Requiem pour une apache, Gilles Marchand

Quand le désir de reconnaissance déclenche la révolution des invisibles

L’écriture poétique et le sujet universel font du dernier roman de Gilles Marchand un petit bijou d’humanité.

Jolene n’est ni trop ni pas assez. C’est juste le genre de fille dont on a envie de se moquer dans la cour de récré. Elle a pourtant un remède infaillible pour faire taire tous les méchants gamins qui la poursuive de leurs invectives, car son père à elle « il peint la tour Eiffel, alors ta gueule ». Son père est peintre, chaque jour il part avec son pot de peinture couleur brun tour Eiffel et monte tout là-haut redonner vie à la grande dame. Jusqu’au jour où, trop d’alcool ça ne permet forcément plus à un homme de monter aussi haut. Plus de boulot et un goût prononcé pour le goulot, ça ne fait pas de vieux os. Jolene et sa mère se retrouvent seules… à force d’écouter Nino Ferrer et de pleurer chaque jour, on aurait pu penser que la veuve resterai veuve, mais elle trouve un nouveau mari et rapidement sa fille doit partir. L’échec scolaire, ça n’aide pas beaucoup quand on cherche du travail. Pourtant Jolene trouve un emploi de caissière qu’elle occupe sans jamais rechigner. Mais ce badge qu’elle doit porter chaque jour, ce tutoiement, ces clients souvent irrespectueux, un jour trop c’est trop, ras le bol, elle envoie tout valser.

Chaque jour dans le bar de l’hôtel-pension de Jésus, Jolene passe et met inlassablement le même disque de Dolly Parton sur le Juke-box. Peu à peu, la dizaine de paumés rassemblés là commence à l’adopter. Tous, même Wild Elo, cet ancien chanteur qui nous raconte leur quotidien et leur rencontre avec Jolene. Car les pensionnaires ont tous à leur façon souffert dans leur vie et ont trouvé refuge chez Jésus. Ils cohabitent en bonne intelligence, sans faire de vague.

Jusqu’au jour où passe un employé du gaz irrespectueux. Il n’a pas un bonjour, pas un mot envers le patron, et c’est la révolution qui commence. Celle des laissés pour compte, des différents, de ceux qui jusqu’à présent n’ont jamais osé se rebeller et ont accepté tête basse les mots, les gestes, les insultes sans jamais se redresser.

Grâce à Jolene ils osent enfin… Comme l’on dit parfois Il suffirait de presque rien. Alors elle ose tout Jolene, car elle n’a rien à perdre ni à gagner si ce n’est cette part d’humanité qu’on lui a toujours refusée. Dans cette solidarité et cette fraternité partagée, c’est tout un monde qui se soulève et qui existe enfin, faisant fi de cette résignation qui les rendait transparents pour le monde extérieur.

Merci Gilles Marchand pour ce beau roman qui fait sourire et réfléchir, qui fait sans doute regarder l’autre autrement, le petit, le grand, le roux, le bègue et tous les invisibles. Merci pour cette écriture à la fois loufoque et poétique, tendre et joyeuse, que l’on aime tant retrouver à chaque nouveau roman depuis l’inoubliable Une bouche sans personne (dont on ne manquera pas de reconnaître une allusion dans ce roman).

Il faut entrer dans les romans de Gilles Marchand sans a priori et se laisser porter pour partager une part de rêve, c’est une belle expérience que l’on a envie de renouveler à la première occasion.

Du même auteur on ne manquera pas de lire également le recueil de nouvelles Des mirages plein les poches.

Catalogue éditeur : Aux Forges de Vulcain

Jolene n’est pas la plus belle, ni forcément la plus commode. Mais lorsqu’elle arrive dans cet hôtel, elle est bien accueillie. Un hôtel ? Plutôt une pension qui aurait ouvert ses portes aux rebuts de la société : un couple d’anciens taulards qui n’a de cesse de ruminer ses exploits, un ancien catcheur qui n’a plus toute sa tête, un jeune homme simplet, une VRP qui pense que les encyclopédies sauveront le monde et un chanteur qui a glissé sur la voie savonneuse de la ringardisation.

