La disparition de Josef Mengele. Olivier Guez

Olivier Guez nous entraine dans les ténèbres, à la suite de Josef Mengele, le chirurgien d’Hitler, l’un des plus grands criminels nazis qui a échappé à la traque de l’après seconde guerre mondiale,  réfugié comme tant d’autres en Amérique du Sud.

DomiCLire_la_disparition_de_josef_mengeleOlivier Guez livre un roman-récit sans concession sur le parcours de Mengele, le terrible chirurgien, médecin dans le camp de concentration d’Auschwitz. Ici, l’auteur ne s’attarde pas tant sur les exactions dramatiques de ce nazi convaincu que sur les longues années de sa fuite à travers un continent. On se souvient d’avoir lu ou vu des articles de journaux, des reportages, les procès, de ces hommes traqués jusqu’au fin fond de l’Amérique du Sud, en Argentine, Bolivie, Paraguay ou au Brésil, tant de pays conciliants et accueillants pour les criminels nazis. Puis ces pays, souhaitant intégrer à leur tour la ronde des puissants, ont enfin accepté de ne plus cacher ces criminels poursuivis par Israël, le Mossad, Simon Wiesenthal et tant d’autres.

Né en 1911,  l’ange de la mort, Josef Mengele, fait preuve tout au long de sa vie, d’un cynisme, d’une dureté à nul autre pareille. Lui le savant, le chercheur, qui obéit aux ordres et fait tout pour atteindre la perfection biologique de la race arienne, prônant une politique eugéniste active, est capable du pire sur ces humains qui lui permettaient de pratiquer in vivo ses expériences abominables sur les jumeaux, les nains, les difformes et tant d’autres. Le bourreau d’Auschwitz sélectionne et envoie à la mort sans aucune pitié à leur arrivée au camp les bien-portants comme les malades, les infirmes comme les fous, épargnant momentanément ceux qui deviendraient le terreau de ses recherches anthropologiques et génétiques.

Olivier Guez suit le parcours et la fuite de Mengele – et de tant d’autres-  vers cet eldorado sud-américain qui le protège et où ils se sont retrouvés entre eux pendant de longues années, soutenus et financés par les industriels restés en Allemagne, et qui malgré leurs activités pendant la guerre, vont faire prospérer leurs entreprises. Marchands de machine outils pour les agriculteurs et paysans, la famille Mengele prospère et envoie de l’argent pour aider Josef.

Fuyard protégé sous de fausses identités, parfois sous son propre nom, Josef Mengele est accueilli d’abord par Perón qui ferme les yeux sur l’horreur, faisant venir à lui les savants et les chercheurs qui vont l’aider à créer un monde nouveau, puis par les diasporas allemandes nostalgiques du troisième Reich. De l’Argentine au Brésil en passant par le Paraguay, trente ans de fuite, de cavale, de peurs, de soutiens, sans jamais rien changer à ses idées, celles qui prônent la suprématie de la race supérieure, celle de ses recherches pour le bien de son pays, de l’obéissance, du devoir. Jusqu’à la fin, Mengele n’aura aucun remord du travail accompli, et mourra en 1979, sans avoir jamais rendu de comptes pour son action.

La disparition de Josef Mengele a également pour intérêt de nous replacer dans le contexte si particulier de l’après-guerre, avec la fuite de nombreux criminels nazis vers des pays plus que conciliants d’Amérique du Sud, mais aussi avec le développement économique et la prospérité des familles restées en Allemagne, de ces marques qui perdurent encore aujourd’hui, et de cette façon qu’ont certains de fermer les yeux quand l’intérêt d’un état est en jeu. Quel livre ! quel parcours terrible ! Si j’ai longtemps cru que Mengele avait été arrêté et jugé, comme tant d’autres, j’aurais trouvé indispensable qu’il rende compte de ses forfaitures.

Parce qu’il ne faut jamais oublier, lire également le roman Hadamar d’Oriane Jeancourt-Galignani, sur la mise en place du programme Aktion 4 qui visait l’extermination des adultes handicapés physiques et mentaux pour … débarrasser l’Allemagne des poids inutiles et dispendieux.


