Vivre ensemble. Émilie Frèche

Vivre ensemble, dans le roman d’Émilie Frèche est un postulat universel qui se décline sur différents plans, de la cellule familiale recomposée au pays qui tente tant bien que mal d’assimiler les migrants qui frappent à sa porte.

Domi_C_Lire_vivre_sensemble_emilie_freche_stockNovembre, Déborah et Pierre sont en terrasse d’un café parisien. Impuissants, ils assistent aux attentats sanglants qui meurtrissent et sidèrent la France. Sortir vivant de l’horreur, cela vous  change profondément… Pierre et Déborah ont chacun un fils, en garde alternée, fils qui ne se connaissent pas encore. Mais l’urgence de vivre, de s’aimer, de se blottir l’un contre l’autre, de former une famille, même recomposée,  est la plus forte.
Aussi peu de temps après, ces rescapés lucides quant à la fragilité de la vie et conscients d’être des miraculés décident de vivre ensemble. La vie est courte, ne faisons pas attendre un bonheur possible. Rapidement, Salomon, le fils de Pierre manipulé par celle que son père nomme MdS (mère de Salomon, c’est dire !) va se rebeller contre cette famille qu’il rejette de toutes ses forces d’adolescent sensible et différent, violent et solitaire.

En parallèle à son métier, Pierre part chaque semaine dans la jungle à Calais. Là, il assiste bénévolement les migrants dans leurs démarches pour obtenir des papiers et un accueil digne. Pourtant, là encore rien n’est simple. Ces hommes et ces femmes qui ont traversé frontières, mers et montagnes, pays en guerre, recomposent à Calais les haines et les combats fratricides qui leur ont fait quitter leur pays…

Dans le Vivre ensemble d’Émilie Frèche il y a donc une famille recomposée, celle que l’on tente justement de composer, il y a la difficulté à comprendre et à vivre avec un enfant difficile, différent, l’acceptation de la religion de l’autre, de ses habitudes, de son passé. Il y a aussi l’ombre des attentats terroristes qui ont touché le pays en novembre puis en juillet et la capacité de résilience des rescapés. Enfin, il y a une présence absolument prégnante, celle de la jungle de Calais et toute la difficulté à vivre ensemble, que ce soit à Calais où dans les pays d‘accueil.

Voilà un roman qui parle sans se cacher de l’utopie que représente le Vivre ensemble, qui ose enfin avouer qu’il est parfois difficile voire impossible de comprendre et d’accepter l’autre, celui qui est différent, qui vous interpelle mais vers qui on a tant de mal à aller pour tenter de le connaitre. Qu’il s’agisse de la famille, des relations avec les enfants ou entre hommes et femmes, ou même de migrants, l’inconnu, le repli sur soi comme le communautarisme sont souvent des freins trop importants à l’acceptation de l’autre, qui vient vers nous mais ne nous ressemble pas. Une fois de plus Émilie Frèche a les mots pour nous faire réfléchir – et même s’il me manque peut-être un point de vue, celui des enfants, et si la situation est quelque peu « parisienne » – son talent nous emporte dans une intrigue à plusieurs niveaux qui ne nous lâche pas jusqu’à la toute dernière page, que dis-je, la dernière ligne.

💙💙💙💙

Pour aller plus loin on peut lire également les avis de Nicole du blog motspourmots, du blog matoutepetiteculture, ou de Bibhorslesmurs.

Du même auteur, j’avais beaucoup aimé également le roman Un homme dangereux.

Émilie Frèche aux Correspondances de Manosque 2018

 


Catalogue éditeur : Stock

 « La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peut-être était-ce juste un rire, et, pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait jamais à son goût et Léo jamais son frère, puis il a attrapé un couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait. »
Tout le monde ne parle que du vivre-ensemble mais, au fond, qui sait vraiment de quoi il retourne, sinon les familles recomposées ? Vivre ensemble, c’est se disputer un territoire.

Émilie Frèche est romancière. Elle est l’auteur, entre autres, de Deux étrangers (Prix Orange du livre en 2013 et prix des lycéens d’Île-de-France 2013).

