Sept gingembres, Christophe Perruchas

La brutale désescalade d’un manager toxique harceleur

Quel étonnant roman. J’ai cru au départ lire un recueil de nouvelles tant les premiers chapitres sont déroutants. Mais non, le lecteur suit les pas d’Antoine, un sémillant quadragénaire qui occupe un poste de directeur dans une agence de pub en vue. C’est aussi un homme de son époque, emploi branché dans une boite de pub, fil d’actualité des réseaux sociaux qu’il sait utiliser à son avantage, Like et hashtags, il manie les technologies comme un pro et sait en tirer profit.

Il ose tout, harcèlement, drague, blagues vaseuses, réflexions désobligeantes, regards appuyés, rien ne lui fait peur puisqu’il s’arroge tous les droits. À l’heure de #metoo, ce genre ce comportement pourrait paraître obsolète, mais pour Antoine, manager toxique infatué, c’est la norme. Les femmes sont des objets dont il apprécie les formes, la saveur, l’odeur. Il le leur dit, le leur écrit, et par ses regards concupiscents, leur montre clairement ses objectif sans aucune retenue. Jusqu’au jour où l’une d’entre elle se rebelle.

À ce parcours toxique viennent s’intercaler sept épisodes plus personnels. Des moments de sa vie de couple partagés sur les réseaux à bon escient pour s’attirer les bonnes grâces du cercle des proches et de tous ces faux amis qui viennent le voir évoluer derrière l’écran. Parade amoureuse, fierté de mâle qui exhibe son bonheur pour asseoir sa réputation.

Et pourtant, où se trouve la réalité de sa vie, puisque le roman débute avec un homme qui s’interroge sur sa vie d’avant, la normale, l’acceptée, sur sa futilité et son utilité, depuis sa chambre de l’hôpital psychiatrique sainte Anne, là où l’on tente de soigner les malades mentaux.

Un roman à la fois très déroutant et intéressant tant par son écriture soignée, son rythme ni linéaire ni classique, que par les nombreuses questions qu’il soulève. il a le mérite de nous faire entrer dans les pensées de celui par qui le scandale arrive. Ce personnage principal que l’on a envie de détester. Ce mâle imbu de sa personne, à la personnalité difficile à décrypter, harceleur mais également mari aimant et père attentif. Ce collègue qui a largement dépassé les limites de la correction, prédateur sexuel ou ce fou qui se demande comment il en est arrivé là.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : La Brune Rouergue

C’est un père attentionné, un manager toxique, un mari aimant, mais aussi un prédateur sexuel, un publicitaire exsangue, une victime des temps qui vont, un coupable sans aucun doute.
Il vit, on le suit, caméra à l’épaule, instantanés de ses maintenant, haïkus éclatés, qui vont nous révéler petit à petit l’ensemble de l’image, pixel après pixel.
Toutes ces zones grises sont autant de nuances qui finissent par constituer un visage familier : celui de l’époque.
Qui s’achève dans la chute d’un mâle blanc, quadragénaire, asphyxié par un système dont il est le combustible.
En véritable sismographe, Christophe Perruchas enregistre cet effondrement qui fait écho à celui d’un vieux monde à bout de souffle

août 2020 / 224 pages / 19,00 € / ISBN 978-2-8126-1987-8

Harvey, Emma Cline

Harvey Weinstein, manipulation ou emprise, séduction ou violence, autopsie d’un déni

Le procès vient de se dérouler. Long, ennuyeux, parfois même soporifique pour Harvey pourtant le premier intéressé. Cette dernière journée avant les résultat et la nuit qui va suivre s’annoncent longues et perturbées. Pourtant, il est serein cet homme en plein déni, rien ne peut lui arriver, et même si tous se sont détournés de lui, les affaires vont bientôt reprendre Il en est convaincu.

Armé de son déambulateur et de son mal de dos, mais surtout de son aveuglement et aplomb légendaire, rien ne peut l’atteindre. Sa dernière soirée dans la maison du milliardaire Vogel s’annonce longue et solitaire. Fort heureusement sa fille Kristin et Ruby, sa petite fille, viennent le voir pour alléger la soirée. Mais il n’est pas stressé, la confiance est là même si parfois un sournois regain de lucidité fait vaciller son assurance.

Les appels des avocats, les appels aux journalistes, à ces soutiens qui semblent l’avoir fuit, la visite du docteur avec son shoot miracle aux antidépresseurs pour apaiser ses douleurs, et les projets plein la tête avec son voisin Don DeLillo sont là pour lui montrer la lumière qui l’attend au bout du chemin.

