Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

Deuils, Eduardo Halfon

Le récit émouvant et parfois drôle d’une quête intime autour d’un secret de famille

Au Guatemala, le petit Salomón est mort noyé dans le lac d’Amatitlán à l’âge de cinq ans.  Enfin, c’est ce que raconte la légende familiale, mais est-ce exact ?

Salomón était le frère ainé du père d’Eduardo…. Il porte un prénom transmis de génération en génération et présent dans les familles des deux grands-pères, l’un juif arrivant de Pologne, l’autre du Liban. Mais depuis sa mort mystérieuse, il n’y a plus personne pour perpétuer ce prénom. Alors le narrateur cherche dans ses souvenirs à quel moment et en quels termes on a lui parlé de cet oncle disparu trop tôt. Et surtout à faire affleurer à sa conscience tous les non-dits, tous les secrets, les mystères qui entourent ce décès.

Les souvenirs défilent, ceux de l’enfance, ceux plus flous des conversations entre adultes écoutées  en cachette, ces mots devinés, extrapolés, impliquant des situations biaisées, des histoires que se racontent les enfants quand on ne leur dit pas simplement la vérité.

Mais la recherche de Salomón n’est-elle pas avant tout prétexte à revisiter tous les lieux où ont vécu les différents membres de cette famille rescapée de l’holocauste, et à tenter de comprendre pourquoi un silence aussi pesant entoure cette mort accidentelle.

De la Pologne au Guatemala puis de Miami à New York, un récit comme une quête intime. Courir après les mots enfouis dans les souvenirs de l’enfant, à la recherche de l’oncle ou de sa propre vie. Écrire pour mieux se connaitre. Chercher dans les racines pour comprendre d’où l’on vient. Refaire le voyage depuis l’enfer des camps jusqu’aux États-Unis. Communier avec cette famille d’exilés. Une écriture concise toute en sobriété rend le récit dynamique et vivant, émouvant et parfois drôle,  malgré les douleurs ainsi révélées. Le lecteur voyage dans les souvenirs et au fil des escales peut enfin comprendre les sentiments du narrateur.

Citation :

Mon père m’expliqua qu’en hébreu il existe un mot pour qualifier une femme qui a perdu son enfant. Peut-être parce que cette douleur est si grande et si spécifique qu’elle a besoin d’avoir son propre mot. Sh’Khol, c’est comme ça qu’on dit en hébreu, me confia-t-il.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : La Table Ronde et Le livre de Poche

Il s’appelait Salomón. Il est mort à l’âge de cinq ans, noyé dans le lac d’Amatitlán. C’est ce qu’on me racontait, enfant, au Guatemala.

Le narrateur éponyme d’Eduardo Halfon voyage au Guatemala à la recherche de secrets qui le hantent. Il tente de démêler le vrai du faux parmi les histoires contradictoires et interdites de la famille de son père. Et plus particulièrement l’histoire de son oncle Salomón qui s’était noyé, enfant, dans le lac Amatitlán. De quoi Salomón est-il vraiment mort ? Plus il avance, plus le narrateur comprend que la vérité réside dans son propre passé enfoui, dans la brutalité du Guatemala des années 1970 et son exil en Floride.

Un roman profond et émouvant, qui appuie la réputation de son auteur, un de ces écrivains qui savent dire beaucoup en peu de mots.

Prix : 6,70€ / 128 pages / Date de parution : 15/01/2020 / EAN : 9782253237730

Voix sans issue, Marlène Tissot

Des Voix bouleversantes et poétiques pour dire la souffrance et l’amour, un roman fort en émotion

Mary entend des voix qui lui parlent sans cesse, pas seulement celle de son doudou quand elle était petite, mais de nombreuses autres qui lui disent ce qui est bien ou mal. Il faut dire que Mary, on le comprend vite, a appris le silence lorsque son père venait lui dire bonne nuit, soir après soir, sa main sur sa bouche pour qu’elle se taise pendant qu’il cherchait tout au fond d’elle. Pendant que sa mère restait assise devant la télé pour ne rien voir, ne rien entendre. Mary a fui ce couple toxique. Aujourd’hui, coiffeuse dans une petite ville, fragile encore, elle essaie de se reconstruire. Mary la lumineuse, légère et tourbillonnante, entre folie et résignation, entre envie de vivre et désespoir, joyeuse parfois, aussi sereine qu’inquiète à d’autres moments.

