Bandidos, Marc Fernandez

Nous l’avions découvert en Espagne dans Mala Vida, puis suivi en Amérique du Sud dans Guerilla Social Club, Diego Martin, journaliste d’investigation est de retour à Buenos Aires cette fois avec Bandidos, cet opus qui vient clore la trilogie hispanisante de Marc Fernandez.

Alors qu’à Paris le corps d’une femme est retrouvé calciné et exécuté d’étrange façon, un rapprochement est fait entre la victime et l’assassinat en Amérique du sud 20 ans auparavant d’Alex Rodrigo, son frère. Alex, exécuté pour avoir pris la photo de trop, celle qu’il ne fallait pas montrer, ce qui prouve une fois de plus si c’était nécessaire que la vie d’un journaliste d’investigation ne vaut parfois pas bien cher sous certaines latitudes, tant hier qu’aujourd’hui d’ailleurs ! Rapidement il est évident qu’aucun hasard ni coup du sort n’est à chercher du côté de ces deux meurtres, mais bien au contraire il faut en étudier les similarités, les rapprocher, pour tenter de comprendre.

C’est ce que va s’empresser de faire notre journaliste animateur d’émission radiophonique, en allant sur place, même en sachant qu’il va y retrouver Isabel, celle qu’il évite depuis l’épilogue de Mala Vida. Alors que Diego vient d’arriver en Argentine, Rafael Roca, un de ses contacts qui connaissait également le frère assassiné, va être lui aussi violemment attaqué devant chez lui, puis disparaitre à son tour. C’était un ami de longue date d’Alex, avec cette disparition, le mystère s’épaissit et les ombres nauséabondes s’approchent, il se pourrait bien que la police en place, les autorités, et sans doute la mafia aient elles aussi des manières aux relents de dictature.

Diego, Isabel, Ana, et la police française tentent alors, malgré quelques bâtons dans les roues,  de résoudre cette énigme… pour le plus grand bonheur du lecteur qui se laisse prendre au piège du récit. Toujours bien étayés, les intrigues et les romans de Marc Fernandez nous donnent l’impression d’en savoir plus – ici avec le thème abordé de la liberté d’expression par exemple – car il a les mots pour dire et sous couvert de romanesque, on sent la véracité, la connaissance, le travail derrière le roman et sa trompeuse légèreté. Il me semble que l’on souhaiterait même le voir approfondir un peu plus encore la réalité historique, tant ce qu’il évoque nous intéresse …

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A retrouver également, mes avis sur les précédents romans de Marc Fernandez  Mala Vida, Guerilla Social Club ainsi que la rencontre lors de la parution de Mala Vida.
Et parce que l’Amérique du Sud est un vrai sujet, et l’Argentine et la dictature, une mine inépuisable de sujets de romans, lire aussi mes avis sur Aucune pierre ne brise la nuit, de Frédéric Couderc, ou encore Silencios, de Claudio Fava

Catalogue éditeur : Préludes

Le corps calciné d’une femme menottée, une balle dans la nuque, est retrouvé dans un parc de Madrid. Diego Martin, journaliste radio d’investigation, connait la victime, rencontrée vingt ans auparavant… En Argentine. Jeune reporter à l’époque, il avait couvert l’assassinat du frère de la victime : Alex Rodrigo, photographe pour un grand hebdomadaire, tué selon le même mode opératoire.
Un meurtre identique à des milliers de kilomètres de distance, à deux décennies d’écart. Il n’en faut pas plus au présentateur d' »Ondes confidentielles » pour se lancer dans une enquête qui le mènera à Buenos Aires, où il retrouvera une femme qu’il n’a jamais pu oublier…
Entre corruption politique, flics ripoux et groupes mafieux, ce voyage va faire ressurgir les fantômes du passé. Car parfois, ceux qu’on croyait morts reviennent hanter ceux qui sont restés.

L’auteur de l’acclamé  Mala Vida, finaliste du Prix des lectrices de Elle, et de Guerilla Social Club, revient avec un nouveau polar aussi trépidan que furieusement engagé, à l’arrière-plan historique fascinant.