C’est le récit imaginaire d’une nuit d’incertitude, la veille des résultats du procès en pleine période #metoo. Celle d’un homme dans le déni qui ne prend jamais la mesure de ses actes, espère et imagine jusqu’au bout des lendemains qui chantent. Après le succès du déroutant « The Girls » roman dans lequel elle s’est inspirée de l’affaire Charles Manson, Emma Cline évoque à nouveau un personnage réel de l’actualité contemporaine américaine, nous parle de ses faiblesses, de sa folie, de son rapport aux autres, aux femmes en particulier, à travers emprise et séduction, manipulation et violence.

J’ai aimé cette vision décalée et très personnelle qui amène ses lecteurs à envisager les affaires médiatiques dont elle s’empare sous un autre angle, beaucoup plus intime et au plus près de l’humain.

Condamné en mars 2020 à vingt-trois ans de prison pour viol et agression sexuelle et incarcéré depuis, Harvey Weinstein a fait appel, lundi 5 avril 2021 de cette décision, estimant que ses droits à la défense n’ont pas été respectés.

Catalogue éditeur : La Table Ronde

Traduction (Anglais) : Jean Esch

Harvey a mal partout. Le bracelet électronique n’arrange rien, il a les chevilles fragiles et craint de chuter dans l’escalier tapissé de la villa qu’on lui a prêtée. Demain c’en sera fini, il sera disculpé de tout ce qu’on lui a mis sur le dos dans le seul but de lui nuire. Dès demain il pourra se… Lire la suite

Paru le 06/05/2021 / 112 pages – 115 x 190 mm / ISBN : 9791037108272 / 14€

Les orageuses, Marcia Burnier

Comment se reconstruire après les violences et malgré le silence de la justice ?

Elles sont jeunes, fragiles, solitaires, mais au fond ce sont des femmes fortes et déterminées. Elles se sont reconnues, car elles ont été victimes de harcèlement ou de viol. Pourtant aucune n’a osé déposer plainte. A quoi bon si c’est pour ne pas être écoutée, pour être moquée, soupçonnée, dénigrée. Cela, elles ne l’auraient pas supporté, pas après ce qu’elles ont subi. Mais c’est l’orage qui gronde dans leurs têtes et dans leurs corps. Car comment se remet-on d’une agression. Que peut-on faire si l’on est tiraillée entre honte et culpabilité, dégoût et colère, quand on ne sait même plus si l’on a envie de se terrer ou de répondre par la violence.

Un jour ces orageuses décident de se venger et de donner ensemble la réponse qu’elles attendaient d’une société qui s’avère aussi muette que transparente face aux violences faites aux femmes. Oh, leur violence n’est pas celle des hommes qui les ont blessées car elles ont intégré l’idée qu’il y a des limites à ne pas franchir. Le gang de filles décide de frapper ceux qui les ont blessées au plus profond d’elles-mêmes en exerçant cette vengeance qui permettra enfin de parvenir à une forme de résilience.

Est-ce seulement réalisable dans une société qui n’attend des femmes qu’une forme de soumission et d’effacement, qui leur demande de ne faire ni vague ni révolution, de rester avec leurs peurs et leurs angoisses, en espérant qu’à la longue tout rentrera dans l’ordre.

Les orageuses est un court roman aux personnages pas forcément crédibles, mais qui a l’avantage de démontrer la force de celles qui parce qu’elles sont soudées et ensemble, cherchent et trouvent une réponse. Mais si cette forme de vengeance est salvatrice, l’impossibilité de la voir appliquer aux autres victimes rend encore plus désespérant le manque de réaction de notre justice face aux violences faites aux femmes, sans parler du silence assourdissant face aux féminicides. Malgré certaines imperfections, ce premier roman résistant et vindicatif éveille nos consciences sur les dégâts qu’entraîne l’absence de réponse de la justice pour les victimes.

On ne manquera pas de lire sur le sujet Femmes en colère de Mathieu Ménégaux et De mon plein gré de Mathilde Forget.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : éditions Cambourakis

« Depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non, de “rendre justice”, lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. Lucie n’avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose. En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »

Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vague et Art/iculation. Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2. Les Orageuses est son premier roman, et le premier de la collection Sorcières.

illustration de couverture : Marianne Acqua
144 pages / 130 x 210 mm / parution : 2 septembre 2020 / 15€ / ISBN 9782366245189

Le bonheur est au fond du couloir à gauche, J. M. Erre

Un roman mélancolique, déjanté, critique et totalement loufoque

Moi aussi, un jour, quand j’aurais atteint le stade ultime de la dépression, je deviendrai un grand écrivain humoristique. Comme Michel.

