Sentinelle de la pluie, Tatiana de Rosnay

Quand à Paris, sous une pluie incessante, la Seine devient le personnage principal de « Sentinelle de la pluie » le dernier roman de Tatiana de Rosnay, éclaboussant de ses extravagances la vie rangée d’une famille pas ordinaire.

Domi_C_Lire_sentinelle_de_la_pluie_tatiana_de_rosnay.jpgC’est prévu, organisé, tout est bouclé, c’est à Paris que la famille Malegarde se retrouve pour fêter les soixante-dix ans de Paul, le patriarche… Enfin, la famille pas vraiment, plutôt le cercle restreint des intimes, Paul et Lauren, Linden et Tillia, les deux enfants qui ont pourtant quitté le nid familial depuis de nombreuses années et fondé leurs propres familles. Pas de pièce rapportée pour cet anniversaire, seuls sont admis les intimes.
Paul est un amoureux des arbres à qui il a consacré sa vie, parlant peu, parcourant le monde pour sauver telle ou telle essence rare ou tel arbre multi centenaire qu’il ne faut surtout pas abattre. Il est mondialement connu, et pourtant sa vie s’écoule la plupart du temps paisiblement sur son domaine du sud de la France.

En ce printemps pluvieux, il arrive à Paris avec sa femme Lauren, une américaine qui presque quarante ans plus tôt est tombée instantanément amoureuse de cet homme rêveur et solitaire et ne l’a plus jamais quitté. Leur fils Linden débarque des États Unis, quand Tillia arrive de Londres où elle a laissé sa fille et son alcoolique de mari. Retrouvailles idylliques d’une famille unie sans histoire ? Peut-être pas, car tout n’est pas si évident dans la famille Malegarde. Et si comme d’habitude Lauren a tout organisé, repas, visites, balades, rien ne va se passer comme prévu, surtout lorsque Paul va avoir une crise cardiaque lors de son dîner d’anniversaire.

A partir de ce moment-là, la Seine qui monte et les pluies incessantes vont prendre le dessus sur le rythme de la ville, de la famille, et contraindre chacun à envisager les choses autrement. Aller voir son père à l’hôpital, quand après un très grave accident Tillia ne peut même plus y mettre ne serait-ce qu’un pied ? Parler à son père de l’homme de sa vie, quand malgré les années on n’a jamais été capable de lui avouer son homosexualité ?  Comprendre sa mère quand celle-ci vous a rejeté et que le dialogue est si difficile ? Accepter ou rejeter ce mari alcoolique quand on ne peut pas accepter non plus sa  propre image ? Chacun va devoir se remettre en question, avancer dans ses douleurs, ses questionnements, ses secrets inavoués et pourtant sans doute tellement avouables.
Et puis, l’image un père, la relation avec la mère, qui évoluent avec l’âge, les douleurs et les secrets de l’enfance, la fuite de Linden vers Paris puis les Etats Unis où il est peut-être plus facile de s’affirmer gay, là où le regard des autres ne fait sans doute pas aussi mal. Mais les secrets et les aveux sont parfois difficiles à dire, même s’ils sont tellement libérateurs. Une immense psychothérapie familiale portée par la vague en quelque sorte…

Si tout au long du roman la pluie tombe sans cesse, pour noyer les sentiments, les personnages, les espoirs, si la crue menace, si la ville est sous le choc d’une évacuation et d’une situation catastrophique, ne faut-il pas malgré tout garder espoir ? Dans cette famille désunie et pourtant soudée, la crue joue le rôle de ciment et la nature, omniprésente, se rappelle à nos existences.
Pourtant, je dois avouer que je n’ai pas retrouvé ce qui faisait pour moi la force et le style de Tatiana de Rosnay. De Elle s’appelait Sarah à Rose par exemple… peut-être me suis-je laissée emporter par la vague, trop présente, par les flots dévastateurs et la pluie omniprésente qui m’ont privée du petit moment de grâce qui aurait fait de ce roman un excellent souvenir. C’est une lecture agréable cependant. A conseiller à tous les amoureux de cet auteur, et à tous ceux qui se posent des questions sur le retour de la crue centennale sans doute ! Car si l’intrigue est réellement romanesque, les évènements et leur déroulé sont largement expliqués, détaillés, et le lecteur sent le véritable travail de recherche qu’a effectué l’auteur, de quoi se rassurer, ou pas…

