Nu avec Picasso, Enki Bilal

Passer une nuit avec Picasso, chacun en rêve, Enki Bilal l’a fait

C’est Nu avec Picasso qu’il a parcouru les salles de ce musée parisien qui rend un bel hommage à l’un des peintres les plus prolixes et novateurs de son temps. Un étonnant voyage intérieur dans les œuvres, l’imaginaire et les pensées de deux artistes.

A peine est-il entré qu’une main invisible propulse Enki Bilal dans les murs du musée Picasso, le jette sur le lit de camp dressé à son attention pour qu’il puisse se reposer pendant cette longue nuit aussi unique qu’artistique. Entouré des œuvres, dessins, sculptures du maitre, il rencontre la femme (au vase) de bronze. Elle lui parle et le pousse à entendre ses propres pulsations, son moi intérieur, ses pensées, pour entrer en communion avec Picasso. D’autres avant lui sont passés ici, Kamel Daoud, Lydie Salvayre, Adel Abdessemed et Christophe Ono-Dit-Biot ou encore Santiago Amigorena. Mais aucun n’aura vécu la même histoire, aucun n’aura senti les mêmes forces créatrices, car l’esprit du maître présent dans ses œuvres parle différemment à chacun d’entre nous.

Guernica a quitté le Museum of Modern Art (Moma) de New York le 10 septembre 1981, pour le Musée du Prado à Madrid, conformément à la volonté du peintre qui était mort huit ans plus tôt. Picasso voulait que son chef-d’œuvre rejoigne son pays natal uniquement lorsque l’Espagne serait devenue une démocratie. L’œuvre emblématique de Picasso ne quittera plus jamais le musée Reina Sofia à Madrid où elle est exposée aujourd’hui. Pourtant, cette nuit se passe pendant l’exposition Guernica du musée parisien. Enki Bilal l’évoque longuement. Ses portraits esquissés des collègues d’Hitler comme il les nomme, sont un émouvant rappel de cette période bien sombre de notre Histoire. Même en étant loin de son pays, Picasso a tenté de s’opposer à la dictature et à la guerre par le symbole, le trait, la force de ses toiles.

Tout au long de cette nuit, de Dora Maar à Goya son idole, ceux que Picasso a aimés viennent à la rencontre d’Enki Bilal, ainsi que ses œuvres ou leur évocation avec Guernica, La femme qui pleure, la femme au vase de bronze et l’assassinat de Marat par Charlotte Corday.

J’aurai tant aimé faire cette même déambulation à travers les salles, explorer les œuvres et surtout assister à la rencontre de ces deux artistes. Un plus bien agréable, les nombreux dessins d’Enki Bilal qui ponctuent les étapes de sa nuit au musée Picasso.

J’aime beaucoup cette collection Une nuit au musée proposée par Alina Gurdiel et Stock. Si vous la découvrez et si vous cherchez à en lire d’autres, n’hésitez pas à prendre Une leçon de ténèbres avec Léonor de Recondo.

Catalogue éditeur : Stock

Quelle est cette main inconnue et surpuissante qui attrape Enki Bilal au beau milieu de la nuit et le projette sur un lit de camp ?
Quel est ce lieu mystérieux et hanté dans lequel il a atterri ?
Qui sont ces créatures, minotaure, cheval ou humains déformés, que l’artiste rencontre en essayant de trouver son chemin dans ce labyrinthe sombre et inquiétant ?
Que lui veulent-elles ? Et dans quel état sortira-t-il de cette incroyable nuit ?

Dans une déambulation hallucinée, Enki Bilal croise tant les personnages de Picasso, ses muses, ses modèles, que le grand maître lui-même et Goya, son idole. Son errance dans les couloirs du Musée Picasso prend la forme d’une rêverie éveillée qui nous fait toucher du doigt l’œuvre du peintre espagnol d’une façon sensorielle et envoûtante, pour aboutir en épiphanie à la présentation de Guernica, la grande toile du maître.

Né à Belgrade en ex-Yougoslavie, Enki Bilal est l’auteur de nombreux albums de bande dessinée et de livres mêlant l’écrit et l’illustration, traduits dans plusieurs pays. Parmi ses plus célèbres titres, on peut citer : Les Phalanges de l’Ordre Noir et Partie de chasse (avec Pierre Christin), Le Sommeil du Monstre, et tout récemment, la série Bug. Peintre très coté, il expose à Paris et à travers le monde. 
Enki Bilal est également auteur-réalisateur de trois films de cinéma, scénographe (le ballet Roméo et Juliette, Preljocaj-Prokofiev), et fait des incursions dans le théâtre et l’opéra.

Parution : 10/06/2020 / 104 pages / EAN : 9782234086258 / Prix : 16.00 €

Léonor de Recondo, Manifesto

Ce roman autobiographique nous entraine à la rencontre de Félix de Recondo, de sa fille Léonor et de l’ami Ernesto Hemingway.