Prix : 15.90 € / Parution : 03/10/2018 / Format : 130 x 200 mm / Nombre de pages : 320 / EAN : 9782253107927

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A la rencontre de Frédéric Couderc

Il est des rencontres, et des romans, qui vous marquent plus que d’autres, avec lesquels vous vous sentez une affinité immédiate… Frédéric Couderc est de ceux-là, ses romans aussi…

Domi_C_Lire_frederic_couderc_4Il y a eu d’abord la découverte du roman Le jour se lève et ce n’est pas le tien, puis Aucune pierre ne brise la nuit dont je vous ai parlé sur le blog.
En juin dernier, je suis allée écouter l’auteur à la maison de l’Amérique Latine, lors d’une soirée organisée par Alicia, qui a fondé le Collectif argentin pour la mémoire *.
Depuis, Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions, réponses à découvrir ici.

– Comment est née l’idée de ce roman, car apparemment l’Amérique du Sud ou centrale (je pense à votre précédent roman Le jour se lève et ce n’est pas le tien ) vous inspire ?

Je porte ce roman finalement depuis mon adolescence, la coupe du monde de football 78, mais je n’imaginais pas un instant la part française dans cette dictature qui m’a fait me jeter à l’eau. L’horreur le dispute à l’idée de rentrer dans les contradictions des personnages,  j’espère ainsi que ce texte n’emprunte pas un chemin militant, qu’il est parfois enragé, mais que le travail littéraire, les métaphores, l’amour entre Ariane et Gabriel permettent clairement de se sentir dans un objet littéraire. Finalement nous sommes entre Buenos Aires et Paris, mais tout ça me semble bien universel, on voyage et en même temps on est au coin de sa rue.

Mais je sais que le lecteur ressent tout ça … devine mon enquête littéraire, mes rencontres (Alicia/Paula), et ma peine à chaque fois qu’une grand-mère disparaît, je me suis rendu chez elles exactement comme Ariane dans le roman….

– La tragédie de la dictature argentine, est-ce au départ une curiosité ou un travail de journaliste ?

Il est de coutume de dire que Buenos Aires est la femme, et Paris la maîtresse, tant les liens sont étroits entre les deux pays.

Comme évoqué précédemment, certains faits émergent au moment du mondial de 78, avec Rocheteau en particulier. Pendant cette coupe du monde, il y a eu un boycott par certains français. Surtout face à l’ambiguïté qu’il y avait entre le président Giscard d’Estaing qui recevait les réfugiés et la vente d’armes à la junte militaire qui continuait en parallèle.

– Vous parlez des vols de la mort, cette monstruosité qui veut que l’on fasse disparaitre non pas des corps, mais bien des humains encore vivants…voilà qui glace le sang juste d’y penser. Est-il aisé d’enquêter là-dessus  ou existe-t-il toujours une forme d’omerta sur le sujet ?

Les vols de la mort… Il est si difficile d’imaginer les arrestations et les disparitions, et pour les familles, de savoir que le deuil est impossible, difficile d’imaginer également la barbarie exercée à ce point et la cruauté incroyable de ces militaires argentins.
J’ai assisté en décembre dernier au procès d’un pilote de la mort qui s’était reconverti en Europe… et travaillait depuis pour Transavia !

De fait, il y a l’utilisation du présent pour parler de torture. Peut-être parce que c’est totalement hors du temps ?

– Les bébés volés, on en parle aussi pour l’Espagne, est-ce une sordide caractéristique des dictatures ?

30 000 disparus, 500 bébés disparus. Ce sont autant d’histoires différentes. Il est important alors d’interroger la question du pardon !

– Je découvre par « Aucune pierre ne brise la nuit » le rôle des anciens de l’OAS, comment et quand vous est venue l’envie d’en parler?

Il était important de nommer ici tous les faits qui se sont passés dans cette période.
La fuite des nazis en Argentine à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais aussi l’existence de négociations entre les nazis et l’Amérique du Nord et l’Argentine, qui ont permis leur fuite en très grand nombre. Puis, quelques années après les années 60, la présence des anciens de l’OAS.
Également la mise en place du « Plan Cóndor » destiné à anéantir l’opposition dans plusieurs pays d’Amérique Latine qui se met en marche en Uruguay, Brésil, Chili, Paraguay.

– Aborder les horreurs et la tragédie par le biais d’un roman d’amour, cela permet de captiver le lecteur, est-ce un moyen de montrer que la vie continue ? Comment les avez-vous imaginés ? Avez-vous rencontré les survivants, les mères, les perdants de ces desaparecidos avant d’écrire, pendant ou après vos recherches ?