💙💙💙


Catalogue éditeur : Éditions Héloïse d’Ormesson

Rien n’empêchera les Malegarde de se retrouver à Paris pour fêter les soixante-dix ans du père, arboriste à la réputation mondiale, pas même les pluies diluviennes qui s’abattent sur la Ville Lumière. La crue redoutée de la Seine est pourtant loin d’être la seule menace qui pèse sur la famille.

Comment se protéger lorsque toutes les digues cèdent et que l’on est submergé ? Face au péril, parents et enfants devront s’avouer ce qu’ils s’étaient toujours caché. Tandis qu’en miroir du fleuve les sentiments débordent, le drame monte en crescendo, démultipliant l’intensité des révélations.

Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff / 368 pages | 22€ / Paru le 1 mars 2018 / ISBN : 978-2-35087-442-5 / Photo de couverture © Roberta Tancredi (Artetetra)

 

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Douces déroutes. Yanick Lahens

« Douces déroutes », le nouveau roman de Yanick Lahens nous entraine à Port-au-Prince, là où beauté et misère se côtoient, là où violence et pauvreté évoluent dans un ballet sans cesse renouvelé.

Domi_C_Lire_douces_deroutes_yanick_lhens.jpgFrancis, un jeune journaliste français, vient d’arriver en Haïti lorsqu’il entend le soir de son arrivée, dans le resto-bar le Korosol, la voix intense de Brune, la chanteuse au charme magnétique. Il tombe sous le charme.
Le juge Berthier, qui n’est autre que le père de Brune, peut-être un des rares de son métier à être resté totalement intègre malgré les risques, vient d’être assassiné. Brune tente de continuer sa route malgré la douleur, le choc, la soif de comprendre. Cependant elle ne se résigne pas, malgré les conseils que lui prodigue son petit ami Cyprien, par ailleurs ancien élève de son père. Elle reprend pied peu à peu, mais tente de comprendre, de savoir pourquoi cet homme qui lui a tout appris – la musique, l’amour, l’exigence – est mort de façon aussi violente..

Elle est aidée en cela par Pierre, son oncle. Lui aussi vit en marge de la société haïtienne, il a d’ailleurs dû s’exiler pendant de nombreuses années, car son homosexualité présentait un risque autant pour lui autant que pour sa famille. Alors même si tout leur dit que cette enquête est vouée à l’échec, que la vérité ne pourra pas émerger des bas-fonds ou du mystère, de l’horreur ou de la misère, chacun tente de comprendre pour se reconstruire. Ils sont assistés et soutenus par un cercle d’amis, proches et fidèles.

Cette enquête, et ses personnages arrivant de milieux si différents aux caractères bien trempés, sont un alibi parfait pour l’auteur qui va nous faire découvrir la face cachée de cette ile qui n’est ni paradisiaque ni horrible, mais bien un mélange subtil de tout cela. Là où semblent régner corruption et misère, pauvreté et solitude, l’auteur distille peu à peu les raisons sordides qui ont mené au meurtre, dissèque les relations entre ceux qui, intègres ou voyous, côtoient pour le meilleur et pour le pire ceux qui ont réussi. Dans Port-au-Prince, le poumon de l’ile, chacun  cherche un nouveau souffle pour sortir de la pauvreté, dans ce paysage qui n’est ni idyllique, ni catastrophique, et dont le lecteur sent toute l’énergie et le souffle bouillonnants de vitalité.