Léonor de Recondo, écrivain violoniste, Félix de Recondo, peintre et sculpteur, se rejoignent dans cette chambre 508 de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière pour la longue et éprouvante dernière nuit du père. Là, les pensées de Félix s’envolent vers l’enfance, l’Espagne et le pays basque, mais aussi vers Ernest Hemingway, l’ami plus âgé que Félix va retrouver, car la mort aboli toutes les différences, d’âge en particulier.

Les chapitres, très courts, alternent les voix de Félix, de Léonor et d’Ernesto, pour nous rendre compte des belles choses du passé. La voix de Félix pour évoquer l’enfance, Amatxo et la grand-mère, l’amitié avec Ernest Hemingway, mais aussi la guerre civile espagnole, la destruction de Guernica, le franquisme, la lutte, la fuite vers la France, et l’exil, définitif qui vous ampute d’une partie de vous-même, la mort de ses enfants d’un premier lit. La voix de Léonor pour évoquer l’enfance aussi, avec ce père artiste qui lui façonne un violon unique, mais aussi pour évoquer la douleur de la perte du père, que l’on aime par-dessus tout, et ses dernières heures qui s’étirent dans la douleur et le souvenir, dans une austère et impersonnelle chambre d’hôpital. La voix d’Ernesto pour évoquer l’amour, les femmes, la guerre, la mort.

J’avais déjà aimé Amours du même auteur. Ici, dans un style différent, plus personnel, Léonor de Recondo nous offre un roman triste et beau comme des notes de violon qui s’échapperaient d’une chambre où l’on veille celui qui bientôt ne sera plus… Manisfesto est indiscutablement un superbe roman de cette rentrée de janvier.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury du Prix des lecteurs BFM l’Express

Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

« Pour mourir libre, il faut vivre libre. » La vie et la mort s’entrelacent au cœur de ce « Manifesto » pour un père bientôt disparu. Proche de son dernier souffle, le corps de Félix repose sur son lit d’hôpital. À son chevet, sa fille Léonor se souvient de leur pas de deux artistique – les traits dessinés par Félix, peintre et sculpteur, venaient épouser les notes de la jeune apprentie violoniste, au milieu de l’atelier. L’art, la beauté et la quête de lumière pour conjurer les fantômes d’une enfance tôt interrompue.
Pendant cette longue veille, l’esprit de Félix s’est échappé vers l’Espagne de ses toutes premières années, avant la guerre civile, avant l’exil. Il y a rejoint l’ombre d’Ernest Hemingway. Aujourd’hui que la différence d’âge est abolie, les deux vieux se racontent les femmes, la guerre, l’œuvre accomplie, leurs destinées devenues si parallèles par le malheur enduré et la mort omniprésente.
Les deux narrations, celle de Léonor et celle de Félix, transfigurent cette nuit de chagrin en un somptueux éloge de l’amour, de la joie partagée et de la force créatrice comme ultime refuge à la violence du monde.
Parution 10 janvier 2019 / Prix : 18 €, 192 p. / ISBN : 978-2-84805-314-1

Picasso.Mania au grand Palais

Vous continuerez longtemps à peindre ? – « Oui, parce que pour moi, c’est une manie » (Picasso)
A l’exposition Picasso.mania du grand Palais, on pouvait admirer cent chefs d’œuvre de Picasso, dont certains jamais montrés, et mieux appréhender l’influence du maitre chez les artistes contemporains et avant-gardistes des années 60 /80.

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Andy Warhol

Même si elle est terminée depuis longtemps, j’ai envie de revenir sur mes impressions suite à mes visites de Picasso.mania. L’exposition était présentée à la fois de façon chronologique et thématique, pour mieux montrer comment les œuvres de l’artiste furent reçues par les plus grands, qu’ils aient été critiques ou artistes, mais dans tous les cas acteurs des étapes de la formation du mythe Picasso. Le face à face confrontait les artistes au maitre et apparaissait presque comme une évidence.
Il est important de connaitre l’homme, ses influences sur les plans personnel, historique et artistique, pour mieux comprendre son œuvre. Aux grandes périodes et à certaines œuvres particulièrement emblématiques de Pablo Picasso, telles que Les Demoiselles d’Avignon et Guernica, répondent les œuvres contemporaines de Hockney, Johns, Lichtenstein, Kippenberger, Warhol, Basquiat ou Jeff Koons.

 

Maurizio Cattelan : en 1960 il utilise un masque en papier mâché, qu’il fait porter à un mannequin avec une tenue typique de Picasso, la marinière. C’est une attaque de la démocratisation culturelle : Picasso est devenu l’emblème de la société du divertissement de masse. Dans les années 60/70 on trouve par exemple des reproductions d’œuvres de Picasso jusque dans les cuisines de tous les français !

Chéri Samba peint Picasso avec les mains en petits pains (ce sont les petits pains qu’ils mangeaient à la villa !), mais y ajoute l’Afrique et la colombe. Picasso est placé devant une assiette, on voit la colombe qu’il avait dessinée en 49 pour le mouvement mondial pour la paix. Symbole de mouvement antimilitariste que Chéri samba résume lui aussi par la colombe.