Michel, H. grand admirateur de Houellebecq, mélancolique et procrastinateur en chef, vient de vivre trois semaines de vie commune intense et mouvementée avec Bérénice, sa dernière compagne en date. Pourtant elle le quitte en lui laissant une caisse de livres et de nombreuses interrogations. Pourquoi est-elle partie, et pourquoi maintenant ? Il doit trouver le moyen de s’en sortir pour retrouver le bonheur et reconquérir sa belle. Mais comment s’y prendre ?

Peut-être tenter le suicide, mais il doit trouver quelqu’un capable de lui donner de judicieux conseils dans ce domaine. Ni Siri, ni Alexa ne semblent coopératives ou prêtes à relever le défi.
Continuer dans la voie de l’addiction suivie à tous ses meilleurs amis, Xanax, Prozac, Lexomil and Co ?
Se faire aider par la littérature ? Il épluche tous les guides pour trouver le bonheur que lui a laissé Bérénice, et aucun ne semble convenir.

Il faut dire qu’il n’est pas aidé non plus par Mr et Mme Patusse, un couple de voisins, ni par Piotr l’artiste intermittent du spectacle qui habite au dessus, un grand amateur de pétards. Chacun est à l’affût de ses moindres faux-pas, les Patusse le harcèlent et ne lui laissent jamais le temps de respirer.
Il ne lui reste plus qu’a analyser et appliquer les règles aussi idiotes qu’inefficaces des guides du bonheur et à attendre le retour de sa belle. Enfin si tout cela ne marche pas, reste le recours à un grand marabout ou la technique de rangement par le vide qui a fait le succès mondial d’une certaine japonaise.

C’est drôle et en même temps cruellement critique face à certains excès de notre société. Personne n’est épargné, l’éducation nationale et son nivellement par le bas pour que tout le monde obtienne le même diplôme, les parents et le laisser faire à tout va, qui au lieu de responsabiliser et libérer enfants et adolescents cause de véritables troubles métaphysiques, les guides de pensée positive qui donnent tous des clés du bien être contradictoires, stupides et inutiles, le dalaï-lama et sa béatitude parfois confondante, tous les anglicismes des termes professionnels qui perdent le commun des mortels en faisant croire à d’autres qu’ils appartiennent à l’élite des sachants, les traitements psy inutiles et souvent dispendieux, les contraintes toujours plus fortes d’une société que les jeunes ne comprennent plus et dans laquelle ils ne trouvent plus leur place, l’œuvre mais aussi l’état dépressif permanent de Michel Houellebecq, et j’en oublie.

Tout y passe, et j’avoue que je me suis délectée à découvrir ce long monologue introspectif, divertissant, désespéré et absolument jubilatoire. J’ai eu de nombreux éclats de rire solitaires et joyeux en lisant ce roman, ce qui je dois dire ne m’arrive pas si souvent. J’ai bien envie de découvrir d’autres titres de cet auteur.

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Enfant morose, adolescent cafardeux et adulte neurasthénique, Michel H. aura toujours montré une fidélité remarquable à la mélancolie. Mais le jour où sa compagne le quitte, Michel décide de se révolter contre son destin chagrin. Il se donne douze heures pour atteindre le bien-être intérieur et récupérer sa bien-aimée dans la foulée. Pour cela, il va avoir recours aux pires extrémités : la lecture des traités de développement personnel qui fleurissent en librairie pour nous vendre les recettes du bonheur…

Quête échevelée de la félicité dans un 32m² cerné par des voisins intrusifs, portrait attendri des délices de la société contemporaine, plongée en apnée dans les abysses de la littérature feel-good, Le bonheur est au fond du couloir à gauche est un roman qui vous aidera à supporter le poids de l’existence plus efficacement qu’un anti-dépresseur.

J.M. Erre est né à Perpignan en 1971. Il vit à Montpellier et enseigne le français et le cinéma dans un lycée de Sète. Il écrit des romans publiés par Buchet-Chastel depuis 2006.

Un roman qui devait initialement paraître en 2020, et dont la sortie a été retardée à cause du confinement.

