Le lambeau. Philippe Lançon

Quand on a vécu l’horreur, comment peut-on se reconstruire ? Le lambeau, de Philippe Lançon est un coup puissant porté à nos émotions. C’est certainement l’un des livres les plus marquants de ces dernières années.

Domi_C_Lire_le_lambeau_philippe_lanconCommencer ce livre, et penser aux morts, à leur familles, à tous les perdants,
Commencer ce livre et penser aux vivants,
Commencer ce livre et penser à tous les blessés, ceux qui doivent vivre avec, vivre après, vivre pourtant…
Commencer ce livre, et ne pas comprendre l’horreur qui frappe des innocents au nom d’un Dieu qui serait tout puissant et surtout qui serait l’instigateur de l’horreur ? Qui, dites-moi qui pourrait croire ça ?

Philippe Lançon est critique pour Libération et Charlie hebdo, ce journal quasi moribond en début 2015. Arrive le 7 janvier, jour de la réunion éditoriale chez Charlie, puis l’horreur, les morts autour de vous, les bruits, l’attente, et d’interminables journées d’hospitalisation, d’opérations diverses et hasardeuses, de tentatives de reconstruction en restant cependant comme terré dans sa chambre d’hôpital, protégé, entouré dans une bulle de silence, loin des bruits et de la fureur du monde extérieur, celui qui a détruit votre monde.

Quand on n’a plus que la moitié d’un visage, comment fait-on ?
Quand on n’est plus qu’une partie de soi-même, ayant perdu ses compagnons, ses projets, son futur, sa vie, comment fait-on ?

Dans ce roman/récit, Philippe Lançon, rescapé atrocement blessé de l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 parle de ce qu’il s’est passé ce jour-là, ce jour entre parenthèses, mais surtout de l’homme qu’il était encore à ce moment-là mais qu’il ne sera plus jamais après. Il décrit ces parenthèses d’horreur, de violence, de souffrance, mais aussi tout le cheminement, d’abord peut-être automatique, puis conscient, pour comprendre ce qui vous est arrivé, comprendre et tenter de se reconstruire. Philippe Lançon se dévoile, au plus intime, au plus profond, il se met à nu devant nous, physiquement et moralement, et c’est un concentré d’émotions qu’il nous distille avec ses mots, à lire par petites touches tant il vous emporte et vous terrasse.

Ce récit est un pavé d’émotion, de douleur, d’optimisme, de chagrin, d’humanité, face à la monstruosité du terrorisme, de ces hommes ou ces femmes capables de tuer des innocents au nom de leur Dieu. Et l’on peut se demander au nom de qui ou de quoi se permet-on de prendre la vie d’un homme ?

Mais dans la vie d’un grand blessé, il y a aussi les accompagnants, pompiers, premiers secours, médecins, chirurgiens, personnel hospitalier, soignants, psychologues, qui parfois prennent une part du fardeau, mais qui toujours savent donner au-delà de ce que l’on imagine, qui soutiennent et amènent à croire à un début ou à une possible guérison.

La lecture est difficile, prend du temps, car il faut digérer les émotions, les informations, impossible de se mettre à la place de l’auteur, qui est ici plus vivant que n’importe qui et qui nous entraine à sa suite, dans ses pensées, ses questionnements, ses désespoirs et ses espérances aussi.

Si je n’y ai trouvé aucun pardon, mais beaucoup d’interrogations, je suis cependant admirative de la façon dont l’auteur parle et envisage ce qui lui est arrivé. Je n’y vois aucune haine, mais au contraire une forme de reconstruction mentale, à la suite de la reconstruction physique, un hymne à la vie, à la liberté, en l’Homme aussi, celui (ou celle) qui reconstruit, qui soulage, qui soigne.
Et en digression peut-être, je ne peux m’empêcher de penser aux rescapés des camps de la mort, quels qu’ils soient, qui ont souvent été obligés de se taire tant la douleur était profonde et destructrice, et parce qu’en parler aurait sans doute été une seconde mort, ou à ceux qui au contraire ont dit, expliqué, présenté, pour pouvoir avancer après ça…

J’ai lu Le lambeau, le roman de Philippe Lançon en mai. Il m’aura fallu tout ce temps pour mettre de la distance entre ses mots et moi, entre ses pages et mes sentiments, entre la vie de l’auteur et mon empathie, et surtout pour simplement oser en parler. A lire, absolument !

💙💙💙💙💙

Je vous conseille de lire également le roman/témoignage d’Erwan Larher, Le livre que je ne voulais pas écrire, paru chez Quidam éditions.


Catalogue éditeur : Gallimard

Domi_C_Lire_le_lambeau_philippe_lancon_gallimardLambeau, subst. masc.

  1. Morceau d’étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.
  2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).
  3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l’amputation d’un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l’amputation qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338).

(Définitions extraites du Trésor de la Langue Française).