Franck est grand, athlétique, ni beau ni laid, gardien de nuit au cimetière. Il est un peu désespéré de voir que personne, pas même la caissière, ne lui sourit jamais. Franck heureux lorsque le vieux Joseph lui allume le chauffage dans le réduit où il va passer la nuit. Heureux qu’on ait pour lui des attentions, lui qui n’a jamais connu l’amour d’une mère ni celui d’un père. Car de père il n’en a pas, en tout cas sa mère ne lui en a rien dit. Et de sa mère, si douce et aimable en dehors du foyer, combien de coups a-t-il reçu, combien de mots, de violence, combien de douleurs impossibles à oublier et qui vous détruisent à jamais.

Jusqu’au soir où, sans savoir comment, Mary téléphone à Franck pour qu’il l’aide… Une rencontre entre deux écorchés de la vie pour un nouveau départ ?

Un roman pour dire la douleur et la violence, pour dire le silence des mères, leur fuite devant les responsabilités, leur violence aussi. Pour dire la souffrance face à un père pédophile incestueux ; pour dire la fuite, la reconstruction maladroite, le courage d’affronter sa vie en quittant les siens, seul face à ces voix qui vous hantent, face à ses souvenirs, à sa détresse, mais armé de courage pour avancer, craintif, maladroit, méfiant, plein d’espoir pourtant.

Le roman sensible et délicat alterne les points de vue des deux personnages, leur désespérance, leurs interrogations, leur courage pour affronter ces tourments intérieurs qui les détruisent depuis tant d’années. Terriblement émouvant, fort, au langage direct et très poétique, presque solaire, grâce au sourire de Mary, à l’espoir qui se dessine, à leur volonté d’avancer et de sortir de cette nuit profonde.

Catalogue éditeur : Au Diable Vauvert

“Je n’ai jamais su dire non. Si j’avais été une planche posée sur la mer et qu’on m’avait interdit de flotter, je me serais transformée en caillou pour être capable de couler. Je me suis peut-être noyée au fond de moi.”

Marlène Tissot vit à Valence. Elle a publié poésie, textes cours et nouvelles radiophoniques et a été primée par France Culture en 2019. Voix sans issue est son deuxième roman.

Format : 130 X 198 / Date de parution : 2020-03-19 / Nombres de pages : 272 / EAN-ISBN : 979-10-307-0347-4 / Existe en format numérique

Sam Rykiel, Nathalie Rykiel

Dans la famille Rykiel, je demande le père…

J’ai découvert l’auteur en 2017 avec Écoute moi bien ce livre dont je vous en avais parlé ici qui évoquait une relation quasi fusionnelle avec sa mère Sonia Rykiel,.

Aujourd’hui je découvre ce roman-récit le retour intimiste et émouvant d’une fille qui évoque sa relation manquée avec ce père absent et exigeant qui n’a pas su lui donner l’attention ni l’amour espérés. Il aura fallu quarante-quatre ans, et sans doute la fin de la belle histoire de la marque Sonia Rykiel, pour que Nathalie arrive enfin à mettre sur le papier cette relation étrange avec le père.

Sam Rykiel est amoureux fou de sa femme Sonia, un amour qui durera bien après leur divorce. Quand Sonia le quitte, il abandonne son métier dans le prêt à porter et s’occupe intensément de son fils devenu aveugle à la naissance. Comment imaginer alors qu’il lui reste du temps et de l’énergie pour une fille en attente d’affection et de reconnaissance.

Sam Rykiel est le fils d’une famille d’émigrés polonais installée à Paris et qui travaillent déjà dans la couture. Sam est un homme brillant, intelligent, il aime apprendre. C’est lui qui lance Sonia et pose les bases concrètes et solides du magasin, de la marque qui est dans un premier temps Sonia Rykiel pour Laura (le magasin de Sam). Elle est rebelle et belle, libre et fantasque, elle a une âme de créatrice, inspiratrice d’une nouvelle façon de vivre. Elle imagine une ligne de pulls dans lesquels les femmes sont plus légères, moins prisonnières de certains carcans. Lorsqu’elle le quitte quelques années plus tard il accepte qu’elle garde son nom, devenu celui de sa marque de prêt à porter. Il meurt à 48 ans d’une rupture d’anévrisme.

Ce n’est pas seulement un livre sur Sam, Nathalie y évoque sa relation avec son père, ses attentes jamais comblées, le manque et toutes ces questions à jamais sans réponse. Un lire sur l’amour qui est là mais qu’on ne dit pas, que l’on ne sait pas toujours donner et que l’on attend pourtant.
C’est à la fois émouvant, bouleversant, intime et universel.