Il y a un désir d’écrire comme j’aime lire. D’aller dans la zone grise de l’histoire et des personnages.
L’idée est de surprendre, de se laisser surprendre, sans obéir à un plan. D’être un écrivain jardinier qui regarde pousser sa plante. En particulier avec le personnage de Constant. C’est important de montrer que toutes les lumières ne sont pas éteintes. Et dans ce cas, la psychologie du personnage est importante.
Un fait très étonnant, ce sont les liens qui se sont tissés, y compris des liens invisibles, avec Alicia. Et de fait être capable de parler d’événements qui ont réellement existé sans qu’on les ait évoqués ! Comme s’il y avait eu une transmission de pensée, de mémoire, de savoir.

L’auteur doit définir une réalité augmentée où la grande histoire va grandir, et entrer en empathie avec les personnages. Pourtant, c’est pesant une écriture de militant. Il faut être sur le fil et rester à la fois documenté et réussir à brouiller les pistes pour que le lecteur se fasse son avis.

En même temps il y a une temporalité indispensable du roman, comme une course contre la montre car les grands mère et les témoins sont en train de disparaître ! il y a urgence pour que la justice passe mais il fait se dire aussi que tant qu’on n’a pas retrouvé les bébés cela ne passera pas.

 

 

– Et si j’ose, un nouveau roman est-il en préparation ? Un roman qui va nous emporter loin de nouveau ?

Alors l’avenir… je termine mon premier roman jeunesse qui paraîtra en mai chez PKJ. Une histoire qui se déroule en Corse, hier et aujourd’hui autour de la protection des juifs par l’ensemble de la population…Et bien sûr je prépare mon prochain roman chez Héloïse. Pour le moment je cherche l’inspiration, mais disons que Tel Aviv m’attire beaucoup, un livre me donne toujours le la pour une nouveauté, cette fois-ci c’est Le poète de Gaza

Quel lecteur êtes-vous Frédéric Couderc ?

– Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Je recommande avec ardeur Chien-loup, de Serge Joncour, non parce que le maître d’école s’appelle Couderc, mais parce que tout y est : une langue riche, subtile, et variée, des personnages profonds et attachants, une vrai intrigue, et un rapport à la nature que je partage totalement, entre contentement et malaise face au monde sauvage.

– Existe-t-il un livre que vous relisez ou qui est un peu le fil rouge de votre vie ?

Les Chutes de Joyce Carol Oates, pour la passion de Dirk et la « veuve des Chutes », la lutte contre le pognon roi, leur façon de se relever et rester vivant.

Merci cher Frédéric pour votre disponibilité et pour vos réponses.

Bien sûr, j’ai envie de vous parler à nouveau de ce superbe roman paru en début d’année… Vous ne l’avez pas encore lu ? Alors, courrez vite chez votre libraire, à la bibliothèque, où vous voulez, lisez-le… et dites-moi ce que vous en avez pensé !


* Le « Collectif Argentin pour la Mémoire » rassemble des argentins et des français qui vivent en France et assument la Mémoire en tant que responsabilité historique et morale, se ralliant à la lutte permanente pour la Vérité, la Justice, l’information et la transmission aux nouvelles générations des crimes de « lèse-humanité » commis sans relâche par l’État Argentin entre 1972 et 1983.

Dernier train pour Canfranc. Rosario Raro

Parce que les Justes ne sont pas toujours des hommes Extraordinaires mais sont des héros capables de risquer leur vie sans limite pour sauver leur prochain, « Dernier train pour Canfranc »  de Rosario Raro rend un bel hommage à Albert Le Lay, chef de gare à Canfranc pendant les années sombres de la seconde guerre mondiale.

Domi_C_Lire_dernier_train_pour_canfrancEspagne, en Aragon, dans la province de Huesca, la gare internationale de Canfranc est perchée dans les Pyrénées, à la frontière avec la France. L’armée allemande est installée là depuis l’hiver 42, comme dans toute la France occupée, militaires et agents de la Gestapo  surveillent cette frontière, porte ouverte vers l’Amérique du Sud via l’Espagne et le Portugal. Car il ne faut pas oublier que par là vont transiter bien des denrées destinées à l’Europe en guerre, mais aussi l’or des nazis et les vivres fournies par l’Espagne de franco.

