Haviland, Soutine, Chagall, Masson, Dali… Découvrir la véritable histoire de Mado (Madeleine Petrasch, aujourd’hui âgée de 84 ans) m’a donné envie de partir à la rencontre de Eugène Ébodé, l’auteur de Brûlant était le regard de Picasso.

(c) Photo Le courrier Suisse

Eugène Ébodé est né en 1962 à Douala, au Cameroun. Docteur en littératures française et comparée, diplômé de l’IEP d’Aix-en-Provence, et du CELSA, il est titulaire du CAPES et professeur documentaliste au Vigan (Cévennes) en France. Également critique littéraire, Eugène Ébodé a publié une quinzaine de livres qui évoquent l’Afrique, sa jeunesse, ses arts et ses traditions, mais aussi l’Europe et l’Amérique Son dernier roman Brûlant était le regard de Picasso, raconte l’histoire de Mado, métisse, amie et égérie de Picasso, mais aussi de Matisse, Chagall, Soutine et Dali…

Eugène Ébodé est un auteur à l’actualité chargée, puisque c’est depuis Bamako qu’il a accepté de répondre à mes questions. Là, il a été reçu par la ministre malienne de la culture, Mme Kadiatou Konaré après avoir reçu la distinction de Docteur Honoris Causa à l’Université Mahatma-Gandhi de Conakry. Car l’auteur se prête volontiers à ces exercices de diplomatie culturelle, mais aussi de conversation avec des autorités politiques qui veulent agir de manière différente pour la promotion de la culture.

Mado et les grands artistes de son temps

Brûlant était le regard de Picasso… Mais dans votre roman, on ne voit quasiment aucun des artistes de cette époque, pourquoi ce parti pris ?

Je les ai fait apparaître dans une première version, mais j’ai dû, à mon grand regret me séparer d’eux pour deux raisons : ils sont connus, célèbres et occupent un espace sensible et géographique énorme. Ils avaient déjà, de leur vivant pris une grande place dans la vie de Mado. A un moment, il est bon de laisser les « grands » hommes se reposer. Par ailleurs, le roman est centré sur Mado. Croyez-moi, ça n’a pas été facile de congédier ces immenses artistes, hommes et femmes confondus. Dora Maar à elle seule méritait dix romans. Vous êtes un brin dure, car j’ai entendu les râles des uns et les gronderies des autres et j’ai ainsi parlé de Chagall, Masson, Dali… 

Je dois avouer que j’étais un peu frustrée de ne pas en savoir plus sur les rencontres de Mado avec ces artistes que vous évoquez, ont ils eu des relations suivies, amicales, d’affaires ou autre, avec Mado et Marcel ? Et de fait, quelle a été selon vous l’influence de Mado et Marcel sur la vie artistique de la ville ?

Allez à Céret et on vous dira combien Mado et Marcel se sont impliqués dans l’action culturelle locale. Tenez les 19 et 20 juin 2021, Mado et moi serons à Céret pour le premier salon du livre de la ville. Vous verrez l’accueil que les cérétants lui réserveront.

Mado et sa famille mi-suédoise, mi-camerounaise

Le personnage principal est Mado, née en Afrique d’un père suédois et d’une mère africaine. Qu’est-ce qui vous a donné envie de nous parler d’elle ?

Le malheur qu’elle a connu, enfant de ne pas connaître sa mère et le bonheur qu’elle a eu de servir l’art. Et puis, approchez donc Mado et vous verrez combien elle a une bonté magnétique.

Le lecteur est un peu surpris de voir comment la mère biologique de Mado a été rapidement évincée de sa vie, tant en Afrique qu’ensuite lorsque elle arrive en France. Était-ce quelque chose de courant à cette époque ? Comment l’expliquer ?

Non, ce n’est pas courant. Elle n’a eu qu’un amour : Gosta. Après, elle s’est emmurée dans un monde qui sauvait en elle et son amour et sa fille. Emmurée est un rien excessif, car elle a élevé beaucoup d’enfants au village. Les retrouvailles avec sa fille près de 40 ans après leur séparation sont très émouvantes. Je n’en ai restitué qu’une brève intensité. Le roman peut tout, mais ne lui demandez pas l’innommable !

On se pose la question du pourquoi Mado n’est pas allée la retrouver dès qu’elle a su qu’elle était toujours vivante. En avez-vous parlé avec elle ? Ou est-ce une partie que vous avez délibérément choisie de romancer ?

C’est expliqué dans le roman : chaque fois qu’elle programmait un voyage vers sa maman il se produisait un événement qui reportait ce projet. Là-dessus, je n’ai fait que reprendre les faits. La réalité est souvent plus étourdissante que l’imagination. 

La vie des enfants métis de cette époque ne semble pas facile, un peu comme si on avait refusé aux mères biologiques d’élever et de voir leurs enfants. Savez-vous si c’était courant ?