288 pages / Format : 137 x 215 mm / EAN : 9782234081734 / Prix : 18.50 €

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Chouquette. Émilie Frèche

Quand l’âge et la solitude sont difficiles à accepter, et pas seulement un cliché mais bien une réalité du quotidien pour cette « Chouquette » d’Émilie Frèche en particulier !

Domi_C_Lire_chouquette_emilie_frecheChouquette, c’est Catherine, la mère un peu fofolle d’Adèle. Chaque été, dans sa vaste et somptueuse maison de Saint Tropez, elle attend son mari Jean-Pierre. Bien que ce dernier ait fini par la quitter, après de longues années d’infidélité et d’humiliations, elle continue à penser que cet homme, au fond le seul amour véritable de sa vie, va venir la rejoindre pour fêter son anniversaire avec elle.

Mais en ce début d’été, tout ne se passe pas comme d’habitude. Adèle voudrait que sa mère s’occupe de Lucas, son petit-fils, sinon malgré son très jeune âge il faut l’envoyer en colonie de vacances. Car pendant l’été Adèle et son mari partent en Afrique s’occuper des miséreux…

Émilie Frèche déroule le départ en vacances, puis les tourments de Chouquette, cette grand-mère qui refuse de voir le temps qui passe, de devenir plus une mamie qu’un amante ou une épouse, qui ferme les yeux sur les réalités de son âge. Prétexte à surtout nous montrer tout le désespoir d’une femme amoureuse de son mari, trompée, humiliée, abandonnée, et qui ne veut pas affronter les années qui passent, l’abandon, la solitude, préférant se perdre dans ses rêves de vie heureuse. Mais le hasard fera peut-être bien les choses, et les yeux se décillent, les amours se révèlent, celui d’une grand-mère pour son petit-fils, d’une mère pour sa fille.

Élégance de l’écriture, qui sous des couverts légers, aborde si bien les affres de l’âge, les problèmes de la filiation, les relations parents-enfants, mais aussi celles du couple. Voilà un court roman qui nous fait passer agréable moment de détente, porté par l’écriture d’une auteure que j’avais découvert et appréciée avec Un homme dangereux, et qui saura encore me séduire, c’est certain.

💙💙💙

lire aussi mon avis du roman d’Émilie Frèche Vivre ensemble


Catalogue éditeur : Babel (Actes Sud)

Trois jours de la vie d’une sexagénaire en perte de repères, grand-mère récalcitrante qui se fait appeler Chouquette, pour tirer le portrait au vitriol d’une femme qui se noie, d’une époque qui boit la tasse et d’une génération qui tente coûte que coûte de garder les yeux grands fermés.

Juin, 2017 / 11,0 x 17,6 / 144 pages / ISBN 978-2-330-08039-6 /prix indicatif : 6, 80€

Un homme dangereux. Emilie Frèche.

A l’exemple de la narratrice du roman d’Emilie Frèche, Un homme dangereux, jusqu’où est-on prêt à aller par amour ?

Que dire de cet homme dangereux, étrange mais si bien écrit. J’ai aimé et en même temps je me suis par moments trouvée en porte à faux avec cette histoire, suis-je dans le roman ou suis-je voyeur d’une vie qui n’est pas la mienne et dans laquelle je n’ai pas demandé à m’immiscer. C’est une position bizarre, mais quand on l’oublie on plonge ! On plonge dans les mots si bien posés d’Emilie Frèche, on vibre et on s’énerve pour cette Émilie narratrice que l’on souhaite plus énergique, que l’on a envie de bousculer pour qu’elle ne se laisse pas entrainer dans cette histoire d’amour malsaine qui la met dans une position d’attente, de soumission, de désespoir parfois, alors qu’on voit bien qu’elle ne peut y trouver que du chagrin et qu’elle va détruire l’équilibre instable sans doute mais confortable de sa vie actuelle .