Laurent Juste, le chef de gare, ayant pourtant femme et enfants, participe activement au sauvetage des juifs qui arrivent dans sa gare. C’est l’un des membres d’une équipe de résistants peu ordinaire. Composée de Jana, femme de chambre à l’hôtel International, de Valentina, une jeune fille du village, apprentie de Jana, d’un musicien boulanger, et d’Estève, le beau vagabond qui court la montagne, ils œuvrent ensemble sans pour autant en savoir trop les uns sur les autres.

Chacun travaille et fait la part qui lui a été confiée, les ordres viennent de Pau ou d’ailleurs, mais chaque vie sauvée est un pas vers un monde meilleur. Là, ils doivent vivre, travailler, agir, sous les yeux des soldat allemands, de la Gestapo, et du gouverneur Casanorbe, cynique et ambivalent personnage. Jusqu’au jour où la jeune Valentina disparait…

Tout au long du roman, les relations entre les personnages vont se nouer, s’intensifier, mais sont surtout prétexte pour l’auteur à nous montrer tout ce que ce groupe a réalisé pour sauver les exilés, les juifs et tous ceux qui tentaient de passer par Canfranc pour fuir les camps et la mort.

Nous voyons passer des milliers de juifs et de migrants, anonymes ou célèbres. Joséphine Baker ou Marx Ernst, Marc Chagall et tant d’autres ont survécu à cette guerre grâce à l’action des hommes et des femmes de Canfranc.

Alors bien sûr, il y a cette intrigue romanesque entre les différents protagonistes, un peu fleur-bleue, parfois mièvre ou trop évidente, qui pourrait gâcher le plaisir de la lecture. Mais la narration historique est bien là. Et d‘ailleurs, je ne pouvais pas repartir de mes vacances pyrénéennes sans passer par le col du Somport et Canfranc, revoir cette zone de passage et de vie, pour ressentir au plus près cette émouvante vision de cette gare Internationale, ce terrain à la fois hostile et salvateur, qui a connu le pire comme le meilleur.

 

Sur la même période dans la même région, sur ce hommes qui sont capable de sauver leur prochain sans penser à leur propre vie, lire également le roman de Salim Bachi Le consul.

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Catalogue éditeur : Kero

Traduit de l’espagnol par Carole Condesalazar

Mars 1943. Accroupis dans une pièce secrète de la gare, les clandestins retiennent leur souffle en attendant que le bruit des bottes des soldats allemands s’éloigne. Au-dessus d’eux flotte le drapeau orné de la croix gammée. Au plus profond de cette époque sombre, Laurent Juste, le chef de gare breton, son amie Jana et le contrebandier Esteve Durandarte risquent tous les jours leur vie pour sauver des innocents, en leur faisant franchir la frontière franco-espagnole sur laquelle se dresse la gare mythique de Canfranc…

Domi_C_Lire_gare_canfranc_4Basé sur l’histoire vraie d’Albert Le Lay qui, en véritable Oskar Schindler français, a permis à des centaines de réfugiés d’atteindre la liberté, le premier roman de Rosario Raro nous plonge au cœur de ces années noires où l’humanité et la compassion semblaient une denrée si rare.

Rosario Raro est docteur en philologie et dirige des cours d’écriture créative à l’Université Jaume I de Castellón. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages qui ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Dernier Train pour Canfranc est son premier livre à paraître en France.

Parution : 27 septembre 2017 / 400 pages / Format : 140 x 225 / 20.90€ / ISBN : 9782366

La rose de Saragosse. Raphaël Jerulasmy

Roman historique, roman d’amour, roman initiatique, dans « La rose de Saragosse » Raphaël Jerusalmy utilise l’art pour ciseler et dévoiler les âmes. Un beau roman à découvrir.

Domi_C_Lire_la_rose_de_saragosse_raphael_jerusalmyAlors que l’inquisition a étendu ses pouvoirs sur toute l’Espagne, un de ses membres vient d’être assassiné à Saragosse. Torquemada est y alors mandé par le roi pour faire toute la lumière. Le Grand Inquisiteur de Castille et d’Aragon va devoir à la fois découvrir le coupable et juguler l’opposition pour faire rentrer dans les rangs ceux qui oseraient encore s’opposer à la religion d’état et à ses contraintes monstrueuses. Car il ne fait pas bon être juif en 1485, dans l’Espagne d’Isabelle la Catholique et de son mari Ferdinand.