Catalogue éditeur : Stock

Ce n’est pas un livre sur mon père. Ce serait plutôt un livre sur le temps qu’il m’aura fallu pour parler de mon père.

Beaucoup de temps. Peut-être une vie entière pour aborder enfin Sam Rykiel, l’homme qui donne son nom à sa femme Sonia, à ses enfants, dont Nathalie, et à une marque naissante, moderne, féminine, dont personne ne sait ce qu’elle doit à la partie masculine du couple Rykiel. (…)
Ce livre est écrit au nom du nom du père.  Dire d’où vient ce nom, Rykiel, le lui restituer, dire aussi  les blessures  d’un père manqué… C’est une enquête par subtiles touches, par surprises. Les étapes de la découverte d’un inconnu, d’un destin jeté dans l’ombre, d’un homme qui pose soudain au premier plan, et c’est le plus beau, le plus surprenant livre de Nathalie Rykiel : Du côté de chez Sam.

Nathalie Rykiel, fille de Sonia, a dirigé le groupe de mode du même nom de 1995 à 2012. Depuis quelques années, Nathalie affirme sa voix singulière d’écrivain, ainsi dans Écoute-moi bien, paru chez Stock en 2017.

Parution : 04/03/2020 / 192 pages / Format : 215 x 135 mm / EAN : 9782234088825 / Prix : 18.00 €

Best Love Rosie, Nuala O’Faolain

Sous le ciel irlandais, portraits croisés sensibles et attachants de deux femmes à un tournant de leurs vies

Après avoir bourlingué de par le monde, Rosie revient à Dublin pour veiller sur sa tante Nin, la sœur de sa mère décédée quand elle était bébé et qui l’a élevée. Rosie a toujours été indépendante, a beaucoup voyagé sans trop se soucier du bien être de Nin ni de savoir si elle pouvait lui manquer. Nin n’a jamais quitté le village, aujourd’hui elle ne quitte même plus sa maison ou son lit sauf pour aller s’enivrer au pub.

Mais Rosie s’ennuie auprès de cette tante alcoolique et dépressive qui n’est pas une compagnie très plaisante.  Et la cinquantaine arrivant, elle s’interroge sur sa vie, elle n’a ni mari ni compagnon, pas d’enfants, et se retrouve seule avec ses souvenirs. Pour occuper intelligemment son temps libre, elle décide d’écrire un manuel pour les cinquantenaires, un de ces manuels qui aident à mieux vivre avec ses interrogations et ses névroses.
Pour le diffuser, elle fait appel à Mark, un vieil ami devenu vendeur de livres anciens aux USA. Mark si proche et si lointain, dont elle rêvait jeune sans jamais oser le lui avouer.
Elle va le rencontrer à New-York lors d’une foire aux livres rares. Elle part seule, mais Nin la rejoint là-bas. Et miracle, la ville ressuscite la vieille tante maussade et acariâtre, Nin revit, ou plutôt vit enfin. Et retrouve l’envie de se lever le matin et décide d’y rester quelques mois. Elle apprécie et trouve facile  à présent de se lever, d’aller travailler, de rencontrer des femmes comme elle. Être devenue utile, faire partie d’une équipe, lui redonne goût à la vie, inimaginable alors de rentrer en Irlande, Rosie devra repartir seule.

A son retour, Rosie découvre la maison de famille à l’abandon. Sous le charme, elle tente d’apprivoiser cette maison dépourvue de confort et rêve d’en faire son foyer.

Best Love Rosie est un roman émouvant et bouleversant. Tout d’abord parce que l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité de Rosie et Nin, dans cette relation mère fille qui n’ose pas se dévoiler, qui hésite, se cherche, faite de silences, de gestes esquissés, d’émotions cachées. Il y a ces sentiments jamais avoués qui les relient et les rapprochent, une relation mère fille sans l’être vraiment. Il y a au milieu de tous ces non-dits, une belle dose de tendresse et d’amour.
Mais aussi par ces deux femmes, l’une, la cinquantaine arrivant, cherche à se poser et fait le bilan du passé en se demandant comment elle va affronter l’avenir. L’autre, que d’aucuns croiraient à la fin de sa vie, retrouve une jeunesse, une énergie, un goût de vivre et d’oser qui l’étonnent elle-même, mais qui lui font savourer à leur juste valeur toutes les opportunités qui s’offrent désormais à elle.