Il y a tant de l’auteur dans ces pages qu’on ne sait plus trop où on navigue. Mais comme elle le dit elle-même (enfin, la narratrice) est-ce si important de savoir si c’est la réalité ou le roman, du moment que l’on croit à cette histoire, qu’elle nous fait rêver, aimer, détester aussi parfois cette femme équilibrée qui se laisse manipuler, qui attend, qui s’oublie, qui oublie ses enfants, son mari, sa famille et même sans doute son amant, pour un homme qui ne lui apporte que tourments et humiliations, qui la manipule mais auquel elle obéit obsessionnellement.

Car Emilie a rencontré presque par hasard Benoit, et sa vie en est bouleversée. Ecrivains tous les deux, Benoit est beaucoup plus âgé, manipulateur, séducteur, il va souffler le chaud et le froid, l’inonder de sms, de messages, d’appels, de rendez-vous, puis au moment où elle répond, la laisser dans le vide du silence. Et avouons-le, nous en avons déjà rencontré des amies qui ont subi ce genre de relation, assaillies de messages jusqu’à ce qu’elles craquent, puis le silence, l’attente, l’angoisse, ferrées par ces manipulateur pervers narcissiques qui ont besoin d’humilier pour se sentir vivants. Quelle plongée, quel abîme, la perte de repères, l‘incompréhension, la soumission de celle qui ne veut pas paraitre… paraitre quoi en fait ? peureuse, hésitante, pas assez amoureuse ? car enfin, forcément chacun de se demander comment une femme intelligente et belle peut se laisser manipuler autant. Et c’est là toute la réussite du roman, qui présente la descente aux enfers d’une femme amoureuse avec autant de maitrise. J’ai apprécié la façon dont l’auteur décortique avec lucidité et réalisme cette relation malsaine.

avec emilie
Avec Emilie Frèche au Salon du Livre de Paris © DCL-DS2015

Il y a également présente tout au long du roman la trame de l’antisémitisme de Benoit alors qu’Emilie est Juive. Puis ce moment où Emilie découvre ce qu’il est advenu de sa grand-mère après la guerre. Ah, ces silences des familles qui ne disent pas, ces secrets qui se transmettent de génération en génération pour le malheur de générations futures qui ne pourront pas les comprendre. Quelle intelligence de réussir à  briser la chaîne. J’ai aimé découvrir cette Émilie vivante et forte qui saura s’en sortir, aller au bout de ses interrogations et ne pas plonger dans sa propre histoire pour refaire à deux générations de distance les erreurs du passé.
J’ai particulièrement apprécié l’écriture ce roman que j’ai lu d’une traite.

Rentrée Littéraire 2015

Photo : Salon du livre Paris 03/2015


Catalogue éditeur

« –Maintenant que tu as vraiment quitté ton mari, on va pouvoir parler. Je veux que tu deviennes ma femme. Je t’aime, je veux vivre avec toi, mais avant, il faut que tu laisses tes enfants.
– Pardon ?
– Je suis sérieux. Il faut que tu les laisses à leur père, je te dis ça pour leur bien. Elles seront très heureuses avec lui ; ils partiront vivre en Israël, ce sera beaucoup plus simple, et tu iras leur rendre visite pour les vacances.
– T’es complètement malade.
– Tu sais bien que non, puisque c’est comme ça que ça va se terminer pour les juifs de France. Sept mille juifs sont partis rien que cette année, c’est moi qui l’invente ? Bientôt, il n’y aura plus de juifs en France. Plus un seul juif. Tu te rends compte, un peu ? Le grand rêve de Vichy réalisé par des Merah, des Nemmouche, des Kouachi. Que des petits enfants de bicots qu’on a fait venir du bled pour assembler des boulons, et qui feront mieux que les idéologues du Troisième Reich, sans même avoir besoin de vous mettre dans des trains. Tout ça simplement en jouant avec votre peur. Quelle intelligence ! Quelle économie, surtout. La France nettoyée pour pas un rond ».

StockCollection : La Bleue / Parution : 19/08/2015 / 288 pages
Format : 135 x 215 mmEAN : 9782234079854 / Prix: 19.50 €