Le Paris d’Apollinaire, Franck Balandier

Des années de misère au cimetière du Père-Lachaise, de Montmartre à Montparnasse, Franck Balandier nous permet de marcher dans Paris sur les traces du poète Guillaume Apollinaire, ce court texte est un bonheur de lecture.

Débarqué en France à dix-huit ans avec sa famille, le jeune Apollinaire va errer d’adresse en adresse avec une mère qui joue et perd plus qu’elle ne gagne. Il devra travailler rapidement pour aider sa famille, mais il va s’imprégner de l’ambiance de la capitale et comprendre très vite que son destin est ailleurs. Un changement de nom et de prénom plus tard – son véritable nom est Wilhelm Kostrowitzky, mais cela fait « trop juif » à cette époque où la France sort à peine de l’affaire Dreyfus, et Apollinaris, le nom de l’eau gazeuse alors en vogue le séduit – c’est un Guillaume Apollinaire qui découvre le tout Paris littéraire. Pourtant il lui faudra d’abord s’émanciper d’une mère prête à tracer son destin, car elle a besoin de lui pour faire vivre la famille. Il devient journaliste, puis auteur, rapidement il sait s’entourer des artistes qui comptent et se complait dans le Paris des poètes et des écrivains.

Sous la plume poétique de Franck Balandier, nous le suivons dans ses errances artistiques, amicales, amoureuses et parfois même fantasques. Lui qui s’engage dès la déclaration de la guerre de 14 ne sera naturalisé français qu’en mars 1916. Blessé à la tête quelque jours après, il est rapatrié à Paris. En 1918, il épouse Jacqueline « sa jolie rousse » et meurt de la grippe espagnole le 9 novembre 1918.

De la prison de la Santé à la guerre de 14, puis jusqu’au cimetière du Père-Lachaise où il repose, l’auteur le fait revivre sous nos yeux avec beaucoup de bienveillance, de véracité et de poésie…

De Picasso à Blaise Cendras, de Marie Laurencin à Paul Fort, Max Jacob, André Breton ou Jean Cocteau, tous les artistes qui ont compté dans ce siècle émaillent la vie du poète. C’est un plaisir de les retrouver là et de pouvoir ainsi les situer dans le temps. Ce recueil est un bonheur de lecture qui nous permet d’appréhender cet homme singulier et fantasque, humain et citoyen.

J’ai découvert Franck Balandier avec son roman Le corps parfait des araignées, puis à la rentrée littéraire 2018 avec APO ce roman que je vous conseille vivement et qui aborde, de façon romancée cette fois, un épisode précis de la vie d’Apollinaire, son séjour à la prison de la Santé. Voilà un auteur à suivre !

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Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Catalogue éditeur : Alexandrines
C’est à Paris que Guillaume Apollinaire, éternel vagabond, poète de l’errance, se fixe et trouve son équilibre. « Flâneur des deux rives », il y installe sa bohème. Poète, dramaturge, romancier, pornographe, journaliste, mystificateur, parfois même un peu voyou, il sait capter, mieux que personne, la modernité littéraire et artistique de la capitale.
Il en est le passeur magnifique.
Apollinaire tisse un réseau d’amitiés solides (Picasso, le meilleur ami, le Douanier Rousseau, Max Jacob, Gide, Cendrars…), et entretient des amours tumultueuses et parfois douloureuses. Il est le meilleur découvreur du surréalisme, dont il invente le nom, et devient le chantre et le précurseur d’une formidable épopée littéraire et artistique. C’est à Paris qu’il vit, qu’il travaille, qu’il aime. Et c’est à Paris qu’il meurt, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice, il y a tout juste un siècle. 

Franck Balandier, après des études littéraires, devient éducateur de prison puis directeur pénitentiaire d’insertion. Il est l’auteur des Prisons d’Apollinaire, (L’Harmattan, 2001), et de APO (Le Castor Astral 2018).

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Gabriële. Claire et Anne Berest

Deux sœurs, Claire et Anne Berest, pour une arrière-grand-mère, Gabriële, personnalité au foisonnement inventif et artistique unique, féministe avant l’heure, muse iconoclaste et dépendante de celui à qui elle voue un amour par-delà le temps, Francis Picabia.

Domi_C_Lire_gabriele.jpgCette histoire débute donc avec deux sœurs, une grand-mère côté maternel rescapée des camps de la mort où ont péri tous les autres membres de sa famille, et peut-être en contrepoint de l’horreur un grand-père et une famille dont on ne parle pas, une arrière-grand-mère, Gabriële Buffet, née en 1881,  morte à 104 ans en 1985 et un nom, Picabia, qui est celui d’un artiste au talent certainement méconnu, voilà qui promet une aventure littéraire particulièrement intéressante.