Catalogue éditeur : Grasset

1949  : Josef Mengele arrive en Argentine.
Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz  croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. L’Argentine de Peron est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Mais la traque reprend et le médecin SS doit s’enfuir au Paraguay puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit… jusqu’à sa mort mystérieuse sur une plage en 1979.
Comment le médecin SS a-t-il pu passer entre les mailles du filet, trente ans durant  ?
La Disparition de Josef Mengele est une plongée inouïe au cœur des ténèbres. Anciens nazis, agents du Mossad, femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition. Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Parution : 16/08/2017 / Pages : 240 /Format : 140 x 205 mm / Prix : 18.50 € / EAN : 9782246855873

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La tresse. Lætitia Colombani

Dans son premier roman « La tresse » Lætitia Colombani nous fait découvrir trois femmes, Sarah au Canada, Guilia en Sicile, Smita en Inde, trois destins, qui se tissent loin l’un de l’autre pour un final étonnant.

DomiCLire_la_tresseVoilà le pari audacieux mais réussi de Lætitia Colombani, qui nous séduit et nous emporte avec ses rêves de femmes fortes, issues de minorités, où elles sont souvent mal considérées. Elles ont assez de courage pour contrer leur destin et réussir leur vie à leur façon, loin des règles imposées par une société souvent gérée par des hommes, société qui refuse de les comprendre, de les voir, de leur laisser une chance. Ce roman n’est ni accusateur, ni revanchard, ni triste ni sombre, il apporte la lumière, l’espoir, la vie.

Smita l’indienne appartient à la caste des intouchables, pour elle aucun espoir de vie meilleure dans une société où elle et ses pairs sont rejetés et ignorés par tous. Une société où toute fuite et ou désir de liberté sont également horriblement punis, souvent via le viol des femmes de la famille. Mais Smita rêve d’un avenir meilleur pour sa fille, elle veut qu’elle aille à l’école pour apprendre à lire et écrire. Le chemin vers la liberté est long et difficile.

En Sicile, Guilia doit reprendre l’entreprise familiale transmise de père en fils, à la suite d’un accident de son père. Mais dans cette société-là, pourtant situé dans un contient dit évolué et moderne, le poids des traditions et l’habitude ont la vie belle, Guilia devra se battre pour atteindre le but qu’elle s’est fixé.

Enfin, au Canada, Sarah a le vent en poupe, et vient juste d’être intronisée associée dans son cabinet d’avocat. Pourtant, la maladie vient la frapper, insidieuse, la faisant basculer du jour au lendemain dans le camp des faibles, des vaincus, de ceux que l’ont fui et que l’on craint, sans se soucier d’agir envers eux en toute impunité et surtout en totale discrimination. Elle aussi va devoir apprendre à vivre autrement.

Trois destins, mais trois femmes qui chacune à sa façon va de l’avant. Toutes ne sont pas immédiatement aussi attachantes, mais toutes sauront vite happer l’intérêt du lecteur, par une démonstration de vie, d’espoir, de volonté, qui leur permettent d’atteindre leurs rêves, ceux qui font le quotidien moins banal, moins triste, plus magique, même et surtout dans sa vie de tous les jours.

Un beau premier roman, qui se lit dans un souffle, et qui uni les vies, comme un impossible pont entre deux mondes, fait de courage et d’optimisme. A lire, assurément !


Catalogue éditeur : Grasset

Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.
Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.
Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.
Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.
Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

Parution : 10/05/2017 / Pages : 224 / Format : 143 x 207 mm / Prix : 18.00 € / EAN : 9782246813880

L’innocent. Christophe Donner

« L’innocent », le héros de Christophe Donner essaye tout, mais est-ce réellement nécessaire pour perdre son innocence ?