Bien sûr, les marranes (juifs convertis) sont les premiers visés. La famille Menassa de Montesa est une des première à être suspectée. Le père est un homme particulièrement cultivé, collectionneur averti, amoureux des livres et des écrits, il possède dans sa bibliothèques des ouvrages interdits par l’inquisition et surtout de splendides gravures devant lesquelles il aime à méditer. Sa fille Léa le seconde parfois à l’atelier de gravure. Dans leur entourage évolue un homme étrange, Angel de la Cruz, qui dessine à la volée les suspects qu’il signale à l’inquisition dont il s’avère être l’un des familiers (une sorte d’indic, d’espion). Il va partout accompagné de son chien, un effrayant Cerbero qui porte bien son nom. Alors que tout devrait les séparer, Angel et Léa portent le même amour au dessin et à l’art et ce goût et ce talent conjugués, loin de les rapprocher, pourraient bien entrainer une forme de rivalité.

Au même moment, dans la ville, des gravures satiriques de Torquemada portant dans un angle le dessin d’une rose s’échangent en sous-main. Que signifie cette rose, est-ce le signe d’une rébellion et par est-elle fomentée ?

Mené comme une intrigue, l’auteur nous propose à la fois un roman historique érudit et un roman politico social, dans lequel les méchants ne sont pas forcément ce qu’il ont l’air d’être. Et surtout dans La rose de Saragosse, l’art et la beauté des œuvres restent les éléments prépondérants, malgré leur pérennité mise en danger par les autodafés de l’inquisition. Et l’on ne peut que penser à ces œuvres récemment détruites pour des questions de religion également. Léa est l’un des personnages les plus forts, démontrant s’il était besoin l’importance et le rôle des femmes. J’ai aimé ce roman court, où le mots sont à leur place, les descriptions courtes mais suffisantes, les protagonistes aux personnalités bien campées viennent vivre, mourir, aimer, rêver devant nous, en cette période difficile de l’histoire de l’Espagne où la liberté est un bien très chèrement acquis.

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Catalogue éditeur : Actes Sud

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance. Lire la suite

Janvier, 2018 / 10,0 x 19,0 / 192 pages / ISBN 978-2-330-09054-8 / prix indicatif : 16, 50€

Je peux me passer de l’aube. Isabelle Alonso

Avec « Je peux me passer de l’aube » Isabelle Alonso nous entraine dans l’Espagne de la fin des années 30. Années difficiles où le pays devra réapprendre à vivre autrement, en silence et en religions, celle de Dieu et celle du tout puissant Caudillo Franco.

Domi_C_Lire_isabelle_alonso_je_peux_me_passer_de_l_aube.jpgComme beaucoup de lecteurs, j’avais apprécié  Je mourrai une autre fois, le précédent roman d’Isabelle Alonso sur cette période de l’histoire d’Espagne (les deux romans peuvent tout à fait se lire séparément). Dans ce premier opus, Angel et sa famille croient en la Seconde République, votée le 14 avril 1931 dans le calme et de façon pacifique, mais c’est compter sans  le soulèvement militaire de juillet 1936 et ses conséquences sur la population, en particulier la Retirada, ou l’exil en masse vers la France. En révolte, ne comprenant pas la passivité de son père, Angel s’engage dans l’armée alors qu’il n’a que 15 ans. Dans Je peux me passer de l’aube nous le retrouvons à la fin de la guerre civile espagnole, il est encore interné au camp de Saint Cyprien, côté français.

Dans les camps de ce côté des Pyrénées, à partir de juin 39, les espagnols ont le choix entre rester ou repartir au pays. Angel choisi de revenir en Espagne pour retrouver sa famille, mais le voyage ne sera ni paisible, ni rapide.  A son arrivée en Espagne, il va être trimbalé en prison ouverte, condamné à faire des travaux, en particulier reconstruire ces ponts qu’il avait aidé à détruire alors que s’organisait la résistance. Après plus d’une année, il apprend que son père est mort. Il est anéanti car il ne pourra plus jamais s’expliquer avec lui, mais il peut enfin rejoindre sa famille. Il découvre alors la vie dans l’Espagne franquiste. La peur de la délation, la misère, le manque de travail, la crainte d’être pris pour ces Rojos qui ont tout à craindre du pouvoir en place, font de la vie au quotidien un véritable enfer.