J’ai aimé retrouver ces deux femmes, leurs interrogations, leur regard sur le passé et surtout leur façon de ré enchanter leur avenir, même si à priori la meilleure partie de leur vie est derrière elles. Et s’il y a parfois quelques longueurs, il y a pourtant énormément de sujets évoqués, la vieillesse bien sûr, la façon de s’y préparer ou pas, l’homosexualité, l’alcoolisme des femmes, la solitude, la pauvreté de l’Irlande qui pendant des années a entrainé l’émigration, en particulier vers le nouveau monde, et bien sûr, aux USA, le sort réservé aux clandestins, travail illégal, maladie et système de santé, entre autre.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Si dans ce roman Mark, l’ami de Rosie, vend des livres rares, connaissez vous également L’homme qui aimait trop les livres ? Une enquête passionnante dans le milieu des livres rares et anciens par Allison Hoover Barlett.

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche

Après avoir vécu et travaillé dans le monde entier, Rosie décide de rentrer à Dublin pour s’occuper de la vieille tante qui l’a élevée. La cohabitation avec Min, dépressive et alcoolique, n’a rien d’exaltant. L’idée vient à Rosie de s’occuper utilement en rédigeant un manuel pour les plus de cinquante ans. Un éditeur américain accepte de la publier… Tandis que la vieille dame, qui a rejoint sa nièce à New York, est galvanisée par sa découverte de l’Amérique et pour rien au monde ne voudrait renouer avec son ancienne vie, Rosie, elle, tombe amoureuse d’une maison de la côte irlandaise, et va, dans une osmose avec la nature enchanteresse et les animaux qu’elle adopte, s’y laisser pousser des racines.
La lucidité de Nuala O’Faolain, sa tendresse pour ses personnages, font merveille une fois de plus dans ce livre où l’on suit les tribulations de ces deux femmes que lie toute la complexité d’un amour maternel qui ne dit pas son nom.

528 pages / Date de parution : 26/02/2020 / EAN : 9782253934349 / Prix : 8,70€ / Éditeur d’origine : Sabine Wespieser

Le dernier des Dulac, François Antelme

Embarquez pour l’Ile Maurice avec cette formidable saga familiale

Île Maurice, en 1928, le 25 novembre marque la naissance de Marc Dulac, le dernier né d’une famille de grands blancs installée à Chambord, cette demeure majestueuse construite par Eugène pour y abriter son bonheur avec son épouse Bérengère et sa famille. Mais si l’enfant se porte bien, Bérengère décède quelques heures après la naissance. Cette perte irréparable sera toujours comme une barrière infranchissable entre le père et son fils.

Toute la première partie du roman est axée sur l’histoire de l’île Maurice au travers de celle d’Eugène Dulac. Depuis l’ancêtre Augustin du Lac, arrivé deux siècles auparavant. Puis la façon dont les colons blancs ont géré cette ile, leur politique, et l’intégration des deux cultures dans la société mauricienne. Enfin, avec la vie des Dulac à partir des années 20. Et les bouleversements économiques et politiques sur l’ile, avec la fin des colonies et l’indépendance.

L’on y découvre la vie de chaque membre de la famille, le deuil impossible du père à la disparition de Bérengère, André le frère ainé si brillant engagé dans la Royal Air Force pendant la seconde guerre mondiale, la folie et la santé défaillante de la jeune sœur après le décès de sa mère puis de son frère adoré. Enfin, Marc, le petit dernier, celui par qui le malheur est arrivé et qui porte sur ses épaules sans le savoir et sans pouvoir s’en défaire, tout le chagrin et le deuil de la famille. Secrets, déceptions, douleur, chagrins, folie, le lecteur comprend peu à peu tout le mal qui est fait à chacun avec ces non-dits, ces silences, qui détruisent l’harmonie entre Eugène et Marc. Jusqu’à la fuite.

La seconde partie se situe en 1989 à Paris et à Maurice. Se déroule alors une autre partie de la saga des Dulac, plus contemporaine mais tout aussi désespérée. Le narrateur Amaury Deveyne, journaliste, rencontre à l’hôpital à Paris un homme qui doit être Marc. Marc qui par une pirouette que l’on comprendra plus tard est toujours vivant au bout du monde, Marc et la difficulté d’exister quand on porte le poids d’une disparition, celle d’une mère idéalisée par tous et que l’on a jamais connue. Marc et le dialogue impossible avec le père, toujours à la recherche de son identité au risque de s’inventer des vies plus douloureuses que salvatrices. Marc malade dont la fin est proche et qui demande à Deveyne de prendre des nouvelles d’une femme restée là-bas, à Maurice.