L'innocent1965, Christophe a neuf ans, 1968, Christophe découvre sa sexualité naissante…Pendant ce temps, ses parents divorcés et remariés découvrent aussi l’amour à la façon des années 60, légèrement débridée. Balloté de la famille de Julia, sa mère, à celle de Jean-Claude, son père, les années adolescentes passent. Christophe a découvert le plaisir solitaire. Seul, il se branle, partout, en tout lieu et à tout moment, comme une sorte de baptême amoureux et rêve d’un dépucelage précoce. 1969, il rencontre Lila, elle a vingt ans, il en a treize et fait l’amour pour la première fois. Puis il y a Raphaël et Paul, les amis que Christophe veut rejoindre en Tunisie, et là-bas, Florian, dont il tombe amoureux, il y a aussi la lutte révolutionnaire de gauche et la rébellion contestataire, poser pour des photos, pour gagner un peu d’argent facile et surprendre ou choquer.

Tout est bon à prendre quand on vit au milieu de cette jeunesse relativement protégée entouré de parents aux mœurs libres et souvent eux-mêmes en recherche d’équilibre, qu’il soit amoureux, politique, ou sociétal. Et Christophe prend et essaye tout, sans limite, mais peut-être également sans bonheur. Étrange roman construit comme un film. Au début de chaque chapitre ou presque, une présentation, comme un voix off qui introduit chaque scène, la replace dans une époque, un lieu. Puis Christophe apparait, agit, bien ou mal, il vit, il tente, essaye tout, jusqu’à y bruler son innocence sans doute. J’ai eu beaucoup de mal à le trouver sympathique et à m’y attacher. Le roman est ancré dans une réalité très urbaine et intellectuelle, à laquelle on a du mal à s’identifier il me semble. Même s’il se lit vite et facilement, il ne m’en reste pas grand-chose une fois refermé… enfin si, peut-être le joli refrain de la chanson de Maurice Fanon, « L’écharpe » dans mes souvenirs interprétée par Félix Leclerc…

Quelques extraits, ces phrases que j’ai aimé :

« Est-ce que je voulais préparer le conservatoire après tous les efforts que j’avais faits pour quitter le lycée ?
Je voulais d’abord partir dans le midi et baiser avec elle. »

« Si je porte à mon cou, en souvenir de toi, ce souvenir de soie, qui se souvient de nous, ce n’est pas qu’il fasse froid, le fond de l’air est doux, c’est qu’encore une fois… »(L’écharpe, Maurice Fanon)

#rl2016


Catalogue éditeur : Grasset

« Je suis sorti de la maison au petit matin, j’ai marché à grands pas sous les platanes du cours Mirabeau, sans pouvoir m’empêcher de sourire.
Une chose m’apparaissait sûre et certaine : je n’étais plus le même. Je venais de passer la nuit dans le lit d’une femme, à l’embrasser, la serrer, la baiser, car si cette nuit n’avait pas été celle de l’accomplissement de l’acte sexuel, elle n’en avait pas moins été une nuit d’amour, entière, complète, jusqu’au petit matin frisquet, le reste n’était qu’une question de vocabulaire : est-ce que nous avions fait l’amour ? C’est ce qu’il me semblait puisque j’étais amoureux. »

Christophe entre dans les années soixante-dix et dans l’adolescence bercé par les idées révolutionnaires de ses parents divorcés, entre qui il va et vient, et la découverte angoissante d’une sexualité dévorante, obsessionnelle. De Paris à Saint-Tropez en passant par la Tunisie, l’adulte qu’il est devenu égraine les souvenirs d’une jeunesse douce-amère à travers le prisme de ses aventures sexuelles.
De brefs chapitres qui sont autant de souvenirs, paysages, odeurs, mêlent la voix de l’enfant précoce et de l’auteur qui, quarante ans plus tard, observe avec tendresse et cruauté ce Christophe d’une autre époque. L’école, la famille, la révolution, les vacances, la mer. Autant d’éléments de décor aux scènes que se remémore Donner avec ce court récit, très intime, qui montre le film irréalisable de sa vie, entre 13 et 15 ans, quand l’amour s’apprenait dans les tourments du sexe.
Un récit effronté, émouvant, drôle, cinématographique : Visconti croisant Pialat

Parution : 31/08/2016 / Pages : 216 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 18.00 € / EAN : 9782246861065

Police. Hugo Boris

Lire « Police » d’Hugo Boris, c’est voir au travers d’un nouveau prisme, celui de l’envers du décor, un presque huis-clos étonnant de flics qui sont avant tout des Hommes.