Malgré cette situation, Gélin espère des jours meilleurs, découvre une fraternité au quotidien, faite de petits moments de résistance, pour prouver qu’une  vie dans un pays où la démocratie existe est encore possible. Ces rêves de démocratie, de liberté, de fraternité lui font rejoindre un groupe de clandestins, pour la plupart communistes, car eux seuls semblent un tant soit peu organisés, de ces jeunes hommes qui par des activités souvent minuscules prouvent que la guerre contre Franco n’est pas terminée.

Bel espoir porté par ces jeunes hommes qui espèrent la fin de la seconde guerre mondiale pour voir tomber tous les dictateurs, de Hitler à Mussolini, en passant par Franco. Quand on sait combien de temps ce dernier sera resté au pouvoir…

Alors si vous aimez l’histoire, l’Espagne et le contexte de la seconde guerre mondiale sans pour autant souhaiter lire un roman trop dur ou trop noir, écrit avec autant d’humour que de dérision, celui-ci est pour vous. Car Isabelle Alonso a choisi d’évoquer le quotidien des espagnols, la montagne de difficultés pour trouver à manger, s’habiller, travailler et avoir un salaire, laissant de côté la partie la plus sombre, celle des arrestations, tortures, exécutions (même si ces thèmes sont également abordés). Mais le sentiment qui persiste à la fin de la lecture est bien celui d’un immense espoir et d’une grande foi en l’homme, en d’avantage de légèreté, en une forme de fraternité dans la lutte indispensable pour se préparer un avenir meilleur.

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Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Juillet 1939, la guerre d’Espagne est finie. Angel Alcalá Llach, 16 ans, rentre enfin chez lui, après un an au front et quatre mois au camp de Saint-Cyprien. Mais sous Franco, le pays asphyxié n’est plus qu’une prison à ciel ouvert. Angel parviendra-t-il à survivre dans ce monde sans droits, où toute résistance est passible de mort ? C’est pourtant dans les temps les plus sombres que l’on fait les rencontres les plus surprenantes et que, contre toute attente, la vie peut revêtir les couleurs de l’espoir.

Avec une écriture lumineuse et passionnée, Isabelle Alonso dépeint la tragédie sans jamais se départir de son humour. Je peux me passer de l’aube donne la parole aux vaincus qui croient malgré tout en l’avenir.

Roman / 304 pages | 20€ / Paru le 7 septembre 2017 / ISBN : 78-2-35087-423-4

Photo de couverture © Stephen Mulcahey/Arcangel

Gabriële. Claire et Anne Berest

Deux sœurs, Claire et Anne Berest, pour une arrière-grand-mère, Gabriële, personnalité au foisonnement inventif et artistique unique, féministe avant l’heure, muse iconoclaste et dépendante de celui à qui elle voue un amour par-delà le temps, Francis Picabia.

Domi_C_Lire_gabriele.jpgCette histoire débute donc avec deux sœurs, une grand-mère côté maternel rescapée des camps de la mort où ont péri tous les autres membres de sa famille, et peut-être en contrepoint de l’horreur un grand-père et une famille dont on ne parle pas, une arrière-grand-mère, Gabriële Buffet, née en 1881,  morte à 104 ans en 1985 et un nom, Picabia, qui est celui d’un artiste au talent certainement méconnu, voilà qui promet une aventure littéraire particulièrement intéressante.

Comme beaucoup d’amateurs d’art, j’ai entendu parler de Francis Picabia, mais j’ignore presque tout de sa vie, en dehors des origines espagnoles et de la concurrence acharnée avec Picasso, son compatriote. Avec le roman à quatre mains des sœurs Berest, je découvre un homme étonnant. Né en France mais issu d’une famille aisée arrivant d’Espagne via Cuba, Picabia s’est révélé à travers l’impressionnisme et les toiles qu’il vendait, cher et bien, lui permettaient de vivre fort à son aise pour un artiste de la première moitié du XXe. Peintre et poète, artiste fantasque, amoureux et mari volage, ami festif, Picabia est aussi un malade totalement maniaco-dépressif. Sa rencontre avec Gabriële va sonner le glas de la facilité, et l’entrainer vers de nouvelles formes picturales, à la recherche d’une symphonie de couleurs et de formes encore jamais expérimentées.