J’ai découvert une écriture imagée, ciselée, vivante, et un auteur dont le succès n’est plus à démontrer. Entre roman noir et polar, ces « Douces déroutes » surprennent le lecteur par les émotions qu’elles suscitent, par l’ambiance qui s’en dégage, les sentiments qu’elles dissèquent subtilement. Ici Port-au-Prince devient l’un des personnages principaux de l’intrigue, dévoilant partiellement ses mystères et ses secrets les plus sombres, ville capitale dont le système politico-économique semble fortement gangrené par la corruption et la criminalité. Sous les mots de Yanick Lahens, la ville grouille, la ville vit, la ville meurt.

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Pour découvrir Haïti autrement, lire le roman de Louis-Philippe Dalembert Avant que les ombres s’effacent (chez Sabine Wespieser éditeur)


Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

À Port-au-Prince, la violence n’est jamais totale. Elle trouve son pendant dans une « douceur suraiguë », douceur qui submerge Francis, un journaliste français, un soir au Korosòl Resto-Bar, quand s’élève la voix cassée et profonde de la chanteuse, Brune.
Le père de Brune, le juge Berthier, a été assassiné, coupable d’être resté intègre dans la ville où tout s’achète. À l’annonce de la mort de ce père qui lui a appris à « ne jamais souiller son regard », la raison de sa fille a manqué basculer. Six mois après cette disparition, tout son être refuse encore de consentir à la résignation.
Son oncle Pierre n’a pas non plus renoncé à élucider ce crime toujours impuni. Après de longues années passées à l’étranger, où ses parents l’avaient envoyé très jeune – l’homosexualité n’était pas bien vue dans la petite bourgeoisie –, il vit reclus dans sa maison, heureux de rassembler ses amis autour de sa table les samedis.
Aux côtés de Brune et de Pierre ; d’Ézéchiel, le poète déterminé à échapper à son quartier misérable ; de Nerline, militante des droits des femmes ; de Waner, non-violent convaincu ; de Ronny l’Américain, chez lui en Haïti comme dans une seconde patrie, et de Francis, Yanick Lahens nous entraîne dans une intrigue haletante. Au rythme d’une écriture rapide, électrique, syncopée, comme nourrissant sa puissance des entrailles de la ville, elle dévoile peu à peu, avec une bouleversante tendresse, l’intimité de chacun. Tout en douceur, elle les accompagne vers l’inévitable déroute de leur condition d’êtres humains. Russell Banks l’affirme dans sa préface à l’édition américaine de Bain de lune : « Ce qui est indéniablement vrai des personnages de Lahens l’est indéniablement pour chacun d’entre nous. »

Disponible en librairie au prix de 19 €, 232 p / ISBN : 978-2-84805-280-9 / Date de parution : Janvier 2018

Ne parle pas aux inconnus. Sandra Reinflet

Partir, rester, parler, vivre. Sandra Reinflet évoque cette période si difficile qu’est l’adolescence dans un premier roman qui touche et interpelle.

DomiCLire_ne_parle_pas_aux_inconnus.JPGCamille, jeune fille ni trop belle ni trop laide, rêve de liberté et vient de réussir son BAC. Comme le font la plupart de lycéens, il faut fêter ça. Mais il semble que la fête dérape, la soirée ne se passe pas comme prévu. Conséquence ou hasard, peu de temps après la fête, Eva, l’amie, la confidente, l’amoureuse libre et artiste disparait sans laisser de nouvelles, du jour au lendemain. Elle abandonne Camille à son quotidien étriqué et sinistre de la ville de Thionville. Dans cette famille bienpensante et protectrice, peut-être un peu trop, qui donne trop de conseils, d’interdits, de recommandations, de ces mots qui lui donnent des envies de départ, de fuite en avant, envie de courir retrouver celle qui lui manque et qu’elle aime tant.