DomiCLire_policeUn incendie vient d’éclater dans un centre de rétention administrative, les accompagnateurs attitrés sont trop occupés à la sécurisation du site pour assurer le transfert d’un migrant « retenu » vers Roissy, c’est à un équipage du commissariat du XIIe qu’incombe la tâche.

Dans cette voiture il y a Virginie. Mariée, un tout jeune enfant, un métier tellement prenant qu’il empiète beaucoup trop sur la vie de famille, un époux indifférent, et un amant de passage qui est également son collègue. Virginie est enceinte mais sa décision est prise, elle ne gardera pas l’enfant. Il y a aussi Aristide. Le collègue, beau gosse, musclé, blagueur, il a toujours le bon mot pour les autres, même s’il force parfois un peu le trait. Jamais amoureux, toujours amant opportuniste, il est déstabilisé lorsque Virginie lui annonce qu’elle et enceinte, sa décision et qu’elle le plaque. Et enfin, il y a Erik, le boss.

Les voilà confrontés à la vie d’un centre de rétention, au regard des migrants en attente de reconduite ou de laisser passer. Car escorter un retenu à Roissy, c’est prendre de plein fouet la réalité de l’immigration illégale, c’est toucher, parler, non pas à un document mais bien à un homme. Et cet homme-là, prostré, atteint, blessé dans son cœur, est en danger s’il rentre dans son pays, lui à qui il a fallu tant de courage pour arriver jusqu’à nos terres d’asile. Alors que faire, comme suivre les ordres quand ils vous révoltent, comme être soi-même quand on représente un état, une justice, un règlement ?

Dans ce roman, pas de balles tirées ou de sang versé, pas de surhomme, mais des êtres humains avec leurs vies, leurs complexités, leurs attentes et leurs déceptions. Le récit est celui du long et très difficile cheminement de la pensée pour Virginie et ses acolytes. Que faire, comment, et pourquoi faut-il obéir ou au contraire refuser d’accomplir ce que l’on juge incompatible avec ses convictions. Un policier représente l’état, et ne doit pas avoir d’états d’âmes ? Ou au contraire un policer est un être humain qui ressent et décide ? Quelle marge de choix, quel pouvoir de décision ?

J’ai trouvé très intéressant ce roman qui pour une fois ne nous interpelle dans le contexte classique de la seconde guerre, où l’on a déjà tant commenté les réactions ou l’absence de réaction des fonctionnaires face aux décisions iniques du pouvoir. C’est si difficile de dire ce que l’on ferait si… j’ai aimé cette écriture qui donne vie et humanité aux personnages, à leur complexité, à leurs sentiments, et nous les rend si proches. Malgré quelques scènes un peu irréalistes, en particulier à Roissy – mais après tout qu’importe- on s’y attache et on voudrait y croire.

Extrait :

« Il a presque envie de reculer, immature comme c’est pas permis, méchant comme on peut l’être quand on est triste. « 


Catalogue éditeur : Grasset

Ils sont gardiens de la paix. Des flics en tenue, ceux que l’on croise tous les jours et dont on ne parle jamais, hommes et femmes invisibles sous l’uniforme.

Un soir d’été caniculaire, Virginie, Érik et Aristide font équipe pour une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Mais Virginie, en pleine tempête personnelle, comprend que ce retour au pays est synonyme de mort. Au côté de leur passager tétanisé, toutes les certitudes explosent. Jusqu’à la confrontation finale, sur les pistes de Roissy-Charles-de-Gaulle, où ces quatre vies s’apprêtent à basculer.