J’ai suivi avec grand plaisir les aventures et les destinées de la famille Dulac. L’auteur distille avec finesse et une certaine tendresse mêlée de nostalgie la vie de toute une époque, ce siècle qui a vu les fortunes des grands blancs, mais aussi avec réalisme lorsqu’il décrit la vie économique et sociale, les difficiles relations entre blancs et natifs, les différences sociales qui en découlent. L’écriture est intéressante, la finesse des descriptions, les personnages avec leurs faiblesses et leurs contradictions sont attachants et bouleversants. C’est un plaisir, malgré leurs douleurs, de découvrir l’ile, la nature, de se promener sous les jacarandas en fleurs, et de mieux en comprendre l’histoire tout au long du 20ème siècle.
Roman de vie et d’amour, de vengeance et de désespoir, idéal pour tous ceux qui aiment s’évader et découvrir de nouveaux horizons. N’hésitez pas à le découvrir.

Vous aimez l’ile Maurice ? Découvrez avec Rivages de la colère, une histoire passionnante et bouleversante, celle des habitants des Chagos

Catalogue éditeur : Slatkine & Cie

Île Maurice, fin des années 1920. La Seconde Guerre mondiale s’apprête à sonner le glas de la suprématie occidentale. Marc, le dernier fils des Dulac, voit le jour en 1928, dans la magnifique résidence familiale des hauts plateaux. Devenu jeune homme, persuadé qu’on lui a caché la vérité sur sa naissance, il ne parvient pas à trouver sa place au sein de son illustre famille. Abandonnant derrière lui l’existence dorée qui lui était promise sur l’île, sa quête le conduira à une longue errance en France. Mais trouve-t-on jamais la vérité ?
Formidable chronique d’une communauté et d’une époque révolue, Le Dernier des Dulac s’impose comme une saga inoubliable, mêlant avec brio l’intime et le politique.

Paru le 7 novembre 2019 / 280 pages/ Prix : 19 € / ISBN : 978-2-88944-128-0

Yonah ou le chant de la mer, Frédéric Couderc

Une famille emportée par le vent de l’Histoire, un roman incontournable sur la paternité et l’amour

A Tel-Aviv, Zeev Stein, célèbre avocat, forme avec son épouse Hélène un couple emblématique. Ils fêtent leurs quarante ans de mariage dans leur somptueuse maison au style Bauhaus typique de la Ville Blanche. Ce soir-là, Yonah, leur fille est présente, ainsi que toute l’équipe du film qui se tourne autour d’Abie Nathan, ce pacifiste décédé en 2008 à 84 ans. Zeev, qui l’a bien connu, est le conseiller d’Eytan Lansky, le cinéaste qui tourne ce biopic avec dans le rôle-titre le sémillant Orlando Dito Beck. Abie Nathan également connu pour avoir ancré le Voice of Peace au large d’Israël, ce bateau sur lequel il avait installé une radio-pirate qui diffusait jusqu’à Beyrouth et Le Caire, et dont le mot d’ordre était From somewhere in the mediteranean, peace, love and good music. Mais connu aussi pour avoir voulu échanger, parler et négocier avec les palestiniens, une intention sacrilège à l’époque en Israël.

Zeev et Hélène ont deux enfants, Yonah et Raphaël. On comprend rapidement que l’un des deux a disparu, ou du moins n’est plus présent dans la famille. Raphaël est un jeune homme révolté, sa soif d’idéal et une brouille avec son père l’ont entrainé vers les religieux intégriste israélites. Il vit à Jérusalem dans le quartier de Mea Shearim. Là, il a adopté leur mode de vie archaïque et radical, priant la thora du matin au soir, parlant Yiddish, adoptant la tenue noire traditionnelle, acceptant la femme qu’on lui a assignée comme épouse, il est déjà père de trois enfants. Raphaël, que Zeev voudrait tant faire revenir à la vie, et dans la famille. Et Yonah la belle, colombe de la paix, la fille chérie, qui travaille au muséum d’histoire naturelle, mais sa mission est délicate en Israël, ce pays où il n’est pas question de faire la moindre découverte qui pourrait remettre en question l’ordre du monde établi par les Textes. La famille se retrouve, mais ils ne seront pas maitres de leur avenir, tributaires de circonstances aussi malheureuses que complexes. Car le tournage ne sera pas aussi idyllique que prévu et l’enchaînement d’impondérables va remettre en cause l’équilibre familial.

L’auteur sait mêler habilement la grande Histoire, ici le conflit israélo-palestinien à travers l’expérience d’Abie Nathan et des différents protagonistes, et sa liberté de l’écrivain. Si les relations familiales sont parfois houleuses, en particulier pour le couple Zeev-Hélène, les relations parents-enfants sont primordiales et émouvantes, tant avec Raphaël que Yonah, qui prend ici toute sa place. En effet, tout au long du roman la relation à la paternité est à la fois magnifique et bouleversante.