Parution : 07/01/2021 / Format : 11,5 x 19,0 cm, 192 p., 15,00 € / ISBN 978-2-283-03380-7

Disparaître, Mathieu Menegaux

Deux trajectoires que tout éloigne ou que tout rapproche, un suspense digne des meilleurs thrillers, découvrir Disparaître, le dernier roman de Mathieu Menegaux

Quel rapport entre une jeune femme qui se suicide à Paris, et la mort d’un homme impossible à identifier dans le sud de la France ?

A Paris, une jeune femme est retrouvée morte au pied de son immeuble, tombée par accident ? Ou au contraire a-t-elle souhaité mourir d’aussi horrible façon, elle à qui la vie devait sourire, séduisante, brillante, un emploi dans une grande entreprise et la vie devant elle ?

Sur une plage du sud de la France ont repêche le corps d’un homme. Mais rapidement la police constate que plus aucun signe ne permet de l’identifier. Il est entièrement nu, n’a plus d’empreinte digitale exploitable, aucun signe distinctif, c’est une énigme, un inconnu à jamais. Pourtant, c’est sans compter sur la sagacité d’un ancien flic, qui ne peut rester sur l’échec d’une enquête inaboutie.

Tout ici entraine les lecteurs à tourner une page, une encore, pour savoir, deviner. Car si rapidement des connexions s’opèrent, il est assez difficile de comprendre le pourquoi et le comment. On avance comme dans un film, l’intrigue se déroule, les personnages s’éloignent, se rapprochent, le lecteur espère, devine, attend.

Ce que j’ai aimé ? Les questions que pose l’auteur. Qu’est-ce qui peut pousser un homme à Disparaître, non pas seulement dans la mort, mais également à être définitivement effacé de tout registre. Car là réside l’énigme principale, comment et surtout pourquoi souhaiter ne plus exister aux yeux du monde ? Comment y arriver, dans notre société où chacun de nos déplacements, chacune de nos actions est fliquée, suivie, traçable à l’infini. Et comment l’amour absolu, ou l’échec amoureux peut-il pousser à la mort. Et l’on ne manquera d’ailleurs pas de penser aux milliers de personnes qui chaque année disparaissent sans laisser aucune trace, souvent attendues, espérées en vain par leurs familles désemparées.

Enfin, l’auteur propose une analyse intéressante du monde impitoyable du travail, harcèlement moral, horaires extravagants, pression, culpabilité de ceux qui veulent réussir et prouver qu’ils peuvent y arriver, au risque d’exploser en vol, burnout, dépression, dévalorisation, tout est très bien abordé ici.

Malgré des personnages un peu trop froids auxquels il me semble que l’on a du mal à s’attacher, voilà une intrigue qui se tient et un roman que l’on a envie de finir sans attendre. Le roman des nuits blanches, car on veut tourner les pages pour savoir enfin ! Pari réussi par l’auteur dont l’écriture et le rythme nous tiennent en haleine. Je découvre Mathieu Menegaux avec ce roman, j’ai hâte de lire les autres. En particulier Je me suis tue ce roman tant évoqué lors de la parution du roman d’Inès Bayard, Le corps du bas.

Souvenir de la rencontre avec Mathieu Menegaux lors de la sortie de Disparaître.

Catalogue éditeur : Grasset

Une jeune femme met fin à ses jours à Paris, dans le XVIII° arrondissement.
Un homme est retrouvé noyé sur une plage, à Saint-Jean Cap Ferrat, sans que personne ne soit en mesure de l’identifier : le séjour en mer l’a défiguré, et l’extrémité de chacun de ses doigts a été brûlée.
Quel lien unit ces deux affaires ? Qui a pris tant de soin à préserver l’anonymat du noyé, et pour quelles raisons ? Qu’est-ce qui peut pousser un homme ou une femme à vouloir disparaître ?

Avec ce roman impossible à lâcher, Mathieu Menegaux rejoint ceux qui pensent que les histoires d’amour finissent mal, en général.

Mathieu Menegaux est né en 1967. Il est l’auteur Je me suis tue (Grasset, 2015, Points 2017), primé aux Journées du Livre de Sablet, de Un fils parfait (Grasset, 2017, Points 2018), prix Claude Chabrol du roman noir, porté à l’écran en 2019 (France 2) et de Est-ce ainsi que les hommes jugent ? (Grasset, 2018, Points, 2019), prix Yourcenar.