En quelques heures d’un huis clos tendu à l’extrême se déploie le suspense des plus grandes tragédies. Comment être soi, chaque jour, à chaque instant, dans le monde tel qu’il va ?

Parution : 24/08/2016 / Pages : 198 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 17.50 € / EAN : 9782246861447

 

Crépuscule du tourment. Léonora Miano

« Qu’attends-tu de la vie ? Qu’offres-tu à la vie ? »

La belle écriture contestataire et revendicative de Léonora Miano s’affirme une fois de plus avec « Crépuscule du tourment », pour le plus grand plaisir de ses lecteurs avertis.

DomiCLire_MianoIl y a une richesse infinie de vocabulaire, de savoir, d’histoire et d’érudition, de connaissance des traditions intellectuelles et spirituelles de ces contrées dans tous les textes de Léonora Miano. Ils deviennent des contes et des paraboles dits par ses différents personnages.

Nous sommes en Afrique subsaharienne, région chère au cœur de Léonora Miano qui y situe une grande partie de son œuvre. Quatre femmes s’adressent à un même homme, chacune à son tour, il est absent et elles ne sont ni avec lui ni ensemble. A partir d’un même événement, chacune va remonter le fil de son existence aux côtés de cet homme. Sa mère tout d’abord, puis la femme qu’il a quitté parce qu’il en était amoureux mais ne savait pas l’assumer, ensuite la femme avec qui il voulait se marier sans pour autant en être amoureux, et enfin sa sœur. Ces différents monologues seront pour l’auteur prétexte à expliquer sa vision de la famille, de la société, de l’histoire.

Chacune à son tour, ces quatre femmes expriment leur éveil ou leur exigence du respect des traditions, de ces coutumes qui construisent un peuple, qui forcent le respect, qui en imposent. Chacune de ces femmes se doit d’être « une tacticienne, un monument de ruse, une femme comme les aime la société ». Il ne fait pas bon être « des femmes sans généalogie, descendantes d’esclave ! » car on ne peut alors pas être acceptée dans les familles.

Dans le vocabulaire utilisé par ces femmes tout au long du roman, on retrouve la passion et les convictions de l’auteur. Quand elle parle du Nord, et donc de l’Europe, l’une d’entre-elles parle de ces pays habités par les populations « leucodermes » en regard de celles issues des Kémites, refusant l’appellation de « noirs », qui pour elle ne veut rien dire en regard des multiples différences de teintes qu’il peut y avoir dans les diverses populations africaines. Les références à Aset nous ramènent à Isis, aux pharaons noirs qui peuplaient la côte est de l’Afrique et aux sources des croyances égyptiennes.

Léonora Miano décrypte les travers et les poncifs des différentes religions qui imposent leurs dictats, ordonnés par les hommes et imposés en particulier aux femmes pour les asservir. Son écriture est révélatrice d’un combat pour faire retrouver ses racines à un peuple qui s’est laissé déposséder de ses propres traditions. Elles y ont une importance immense. Le père, la famille, les règles qui régissent les différentes strates de la société et leurs usages, domestique et maitre, femme et homme, mère et fils, filles et fils, sacré et croyances, médecine et sorcellerie, ancêtres et descendants, ont toutes une raison d’être et ne peuvent être comprises que de ceux qui sont prêts à les entendre.

Le conflit qui est en chaque individu est fort et important, prégnant durant toute son existence, celui d’écouter au fond de soi et de laisser émerger ses racines véritables, celles qui étaient là avant l’arrivée du colonisateur, avant la traite subsaharienne à laquelle ont participé les tribus de l’Ouest de l’Afrique, avant les migrations vers les pays du Nord. L’auteur le déplore, « Les natifs du pays premier sont des captifs non déportés » ils subissent un asservissement volontaire et une acceptation de coutumes qui viennent d’ailleurs au détriment des traditions de leur propre pays.