Alors Camille part, un beau matin, en stop à travers l’Europe, vers ces pays de l’Est nouvellement dessinés et où tout peut arriver, ou pas. Là, de rencontre en découverte, de conseil en confidence, elle va vivre en espérant, en attendant celle qu’elle aime. Jusqu’au jour où la famille se rappelle à elle de la plus difficile de façons.

Elle qui se croyait détachée de ses parents va rentrer au bercail. Pour revenir dans ce chemin si droit tracé pour elle ? Faut-il accepter ou au contraire se rebeller, pour exister ? Mais on peut aussi se demander, lorsque l’on est parents, faut-il couver nos enfants pour les protéger, ou au contraire les laisser exister ? Faut-il taire sa peur et ses envies de les protéger pour laisser se déployer leurs personnalités. Enfin, est-on vraiment sûr de bien connaître ceux que l’on doit côtoyer chaque jour ?

L’héroïne de Sandra Reinflet est attachante et assez crédible au fond. Son phrasé, bref et dynamique, ses mots, aussi vifs que l’adolescence, celle qui explose, qui veut vivre et exister loin des parents et des règles imposées, traduisent bien cette impatience à vivre pleinement cette adolescence, passage  indispensable pour se construire. Voilà un personnage intéressant, une personnalité sensible et parfois déjantée, Camille a su me séduire et me donner envie de la suivre jusqu’au bout. Malgré quelques imperfections, quelques incohérences et un peu trop d’optimisme envers les humains, j’ai découvert un joli premier roman.


Catalogue éditeur : JC Lattès

Ce devait être une fête, une libération, la fin du lycée et des «  ne pas  ». Mais Eva ne répond plus et Camille ne répond plus de rien. Depuis que sa Polonaise a disparu, la jeune femme se cogne au silence comme un papillon à une ampoule. Elle décide de prendre la route pour la chercher. Un voyage au cours duquel elle croisera ces étrangers dont ses parents lui disaient de se méfier et qui tous, à leur manière, l’aideront à trouver ce qu’elle ne cherchait pas : elle-même.
Les secrets les mieux gardés ne sont-ils pas les plus en vue ? Les inconnus, parfois, sont ceux dont on croit tout connaître.
 
Née en 1981, Sandra Reinflet est inventeuse d’histoires vraies. Après trois ouvrages photos-texte, Ne parle pas aux inconnus est son premier roman. 

Arrête avec tes mensonges. Philippe Besson

« Arrête avec tes mensonges » est une surprise, un beau roman-récit, sur la vie d’un homme qui se dévoile sans pudeur mais avec une certaine retenue malgré tout.

DomiCLire_arrete_avec_tes_mensongesRoman qui pose une question essentielle : comment accepte-t-on ce que l’on est, homosexuel, dans une ville de province, dans la campagne dans les années 80…

Philippe Besson vient de Barbezieux, cette ville de Charente un peu oubliée des Dieux, car si elle est située sur une route, entre Bordeaux et Paris, rien, mais absolument rien, ne peut lui donner de  charme, ni l’océan pourtant proche, ni la montagne. Une ville de province, avec ses écoles, sa mairie, et ses jeunes qui s’ennuient au collège, où ils espèrent un ailleurs et une vie plus belle, ou même pas forcément, puisque leur chemin est tout tracé et sera de suivre et de reprendre la propriété des parents, surtout dans ces années 80 où Philippe a 17 ans.

C’est à Barbezieux que Philippe s’éveille aux amours adolescentes. Il a su très vite qu’il préfère les garçons. Il comprend aussi qu’il faut parfois cacher que l’on aime, car la morale, le qu’en dira-t-on, peuvent faire des dégâts terribles.

C’est pourtant là aussi que Thomas, celui qu’il admire et dont il rêve en secret, va venir vers lui pour une relation secrète et passionnée. Mais le poids du silence, des autres, feront de cette histoire d’amour une histoire sans avenir.  Jusqu’au jour où, des années après, Philippe va comprendre, savoir ce qu’est devenu celui qu’il a aimé si intensément.