J’ai particulièrement aimé, une fois de plus, ce savant dosage entre la réalité historique d’un pays que je découvre en partie à travers les faits évoqués, et la façon de les intégrer dans une intrigue romanesque à souhait. L’Histoire récente d’Israël, mais aussi les spécificités des juifs orthodoxes, aussi intégristes que peuvent l’être tous religieux radicalisés. Et enfin l’amour, toujours présent avec les conflits, les rapprochements, la filiation et le couple, tout est là pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Lire ici mon entretien avec Frédéric Couderc, qui nous parle de ce roman, mais pas seulement.

Du même auteur, retrouvez mes chroniques des romans précédents : Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Mais aussi ma chronique d’un roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

À Tel-Aviv, une équipe de cinéma hollywoodienne tourne un biopic sur Abie Nathan, militant pacifiste tombé dans l’oubli. Parmi ses hauts faits, le Voice of Peace, une radio-pirate ancrée au large d’Israël dont les millions d’auditeurs se comptaient de Beyrouth jusqu’au Caire. C’est auprès du meilleur ami d’Abie, Zeev Stein, que le réalisateur prend conseil. Ce brillant avocat des droits civils, proche du camp de la paix, forme avec Hélène un couple iconique de la vie telavivienne. Leur fille, Yonah, tente de trouver sa place dans leur ombre. Mais la vie des Stein, lézardée par des blessures intimes, bascule quand la star du film disparaît… à Gaza.
Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc est un écrivain voyageur. À chacun de ses romans, il part vivre dans le pays qui abrite son intrigue pour être au plus près de son sujet. Il est l’auteur d’Un été blanc et noir (Prix du roman populaire 2013), Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit.

Date de parution : 05/03/2020 / EAN : 9782350875484/ Pages : 320 / Format : 14 x 205 mm / Prix : 20.00 €

Suzanne, Frédéric Pommier

Suzanne, un roman indispensable, récit tendre et émouvant d’une vie et de la fin de vie dans un Ehpad

Suzanne est née en 1922, autant dire il y a un siècle, dans une famille relativement aisée, sur les hauteurs de sainte Adresse, le quartier huppé du Havre. Ses parents se sont connus pendant la première guerre mondiale. Un père aimant mais bien trop absent, une mère égoïste qui lui montre si peu d’amour et qui est très exigeante envers sa fille.  Elle grandit en sagesse, douée à l’école, plutôt jolie. Elle épouse Pierre, une vie de couple sereine, des enfants, des filles surtout puisque leur fils meurt au berceau. Une vie somme toute heureuse et qui n’a rien de très extraordinaire, si ce n’est le confort et l’amour et les sentiments chaleureux partagés par tous y compris dans les épreuves. Suzanne, une femme libre, active, qui aime le sport, la culture, la vitesse dans sa voiture, sa liberté et les voyages.

Mais aujourd’hui, parce qu’elle ne peut plus vivre seule ni même dans son petit appartement dans la maison de retraite, Suzanne a été placée dans un Ehpad. S’il paraissait correct lors du premier rendez-vous, en fait il a tout d’un mouroir où le manque criant de personnel et la mauvaise gestion (enfin, mauvaise ça dépend pour qui) fait que les personnes placées-là ne mangent pas à leur faim, ne sont ni soignées ni accompagnées correctement, où humiliations, maltraitances, vols, sont devenus son quotidien. Un grand réalisme dans les descriptions du personnel, une jeune plus intéressée par son portable, trop pressés pour faire les toilettes, les soins minuteur en main, pas le temps de réparer le rideau, qu’importe, une vieille dame, ça reste plusieurs jours dans le noir.  Et difficile aussi, quand vous ne pouvez plus vous mouvoir mais que votre tête est bien là, de supporter la déchéance des coreligionnaires, l’un perdant la tête, l’autre violent.

Il y a deux niveaux de récit dans cet émouvant roman. Les souvenirs de Suzanne, égrenés de façon assez factuelle, des phrases et paragraphes assez courts, rythmés, il faut dire que tant d’années, on ne peut pas trop s’y appesantir, et après tout, elles n’ont rien de particulièrement extraordinaire en soi. Puis la vie dans l’Ehpad, la solitude, le manque de soin, de réponse aux appels au secours par les aides ou les soignants, l’abandon, la dureté des mots, des gestes de certains, racontés par Suzanne qui n’en peut plus de survivre là. Puis racontée par le petit-fils de Suzanne, qui vient la voir, l’aide à reprendre vie.

