Kidnapping. Gaspard Koenig

Quand deux mondes se confrontent, lequel apporte le plus à l’autre ? Intéressant conflit évoqué dans « Kidnapping » le roman de Gaspard Keoning.

https://i1.wp.com/static1.lecteurs.com/files/books-covers/249/9782246858249_1_75.jpgA Londres, de nombreuses familles embauchent des nannys arrivant des pays de l’Est. Ruxandra sera l’une d’elle. Elle arrive de Roumanie. Impossible d’y exercer son métier d’infirmière, malgré les sacrifices qu’elle a fait pour passer son diplôme. Trop mal payée, trop peu d’avenir. Poussée par ses « amis Facebook », elle tente l’aventure et part travailler en Angleterre. Désormais prénommée Roxy, elle devient la nanny du petit George. Enfant mal aimé par David, un père d’avantage préoccupé par sa carrière que par sa famille et par Ivana, une mère plus intéressée par le paraitre et les apparences que par l’éducation de son fils qu’elle confie à une autre, Roxy va s’attacher chaque jour au petit garçon qu’elle façonne comme son propre fils. Jusqu’au moment où l’amour de cette mère de substitution la pousse à l’irrémédiable, provoquant un étonnant retournement de situation.

Il y a deux facettes qui m’ont parues très intéressantes dans ce roman.
D’une part l’évocation de la vie des émigrés, qu’ils soient roumains ou issus d’autres pays de l’Est ou d’ailleurs. Avec en filigrane ce que cela implique de choc et d’incompréhension dus aux différences sociales, traditionnelles ou culturelles, et au statut que l’on attribue à chacun, ou que chacun se donne ou se refuse dans la société. Car lorsque Roxy apprend qu’elle peut exercer son métier d’infirmière à Londres, tout un monde s’ouvre à elle qu’elle a du mal à accepter, comme si était la seule possibilité envisageable était une position d’immigré subalterne.
D’autre part, l’action bienpensante mais pas toujours opportune des banquiers et investisseurs européens. En Roumanie, ils s’agit de construire une autoroute pour désenclaver le pays du nord au sud. Désir de bien faire ? Désir de briller sur l’échiquier européen des affaires et des banques ? Désir d’être réellement utile, ou de plaire aux investisseurs et aux politiques ? Car il n’est pas sûr que le but recherché soit réellement le bien de la population et du pays.

J’ai apprécié cette plongée dans ces deux univers si contradictoires, mais qui sont pourtant bien observés de l’intérieur à chaque fois. David, ce banquier londonien bientôt quadra qui aspire tant à changer de poste pour enfin atteindre le statut de ses rêves, et qui au départ n’envisage sa mission que par ce prisme-là. Et Roxy, qui a beaucoup de mal à imaginer qu’elle peut sortir de sa condition d’émigrée et obtenir un poste à hauteur de ses compétences, mais qui aura la finesse de manipuler et orienter les décisions prises dans son pays. Belle description aussi de la vie en Roumanie, que ce soit à Bucarest ou dans la campagne reculée, tant pendant cette époque post dictature ou par l’évocation de la vie avant la chute de Ceausescu. De quoi se poser quelques questions intéressantes, et peut-être perturbantes mais salutaires, sur nos ambitions et sur le fonctionnement des institutions européennes.


Catalogue édieur

En débarquant à Londres, Ruxandra est devenue « Roxy », une nanny roumaine parmi des milliers d’autres, au service exclusif du petit George, deux ans.
Tout semble séparer David, le père, angoissé par sa carrière à la City, et cette jeune femme qui observe le mode de vie de ses employeurs avec un mélange de convoitise et de mépris. Jusqu’au jour où un important projet d’autoroute transeuropéenne met la Roumanie au cœur des préoccupations de David. Et si Roxy détenait désormais la clé de ses ambitions ?
L’Est et l’Ouest, le village et la mégalopole, la tradition et la raison : qui finira par kidnapper l’autre ?
Des beaux quartiers londoniens aux monastères des Carpates en passant par les bureaux de Bruxelles et le détroit de Gibraltar, Gaspard Koenig nous offre un roman trépidant, une satire lucide et documentée des rêves européens.