414 pages / Format : 14 x 20,5 cm / ISBN : 9782373050905 / Date de parution : 21 Août 2020

L’archipel du Chien. Philippe Claudel

L’archipel du Chien, de Philippe Claudel, un conte moderne pour décrire un territoire qui rassemble tous les mondes, tous les humains, pour un étrange panorama de l’humanité dans ce qu’elle a de plus banalement inhumain peut-être…

Domi_C_Lire_l_archipel_du_chien.jpgSur cet archipel du Chien, un volcan menace de se réveiller, les autres iles de l’archipel sont désertes, l’activité manque, la pêche reste la seule ressource, et Oh miracle, un consortium propose de créer un centre balnéaire qui va enfin pouvoir faire vivre la communauté… Mais c’est compter sans le hasard…
L’auteur a choisi un lieu imaginaire pour planter son décor. S’il n’existe pas vraiment, nous pourrions cependant le situer en de nombreux endroits de ces mers et océans qui nous entourent, sur ces terres que nous connaissons bien. On peut l’associer par exemple aux Iles Canaries, où pendant de nombreuses années les  migrants venus d’Afrique se sont échoués sur les rives de l’archipel.

Ici, on ne sait pas d’où ils arrivent, mais ils sont là… Par un petit matin pareil à tous les autres, le chien de la Vieille, une ancienne institutrice acariâtre, découvre trois cadavres échoués sur la plage. Que faire, qu’en faire, comment faire ?

Alors dans le village, tout ce qui compte comme autorité va avoir un mot à dire, le maire, qui n’a de nom que sa fonction de maire, représentant de l’autorité sur l’ile, le prêtre et ses abeilles, qui a l’air de planer au-dessus des contingences et ne montre pas beaucoup plus d’humanité que tous les autres, sauf pour ses abeilles, le commissaire, le docteur bien sûr, qui est l’aidant, le soignant, mais le sera-t-il dans ce cas ? Puis l’instituteur, le seul à se rebeller et à démontrer une forme d’humanité.
On le comprend vite, chaque protagoniste va à sa façon défendre l’ile, les habitants, leur futur tranquille et sans histoire, pensant qu’il a les meilleures raisons du monde tout en ayant à la fois tord et raison… Après avoir fait le nécessaire pour ne plus voir les corps des naufragés, ils vont devoir vivre avec le souvenir de ce drame et affronter la rébellion de l’instituteur. Mais tout ne se passera pas comme ils l’ont imaginé… là il est difficile d’en dévoiler davantage.

J’ai trouvé le parti pris de l’auteur intéressant. Il nous montre avec ses personnages caricaturaux, que l’on peut être dans le vrai et pourtant se fourvoyer, que chacun a ses raisons pour faire avancer le monde qui l’entoure, fort de ses attributions ou de son rôle, mais que la morale, la vérité, et le bien commun ne sont pas toujours pris en compte, et qu’il est parfois bien facile – ou difficile ? –  de ne pas basculer dans la peau d’un sauveur ou dans celle d’un malfaiteur.

Si j’ai trouvé parfois l’intrigue un peu inégale, il y a cependant dans L’archipel du Chien la morale et l’humanité, servis ou bafoués, la lâcheté et le courage, le mensonge et la fuite, des situations et des sentiments tellement communs et sans doute humains qu’ils semblent véridiques. Et qui confrontent le lecteur à ses propres sentiments, à ses propres questionnements : qu’aurions nous fait ? Voilà assurément un roman qui pousse à la réflexion, comme sait si bien nous les offrir Philippe Claudel et sa belle écriture.

Relire le compte rendu de la rencontre avec Philippe Claudel, avec les éditions Stock, lors de la sortie du roman.