Le crédo de Gabriële, c’est la composition musicale. Et à force de volonté et de persévérance, cette femme réussi à se faire accepter dans des écoles jusqu’alors réservées aux hommes. Puis elle part  à Berlin pour y perfectionner cet art qu’elle souhaite mettre en pratique. Si Gabriële n’avait pas rencontré Picabia, aurions-nous eu d’autres formes de musique avant-gardiste avant l’heure ?

Si cette rencontre a lieu, c’est grâce à son propre frère jean, artiste peintre lui aussi. Elle va bouleverser sa vie. Une nuit de folie, non pas amoureuse, mais créatrice, montre à Gabriële que Francis est sur la même longueur d’ondes qu’elle, et démontre à Francis Picabia que sans Gabriële, cette femme moderne et à l’esprit brillant,  point de salut, car sa muse, son inspiratrice, sa fée, c’est elle. Il doit l’épouser, la garder, la faire sienne pour trouver son chemin, pour exalter sa créativité, son art, pour qu’enfin ses pensées et ses recherches aboutissent. De leur union vont naitre quatre enfants, mais ils seront souvent déposés comme des fardeaux chez la mère de Gabriële ou dans des pensions en Suisse, car aucun des deux parents n’a la fibre parentale, leurs vies, leurs passions, s’exercent ailleurs et leur amour réciproque et exclusif n’englobe pas leurs enfants.

Leurs vies sont faites de rencontres, de créativité, d’insouciance, de voyages, impromptus, Martigues ou Saint Tropez, car Francis collectionne les voitures comme les maitresses et adore partir à l’improviste (enfin, autant que cela se peut à cette époque !), étonnants parfois, Séville ou New York pour l’exposition monumentale consacrée aux peintres contemporains, la plus grande exposition d’art moderne du monde, en 1912. Ce sont aussi des amitiés à trois, avec Marcel Duchamp, créatif, foisonnant d’inventivité mais timide, amoureux autant qu’ami, ou encore Guillaume Apollinaire, l’ami de toujours, relations à trois avec les maitresses de Francis, Germaine en particulier, acceptées et aidées par Gabriële… Folle époque créatrice, où l’on aime sentir vivre ces artistes, de Debussy à Stravinski, d’Isadora Duncan à Elsa Schiaparelli, sans parler de Picasso, Man Ray, André Breton et tous les autres rencontrés au fil de ce roman.

On peut aussi se poser des questions sur la vie de cette femme que l’on dit féministe avant l’heure. Car alors comment comprendre son incroyable acceptation de tout ce que cet homme fantasque, égoïste, très égocentrique lui aura fait subir ? Et qu’elle aura accepté et voulu avec autant de détermination qu’elle en avait mis jeune fille à essayer de devenir musicienne. Qu’est-ce qui fait qu’on accepte cet oubli de soi pour devenir et rester la muse indispensable d’un artiste mal dans sa peau,  mais au talent indiscutable. Éblouissant certainement ! … pour qu’elle s’y perde à ce point.

Enfin, belle écriture à quatre mains, une seule plume pour des mots qui touchent et qui vous emportent, que l’on soit séduit ou énervé par Gabriële ou Francis, qu’importe, l’histoire est étonnante, le talent des écrivains certain, merci pour cette lecture et cette découverte. J’ai bien aimé les digressions au temps présent, échange de paroles entre deux sœurs qui écrivent et s’interrogent, avancent ensemble pour dérouler à l’envers le fil de leur histoire commune.

Un grand merci également aux #MRL2017 sans qui je n’aurais pas eu le plaisir de découvrir ce roman. A conseiller à tous les amateurs d’art, mais aussi de biographies romancées et de personnages, de femmes en particulier, hors du commun.

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Catalogue éditeur : Stock

Septembre 1908. Gabriële Buffet, femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, rencontre Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient «  la femme au cerveau érotique  » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zürich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l’art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques. Ce livre nous transporte au début d’un XXe  siècle qui réinvente les codes de la beauté et de la société.
Anne et Claire Berest sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia.