Parution : 13/01/2016 / Pages : 368 / Format : 140 x 205 mm / Prix : 19.00 €
EAN : 9782246858249 / Grasset

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Le dernier amour d’Attila Kiss. Julia Kerninon

Avec « Le dernier amour d’Attlia Kiss » Julia Kerninon signe ici un deuxième roman tout en finesse. Petit livre au titre un peu étrange, mais qui emporte son lecteur, en peu de mots l’essentiel est dit et ressenti.

Domi_C_Lire_le_dernier_amour_d_atila_kiss_julia_kerninon.jpgNous découvrons Attlia Kiss, 51 ans. Il vit en Hongrie, marié, une vie pas très tranquille entre un beau-père mafieux sur les bords pour qui il accepte de faire quelques boulots et une femme qu’il aime, mais juste ce qu’il faut pour vivre ensemble, sans passion ni projets. Il traine sa carcasse au café Lukacz, le soir et souvent aussi dans la journée, entre deux boulots, chez Irisz, une jeune femme avec qui il aura des filles qu’il abandonnera le jour où il décide de changer de vie. Ses pas l’entrainent vers Budapest. Là, seul, sans femme ni argent, sans amis ni famille, il peint. Pendant des jours et des mois, il peint sa vie d’avant, pour exorciser, pour oublier, pour évacuer les souvenirs qui le minent.

Presque par hasard, à la terrasse d’un café, il rencontre Theodora, une jeune héritière, qui le suit chez lui et avec qui il va vivre. Pas simple, quand tout vous oppose.
L’âge d’abord, elle a vingt-cinq ans, il en a cinquante.
L’Histoire ensuite, ils appartiennent à deux pays autrefois ennemis aux populations encore meurtries par les années de guerre et les séparations de l’après-guerre, les trahisons, la partition d’un pays au profit de l’autre. On ressent cela aussi dans l’ambiance des grandes avenues de Budapest, tellement jolies mais reconstruites sur les blessures de la guerre puis de l’occupation Russe. On les ressent dans les mots et les gestes d’Attila, ses hésitations, ses soupçons, car, bien sûr, comment avoir confiance en cet autres que les générations passées ont honni ? Très intéressant de voir comment les ressentiments et les haines nationales sont encore prégnantes dans l’inconscient de ceux qui pourtant ne les ont pas vécues directement. Héritiers de haines encore vives sans doute.
Les différences sociales, puisque Théodora appartient à cette classe supérieure à laquelle il ne peut pas aspirer même en rêve, inatteignable et pourtant présente à ses côtés !
Les aprioris et les idées préconçues enfin, qui font qu’il est si difficile, lorsque l’on ne s’aime pas assez soi-même de comprendre que l’on peut être aimé pour soi. Nous assistons aux étapes de la relation, observation, émotion, sentiments, confiance et défiance, colère et compassion, passion et amour fou, tout y passe avec finesse et réalisme. C’est un court roman à l’écriture ciselée, tout en subtilité. C’est joli et parfois triste mais on en redemande !

💙💙💙💙


Catalogue éditeur

domiclire_POL2016 Sélection 2016 du Prix Orange du livre

«Par la suite, il se demanderait souvent s’il devait voir quelque chose d’extraordinaire dans leur rencontre – cette fille venant à lui sur la terrasse d’un café qui n’était même pas son préféré, qu’il ne fréquentait que rarement. Si elle était passée par là la veille, ou simplement une heure plus tôt ou plus tard, elle l’aurait manqué – il ne l’aurait jamais connue, il serait resté seul avec ses poussins et sa peinture et sa tristesse et sa dureté. Mais elle était venue, et il avait poussé doucement la lourde chaise de métal pour qu’elle puisse s’installer, et c’était comme ça que tout avait commencé.»

À Budapest, Attila Kiss, 51 ans, travailleur de nuit hongrois, rencontre Theodora Babbenberg, 25 ans, riche héritière viennoise. En racontant la naissance d’un couple, Julia Kerninon déploie les mouvements de l’amour dans ses balbutiements. Car l’amour est aussi un art de la guerre, nous démontre-t-elle avec virtuosité dans son deuxième roman.

Éditions Le Rouergue / janvier 2016 / 128 pages / 13,80 € / ISBN : 978-2-8126-0990-9