Format : 131 x 205 mm / Pages : 216 / EAN : 9782246822004 / 18.00€

Oublier mon père. Manu Causse

Un texte bouleversant sur la recherche d’identité, comment se construire lorsque l’on évolue en milieu hostile, aimer sans être aimé

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Le roman de Manu Causse s’ouvre sur une première scène qui présente une relation idyllique entre un père et son fils, au moment où le père prépare assidûment la prochaine course de ski de fonds qu’il compte aller disputer en Suède. Par crainte de briser l’instant magique, malgré le froid et sa maladresse, le petit Alexandre va accepter les chutes, les habits mouillés et le froid cuisant pour cet instant de communion avec son père. Il ne résiste cependant pas l’envie trop forte de prendre une photo de son père avec l’appareil qu’il convoite depuis si longtemps.

En toile de fond de cette histoire, il y a la mère, omniprésente, qui râle, dispute, rouspète, gronde après ce mari qu’elle honni, après ce fils qui ne comprend rien et ne fait surtout rien correctement, qui lui fait honte, qu’elle gifle à l’envie, pour qu’il apprenne. Alex, l’enfant qui se révèle rapidement être coupable de vivre, de tomber, de pleurer, d’exister.

Puis c’est le départ du père pour la course tant espérée, l’accident de voiture, et ce père qui ne reviendra plus. Pourtant, il faut qu’Alex vive avec ce manque, si bien matérialisé par cette photo prise ce jour-là, celle d’un père dans la neige, hors-cadre, à qui il manque la tête.

De ce jour, Alex va vivre une relation étroite et ambiguë avec cette mère étrangement peu aimante et surtout rancunière envers son époux mort au loin. Le fils devra se construire avec ce vide affectif, sans modèle paternel, et même contre ce modèle tant décrié par sa mère. Maladif, chétif, il sera incapable de s’épanouir dans sa vie d’adolescent, d’aimer, de vivre, dans sa vie d’homme, malgré ses rêves et son métier de photographe en souvenir de son père.

Jusqu’au jour où…

L’auteur a su nous embarquer dans le malaise de cet enfant, dans cette relation malsaine omniprésente entre la mère et son fils, cette relation entre époux ou plutôt avec le souvenir d’un époux mal-aimé, cette relation inexistante mais pourtant indispensable à l’équilibre du petit Alex devenu homme d’un père et son fils. Se sentant coupable de vivre quand son père n’est plus, le petit Alex accepte les mots qui blessent, les gifles assénées par la mère, la souffrance au quotidien, comme une évidence, une normalité acceptable. Cette mère toxique et malade que pourtant le jeune Alexandre accepte telle qu’elle est, reportant la faute sur son propre caractère, sur sa faiblesse, sa maladresse.

Je l’énerve et elle me frappe, c’est ma faute.

Construit en alternance entre le présent et l’enfance, avec des mots simples et des images saisissantes de réalisme, ce roman est tout simplement bouleversant. Il émane de ces mots une forme d’inhumanité au quotidien dont on imagine la véracité. On y décèle une souffrance profonde de l’enfance, causée par le mensonge, la solitude, la culpabilité, l’incompréhension. Il aborde de nombreux thèmes très actuels, d’une part le thème de l’homosexualité, et d’autre part, omniprésent, celui de l’enfance maltraitée, de la construction si malaisée des enfants qui grandissent auprès de parents toxiques et mal aimants.

j’ai retrouvé parfois au fil des pages des ambiances à la Jean-Paul Dubois, en particulier avec son roman Hommes entre eux lorsqu’il évoque ces rencontres entre hommes, dans les étendues glacées du grand nord…

Catalogue éditeur : Éditions Denoël

– Pas la peine de chialotter, je ne t’ai pas fait mal, m’assure ma mère chaque fois qu’elle me gifle.
Sud de la France, années 90. Alexandre grandit auprès d’une mère autoritaire et irascible. Elle veut à tout prix qu’il oublie l’image de son père disparu prématurément. Bon garçon, il s’exécute.
Devenu photographe, Alexandre se révèle un adulte maladroit, séducteur malgré lui, secoué par des crises de migraine et la révolution numérique. À quarante ans, il échoue dans un petit village de Suède pour y classer des images d’archives. Il lui faudra un séjour en chambre noire et une voix bienveillante pour se révéler à lui-même et commencer enfin à vivre.

Oublier mon père parle de la construction de l’identité masculine, des mensonges qui nous hantent et de la nécessité de s’affranchir du passé.

