L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, Daniel Fohr

Avant que le lecteur lambda ne devienne une espèce en voie d’extinction, protégeons les derniers hommes-lecteurs 

Si aujourd’hui 85% des lecteurs sont des lectrices, il existe de fait un certain nombre de lecteurs, et donc d’hommes qui apprécient la lecture et aiment en parler.

Mais dans ce roman tout à fait délicieux et parfois désarmant, l’auteur imagine un monde dans lequel le dernier des lecteurs devra faire un choix s’il ne veut pas que le goût de la lecture s’éteigne avec lui. Transmettre sa passion à d’autres hommes, à ce fils qu’il pourrait élever un jour, devenir auteur lui-même pour enfin voir chez les libraires des thèmes qui pourraient intéresser ses coreligionnaires ?

Difficile de trouver la bonne solution même si toutes les options restent possibles. Enfin, s’il est encore temps, car rien n’est moins sûr. Dans le monde de notre narrateur, les hommes regardent les écrans, font du sport ou en parlent beaucoup, ont un travail et des responsabilités, et laissent la lecture et les rêveries qu’elle implique aux femmes.

Mais sont-elles seulement plus enclines à la rêverie, à la romance ou à l’évasion. Seraient-elles plutôt curieuses et surtout capables de s’intéresser à tous les sujets, tous les domaines, tous les voyages dans le temps ou dans l’espace, prêtes à comprendre, analyser, compatir, avoir de l’empathie pour les personnages et les situations qu’elles rencontrent dans les livres ? Capables d’échanger avec d’autres lectrices et de s’enrichir de ces échanges ? Car là est la question, que nous apporte la lecture ?

Ce que j’ai aimé ?

Voilà un auteur qui nous parle de littérature, du plaisir et du bonheur de lire, de la découverte, du partage et de l’échange, le tout avec un humour parfois grinçant, mais qui éveille nos consciences à réaliser que quelques poncifs éculés sur la lecture et les lecteurs (ou lectrices ?) sont bien trop souvent véhiculés sans que l’on s’en offusque ou que l’on tente de les contredire.

La façon dont il analyse les rôle des marqueteurs et des sondages pour adapter les sujets aux typologies de lecteurs, comme savent si bien le faire ces réseaux sociaux qu nous gouvernent déjà dans nos choix, quelle tristesse.

La lecture comme un moyen commun d’analyse des sociétés, des sentiments, comme guide, à prendre en exemple ou au contraire à rejeter, mais que l’on peut utiliser comme modèle ou référence, indispensable à nos sociétés.

Un regard satyrique, joyeux et parfois grinçant à souhait pour éveiller notre conscience aux bienfaits de la lecture, cette passion que certains d’entre pratiquent de manière intensive il faut bien l’avouer. Alors lisons et faisons lire les hommes autour de nous pour que ce roman ne deviennent pas une prophétie du XXIe.

On ne manquera pas d’aller lire l’article du blog de Daniel Forh sur ce roman.

Catalogue éditeur : Slatkine et Cie

2021 : 85% des lecteurs sont des lectrices.
Sans qu’on puisse l’expliquer, jour après jour, l’écart continue de se creuser et une projection raisonnable permet même d’affirmer que les lecteurs masculins auront totalement disparu en 2046. Peut-être avant. Ce roman raconte l’histoire du dernier homme qui lisait. Comment a-t-il vécu cette situation inédite, seul au milieu des femmes qui le comprennent encore et partagent sa passion ? Son destin est-il une impasse et saura-t-il renverser la situation ? Qu’en disent les autres hommes ? Un roman-manifeste, aussi drôle qu’inquiétant, que les femmes devraient faire lire d’urgence aux hommes avant qu’il soit trop tard.

