Trois saisons d’orage. Cécile Coulon

« Trois saisons d’orage », le dernier roman  de Cécile Coulon est beau comme un roman du siècle dernier, d’une écriture dense comme les paysages qu’elle évoque et rude comme la vie aux Trois-Gueules.

coulonUn lieu comme personnage principal, trois générations comme personnages secondaires, des vies qui passent comme décor, voilà une tragédie – car c’est ce qui est annoncé dans les toutes premières pages – à la fois classique et actuelle, étrangement intemporelle. Toute l’intrigue de ces Trois saisons d’orage se déroule aux Fontaines, un hameau de quelques âmes, jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. A ce moment-là, les frères Charrier vont ouvrir une carrière et permettre aux ouvriers de s’installer là et d’y vivre.

Aux fontaines la vie est paisible, mais elle est rude aussi, comme savent l’être les montagnes, dures comme la pierre, belles comme un lever de soleil, intenses et déchainées comme un ciel d’orage. Il peut même être difficile de s’y faire une place, car les paysans, les ouvriers, tous les natifs du coin ont du mal à accepter les nouveaux, ceux de la ville qui viennent là et ne rêvent que de cette vie paisible, dans ces paysages qu’ils croient pouvoir dompter, qu’ils imaginent pouvoir sculpter à leur image dans la pierre des maisons, des chemins, des montagnes.

André est médecin. Il s’est établi aux Fontaines, dans ce lieu hors du temps qui pourrait être une enclave dans une montagne rocheuse et escarpée, ce genre de lieux où l’on décide l’aller exprès, car aucune route ne le croise, aucun chemin ne le traverse. Il avait rencontré Élise à la ville. Elle y restera, mais de leur soirée arrosée est né un fils, Bénédict, qu’André élève aux Fontaines. Devenu médecin à son tour, Bénédict épouse Agnès, une autre fille de la ville qui adopte la solitude et le calme des Fontaines. Puis arrive la troisième génération avec leur fille Bérangère.

Si André est venu là, c’était pour soigner paysans et ouvriers, ceux qui travaillent aux carrières, et surtout ces enfants qui meurent si jeunes sans que nul médecin n’y puisse rien. Il y a fait sa vie, son fils aussi, qui après ses études a rejoint son père dans leur cabinet médical où passe  toute la population des Trois-Gueules.

Aux Fontaines, il y a aussi Maxime et surtout Valère, son fils. Paysans de père en fils, ils sont nés là, au milieu de leurs champs, parmi les vaches sur cette terre qu’ils connaissent si bien. Valère et Bérangère se rencontrent à l’école et comme une évidence ils savent qu’ils vivront ensemble et sont faits l’un pour l’autre. Bérangère est une native du pays, amoureuse d’un gars d’ici. Alors bien sûr tout le monde trouve normal qu’ils pensent déjà au mariage, même s’ils sont si jeunes.

Mais dans la vie de Bénédict et de Bérangère, il y a aussi Agnès, la mère, si belle, si magnétique, si inaccessible, que par elle ou pour elle, l’impensable peut arriver… Et c’est là tout l’art de Cécile Coulon, de faire jaillir de ce conte idyllique le drame que nul n’attendait. Difficile d’en dire plus sans trop en dévoiler.

Voilà un roman étrange dans lequel la force des sentiments est tout juste évoquée, car elle est surtout combattue par ceux qui les éprouvent, où l’amour est omniprésent alors qu’il est pourtant tenu secret, silencieux, rejeté, et surtout dévastateur. La force de l’indicible, le silence, l’amour plus fort que la volonté, la fidélité et le destin vont se jouer des personnages dans une fresque étonnamment classique. J’ai cru très souvent lire un roman du 19e alors que Cécile Coulon est une auteur si jeune et à l’écriture absolument contemporaine ! On se laisse vraiment emporter par cette histoire familiale.


Catalogue éditeur : Viviane Hamy

Trois générations confrontées à l’Histoire et au fol orgueil des hommes ayant oublié la permanence hiératique de la nature.
Saga portée par la fureur et la passion, Trois Saisons d’orage peint une vision de la seconde partie du XXe siècle placée sous le signe de la fable antique. Les Trois-Gueules, « forteresse de falaises réputée infranchissable », où elle prend racine, sont un espace où le temps est distordu, un lieu qui se resserre à mesure que le monde, autour, s’étend. Si elles happent, régulièrement, un enfant au bord de leurs pics, noient un vieillard dans leurs torrents, écrasent quelques ouvriers sous les chutes de leurs pierres, les villageois n’y peuvent rien ; mais ils l’acceptent, car le reste du temps, elles sont l’antichambre du paradis.