Le métissage n’a jamais été un long fleuve tranquille. C’était vrai hier, cela le demeure aujourd’hui. Je m’exprime intuitivement sur la question. Tournons-nous vers les sociologues ; ils nous éclaireraient.

Vous évoquez des années de colonisation, avec les douleurs et les ruptures que cela a impliqué. J’ai eu un peu de mal à comprendre l’attitude du père de Mado, qui a abandonné ses deux filles finalement assez facilement il me semble. Cela a dû être terrible pour Mado. Pourtant cela ne semble pas avoir eu de répercussions néfastes sur sa vie en France, savez-vous ce qu’il en était réellement ? D’autant que les parents adoptifs n’étaient pas faciles non plus il me semble.

Difficile d’accepter votre idée de départ, puisque le Suédois a donné son nom à tous ses enfants métis et Collinette, l’aînée, a vécu avec son père et ses fratries en Angola. C’est un abominable accident qui l’a retirée des vivants et de l’affection des siens. Non, la vie de Mado n’a pas été semée de roses en France. L’exil cause des tourments dont je parle avec netteté. Le racisme ajoutait régulièrement sa dose de piquants sur des blessures à vif.

Si ce n’est pas indiscret, savez-vous ce qu’à pensé Mado de votre roman ? S’est elle retrouvée dans ces pages ?

Elle m’a dit : « Merci de m’avoir fait découvrir quantité de choses que j’ignorais de mon père ! »

Si on parlait aussi de vous ?

Quels sont les thèmes que vous aimez aborder dans vos romans, et avez-vous déjà réfléchi au prochain ?

L’Histoire et la bêtise humaine. Les faits et les lieux. Au fond amer de l’histoire à la géographie m’amuse. Revenir à la trace que laissent des personnages réels m’émeut. Le prochain roman ? Oh, lisons et relisons celui-ci ! Le « Brûlant » a des caches qu’il faut savoir soulever pour percer quelques secrets ou confidences.

Si vous deviez nous conseiller de lire un autre de vos romans, ce serait lequel ? Tous !

Vous faites partie cette année du jury du Prix Orange du Livre en Afrique, que pensez vous de ce prix ? Pas seulement cette année. J’y étais déjà l’année dernière.

La fondation Orange est très présente en Afrique, que pensez vous de ses activités autour de la lecture ? Est-ce important de s’investir ainsi à votre avis ? Encourager la lecture est une œuvre de santé publique. Quiconque s’y implique mérite le respect.

Enfin, quelles lectures aimeriez-vous nous conseiller en dehors de cette rentrée ? 

Un livre réjouissant et que je place au cœur du corpus des œuvres que j’enseignerai l’année prochaine à l’université dans mon cours de diplomatie culturelle : Ben Aïcha, roman de Kebir Ammi (Éditions l’Encrier, 2020). Les atouts culturels de l’Afrique, à travers le Maroc, y sont brillamment exposés. Mais elle tarde à les investir et à les utiliser comme ses meilleures armes d’éducation massive.

(Réponses depuis Bamako, Mali, le 29 avril 2021)

Merci infiniment d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Vous ne l’avez pas encore lu ? Découvrez à votre tour Brûlant était le regard de Picasso, ce roman qui m’a donné envie d’en savoir plus sur son auteur et sur Mado, sa protagoniste si attachante.

Le passeur, Stéphanie Coste

Passeur de rêves, passeur de vie, un roman bouleversant et indispensable

Ce sera la dernière traversée de l’année, ensuite, il faudra attendre le printemps. Aussi les candidats au départ sont-ils particulièrement nombreux, cantonnés sous de fortes chaleurs dans les entrepôts de Seyoum, sur la côte libyenne. Car loin d’être un voyage d’agrément, cette traversée est le dernier espoir de ceux qui tentent d’atteindre les côtes de l’Europe, et tout d’abord Lampedusa, pour quitter cette terre d’Afrique trop inhospitalière.

Ils ont payé le prix fort aux hommes qui les ont conduit jusque ici depuis l’Éthiopie, le Soudan ou l’Érythrée. Et Seyoum est comme tant d’autres, un passeur de vies. De ces hommes qui font fortune sur la misère des autres. Sans hésiter, il sait user de violence pour se faire respecter. Est-il sans pitié, cet homme qui s’enrichit sur la peur et le désespoir de ses congénères ? D’où viennent ces angoisses qu’il calme avec des doses de Khat et de gin dans cette chambre où il traîne sa misère dans la profondeur et la noirceur de la nuit.

Peu à peu, alors que le dernier chargement d’érythréens vient d’arriver, le passé de Seyoum se dévoile, sombre et meurtri. Car lui aussi est arrivé de ce pays voilà déjà dix ans. La vie familiale heureuse à Asmara, son amour naissant pour Madiha, puis la révolution, la peur, les arrestations et les exécutions, l’embrigadement dans les camps de travail, les tortures, et la fuite, seul. Il se nourrit aujourd’hui de son propre passé, de ses peurs les plus profondes, de ses plaies à vif qui se réveillent en cette ultime nuit.