Collection : La Bleue / Parution : 23/08/2017 / 450 pages / Format : 140 x 215 mm / EAN : 9782234080324 / Prix : 21.50 €

Un dimanche de révolution. Wendy Guerra

Dans son roman « Un dimanche de révolution » Wendy Guerra nous décrit Cuba autrement, vu de l’intérieur par les mots de Cleo, écrivain interdit de publication dans son pays.

DomiCLire_un_dimanche_de_revolution.jpgCleo est une poétesse et écrivain connue, dont les œuvres sont éditées dans de nombreux pays, Espagne, Etats-Unis, mais pas à Cuba. Cette étrange situation la met en porte à faux car elle n’est à sa place ni à l’étranger ni dans son ile, passant tantôt pour une espionne tantôt pour une infiltrée. A la mort accidentelle de ses parents deux ans plus tôt, Cleo a été soutenue par quelques rares amis, mais reste de longues heures chez elle, à écrire, à rêver d’ailleurs.
A Cuba, Cleo a seulement le droit de se taire et d’être surveillée à longueur de temps, y compris dans son propre appartement. Un de ses fidèles amis est d’ailleurs un de ces segurosos, ces agents de sécurité de l’État qui se mêlent à votre vie pour en rapporter tous les détails. Ses faits et gestes, ses relations, ses écrits, et jusqu’à ses amours, tout est contrôlé par un gouvernement omniprésent, omnipotent.
Un jour, Gerónimo, un bel étranger, acteur célèbre, entre dans sa vie. Il veut réaliser un film sur son père… Cleo l’accueille, va vivre une relation amoureuse intense avec lui, et découvrir des vérités sur sa famille qu’elle n’avait jamais imaginées. De révélations en surprises, elle consigne chaque jour dans son journal les péripéties d’une cubaine qui rêve de liberté, mais qui est en permanence suivie, épiée, analysée…

J’ai trouvé intéressant de comprendre et même ressentir l’oppression permanente, le doute, les interrogatoires, les fouilles, d’une police à qui tout est permis, d’amis qui ne sont que des indics du gouvernement. De ces vies si éloignées des nôtres qu’on a du mal à les imaginer. J’ai aimé l’écriture et les descriptions de l’ile, l’ambiance, la vie, et surtout l’analyse de la situation et l’impression malsaine qui s’en dégage.  Mais j’ai eu pourtant un peu de mal à accrocher jusqu’au bout. Car au final on a tendance à se demander ce qui retient Cleo sur son ile, elle qui n’y est jamais sereine ni libre, pourquoi ne pas faire comme tant d’autres cubains, partir vivre ailleurs en attendant des lendemains plus rieurs pour y retourner. Même s’il est certainement très difficile de partir, de quitter son pays quel qu’il soit pour devenir un émigré quand on a un pays à soi !

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Marianne Million Langue d’origine : Espagnol (Cuba)

« Sur cette île, la vie privée est comme l’hiver ou la neige, juste une illusion. »

Cleo est une poétesse et écrivaine reconnue partout dans le monde sauf sur son île, à Cuba. Là, on la soupçonne de pactiser avec l’ennemi. Ailleurs – à New York, à Mexico – les Cubains en exil se méfient aussi : elle pourrait bien être une infiltrée. Partout où elle cherche refuge, refusant de renier qui elle est – une femme cubaine, une artiste –, on la traque.

Plongée dans cette immense solitude, Cleo tente de travailler à son nouveau livre : la mort de ses parents l’a laissée exsangue, ses amours battent de l’aile. Alors quand apparaît à sa porte Gerónimo, un acteur hollywoodien qui prépare un film sur Cuba et détient des informations bouleversantes sur sa famille, sa vie bascule.

Tour à tour enquête – puis véritable quête –, vertigineuse histoire d’amour mais aussi chronique d’une vie dans une Cuba où le régime à bout de souffle s’immisce dans le quotidien jusqu’à l’absurde, Dimanche de révolution dresse un portrait sensuel, aimant et corrosif d’une génération toujours écrasée par les soubresauts de cette révolution qui n’en finit pas d’agoniser.

Littérature étrangère    / Date de parution : 24/08/2017 / Format : 14 x 20,5 cm, 216 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03066-0