Parution : 05/01/2017 / ISBN : 9782878583373 / Pages : 272 p. / Prix : 19€

Des femmes qui dansent sous les bombes. Céline Lapertot

Quiconque s’empare de mon corps de femme, je le tue.
Quiconque me marche dessus, je le tue.
Quiconque cherche à me coucher, je le tue...

« Des femmes qui dansent sous les bombes » un titre étrange, et une quatrième de couverture qui donnent envie de découvrir le roman de Céline Lapertot. Un coup de cœur !

Dans ce roman, nous faisons connaissance avec les souffrances et la force de Séraphine, devenue une lionne impavide après le massacre de sa famille, avec Blandine, avec ces femmes qui, pour ne pas mourir, vont danser sous les bombes. Mais cette danse-là n’a rien de poétique ni d’imagé. Elles vivent au Congo, mais cela pourrait être en Afrique ou dans n’importe quel pays en guerre. Là où la vie d’une femme et son intégrité sont bien trop souvent de vains mots, quand les hommes, tous puissants, se servent, violent, pénètrent, éventrent, massacrent, tuent (les faibles, les enfants, bien sûr) mais surtout les femmes, premières victimes des violences et des exactions, partout et de tous temps. C’est aussi un roman qui monte l’indicible, les sentiments de honte, de peur, d’un père qui assiste au massacre de sa femme ou de ses filles, ce regard de désespoir que l’on peut ressentir et imaginer, tant les mots sont précis et forts.
C’est avant tout un hymne à la femme, résistante, confiante, courageuse, et cependant toujours fragile. Il y a infiniment de puissance dans ces lignes, de sentiments très forts, d’amitié, de confiance, de courage. Il y a aussi des peurs et des victoires, sur soi-même d’abord, puis sur l’autre, l’ennemi, le milicien, celui qui tue impunément le plus souvent, puisque l’acte de tuer, de se rebeller, de se défendre, n’est pas un sentiment naturel chez ces femmes. Elles donnent la vie, élèvent les enfants, cultivent la terre, nourrissent leur famille. Elles n’ont pas été élevées pour tuer, mais doivent se lever et se défendre pour vaincre le mal qui gangrène leur pays, leur tribu.

Écrit avec des mots superbes de justesse et de retenue, c’est un livre sur la passation du savoir, l’entraide, l’amour de son pays, l’amour de l’autre que l’on défend au péril de sa vie, sur les choix que l’on fait ou que l’on aurait dû faire et qui décident d’un avenir, sur le goût amer de la défaite aussi.
La construction est intéressante, présentant une alternance de personnages qui s’adressent à une journaliste qui filme et interroge. Mais ce n’est ni lourd ni répétitif, au contraire. Les chapitres sont courts et on s’attache rapidement aux différents personnages que l’on voudrait mieux connaitre tant leurs personnalités sont passionnantes. Un très beau roman.

domiclire_POL2016  Sélection 2016 du Prix Orange du livre


Catalogue éditeur : Viviane hamy

« Savez-vous pourquoi l’on a accepté de nous livrer ainsi à vous, dans ce que nous avons de plus intime. C’est parce que vous avez marché avec nous. Vous avez couru à nos côtés, la caméra embarquée. Vous avez marché aux côtés de nos mères, lorsqu’elles vendaient nos haricots, nos œufs et notre lait. Vous avez partagé la sueur de nos mères. Vous les avez suivies tout le temps. Vous nous suivez partout, que nous nous battions, que nous vendions, que nous produisions. Vous avez constaté une chose : nous marchons. Nous marchons toujours. La marche est notre socle, le fondement de notre petite civilisation de femmes. Nous marchons pour vendre, nous courons pour fuir mais nous marchons encore pour tuer. »
Dans ce pays d’Afrique, la guerre civile fait rage et nul destin n’est tracé. Celui de Séraphine s’annonce heureux – elle épousera bientôt l’homme qu’elle aime –, mais il bascule lorsque des miliciens saccagent son village. Lire la suite

Parution : 03/03/2016 / Collection Littérature française / ISBN : 9782878583014 / Pages : 200 p. / Prix : 18€