Paru le 28 janvier 2021 / 160 pages / Prix : 12€ / ISBN : 978-2-88944-173-0

Le Stradivarius de Goebbels, Yoann Iacono

Le destin de Nejiko Suwa et de son Stradivarius pendant le seconde guerre mondiale

Nejiko Suwa est depuis son plus jeune âge attirée par la musique occidentale, et par le violon en particulier. Une formation à cet instrument ne peut être exhaustive, même si elle est enseignée par les plus grands musiciens japonais, que si elle est complétée par un séjour en France auprès des maîtres de son temps. La jeune femme part à Paris parfaire sa formation et étudier avec Boris Kamensky.

Mais la guerre est là, et le Japon est l’allié de l’Allemagne et de l’Italie. En 1943, c’est à Berlin de Nejiko reçoit des mains de Goebbels le Stradivarius qui va l’accompagner toute sa vie. Instrument magnifique qu’elle protège comme si sa propre vie en dépendait. Mais dont elle ignore l’origine. Est-ce un bien spolié à Lazare Braun, le musicien juif déporté avec sa famille à Auschwitz ? Si tel est le cas, Herbert Gerigk ne le lui avouera jamais. Pourtant, la jeune musicienne a bien du mal à apprivoiser les sonorités de cet instrument fabuleux, tant il est vrai que ce dernier a une âme, peut être celles de ses propriétaires successifs. Elle va de concert en concert, protégeant son instrument et peut-être elle aussi par cette forme de déni et de candeur affichés face aux atrocités de la guerre qu’elle semble ne jamais voir.

Le roman alterne plusieurs points de vue et adopte plusieurs formes. Essentiellement celui du narrateur, un musicien de jazz chargé de récupérer le Stradivarius , qui n’en est peut être pas un, mais plutôt un Guarini. Et celui de Nejiko à travers des extraits de son journal, ou dans les différentes étapes de sa carrière et de sa vie, de Paris à Berlin, des États Unis au Japon, en cette période si compliquée de la seconde guerre mondiale et de l’après guerre.

L’auteur a su mêler avec talent les connaissances historiques sur la place du Japon à cette période charnière du XXe siècle, la vie à Berlin ou à Tokyo, les tractation politiques et les règlements de compte de l’après guerre. La place de la musique et l’importance de poursuivre une carrière au service de celle-ci, quelles que soient les circonstances, y compris au mépris de l’image que l’on projette, en particulier lors de périodes troubles. Ce qui provoque d’interminables discussions, surtout hélas des années après et hors contexte, quand on essaie de comprendre de telles attitudes. Ce qui est vrai d’ailleurs pour la plupart des artistes qui ont continué à travailler pendant les différentes guerres ou conflits.

Le roman évoque aussi les tragédies de la guerre, la spoliation des biens juifs envoyés en masse en Allemagne, la déportation et la mort de millions de juifs, les villes bombardées, la fidélité sans faille des japonnais envers leur empereur et leur pays, (fidélité forcée, quand le choix est la mort ou l’indignité…), les atrocités commises par les japonais et les jugements des crimes de guerre. Enfin, on y rencontre Goebbels et les dignitaires allemands, mais aussi l’empereur Hirohito et Mac Arthur, Miles Davis et Boris Vian, Juliette Greco et Pablo Picasso pour ne citer qu’eux.

La musique est présente mais seulement comme un fil rouge ténu qui vient rappeler la passion de Nejiko, à travers les grands artistes de son époque, de ceux qui l’ont entourée et dont elle s’est inspirée, qu’ils soient chefs d’orchestre, musiciens ou compositeurs. Un premier roman très qui nous fait également re-découvrir les liens politiques et culturels existants entre les grandes nations au XXe, en particulier après la seconde guerre mondiale.