Il y a beaucoup de sentiments, mais surtout une vision réaliste de la vieillesse, ce triste naufrage, du temps qui passe, amis, famille, relations que l’on enterre peu à peu. Il y a la solitude de celui ou celle qui reste, la maladie, le handicap. L’aide qu’il faut accepter mais qui ne vient plus de la famille, trop occupée à mener à son tour sa propre vie, avec enfants, travail, toutes ces occupations qui nous prennent tant et nous privent du nécessaire, voir et accompagner ceux qui nous précédent.

J’ai aimé le style, la narration, et la prise de conscience que cela implique d’abord d’écrire, puis sans doute de lire et d’entendre tout ce que nous dit ce roman.  Chacun doit être attentif au fait que la vieillesse d’abord, puis la prise en charge de ceux qui autour de nous ont passé l’âge d’être seul, est un vrai sujet de société. Difficile de faire sans, indispensable d’y penser, parfois tragique  quand les solutions ne sont pas humaines.

Catalogue éditeur : Equateurs et Pocket

Suzanne est ma grand-mère, ou la vôtre. Suzanne est un symbole. Du haut de ses 95 ans, elle en a des choses à dire. Toute une vie bien remplie, dans la guerre ou la paix, dans les deuils ou la joie. Bébé, petite fille, adolescente, jeune mariée, femme, mère et maintenant vieille dame, elle raconte à son petit-fils ses souvenirs, mais aussi son quotidien. Elle lui dit que jamais elle n’a dérogé à son principe « SQM », Sourire Quand Même. Et ce n’est pas toujours simple. Surtout ces derniers temps. Alors elle veut du champagne, pour trinquer au temps qui passe, et au temps qui reste.
Sous la plume de Frédéric Pommier, entre rires et larmes, Suzanne devient une déclaration d’amour, une ode au respect, un plaidoyer pour faire de la vie une fête. SQM.

Frédéric Pommier est journaliste à France Inter. Il signe ici son premier roman.

Prix : 6.95 €  / EAN : 9782266293204 / Pages : 216 / Format : 108 x 177 mm / Parution : 02/01/2020
Équateur : 236 pages / 19.00 € / parution : 18 octobre 2018 / ISBN : 9782849905708

LaRose, Louise Erdrich

Un roman qui entraine le lecteur au cœur des traditions des indiens d’Amérique du Nord

Dakota du Nord, en 1999 dans la réserve des indiens ojibwé. Landreaux est à l’affut, il traque le grand cerf, tire, et tue le fils de son voisin. Comment peut-on survire à une horreur pareille ? Tant du côté de la famille de Landreaux que de celle qui a perdu un fils, Peter et Nola, ou un frère, Maggie.

Dans ce roman, Louise Erdirch invoque les traditions et les valeurs séculaires des indiens, et une ancienne coutume qui veut que l’on donne son plus jeune fils pour réparer sa faute. LaRose est donc offert en pardon aux Ravich. Cet enfant a le prénom de celui qui sait, qui voit, qui sent la présence de ceux qui ont rejoint les grandes plaines, ce prénom de guérisseur porté par des générations de femmes avant lui, dans la famille de sa mère Emmaline. Il est le lien entre les ascendants et la famille d’Emmaline, entre le passé et le présent, entre le naturel et le surnaturel. Il est aussi le lien entre les deux familles et le seul capable d’atténuer les blessures causées des deux côtés par ce drame pourtant irréparable.

A travers lui et la vie de ceux qui l’ont précédé, l’intrigue court sur plusieurs générations. Car dès 1839, la première LaRose est vendue par sa mère Vison à Wolfred, un employé du magasin Mackinnon. C’est une enfant unique, brillante, belle, une magicienne qui communique avec les esprits des ancêtres. Le lecteur va suivre son étrange parcours de loin en loin et comprendre grâce à elle la spécificité de cette lignée de LaRose.  

Avec une écriture dense, des personnages à foison, de nombreux retours en arrière, et plusieurs histoires en parallèle, Louise Erdrich fait vivre ces indiens d’Amérique qu’elle connait bien. Ceux d’hier et d’aujourd’hui, ces hommes et ces femmes dépossédés de leurs traditions. Parqués dans des réserves, avec interdiction de parler leur langue, de continuer à revêtir leurs tenues traditionnelles, de chausser les mocassins brodés et de porter les cheveux longs. Tout au long du roman, on ressent bien l’errance et le désespoir d’hommes qui se perdent dans l’alcool et l’inactivité, qui utilisent avec maestria le moindre médicament, psychotrope ou opiacé, pour compenser les drogues qu’ils ne peuvent pas se payer. Étonnante incursion également dans le mal qui a pu être fait par les médecins ou religieux à une époque, de ceux qui exhibaient ou étudiaient les corps des indigènes comme de simples curiosités scientifiques.