304 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782207141311 / Parution : 23-08-2018

Petite maman, Halim

Bouleversant, émouvant, Petite maman, de Halim est un roman graphique qui reste longtemps en mémoire, sur le difficile sujet des maltraitances intrafamiliales.

Domi_C_Lire_petite_maman_dargaudElle, c’est Brenda. Lorsqu’elle vient voir le psychologue, elle arrive avec sa poupée, son bébé, car si Brenda ressemble à une toute jeune fille, elle a en fait 29 ans, et son histoire est absolument terrible.

Stéphanie, la maman de Brenda, a un problème, un sérieux problème même ! Lequel ? Brenda ! Cette enfant dont elle n’a pas voulu, qu’elle a eu alors qu’elle avait à peine 15 ans et qu’elle n’était qu’une enfant. Abandonnée par le père qui a vite fait de fuir ses responsabilités, Stéphanie est aidé par sa mère. Mais la grand-mère de Brenda fait ce qu’elle peut, elle a souvent recours aux aides sociales. Cette maman-là est totalement dépassée, elle ne supporte pas son enfant qui pleure sans qu’elle sache pourquoi, la brutalise parfois, souvent même, mais Brenda, est emplie d’amour pour sa mère, prenant même soin d’elle comme le ferait une Petite maman, elle cache sa vraie vie à ceux qui posent trop de questions, l’école, le médecin. Elle dessine des cœurs sur ses poupées pour pouvoir leur parler, ce sont ses seuls soutiens.

Aussi lorsque l’amour se présente avec la rencontre de Vincent, tout s’annonce sous les meilleurs hospices pour Stéphanie. Avec un compagnon pour l’aider tout devrait aller mieux. Mais non, Vincent est un mari violent, en galère de travail, un futur bébé arrive vite dans la famille recomposée et c’est Brenda qui subit les accès de colère, les frustrations, les insultes, les humiliations, les coups, les privations de nourriture, de liberté, jour après jour, sans rien dire.

Jusqu’au jour où…

Quel livre, quelle histoire, terrible est le mot qui me vient. Il y a tellement de douleur, de chagrin face à cette fillette qui en symbolise beaucoup d’autres, pour lesquelles l’enfance n’est que violence et abandon, et tellement d’incompréhension face à l’incurie de l’administration et des services sociaux qui semblent totalement impuissants.

Alors que faire, quand on est une enfant battue, et que soi-même l’on devient mère ? Sur qui peut-on prendre exemple pour donner l’amour que l’on n’a jamais reçu… Petite maman nous donne une leçon d’humanité, nous pousse à ouvrir les yeux sur le monde qui nous entoure, pour en voir le meilleur, mais aussi pour être le témoin attentif du malheur des autres. Le graphisme tout en noir et blanc donne à la fois de la profondeur et augmente la douleur ressentie à la lecture, les traits sont parfois hachés, violents, brouillons, pour atténuer la force de ce qui est dit…

Ce roman graphique me fait penser au roman La maladroite d’Alexandre Seurat.

💙💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Dargaud

Lorsque Brenda vient au monde, sa mère, Stéphanie, a 15 ans, et son père s’est déjà éclipsé. Négligée, Brenda grandit pourtant vite et apprend à se débrouiller seule. Malgré les brimades et les punitions injustes dont elle est victime, elle souhaite voir sa mère heureuse et s’occupe d’elle du mieux qu’elle le peut, à tel point que les rôles s’en trouvent inversés, Brenda devenant la « petite maman » de sa mère.

Dessinateur : Halim / Scénariste : Halim / Coloriste : Halim

Pagination : 192 pages / Format : 177×248 / EAN 9782505067108/ Public Ado-adulte – à partir de 12 ans

La désertion. Emmanuelle Lambert

« La désertion » d’Emmanuelle Lambert est un roman sur l’absence, sur la disparition inexpliquée d’un proche, et certainement sur la place que l’on accepte ou pas d’occuper dans la société.

Domi_C_Lire_la_disparition.jpgDisparue, volatilisée ! Du jour au lendemain, Eva Silber n’est plus revenue au bureau, ni sur le banc où elle avait l’habitude de se poser les mardis et jeudis, ni dans les bras de son amant, nulle part, comme ça ! Mais, est-ce possible de disparaître ainsi ?