Lire également les chroniques de Les instants de lecture, Des plumes et des livres, Squirelito

Catalogue éditeur : Slatkine et Cie

Le roman vrai de Nejiko Suwa, jeune virtuose japonaise à qui Joseph Goebbels offre un Stradivarius à Berlin en 1943, au nom du rapprochement entre l’Allemagne nazie et l’Empire du Japon. Le violon a été spolié à Lazare Braun, un musicien juif assassiné par les nazis. Nejiko n’arrive d’abord pas à se servir de l’instrument. Le violon a une âme. Son histoire la hante. Après guerre, Félix Sitterlin, le narrateur, musicien de la brigade de musique des Gardiens de la Paix de Paris est chargé par les autorités de la France Libre de reconstituer l’histoire du Stradivarius confisqué. Il rencontre Nejiko qui finit par lui confier son journal intime.

Paru le 7 janvier 2021 / 240 pages – Prix : 17€ / ISBN : 978-2-88944-171-6

Du miel sous les galettes, Roukiata Ouedraogo

Une belle surprise, un roman qui fait du bien !

Il n’a rien du conte de fée et pourtant il est émouvant, attendrissant, révoltant, et terriblement positif. Roukiata Ouedraogo y raconte son enfance à Fada N’Gourma au Burkina Faso.

Du miel sous les galettes commence alors qu’elle est encore un bébé porté sur le dos de sa mère, dans ce pagne qui offre cette belle communion entre la mère et l’enfant, et permet à l’enfant de voir le monde au niveau de sa mère. Un jour, le père est arrêté pour un cambriolage qu’il n’a certainement pas commis. L’affaire devrait être vite réglée, et le père de famille pourra rejoindre sa femme et ses sept enfants. Mais non, c’est sans compter sur la justice locale à la pire mode africaine, celle des petits juges qui veulent assoir leur autorité, qui n’écoutent que leur propre conscience (ou qui sait qui d’autre) et voilà le père en prison pour de nombreuses années.

Sans le salaire du père, la mère va devoir s’occuper seule de sa famille, et subvenir aux besoins élémentaires de chacun en vendant quelques objets et surtout les galettes qu’elle cuisine si bien. Tout en aidant son mari, elle donne la priorité aux enfants, leurs études, la nourriture. C’est un travail de chaque jour, il ne faut pas sombrer. Face à l’immobilisme de la justice locale, cette combattante de l’ombre part chercher de l’aide à Ouagadougou. Pendant cinq ans, celle que l’on surnomme la Baronne va se battre, remuer ciel et terre pour faire sortir le dossier de son époux des limbes dans lesquelles il avait été enfoui et oublié.

J’ai aimé ce roman qui est une véritable ode à la mère. Il reflète l’amour d’une fille pour celle qui a tout donné pour les siens, envers et contre tous, y compris parfois contre son mari. Cette femme forte et déterminée est un exemple pour ses enfants, malgré certaines douleurs dont parle l’auteur en particulier quand elle évoque l’excision qu’elle a subie lorsqu’elle avait trois ans.

S’il parle de la mère et de l’amour filial, il évoque aussi l’importance de la famille, le rôle de la femme africaine, les lenteurs et les extravagances de la justice et le poids traditions, sans oublier le climat difficile et les paysages qui sont particulièrement bien décrits.

Enfin, tout au long du roman, l’artiste d’aujourd’hui, écrivaine mais surtout une actrice, humoriste et chroniqueuse radio qui œuvre à la défense de la francophonie, et ses projets de vie viennent ponctuer les événements vécus par la petite fille du Burkina Faso.

Catalogue éditeur : Slatkine et Cie

Roukiata est née au Burkina-Faso. De sa plume, légère et nostalgique, elle raconte avec tendresse et humour ses années d’enfance, son pays, ses écrasantes sécheresses et ses pluies diluviennes, la chaleur de ses habitants, la corruption et la misère. Elle raconte sa famille, sa fratrie, ses parents, l’injustice qui les frappe avec l’arrestation de son père. Mais, surtout, elle raconte sa mère. Cette femme, grande et belle, un « roc » restée seule pour élever ses sept enfants, bataillant pour joindre les deux bouts, en vendant sur le pas de sa porte ses délicieuses galettes.

Paru le 10 septembre 2020 / 190 pages / Prix : 17€ / ISBN : 978-2-88944-139-6