Il n’y a pas de complaisance dans ces lignes, il y a un regard lucide sur le passé. Regard sur une vie, sur des regrets sans doute, des incompréhensions, sur le poids et le mal que peuvent faire cette conscience que l’on a des autres, de la famille, quand on n’assume pas de vivre ce que l’on est au fond de soi. Mais également sur la douleur de l’abandon, de l’absence, que l’on retrouvera dans les livres de l’auteur, comme des graines de cet amour-là dispersées au fil du temps. Peut-être un peu de lâcheté aussi, dans le silence et la fuite, des années après…

C’est néanmoins une belle et émouvante leçon de vie.

Criant de vérité, de justesse et de réalisme, voilà un récit autobiographique, encore, mais un récit poignant, mélancolique et douloureux parfois. L’auteur pose un regard juste et sans complaisance ni mélo sur une vie, sur un échec sans doute aussi. Une belle surprise assurément.


Catalogue éditeur : Julliard        

Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Parution : 5 Janvier 2017 / Format : 130 x 205 mm / Nombre de pages : 198 / Prix : 18,00 € / ISBN : 2260029884

 

Fils du feu. Guy Boley

Avec « Fils du feu », ce premier roman magnifique et poétique, Guy Boley fait une entrée remarquée dans le monde de l’écriture.

DomiCLire_fils_du_feu.jpgLes fils du feu, ce sont les fils des forgerons, ces homme qui travaillent l’acier dans des conditions difficiles, fiers de ce travail rude, laissant parfois place à la solidarité et à la créativité. Le narrateur est fils de forgeron, mais n’en deviendra pas un à son tour. Il est né dans une ville de province dans les années 50, ces années qui connaissent l’avènement d’un monde nouveau, fait de frigidaires et de machines, de clés métalliques et de portail en fer livré par le grossiste, où il faut s’adapter au nouvel âge, devenir commerçant plutôt qu’artisan.
Dans cette famille il y a le père, forgeron, aidé par Jacky, cet homme splendide sous l’effort, taiseux et mystérieux, la sœur, qui claque très tôt la porte de la maison familiale pour s’envoler vers d’autres cieux, il y a Norbert, le petit frère, mort si jeune. Il y a la mère, doucement évaporée et sombrant peu à peu dans une forme de folie douce. Car elle ne se remettra jamais de la mort du tout petit, elle qui place chaque jour son couvert sur la table et le berce chaque soir.
Alors pour pouvoir vivre à son tour, ce fils du feu devient homme, accepte la folie de la mère, découvre ses préférences, ses différences, tâtonne dans des études pour enfin trouver sa voie, laissant éclore son talent de peintre, tourmenté au plus profond de lui par une famille qui le marque à vie.

Il y a une mélancolie douce dans ses souvenirs d’enfance, devant la puissance du feu dans la forge du père, vulcain invincible et majestueux, ou de ce feu que l’on trouve sous les bassines de fer des lavandières, femmes bavardes, courageuses et fortes, qui peuplent son enfance. Mais il y a également la tendresse et l’acceptation d’un fils pour sa mère et pour sa douleur, celle immense et impossible à combler que provoque la perte d’un enfant. Enfin, l’acceptation de soi, de son anormalité, ou au contraire de sa normalité, « Comme Cocteau et Jean Marais ? » «  Mais alors, je n’aurais pas de petits-enfants ? »  dira la mère, qui accepte la différence, bercée par ses deux fils, celui avec qui elle partage la vie rêvée, là-haut dans le grenier, et celui qui poursuit sa route d’homme.