On retrouve tout au long de ces lignes la force et la passion de Léonora Miano que j’avais découverte lors d’une soirée Mahogany march au musée Dapper, ou en lisant  La saison de l’ombre. C’est tout un combat porté par une superbe écriture. Parfois difficile à appréhender tant les différences sont grandes avec nos habitudes et les coutumes et les règles qui régissent nos vies, mais c’est absolument passionnant.

Extraits :

« Grâce à la mystification dont elle était à la fois la conceptrice et l’objet, bien que sans en avoir conscience, celle qui deviendrait la Vierge souhaitait atteindre deux objectifs : régler son compte à la morosité des jours, et se donner de l’importance. Elle y parvînt.

La légende est connue. Et s’il y a chez elle quoi que ce soit dont une femme puisse s’inspirer, c’est cela : faire un rêve, y croire assez fort pour qu’il devienne la réalité de tous. Chacune dans la mesure de ses possibilités. »

« Elle était née fille, dans nos contrées où les filles ne sont plus rien. Je voulais qu’elle se sache aimée, précieuse. »

« C’est toujours le problème avec les religions. Elles sont des pratiques sociales permettant de forger et de consolider des communautés. Elles sont ensuite des systèmes de domination. »

« J’étais le produit d’histoires familiales complexes. Ce que l’on passait sous silence n’était pas sans incidences sur l’existence de l’individu, au contraire. Ces secrets étaient des serpents tapis dans le jardin.»


Catalogue éditeur : Grasset

De nos jours, quelque part en Afrique subsaharienne, au Cameroun peut-être, quatre femmes s’adressent successivement au même homme : sa mère, la femme à laquelle il a tourné le dos parce qu’il l’aimait trop et mal, celle qui partage sa vie parce qu’il n’en est pas épris, sa sœur enfin.
À celui qui ne les entend pas, toutes dévoilent leur vie intime, relatant parfois les mêmes épisodes d’un point de vue différent. Chacune fait entendre un phrasé particulier, une culture et une sensibilité propres. Elles ont en commun, néanmoins, une blessure secrète : une ascendance inavouable, un tourment identitaire reçu en héritage, une difficulté à habiter leur féminité… Les épiphanies de la sexualité côtoient, dans leurs récits, des propos sur la grande histoire qui, sans cesse, se glisse dans la petite.
D’une magnifique sensualité, ce roman choral, porté par une langue sculptée en orfèvre, restitue un monde d’autant plus mystérieux qu’il nous est étranger… et d’autant plus familier qu’il est universel.

Parution : 17/08/2016 / Pages : 288 / Format : 140 x 205 mm / Prix : 19.00 € / EAN : 9782246854142

Branques. Alexandra Fritz

« Je ne crains personne, je ne crains qu’une chose, c’est que la vie reparte sans que je trouve la force de me tuer à nouveau. »

BranquesChez les « Branques » d’Alexandra Fritz, il y a Jeanne, il y a So-Called-Isis, Tête d’ail et Frisco. Adolescente qui se rêve future écrivaine, mère de famille obèse et disjonctée, beau gosse un peu dealer sur les bords, ou obsédé sexuel, ils ont tous des profils qui, s’ils étaient « raisonnables », ne les auraient pas empêchés de rester dans la société. C’est l’exagération des comportements qui entraine une mise à l’écart, à l’abri, pour de courts ou long séjours, le temps de se reconstruire, ou éternellement.

Tous se retrouvent, au hasard de leurs dérives psychiatriques, dans le même hôpital, dans les mêmes couloirs, les mêmes salles communes, mais chacun est perdu dans sa propre histoire, dans ses seuls délires, dans son univers parallèle au monde dit normal.

Quelques questions émergent de ces pages. Comment bascule-t-on dans cet univers-là, celui des «  fous », des malades ? Qu’ils soient solitaires ou amoureux, dérangés, plus ou moins jeunes ou plus ou moins perdus, certains vont réussir à sortir de cet enfermement. Même si justement cet enfermement supposé protecteur doit permettre aux « Branques » de se reconstruire dans une certaine normalité acceptable. Enfin, pas tous peut-être… Sont-ils réellement aidés, compris, par le milieu médical, par les familles quand elles ne les ont pas abandonnés, par les autres, par tous ceux qui sont dehors et dont le comportement est conforme aux normes admises par la société dans laquelle ils évoluent.