Dans ce roman construit en quatre parties, qui portent chacune le prénom de celui qui évoque la disparue, tout à tour  Franck, Marie-Claude, Paul, puis Eva racontent, expliquent, tentent de comprendre.
Car avouons-le, cela nous parait carrément impossible de s’évanouir dans la nature du jour au lendemain. Et pourtant… Eva exerce un travail étonnant, chaque jour elle doit rentrer des statistiques dans des tableaux impersonnels. Des statistiques ? Oui, mais pas n’importe lesquelles, car ce sont des morts qu’elle inventorie jour après jour, croix après croix, cas après cas, des morts sans nom et sans famille. Jusqu’au jour où la mort d’un tout jeune enfant perturbe l’ordre établi. Car Eva décide de lui donner un prénom qui n’existera qu’entre elle et lui pour faire vivre à ses côtés la mémoire de l’enfant mort. Jusqu’au jour où Eva n’accepte plus…

Alors chacun raconte la disparue, du patron à l’attitude malsaine à la collègue faussement  compatissante, puis à l’inconnu futur amant transi, chacun tente de comprendre pourquoi et surtout comment ils auraient pu, ou dû, voir ? Que s’est-il passé ? Et surtout pourquoi le silence, car alors, que penser de la relation tissée avec celle qui a fait désertion.

Un roman surprenant, incisif et désespéré, où les personnages se dévoilent peu à peu dans ce qu’ils ont de plus intime, cette part d’humanité ou de violence, de silence et de secrets, de solitude et d’incompréhension.

💙💙

Dans le même esprit, la disparition d’un proche, lire  aussi le roman d’Emmanuelle Grangé Son absence (68 premiers romans).


Catalogue éditeur : Stock

« Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle. » Un jour, Eva Silber disparaît volontairement. Pourquoi a-telle abandonné son métier, ses amis, son compagnon, sans aucune explication ? Tandis que, tour à tour, ses proches se souviennent, le fait divers glisse vers un récit inquiétant, un roman-enquête imprévisible à la recherche de la disparue.

Parution : 17/01/2018 / 160 pages / Format : 136 x 215 mm / EAN : 9782234084957 / Prix : 15.00 €

 

La veuve. Fiona Barton

Coupable ou innocent, manipulateur ou manipulé ? Si un bon roman policier, c’est celui qui vous emporte, qui vous tient en haleine, et qui vous surprend jusqu’au bout. En lisant « La veuve » de Fiona Barton,  vous verrez que le contrat est rempli !

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Jane Taylor a une vie plutôt banale. Elle est coiffeuse et c’est un travail qui lui convient compte tenu de son peu d’intérêt pour les études, elle a un mari attentionné et amoureux qui gère tout dans le foyer, soucieux de lui rendre la vie facile. Que demander de plus ? Aussi le jour où son mari est suspecté de la disparition de Bella, une jolie petite fille blonde, son univers bien maitrisé s’effondre.

Après l’enquête et les procès, l’acquittement puis la libération de Glen devraient leur permettre de reprendre le train-train des couples sans histoire. C’est compter sans l’acharnement des médias qui veulent comprendre et savoir. Et surtout sans la disparition soudaine de Glen, dans un stupide accident de la circulation. Alors se réveillent les frustrations de l’enquêteur qui ne veut pas laisser tomber Bella, ses recherches inabouties et son enquête inachevée, et surtout ses soupçons quant à la culpabilité de Glen.

La structure du roman est intéressante car elle nous présente divers points de vue, l’inspecteur, la veuve, la mère, la journaliste, mais avant tout parce que le passé et le présent se répondent pour tenter de percer le mystère. Tout au long de l’enquête, les terreurs les plus sombres se révèlent. Enlèvement d’enfants, réseaux pédophiles, cyber-pédopornographie, trafic de photos sur internet, chat-room et traque des pédophiles n’auront hélas presque plus de secret pour le lecteur, mais tout cela nous montre également la réalité de la perversité sexuelle quand elle n’a pas de limite et s’attaque aux tous petits.

Que s’est-il réellement passé et que savait la veuve ? Était-elle complice ? Était-elle aussi innocente que ce qu’elle a bien voulu laisser entendre aux enquêteurs ? Toutes les questions sont posées, et Fiona Barton jongle avec les coupables, les sentiments, les motifs et les alibis, les journalistes et la police déroulent l’enquête pour le plus grand plaisir du lecteur qui se demande jusqu’au bout qui est manipulé, qui manipule et au fond qui est le plus coupable.