Par moment, le lecteur est immergé dans un poème tant les phrases semblent des rimes, portées par des alexandrins qui n’en sont pas, tant par le rythme que par le sujet. C’est un roman qui n’est aucunement triste ni mélancolique, et ce malgré le deuil et la douleur évoqués dans ces lignes, mais aussi la période pendant laquelle il se situe et qui connait une véritable remise en cause de la société et un bouleversement des habitudes de chacun. On ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir partagé de belles choses, à un rythme à la fois doux et puissant, porté par la force du feu, par la puissance des escarbilles, celles de la forge et celles de la vie, par l’amour, mais aussi par l’absence et le chagrin, même si les situations sont parfois décrites avec un brin d’ironie et de cocasserie, par un monde qui s’achève et le commencement d’un autre, porté par la vie avant tout. Guy Boley signe là un premier roman d’une rare poésie.


Catalogue éditeur : éditions Grasset

Nés sous les feux de la forge où s’attèle leur père, ils étaient Fils du feu, donc fils de roi, destinés à briller. Mais l’un des deux frères décède précocement et laisse derrière lui des parents endeuillés et un frère orphelin. Face à la peine, chacun s’invente sa parade : si le père s’efface dans les vagues de l’ivresse, la mère choisit de faire comme si rien ne s’était passé. Et comment interdire à sa mère de dresser le couvert d’un fantôme rêvé ou de border chaque nuit un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaité renait ? Une fois devenu adulte et peintre confirmé, le narrateur, fils du feu survivant, retrouvera la paix dans les tableaux qu’il crée et raconte à présent. Ainsi nous dévoile-t-il son enfance passée dans une France qu’on croirait de légende, où les hommes forgent encore, les grands-mères dépiautent les grenouilles comme les singes les bananes, et les mères en deuil, pour effacer la mort, prétendent que leurs fils perdus continuent d’exister.
Dans une langue splendide, Guy Boley signe ainsi un premier roman stupéfiant de talent et de justesse.

Parution : 24/08/2016 / Pages : 160 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 16.50 € / EAN : 9782246862116

Désorientale. Négar Djavadi

Que dire, et surtout qu’écrire, quand on aime un roman qui a déjà été brillamment chroniqué  par d’autres ? Ce qui est certain, c’est que Négar Djavadi est une des belles plumes de cette rentrée littéraire, et Désorientale, son premier roman, une pépite à découvrir sans faute.

Wet Eye Glasses

Dans Désorientale, le très beau  roman de Négar Djavadi, il y a la vie, celle qui passe et celle qu’on donne, il y a des femmes et des hommes, des convictions, politiques ou religieuses, il y a deux pays et parfois une seule Histoire, il y a une quête d’identité, qu’elle soit personnelle ou à travers l’histoire de son pays, celui qu’on aime et qu’on quitte, celui qu’on découvre et qu’on adopte.

Dès les premiers chapitres, le lecteur part à la rencontre de Kimiâ, dans une salle d’attente à l’hôpital, où elle patiente pour une des dernières étapes d’une PMA, insémination artificielle qui est l’aboutissement d’un long parcours à la fois administratif et personnel. Enfanter semble être le passage obligé pour évoluer et aboutir, mais à quoi et pourquoi ? Nous allons la suivre dans ses pensées, ses flashback, ses interrogations, prétextes à évoquer les aventures et la vie d’une famille Iranienne, les Sadr, sur plusieurs générations, de la naissance de l’arrière-grand-mère dans un harem d’un autre temps, aux révoltes des parents de Kimiâ dans les années 70, d’hier à aujourd’hui, de l’Iran à la France.