Le sujet me paraissait intéressant, mais pourtant j’ai eu énormément de mal à rentrer dans ce livre et j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour le terminer ! Peut-être est-il trop décousu, à l’image de ces esprits déséquilibrés qui sont au fond avant tout différents ? C’est un roman perturbant  malgré tout, car quelle est la règle la plus adaptée aux soins indispensables à ce type de maladies ? Quelle est la formule, médicaments, psychotropes, enfermement, solitude forcée, discussions, échange, écriture, difficile à dire.

les 68 premieres fois DomiClire


Catalogue éditeur : Grasset

Voici la chronique de deux filles et deux garçons internés dans un hôpital psychiatrique. Jeanne, qui y tient son journal, tente de comprendre son basculement dans « l’anormal » et de disséquer à vif les raisons de son amputation de liberté. Rageuse, pugnace, elle a pour compagnons de « branquerie », comme elle dit, Tête d’Ail, Isis et Frisco. L’un obsédé sexuel, l’autre pédante philosophe, tous transpercés par le désir amoureux autant que par la solitude, par des idéaux de justice comme par  des pulsions suicidaires. Lire la suite

Parution : 09/03/2016 / Pages : 160 / Format : 141 x 205 mm / Prix : 17.00 € / EAN : 9782246861652

Le talisman. Mathieu Terence

https://i1.wp.com/static1.lecteurs.com/files/books-covers/420/9782246804420_1_75.jpg« Farrah est morte brulée dans son appartement » quelle phrase terrible pour commencer ce roman. Terrible et étrange, étrange comme l’est l’impression que j’ai à cette lecture. Au début, j’ai trouvé assez intéressant cette description de la vie à travers un narrateur que l’auteur qualifie à la deuxième personne. Ce « tu » qui m’avait tout autant dérangée lorsque j’avais lu « la condition pavillonnaire » de Sophie Divry, qui avait construit son roman exactement de la même façon. Mais c’est un roman qui m’avait paru beaucoup plus intéressant dans sa construction, le « tu » me semblait alors destiné, alors qu’avec « le talisman », il semble être le contre point de l’auteur, du narrateur, et au final tellement impersonnel.

« Tu » égrène donc les moments de sa vie, les personnes qu’il a croisées, avec qui il a vécu des moments heureux ou intenses, étranges ou terriblement communs, évoque des lieux, des rencontres, et les instants de sa vie avec Farrah.
Farrah est un personnage fantasque et sans doute attachant, mais je n’ai pas réussi à la trouver ni à la comprendre au fil de ces pages, et encore moins le narrateur, ce « tu » encombrant et épuisant. Tout comme je n’ai pas retrouvé ce pays Basque, décor du roman, ici fantasmé et rêvé tel que je ne le reconnais pas et qui m’a un peu perdue. Il y a cependant dans ces pages de belles phrases, quelques belles situations, des mots bien posés parfois, écriture ciselée avec soin et délicatesse, mais pas assez pour en faire un plaisir de lecture, enfin, pas pour moi. Je suis peut être passée à côté ?


Catalogue éditeur

« Ce n’est pas seulement qu’elle mentait comme elle respirait, c’est qu’elle mentait pour respirer. Et cette manie n’a pas été pour rien dans l’attrait que tu lui as trouve . »
Comment inventer sa vie sans la perdre ?
Quels fils mystérieux relient les êtres que l’on a pu aimer ?
Peut-on sortir indemne de l’affolement général?
Qu’est-ce que le syndrome du saint-bernard ?
Mais surtout, qui était vraiment Farrah ?

Parution : 20/01/2016 / Pages : 184 /Format :130 x 206 mm
Prix : 17.00 € /Prix du livre numérique : 11.99 €
EAN : 9782246804420