Richard Hamilton peint les Ménines en remplaçant Velázquez par Picasso. Et comme Picasso est communiste, il représente aussi la faucille et le marteau. En fait, pour orchestrer son tableau, il s’inspire de tous les styles de l’artiste.

Guernica : Même si Picasso est parti tôt d’Espagne, il reste présent dans la vie espagnole et les peintres d’alors rendent hommage à l’artiste contestataire. Pour preuve de ce côté contestataire, le refus par Picasso du retour de Guernica en Espagne du vivant du dictateur Franco. Le tableau part alors au MOMA à New York, et ne reviendra à Madrid que dans les années 70, après la mort du maitre.

Les demoiselles d’Avignon : On sent la présence de l’art africain dans l’inspiration de Picasso tout particulièrement avec ce tableau, car deux demoiselles ont des visages qui ressemblent à des masques africains. Même si on est en pleine période colonialiste, Picasso a su reconnaître la valeur de l’art africain. Il faudra d’ailleurs arriver jusque dans les années 80 pour vraiment comprendre l’influence de l’art africain sur l’œuvre de Picasso. Le tableau est au MOMA, à New York. « Les Demoiselles d’Avignon » est la première œuvre cubiste référencée de Picasso, qu’il réalise en réaction à l’Olympia de Manet. Il utilise la géométrie dans l’art, mais ce n’est pas nouveau, au contraire, puisque c’est utilisé depuis longtemps en Afrique, en particulier avec les masques. Picasso allait d’ailleurs souvent à l’institut océanographique et possédait des œuvres africaines.

La Guitare « j’aime Eva « et le cubisme
domiClire_picasso_3L’invention du cubisme arrive avec Braque. C’est de la photo 3D avant l’heure. Cela correspond sans doute à une époque de démocratisation du cinéma. Le cubisme provient du désir des artistes de représenter à la fois l’espace et le temps en essayant de donner l’illusion du mouvement. Mais comment peut-on représenter le mouvement sur une surface figée ?
Les cubistes montrent donc des décalages temporels, des phases différentes, d’une même image. L’objet s’est simplement déplacé dans l’espace. C’est aussi une façon de représenter le volume. Ce qui est impossible autrement sur la planéité de la toile.
Depuis de 15e siècle, en peinture on utilise la perspective pour représenter l’idée du volume. Mais l’idée est alors que Dieu a créé une image pour que l’homme la regarde telle qu’elle est, et que cette image est unique. A l’époque du cubisme, on a une nouvelle vision du corps avec les évolutions de la science, les cubistes subissent cette idée. L’idée est de voir non seulement avec les yeux mais aussi par le toucher, de montrer les volumes tels qu’on les « voit » avec son corps entier. Comme si on pouvait le toucher, par la démultiplication en de multiples facettes. Exactement comme le fait Cézanne lorsqu’il peint à l’infini la montagne St Geneviève. Pourtant, Picasso ne veut pas être un peintre abstrait. Aussi revient-il à l’idée de « raconter une histoire » avec des yeux, une bouche, un nez etc.
Dans l’exposition, on pouvait voir les œuvres de David Hockney qui applique le cubisme à la photo. On se rend compte alors qu’il y a forcément plusieurs façons de représenter la réalité. Y compris en utilisant les limites même de la photo qui fige l’instant.

Quand Picasso Inspire les artistes afro américains : Colescott réalise « Les demoiselles d’Alabama vêtues et dévêtues » en 1985. A sa façon, il restaure et inverse les quotas et dans ses tableaux, remplace les blancs par des noirs !

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Roy Lichtenstein
Son interrogation : que va-t-on faire de l’artiste dans une société où les machines peuvent reproduire à l’infini n’importe quelle image, et où la reproduction tient lieu de création ! Dans ses œuvres, on peut voir de nombreux points : en fait il reproduit les trames de l’impression.

 

Très intéressante idée, deux tableaux de George Baselitz, dont l’un inspiré par un tableau du maitre. Ce peintre d’Allemagne de l’Est est bercé à la peinture de Picasso, l’un des rares artiste enseigné là-bas, simplement parce qu’il affirme ses convictions communistes ! Et ce n’est pas une erreur d’accrochage, mais George Baselitz retourne ses peintures car il veut que le visiteur ne cherche pas à voir l’objet représenté mais seulement l’œuvre…

Le cycle des quatre saisons de Jasper Johns, une des caractéristiques de son œuvre : les vases visages.

 

Après la mort de Picasso et de Jacqueline, Martin Kippenberger peint plusieurs tableaux qu’il intitule : « Jacqueline : The paintings Pablo couldn’t paint anymore”

 

domiClire_picasso_basquiatJe termine ma visite par ce tableau de Jean-Michel Basquiat, auto portrait en marinière : juste parce que j’aime particulièrement et le tableau, et le peintre !
Voilà, encore une fois c’était une expo passionnante, même si au premier abord elle était un peu hermétique, car les œuvres des artistes « suiveurs » ou « inspirés » ont vraiment besoin de quelques explications pour être mieux appréciées. Mais quel plaisir d’apprendre et de mieux comprendre.