💙💙💙💙💙

Catalogue éditeur : Fleuve Noir

Mari idéal ou parfait assassin ? Elle devait savoir… non ?
La vie de Jane Taylor a toujours été ordinaire.
Un travail sans histoire, une jolie maison, un mari attentionné, en somme tout ce dont elle pouvait rêver, ou presque.
Jusqu’au jour où une petite fille disparaît et que les médias désignent Glen, son époux, comme LE suspect principal de ce crime.
Depuis ce jour, plus rien n’a été pareil.
Jane devient la femme d’un monstre aux yeux de tous. Lire la suite

Traduit par : Séverine QUELET

Date de parution 12 Janvier 2017 / Policier/Thriller / Noir / 416 pages /  ISBN  9782265114562

Brillante. Stéphanie Dupays

Stéphanie Dupays parle avec talent du monde du travail, et surtout du rejet et de la souffrance que cela implique quand du jour au lendemain, de « Brillante », vous n’êtes plus rien.

DomiCLire_brillante.jpgClaire, jeune trentenaire brillante, a quitté son limousin natal et la vie de province étriquée pour venir à Paris finir ses études dans une grande école cotée. Là, elle va trouver à la fois l’amour avec Antonin, étudiant comme elle puis cadre dans une grande entreprise, et un emploi à la hauteur de ses ambitions.

Dans un grand groupe numéro un de l’agroalimentaire essentiellement orienté laitages et vie saine, sous la férule de sa supérieure hiérarchique, Claire va en peu de temps démontrer ses capacités, son talent et son ambition. Brillante lors d’une présentation, elle risque de faire de l’ombre à Caroline, qui décide de lui enlever son plus important dossier pour ne lui attribuer que des affaires ou projets perdus d’avance. Ce revers de situation, le « placard », le changement du bureau, l’isolement qui en résultent mettent Claire dans la position de la perdante, elle qui n’ose même pas évoquer sa situation avec ses proches ou même dans son couple, là où tout doit démontrer la réussite et l’avancement de carrière.

Brillante démonstration par Stéphanie Dupays de la descente vertigineuse qui arrive lorsque, une fois entré en disgrâce auprès d’un manager ou d’une direction, plus rien ne fonctionne. Mise au placard, perte de confiance, équipe ou projets bancals qui augmentent le sentiment d’échec, oubli d’invitation au réunions, boite mail désespérément vide, tout s’enchaine vertigineusement sans qu’on puisse l’arrêter. De l’isolement voulu par un petit chef à la mise à l’écart par le reste des collègues, ceux qui craignent pour leur propre carrière, comme si parler à quelqu’un tombé en disgrâce pouvait nuire à leur propre carrière, comme si c’était contagieux ! Tout va tellement vite, la perte de confiance, le sentiment d’être en faute, d’être soi-même le mauvais élément, le seul et unique responsable de son propre échec, la prise de médicaments, la dépression, guettent, il est rapide de sombrer, beaucoup plus difficile de remonter et se reconstruire.

Brillante description du monde cruel de l’entreprise, de la carrière réussie à tout prix et quel qu’en soit le prix.

Et bien sûr, on ne peut s’empêcher de penser au roman de Delphine de Vigan « Les heures souterraines » qui décrit si bien la descente aux enfers et le harcèlement au travail.

les 68 premieres fois DomiClire #RL2016 Rentrée Littéraire janvier 2016


Catalogue éditeur : Mercure de France

Claire est une trentenaire comblée. Diplômée d’une grande école, elle occupe un beau poste dans un groupe agro-alimentaire où elle construit sa carrière avec talent. Avec Antonin, cadre dans la finance, elle forme un couple qui est l’image du bonheur parfait. Trop peut-être.
Soudain, Claire vacille. Au bureau, sa supérieure hiérarchique lui tourne ostensiblement le dos, de nouvelles recrues empiètent sur ses dossiers, elle se sent peu à peu évincée. Après une phase de déni, Claire doit se rendre à l’évidence : c’est la disgrâce.
Elle qui a tout donné à son entreprise s’effondre. Claire va-t-elle réussir à exister sans «briller»?  Que vont devenir ses liens amicaux et amoureux fondés sur un même idéal de réussite?
Satire sociale grinçante, Brillante traite de la place qu’occupe le travail dans nos vies, de la violence au travail – et notamment de celle faite aux femmes, et de ses répercussions intimes.

Stéphanie Dupays est haut fonctionnaire dans les affaires sociales. Brillante est son premier roman.
Roman 14-01-2016 / ISBN : 978-2-7152-4276-0 / 180 pages / 14×20,8 cm / 17 €