Désorientale. Négar Djavadi

Que dire, et surtout qu’écrire, quand on aime un roman qui a déjà été brillamment chroniqué  par d’autres ? Ce qui est certain, c’est que Négar Djavadi est une des belles plumes de cette rentrée littéraire, et Désorientale, son premier roman, une pépite à découvrir sans faute.

Wet Eye Glasses

Dans Désorientale, le très beau  roman de Négar Djavadi, il y a la vie, celle qui passe et celle qu’on donne, il y a des femmes et des hommes, des convictions, politiques ou religieuses, il y a deux pays et parfois une seule Histoire, il y a une quête d’identité, qu’elle soit personnelle ou à travers l’histoire de son pays, celui qu’on aime et qu’on quitte, celui qu’on découvre et qu’on adopte.

Dès les premiers chapitres, le lecteur part à la rencontre de Kimiâ, dans une salle d’attente à l’hôpital, où elle patiente pour une des dernières étapes d’une PMA, insémination artificielle qui est l’aboutissement d’un long parcours à la fois administratif et personnel. Enfanter semble être le passage obligé pour évoluer et aboutir, mais à quoi et pourquoi ? Nous allons la suivre dans ses pensées, ses flashback, ses interrogations, prétextes à évoquer les aventures et la vie d’une famille Iranienne, les Sadr, sur plusieurs générations, de la naissance de l’arrière-grand-mère dans un harem d’un autre temps, aux révoltes des parents de Kimiâ dans les années 70, d’hier à aujourd’hui, de l’Iran à la France.

A l’instar de son auteur, Kimiâ, l’héroïne de Désorientale, est née de parents progressistes et donc hors normes. Lui, Darius, est journaliste, elle, Sara, est professeur d’histoire, tous deux sont des intellectuels et des sympathisants communistes dans un Iran où le Shah et sa police contrôlent ce pays qui se modernise à un rythme effréné, parfois au détriment de l’humain, puis où dès 1979, la révolution islamique, d’abord acceptée comme salutaire (et c’est bien souvent le cas, on se souviendra de l’accueil fait par Cuba à Castro …) se trouve au final être pire qu’avant, car il s’avère que la police des ayatollahs n’a rien à envier à celle du Shah. Fuyant les milices politiques, l’enfermement et la répression, autant que la contrainte religieuse, la famille de Kimiâ (comme celle de l’auteur) va fuir le pays. Passage obligé d’abord par le Kurdistan, puis par la Turquie, où quelques scènes du roman sont particulièrement significatives, en particulier sur l’amour idéalisé qui est porté par les intellectuels iraniens à la France, pays des lumières, de Rousseau et des droits de l’Homme, puis arrivée à Paris, pays de l’exil. Viendront ensuite les années d’adolescence de Kimiâ, difficiles, compliquées et contestataires, alcool, drogue, fuite, recherche identitaire pour une jeune femme issue d’un pays où la détermination du genre est une obligation et l’homosexualité un délit passible de la peine de mort, puis un retour plus apaisé vers la famille, au moment où se pose la question de devenir mère.

La parentèle de Kimiâ est multiple, les oncles aussi d’ailleurs, de oncle 1 à oncle 6 ; si si ! Les récits seront à son image, enjoués et amusés, graves et tristes, intimistes et historiques, décrivant la vie de cette famille sur quasiment un siècle ; prétexte à décrire avant tout des conditions de vie, une politique, une culture, et l’évolution de l’Iran ; rappels parfois utiles (et que l’on appréciera, en notes de bas de page évitant la recherche Wikipédia, souvent piqués d’une pointe d’humour parfois grinçant) du rôle des pays tel que la France et l’aide apportée à Khomeiny, ou celui plus complexe des États Unis, à l’origine entre autre de la montée au pouvoir de la lignée des Pahlavi dans les années cinquante . Tout en nous amenant à réfléchir sur la vie et sur l’exil vers ces pays où doivent vivre ceux qui ont tout quitté, un pays, une culture, pour adopter la culture, les us et les coutumes d’un pays qui, lui par contre, ne les a pas forcément adoptés.