Comme beaucoup d’amateurs d’art, j’ai entendu parler de Francis Picabia, mais j’ignore presque tout de sa vie, en dehors des origines espagnoles et de la concurrence acharnée avec Picasso, son compatriote. Avec le roman à quatre mains des sœurs Berest, je découvre un homme étonnant. Né en France mais issu d’une famille aisée arrivant d’Espagne via Cuba, Picabia s’est révélé à travers l’impressionnisme et les toiles qu’il vendait, cher et bien, lui permettaient de vivre fort à son aise pour un artiste de la première moitié du XXe. Peintre et poète, artiste fantasque, amoureux et mari volage, ami festif, Picabia est aussi un malade totalement maniaco-dépressif. Sa rencontre avec Gabriële va sonner le glas de la facilité, et l’entrainer vers de nouvelles formes picturales, à la recherche d’une symphonie de couleurs et de formes encore jamais expérimentées.

Le crédo de Gabriële, c’est la composition musicale. Et à force de volonté et de persévérance, cette femme réussi à se faire accepter dans des écoles jusqu’alors réservées aux hommes. Puis elle part  à Berlin pour y perfectionner cet art qu’elle souhaite mettre en pratique. Si Gabriële n’avait pas rencontré Picabia, aurions-nous eu d’autres formes de musique avant-gardiste avant l’heure ?

Si cette rencontre a lieu, c’est grâce à son propre frère jean, artiste peintre lui aussi. Elle va bouleverser sa vie. Une nuit de folie, non pas amoureuse, mais créatrice, montre à Gabriële que Francis est sur la même longueur d’ondes qu’elle, et démontre à Francis Picabia que sans Gabriële, cette femme moderne et à l’esprit brillant,  point de salut, car sa muse, son inspiratrice, sa fée, c’est elle. Il doit l’épouser, la garder, la faire sienne pour trouver son chemin, pour exalter sa créativité, son art, pour qu’enfin ses pensées et ses recherches aboutissent. De leur union vont naitre quatre enfants, mais ils seront souvent déposés comme des fardeaux chez la mère de Gabriële ou dans des pensions en Suisse, car aucun des deux parents n’a la fibre parentale, leurs vies, leurs passions, s’exercent ailleurs et leur amour réciproque et exclusif n’englobe pas leurs enfants.

Leurs vies sont faites de rencontres, de créativité, d’insouciance, de voyages, impromptus, Martigues ou Saint Tropez, car Francis collectionne les voitures comme les maitresses et adore partir à l’improviste (enfin, autant que cela se peut à cette époque !), étonnants parfois, Séville ou New York pour l’exposition monumentale consacrée aux peintres contemporains, la plus grande exposition d’art moderne du monde, en 1912. Ce sont aussi des amitiés à trois, avec Marcel Duchamp, créatif, foisonnant d’inventivité mais timide, amoureux autant qu’ami, ou encore Guillaume Apollinaire, l’ami de toujours, relations à trois avec les maitresses de Francis, Germaine en particulier, acceptées et aidées par Gabriële… Folle époque créatrice, où l’on aime sentir vivre ces artistes, de Debussy à Stravinski, d’Isadora Duncan à Elsa Schiaparelli, sans parler de Picasso, Man Ray, André Breton et tous les autres rencontrés au fil de ce roman.

On peut aussi se poser des questions sur la vie de cette femme que l’on dit féministe avant l’heure. Car alors comment comprendre son incroyable acceptation de tout ce que cet homme fantasque, égoïste, très égocentrique lui aura fait subir ? Et qu’elle aura accepté et voulu avec autant de détermination qu’elle en avait mis jeune fille à essayer de devenir musicienne. Qu’est-ce qui fait qu’on accepte cet oubli de soi pour devenir et rester la muse indispensable d’un artiste mal dans sa peau,  mais au talent indiscutable. Éblouissant certainement ! … pour qu’elle s’y perde à ce point.

Enfin, belle écriture à quatre mains, une seule plume pour des mots qui touchent et qui vous emportent, que l’on soit séduit ou énervé par Gabriële ou Francis, qu’importe, l’histoire est étonnante, le talent des écrivains certain, merci pour cette lecture et cette découverte. J’ai bien aimé les digressions au temps présent, échange de paroles entre deux sœurs qui écrivent et s’interrogent, avancent ensemble pour dérouler à l’envers le fil de leur histoire commune.

Un grand merci également aux #MRL2017 sans qui je n’aurais pas eu le plaisir de découvrir ce roman. A conseiller à tous les amateurs d’art, mais aussi de biographies romancées et de personnages, de femmes en particulier, hors du commun.

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Catalogue éditeur : Stock

Septembre 1908. Gabriële Buffet, femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, rencontre Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient «  la femme au cerveau érotique  » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zürich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l’art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques. Ce livre nous transporte au début d’un XXe  siècle qui réinvente les codes de la beauté et de la société.
Anne et Claire Berest sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia.

Collection : La Bleue / Parution : 23/08/2017 / 450 pages / Format : 140 x 215 mm / EAN : 9782234080324 / Prix : 21.50 €