A l’instar de son auteur, Kimiâ, l’héroïne de Désorientale, est née de parents progressistes et donc hors normes. Lui, Darius, est journaliste, elle, Sara, est professeur d’histoire, tous deux sont des intellectuels et des sympathisants communistes dans un Iran où le Shah et sa police contrôlent ce pays qui se modernise à un rythme effréné, parfois au détriment de l’humain, puis où dès 1979, la révolution islamique, d’abord acceptée comme salutaire (et c’est bien souvent le cas, on se souviendra de l’accueil fait par Cuba à Castro …) se trouve au final être pire qu’avant, car il s’avère que la police des ayatollahs n’a rien à envier à celle du Shah. Fuyant les milices politiques, l’enfermement et la répression, autant que la contrainte religieuse, la famille de Kimiâ (comme celle de l’auteur) va fuir le pays. Passage obligé d’abord par le Kurdistan, puis par la Turquie, où quelques scènes du roman sont particulièrement significatives, en particulier sur l’amour idéalisé qui est porté par les intellectuels iraniens à la France, pays des lumières, de Rousseau et des droits de l’Homme, puis arrivée à Paris, pays de l’exil. Viendront ensuite les années d’adolescence de Kimiâ, difficiles, compliquées et contestataires, alcool, drogue, fuite, recherche identitaire pour une jeune femme issue d’un pays où la détermination du genre est une obligation et l’homosexualité un délit passible de la peine de mort, puis un retour plus apaisé vers la famille, au moment où se pose la question de devenir mère.

La parentèle de Kimiâ est multiple, les oncles aussi d’ailleurs, de oncle 1 à oncle 6 ; si si ! Les récits seront à son image, enjoués et amusés, graves et tristes, intimistes et historiques, décrivant la vie de cette famille sur quasiment un siècle ; prétexte à décrire avant tout des conditions de vie, une politique, une culture, et l’évolution de l’Iran ; rappels parfois utiles (et que l’on appréciera, en notes de bas de page évitant la recherche Wikipédia, souvent piqués d’une pointe d’humour parfois grinçant) du rôle des pays tel que la France et l’aide apportée à Khomeiny, ou celui plus complexe des États Unis, à l’origine entre autre de la montée au pouvoir de la lignée des Pahlavi dans les années cinquante . Tout en nous amenant à réfléchir sur la vie et sur l’exil vers ces pays où doivent vivre ceux qui ont tout quitté, un pays, une culture, pour adopter la culture, les us et les coutumes d’un pays qui, lui par contre, ne les a pas forcément adoptés.

C’est un roman vivant, gai, un véritable hymne à la vie et à l’amour, qui dégage une liberté, une force, une vivacité et un optimisme qui font tourner les pages avec avidité et gourmandise. Premier roman qui foisonne, dérange, rassure, interpelle, et ne laisse jamais indifférent. Et ce qui est sûr, dont on ressort un peu moins ignorant, un peu moins bête, un peu plus humain une fois qu’on l’a refermé.

#rl2016 Rencontre Négar Djavadi Gaël Faye, les Correspondances de Manosque 2016


Catalogue éditeur : Liana Levi

Si nous étions en Iran, cette salle d’attente d’hôpital ressemblerait à un caravansérail, songe Kimiâ. Un joyeux foutoir où s’enchaîneraient bavardages, confidences et anecdotes en cascade. Née à Téhéran, exilée à Paris depuis ses dix ans, Kimiâ a toujours essayé de tenir à distance son pays, sa culture, sa famille. Mais les djinns échappés du passé la rattrapent pour faire défiler l’étourdissant diaporama de l’histoire des Sadr sur trois générations: les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l’adolescence, l’ivresse du rock, le sourire voyou d’une bassiste blonde…
Une fresque flamboyante sur la mémoire et l’identité; un grand roman sur l’Iran d’hier et la France d’aujourd’hui.

Négar Djavadi naît en Iran en 1969 dans une famille d’intellectuels opposants au Shah puis à Khomeiny. Elle a onze ans lorsqu’elle arrive clandestinement en France. Diplômée de l’INSAS, une école de cinéma bruxelloise, elle travaille plusieurs années derrière la caméra avant de se consacrer à l’écriture de scénarios. Elle vit à Paris. Désorientale est son premier roman.

Littérature française / Date de parution : 25-08-2016 / 14 x 21 cm – 352 pages / 22 € / ISBN : 9782867468346

Paradis amer. Tatamkhulu Afrika.