C’est un roman vivant, gai, un véritable hymne à la vie et à l’amour, qui dégage une liberté, une force, une vivacité et un optimisme qui font tourner les pages avec avidité et gourmandise. Premier roman qui foisonne, dérange, rassure, interpelle, et ne laisse jamais indifférent. Et ce qui est sûr, dont on ressort un peu moins ignorant, un peu moins bête, un peu plus humain une fois qu’on l’a refermé.

#rl2016 Rencontre Négar Djavadi Gaël Faye, les Correspondances de Manosque 2016


Catalogue éditeur : Liana Levi

Si nous étions en Iran, cette salle d’attente d’hôpital ressemblerait à un caravansérail, songe Kimiâ. Un joyeux foutoir où s’enchaîneraient bavardages, confidences et anecdotes en cascade. Née à Téhéran, exilée à Paris depuis ses dix ans, Kimiâ a toujours essayé de tenir à distance son pays, sa culture, sa famille. Mais les djinns échappés du passé la rattrapent pour faire défiler l’étourdissant diaporama de l’histoire des Sadr sur trois générations: les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l’adolescence, l’ivresse du rock, le sourire voyou d’une bassiste blonde…
Une fresque flamboyante sur la mémoire et l’identité; un grand roman sur l’Iran d’hier et la France d’aujourd’hui.

Négar Djavadi naît en Iran en 1969 dans une famille d’intellectuels opposants au Shah puis à Khomeiny. Elle a onze ans lorsqu’elle arrive clandestinement en France. Diplômée de l’INSAS, une école de cinéma bruxelloise, elle travaille plusieurs années derrière la caméra avant de se consacrer à l’écriture de scénarios. Elle vit à Paris. Désorientale est son premier roman.

Littérature française / Date de parution : 25-08-2016 / 14 x 21 cm – 352 pages / 22 € / ISBN : 9782867468346

Azadi, Saïdeh Pakravan

Découvrir Théhéran par la voix de Saïdeh Pakravan, dans ce roman singulier et bouleversant

Téhéran 2009, malgré l’interdiction et dans un climat particulièrement tendu, des milliers d’iraniens investissent les rues de la ville pour s’insurger contre le résultat des élections. Les policiers sont partout présents, usant de grenades lacrymogènes et de matraques pour disperser les manifestants. Étudiants appartenant à la classe aisée, femmes voilées, personnes de tous âges, enfants, sont vite réprimés par les bassjidjis qui n’hésitent pas à frapper et à emprisonner.

Raha et ses amis comptent parmi eux. Au cours d’une de ces manifestations, Raha sera arrêtée, emprisonnée, et subira les pires sévices. De retour presque miraculeusement dans sa famille, alors que ses projets de vie volent en éclats, elle va tenter de se reconstruire sur les cendres des illusions perdues de son adolescence.

manifs

Les protagonistes et les expériences se succèdent pour donner une image assez précise, à plusieurs voix, de l’Iran actuel, mais aussi de celui du Shah, que certains osent à peine regretter, de celui de Khomeiny, instaurateur d’une république islamiste contraignante, liberticide et si peu bienveillante, mais également entre les lignes, de l’Iran de demain rêvé par la jeunesse parfois bien naïve et pourtant souvent optimiste d’aujourd’hui.

Saïdeh Pakravan le raconte à travers la voix de plusieurs personnages vivant dans l’entourage de Raha, étudiante en architecture, issue d’une famille aisée de Téhéran. Les voix se succèdent, en particulier celles de Nasrine, sa mère ; Celle de Gita, qui vit aux États Unis et revient quelque temps à Téhéran, spectatrice impuissante dans son propre pays ; D’Homa, chirurgien à l’hôpital, elle voit chaque jour les méfaits du pouvoir ; De Pari, qui vit dans l’opulence, protégée par les excellentes relations de son mari avec le pouvoir en place ;  De Mina, gardienne de prison par nécessité, mais qui a un cœur gros comme ça et saura aider Raha ; De Hossein, gardien de la révolution, religieux par tradition familiale plus que par conviction, policier par nécessité, issu d’un milieu modeste, il tombe amoureux de Raha sans pouvoir se l’avouer ni réaliser son rêve ; De Kian, étudiant, fiancé à Raha, qui ne saura jamais dépasser les apparences ni les préjugés.