En deux époques pour conter la vie et la misère de ses différents protagonistes, Libye 2015, Érythrée, de 1993 à 2005, Stéphanie Coste déroule une partie infime de l’histoire politique de l’Afrique. Le désespoir de ceux qui donnent tout, en prenant le risque assumé de perdre leur vie en mer, pour quitter leurs terres et vivre leur rêve de l’autre côté de la méditerranée. Cette mer devenue le tombeau de trop nombreux candidats à l’exil.

Une lecture particulièrement intéressante qui nous donne une vision depuis l’intérieur du monde des passeurs, de ces guerres d’intérêts financiers qui règnent sur les rives libyennes, pour amener jusqu’à nos côtes les migrants qui tentent de réaliser leurs rêves de vie meilleure. Mais lecture émouvante et dérangeante aussi quand elle nous présente des hommes qui ne sont pas des héros, ni totalement bons ni totalement mauvais. La malchance, le sort, le passé, le destin, sont venus se mettre en travers de leur route pour contrecarrer leurs rêves d’avenir et les obliger à en avoir d’autres, plus loin, plus compliqués, plus aléatoires. La détresse, la violence, l’espoir, sont là pour nous dire les drames qui se nouent à quelques encablures de nos côtes, pas bien loin de notre confort quotidien, confinés mais en toute sécurité.

En lisant Le passeur on ne peut s’empêcher de penser au roman magistral d’Olivier Norek Entre deux mondes mais aussi au court recueil de Khaled Hosseini publié pour venir en aide aux migrants Une prière à la mer

Catalogue éditeur : Gallimard

Quand on a fait, comme le dit Seyoum avec cynisme, « de l’espoir son fonds de commerce », qu’on est devenu l’un des plus gros passeurs de la côte libyenne, et qu’on a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool, est-on encore capable d’humanité ?
C’est toute la question qui se pose lorsque arrive un énième convoi rempli de candidats désespérés à la traversée. Avec ce convoi particulier remonte soudain tout son passé : sa famille détruite par la dictature en Érythrée, l’embrigadement forcé dans le camp de Sawa, les scènes de torture, la fuite, l’emprisonnement, son amour perdu…
À travers les destins croisés de ces migrants et de leur bourreau, Stéphanie Coste dresse une grande fresque de l’histoire d’un continent meurtri. Son écriture d’une force inouïe, taillée à la serpe, dans un rythme haletant nous entraîne au plus profond de la folie des hommes.

136 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072904240 / Parution : 07-01-2021 / prix 12,50 €

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Retrouver les classiques…

et reprendre ici mes chroniques postées sur lecteurs.com ou Babelio avant la création du blog

J’ai lu « le voyage au bout de la nuit » d’une traite, comme dans un souffle. Et j’ai été scotchée, j’ai pris une véritable claque, j’ai eu une surprise énorme en le découvrant. Lorsque je l’ai refermé, je me suis simplement dit : Quel talent, quel voyage !
J’avais tellement entendu parler de ce roman que je repoussais sans arrêt sa lecture. Je voulais lire l’œuvre en laissant de côté son auteur, même si quelque part les deux sont indissociables. Et finalement, quand je l’ai commencé, j’ai passé 48h non-stop plongée dans ces lignes fabuleuses.

Il y a du génie dans cette écriture, qui nous plonge à la fois dans l’absurde, dans l’horreur, dans la misère, et nous montre de la beauté, de l’espoir, face au réalisme de la vie et à l’incompréhension des hommes.
Car s’il est un antisémite notoire et critiquable, l’auteur est également un pacifiste acharné, brisé par les horreurs de la guerre qu’il a vécue de l’intérieur en 14.

Céline nous embarque dans le sillage de Bardamu, son héros inoubliable. On le suit dans son voyage qui a tout d’une introspection, de l’Afrique à l’Amérique, puis en médecin des banlieues désespérées. Quand on lit ce voyage, on part, loin, ou tout près, au plus profond des hommes, de leur stupidité parfois, de leur misère, on peut rire aussi, cela m’est arrivé, en tout cas on ne sort absolument pas intact de ce voyage-là. En même temps, c’est une écriture dense, presque fatigante, comme peut l’être la vie, et les successions de mots, de phrases de Bardamu, épuisent parfois le lecteur, mais l’interpellent aussi.

C’est lourd, noir, sombre, mais tellement bien écrit. C’est sûr, je pense que c’est un livre qu’il faut avoir lu et sans doute à relire plusieurs fois.

Retrouvez mes chroniques sur Babelio et sur lecteurs.com

Catalogue éditeur : Collection Folio (n° 28), Gallimard

 «– Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…
– T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien! Tu peux le dire! Nous ne changeons pas! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède! Quand on est pas sage, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie…
– Il y a l’amour, Bardamu !
– Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi! Que je lui réponds.»

Prix Renaudot 1932 / Première parution en 1952 / 512 pages / ISBN : 9782070360284