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Stock

« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que  quelque chose allait se produire.

Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans  brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île,  dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait  ça et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de  meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des  vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient  liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à  propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée,  ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche,  de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en  heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète,  pour tout dire clandestine. »

Parution : 14/03/2018 / 288 pages / Format : 138 x 215 mm / EAN : 9782234085954 / Prix : 19.50 €

Joséphine Baker. Catel & Bocquet

Pourquoi j’ai adoré ce roman graphique de Catel & Bocquet : une façon extraordinaire de redécouvrir une vie hors norme, celle de Joséphine Baker

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Joséphine est née à Saint louis, dans le Missouri en 1906, à une époque où la ségrégation veut dire quelque chose, où tout semblait possible et où pourtant la vie était si difficile. Très jeune, elle aime faire la rigolote, et surtout, surtout, danser… elle a des jambes longues comme un jour sans pain, et sa mère ne les aime pas beaucoup, ces jambes-là. Mais elles feront sa gloire lorsqu’elle descendra comme une reine l’escalier des folies bergères. Pour arriver jusque-là, il lui aura fallu des maris, plusieurs, des amants, beaucoup, de l’audace, du courage et de l’ingéniosité, et du talent, forcément. C’est aussi beaucoup de travail, danser pendant des heures, apprendre à chanter, à marcher, à parler français, puisqu’elle arrive à Paris en 1925. Elle adoptera la France, comme elle adoptera plus tard une tribu de douze enfants venus de tous les continents, de toutes les couleurs, de toutes les religions et qu’elle les abritera au château des Milandes dans le Périgord.

Joséphine se battra également pour lutter contre la ségrégation, elle qui a su très vite ce que c’est d’être traitée de négresse dans son propre pays, ou au contraire d’être acceptée et acclamée malgré sa couleur de peau, lorsqu’elle arrive en France.

Joséphine, c’est aussi cette femme qui chante pour les soldats, qui passe des documents secrets d’un pays à l’autre pendant  la guerre, qui fera la résistance  et sera remerciée pour son action par le général de Gaulle.

C’est une vie intense, joyeuse, d’amour donné et pas si bien reçu, de partage et de courage, de dépression et de maladie aussi. Acclamée, regrettée, Joséphine Baker est une figure talentueuse d’une époque révolue. Elle meurt en 1975, tombée dans le coma à la suite d’une représentation à Bobino.

Le graphisme est vraiment intéressant. Entièrement en noir et blanc, comme un vieux film d’époque peut-être. La chronologie en fin du volume est complète et riche de nombreux détails. Enfin, les personnages secondaires qu’elle croise tout au long de sa vie sont également détaillés, expliqués, nous donnant à revoir une partie de notre histoire. Bravo !

J’avais très envie de découvrir cette BD grâce à Pénelope Bagieu qui parle si bien de Joséphine Baker dans son album « Les Culottées« tome 1, que je vous conseille vivement !


Catalogue éditeur : Casterman

Entre glamour et humanisme, la vie tumultueuse de la première star mondiale noire.

Joséphine Baker a 20 ans quand elle débarque à Paris en 1925. En une seule nuit, la petite danseuse américaine devient l’idole des Années Folles, fascinant Picasso, Cocteau, Le Corbusier ou Simenon. Dans le parfum de liberté des années 1930, Joséphine s’impose comme la première star noire à l’échelle mondiale, de Buenos Aires à Vienne, d’Alexandrie à Londres.
Après la guerre et son engagement dans le camp de la résistance française, Joséphine décide de se vouer à la lutte contre la ségrégation raciale. La preuve par l’exemple : au cours des années 1950, dans son château des Milandes, elle adopte douze orphelins d’origines différentes, la tribu arc-en-ciel.
Elle chantera l’amour et la liberté jusqu’à son dernier souffle.

568 pages – 17.2 x 24.2 cm / Noir et blanc / ISBN : 9782203088405