Dans l’enfer des camps de prisonniers, naissance d’une histoire… d’amour et d’amitié

DomiCLire_paradis_amer.JPGTatamkhulu Afrika est un écrivain sud-africain né d’un père égyptien et d’une mère Turcque, il est mort en 2002 à l’âge de 82 ans. Orphelin très jeune, il sera élevé en Afrique du sud comme un blanc, mais renoncera à se faire passer pour blanc et militera au sein de la branche armée de l’ANC. Il combattra aussi bien pendant la seconde guerre mondiale que pendant la lutte anti apartheid. Il sera incarcéré onze ans dans la même prison que Mandela. Il changera 5 fois de nom, le dernier signifie « grand père de l’Afrique » c’est un nom honorifique donné par ses compagnons soldats.

« Paradis amer » est un roman en partie autobiographique, traduit en français plus de dix ans après sa parution. Alors qu’il combattait en Lybie, Tom Smith, le narrateur est fait prisonnier lors de la bataille de Tobrouk, d’abord par les Italiens, puis les allemands.  A la fin de sa vie, il reçoit un paquet accompagné d‘un petit colis. Et les souvenirs remontent à sa mémoire, les années sombres mais si étranges. Celles si difficiles de son voyage vers l’Europe après son arrestation, lorsque Douglas, un détenu quelques peu étrange, protecteur mais possessif,  le prend sous son aile. Puis de son incarcération dans les camps de prisonniers, mais également ces années quelque peu magiques de la naissance de l’amitié, de l’éveil des corps,  de l’amour sans doute, lors de sa rencontre avec Danny, un jeune anglais prisonnier comme lui avec qui il se sent de nombreuses affinités et dont l’amitié exclusive et inconditionnelle lui permettra de résister à l’horreur de la détention jusqu’à sa libération.

Au fil des pages, on découvre ce Paradis amer, celui de l’enfer des camps de prisonniers, là où règnent en maîtres la faim, la soif, la saleté, la dysenterie, la promiscuité des dortoirs, les disputes et les jalousies, le froid ou la chaleur tous aussi insupportables, les relations difficiles avec les gardiens, soldats vainqueurs d’une bien triste bataille, et toutes les tensions entre ces hommes donc les forces s’amenuisent mais qui ont l’âge de vivre encore pleinement leur vie,. Mais c’est également la découverte du théâtre pour certains, l’incompréhension et le rejet de l’homosexualité, en même temps que les interrogations sur ses propres élans du cœur et pourquoi pas des corps, d’une relation qui si elle n’est pas évidente est malgré tout souvent fusionnelle et amoureuse. Car tout n’est pas si simple, et une profonde amitié n’est-elle pas parfois un amour qui s’ignore ou que l’on rejette car on le croit  inacceptable selon les principes de son éducation ou de son cadre de référence, mais que l’on voudrait tant accepter au plus profond de soi. C’est là toute la complexité, la finesse, des relations humaines.

Rentrée Littéraire 2015


Catalogue éditeur : Presses de la Cité

« Un livre extraordinaire, comme l’on en voit peu. Un texte qui doit être lu, étudié, et aimé. Une véritable œuvre d’art. » New York Journal of Books

Un vieil homme, Tom Smith, reçoit une lettre et un colis de la part d’une personne qu’il n’a pas vue depuis cinquante ans : Danny, qui fut prisonnier avec lui pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans cette intimité contrainte, tous deux se surprirent à ressentir l’un pour l’autre de forts sentiments qui les aidèrent à supporter les terribles conditions de détention, mais qui furent aussi source de conflits violents et passionnés…
Roman autobiographique, Paradis amer nous plonge avec virtuosité dans l’atmosphère d’un camp de prisonniers et évoque avec finesse la fatigue des corps, ainsi que la naissance du désir.
«Paradis amer est incisif et lyrique, caustique et émouvant. C’est une lecture enivrante. » Christos Tsiolkas

Traduit par Georges-Michel SAROTTE / Septembre 2015 /21,50 € / 304 p./  Presses de la Cité