Des voix qui racontent les gardiens de la révolution, les règles qu’il faut suivre mais qu’on ne connait pas toujours, la police des mœurs qui contrôle la longueur d’un voile, qui vérifie que les femmes circulent bien avec un homme ayant un lien de parenté avec elles, sinon gare à elles.

Qui parlent de la condition des femmes, si peu reconnues, souvent si maltraitées, elles qu’un homme peu violer en toute liberté à condition d’avoir prononcé les mots lui accordant un « mariage temporaire », elles aussi que l’on va violer avant de les exécuter, car sinon vierges, elles entreraient tout droit au paradis.

Qui évoquent les contradictions d’un peuple, les moyens de s’évader des contraintes, surtout quand on appartient à la classe aisée, qui présente cette jeunesse qui rêve d’ailleurs et de liberté, d’une piscine privée où bravant les interdits, filles et garçons vont se baigner ensemble, de films téléchargés illicitement, d’internet, des réseaux sociaux qui ouvrent au monde.

azadi tour

C’est particulièrement intéressant d’entendre ces différents points de vue, même si forcément ils sont aussi issus du propre vécu de l’auteur. Au début je me suis un peu perdue dans la multiplicité des personnages, mais au final juste quelques-uns sont importants dans le récit, les autres servant essentiellement à ajouter une opinion, une vision propre à leur condition. Le rythme du roman est parfois dense, ajoutant à l’intrigue une description de la situation politique du pays, et c’est aussi ce qui fait son intérêt. Les chapitres alternent avec aisance, d’un personnage à l’autre, d’un témoignage à l’autre, on tourne les pages, on vit avec Raha, ses aspirations de jeune femme un peu naïve, d’étudiante, sa chute et son combat. L’insertion de mots persans est agréable car immédiatement traduits, pas en bas de page ou en annotations lointaines, ils sont facile à assimiler à mesure de la lecture. Ils sont là comme une mélodie qui donne son rythme au roman, inconnu, singulier, bouleversant, musical.

Catalogue éditeur : Belfond

Azadi signifie « liberté » en persan. Certains la rêvent et d’autres paient le prix pour la vivre.
Lauréat du Prix de la Closerie des Lilas 2015
Téhéran, juin 2009. Après des élections truquées, une colère sourde s’empare de la jeunesse instruite de Téhéran. Dans la foule des opposants la jeune Raha, étudiante en architecture, rejoint chaque matin ses amis sur la place Azadi pour exprimer sa révolte, malgré la répression féroce qui sévit. Jusqu’au jour où sa vie bascule. Après son arrestation, et une réclusion d’une violence inouïe, ses yeux prendront à jamais la couleur de l’innocence perdue…
Tout en levant le voile sur une psyché iranienne raffinée et moderne, sans manichéisme et avec un souffle d’une violente beauté, Azadi raconte de façon magistrale le terrible supplice de celle qui cherche, telle une Antigone nouvelle, à obtenir réparation. Et à vivre aussi… là où le sort des femmes n’a aucune importance.

Saïdeh Pakravan, écrivaine franco-américaine de fiction et poète, est née en Iran. Ayant grandi dans un milieu francophone, elle s’installe à Paris, participant, après la révolution iranienne de 1979, à un mouvement de libération de l’Iran.
Publiée dans de nombreuses revues littéraires et anthologies, lauréate de prix littéraires dont le prix Fitzgerald, Saïdeh Pakravan est également essayiste et critique de film.

Date de parution : 22/01/2015 / EAN : 9782714460158 / pages : 448 / Format : 134 x 190 mm / 19.00 €