L’analyse des sentiments et des personnalités des deux mères – Emmaline et Nola- et de la grand-mère laRose, mais aussi des différentes fratries, et enfin des pères –Landreaux, Peter mais aussi Romeo- est très intéressante et finement restituée dans toute sa singularité.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche, éditions Albin-Michel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez.

Dakota du Nord, 1999. Le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans.
Ainsi débute le nouveau roman de Louise Erdrich, qui vient clore de façon magistrale le cycle initié avec La Malédiction des colombes et Dans le silence du vent. L’auteure continue d’y explorer le poids du passé, de l’héritage culturel, et la notion de justice. Car pour réparer son geste, Landreaux choisira d’observer une ancienne coutume en vertu de laquelle il doit donner LaRose, son plus jeune fils, aux parents en deuil. Une terrible décision dont Louise Erdrich, mêlant passé et présent, imagine avec brio les multiples conséquences.

Louise Erdrich est née en 1954 dans le Minnesota. D’origine germano-américaine et amérindienne, elle est l’une des grandes voix de la nouvelle littérature indienne d’outre-Atlantique. Auteure de La Chorale des maîtres bouchers, de Love Medicine ou encore de Ce qui a dévoré nos cœurs, son écriture a les accents de William Faulkner et Toni Morrison. Récompensée par de nombreux prix littéraires, elle a été distinguée en 2012 par le prestigieux National Book Award et, en 2015, par le Library of Congress Award. 

Le Livre de Poche 576 pages / Date de parution : 30/10/2019 / EAN : 9782253240631 / Prix 8,70€

Albin-Michel prix 24.00 € / 17 Janvier 2018 / 140mm x 205mm / 528 pages / EAN13 : 9782226325983

Antonia : Journal 1965-1966, Gabriella Zalapì

Entre ombre et lumière, un voyage dans l’intimité d’une femme qui se dévoile et s’émancipe sous nos yeux

Dans les années 60, la femme est d’abord femme au foyer, épouse docile et mère accomplie. Dans ce rôle écrit d’avance, Antonia s’ennuie, Antonia s’étiole, mais elle en parle avec délicatesse et sagesse. Si son mari la cantonne exclusivement à ces rôles, la nurse lui vole sa fonction de mère en lui interdisant une approche trop intime avec son fils Arturo. Et un sentiment diffus se développe, comme si son propre fils lui était étranger, la poussant à s’interroger sur son rôle de mère.

Peu à peu, elle s’évade de ce quotidien. Un jour elle exhume du paquet qu’elle a reçu à la mort de sa grand-mère les lettres et albums photos de sa famille et de son passé. Elle va alors s’y pencher et à partir de là, tenter de se retrouver, de comprendre où elle en est.

Pendant deux ans, de 1965 à 1966, elle confie ses découvertes, mais aussi son mal-être à son journal intime. Elle y relate ses journées et ses trouvailles, ses sentiments et ses rêves. Celle qui sort des années de guerre qu’on connues ses parents n’est pas encore tout à fait la femme contestataire des années 68. C’est dans cet entre-deux qu’elle laisse entrevoir un embryon de révolte face à la morosité et à cette place qui lui est assignée dans une vie toute tracée qui l’assomme au plus haut point.

Entre ombre et lumière, sa vie s’écoule, lente et morose. Comme dans ces vieilles photos qu’elle exhume des albums de famille oubliés, elle s’expose, triste et fascinante, révolté et soumise. Et avec Antonia, le lecteur fait ce voyage dans le temps, dans l’intimité de la famille, dans le quotidien monotone de cette femme qui se dévoile et finalement s’émancipe sous nos yeux.

C’est joliment écrit et fort agréablement illustré de vieilles photos qui donnent vie à ce journal d’une femme émouvante et sincère.

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois, session anniversaire 2020

Catalogue éditeur : éditions Zoé

Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.

Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi a vécu à Palerme Genève, New York, habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, Gabriella la transpose cette fois à l’écrit et livre son premier roman, Antonia, sensible et saisissant.

Paru en janvier 2019 / ISBN 978-2-88927-619-6 / 112 pages / 140×210 mm