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 12-04-2018 / 512 pages, 140 x 205 mm / Achevé d’imprimer : 01-04-2018 / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782072689079

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Douces déroutes. Yanick Lahens

« Douces déroutes », le nouveau roman de Yanick Lahens nous entraine à Port-au-Prince, là où beauté et misère se côtoient, là où violence et pauvreté évoluent dans un ballet sans cesse renouvelé.

Domi_C_Lire_douces_deroutes_yanick_lhens.jpgFrancis, un jeune journaliste français, vient d’arriver en Haïti lorsqu’il entend le soir de son arrivée, dans le resto-bar le Korosol, la voix intense de Brune, la chanteuse au charme magnétique. Il tombe sous le charme.
Le juge Berthier, qui n’est autre que le père de Brune, peut-être un des rares de son métier à être resté totalement intègre malgré les risques, vient d’être assassiné. Brune tente de continuer sa route malgré la douleur, le choc, la soif de comprendre. Cependant elle ne se résigne pas, malgré les conseils que lui prodigue son petit ami Cyprien, par ailleurs ancien élève de son père. Elle reprend pied peu à peu, mais tente de comprendre, de savoir pourquoi cet homme qui lui a tout appris – la musique, l’amour, l’exigence – est mort de façon aussi violente..

Elle est aidée en cela par Pierre, son oncle. Lui aussi vit en marge de la société haïtienne, il a d’ailleurs dû s’exiler pendant de nombreuses années, car son homosexualité présentait un risque autant pour lui autant que pour sa famille. Alors même si tout leur dit que cette enquête est vouée à l’échec, que la vérité ne pourra pas émerger des bas-fonds ou du mystère, de l’horreur ou de la misère, chacun tente de comprendre pour se reconstruire. Ils sont assistés et soutenus par un cercle d’amis, proches et fidèles.

Cette enquête, et ses personnages arrivant de milieux si différents aux caractères bien trempés, sont un alibi parfait pour l’auteur qui va nous faire découvrir la face cachée de cette ile qui n’est ni paradisiaque ni horrible, mais bien un mélange subtil de tout cela. Là où semblent régner corruption et misère, pauvreté et solitude, l’auteur distille peu à peu les raisons sordides qui ont mené au meurtre, dissèque les relations entre ceux qui, intègres ou voyous, côtoient pour le meilleur et pour le pire ceux qui ont réussi. Dans Port-au-Prince, le poumon de l’ile, chacun  cherche un nouveau souffle pour sortir de la pauvreté, dans ce paysage qui n’est ni idyllique, ni catastrophique, et dont le lecteur sent toute l’énergie et le souffle bouillonnants de vitalité.

J’ai découvert une écriture imagée, ciselée, vivante, et un auteur dont le succès n’est plus à démontrer. Entre roman noir et polar, ces « Douces déroutes » surprennent le lecteur par les émotions qu’elles suscitent, par l’ambiance qui s’en dégage, les sentiments qu’elles dissèquent subtilement. Ici Port-au-Prince devient l’un des personnages principaux de l’intrigue, dévoilant partiellement ses mystères et ses secrets les plus sombres, ville capitale dont le système politico-économique semble fortement gangrené par la corruption et la criminalité. Sous les mots de Yanick Lahens, la ville grouille, la ville vit, la ville meurt.

💙💙💙💙

Pour découvrir Haïti autrement, lire le roman de Louis-Philippe Dalembert Avant que les ombres s’effacent (chez Sabine Wespieser éditeur)


Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

À Port-au-Prince, la violence n’est jamais totale. Elle trouve son pendant dans une « douceur suraiguë », douceur qui submerge Francis, un journaliste français, un soir au Korosòl Resto-Bar, quand s’élève la voix cassée et profonde de la chanteuse, Brune.
Le père de Brune, le juge Berthier, a été assassiné, coupable d’être resté intègre dans la ville où tout s’achète. À l’annonce de la mort de ce père qui lui a appris à « ne jamais souiller son regard », la raison de sa fille a manqué basculer. Six mois après cette disparition, tout son être refuse encore de consentir à la résignation.
Son oncle Pierre n’a pas non plus renoncé à élucider ce crime toujours impuni. Après de longues années passées à l’étranger, où ses parents l’avaient envoyé très jeune – l’homosexualité n’était pas bien vue dans la petite bourgeoisie –, il vit reclus dans sa maison, heureux de rassembler ses amis autour de sa table les samedis.
Aux côtés de Brune et de Pierre ; d’Ézéchiel, le poète déterminé à échapper à son quartier misérable ; de Nerline, militante des droits des femmes ; de Waner, non-violent convaincu ; de Ronny l’Américain, chez lui en Haïti comme dans une seconde patrie, et de Francis, Yanick Lahens nous entraîne dans une intrigue haletante. Au rythme d’une écriture rapide, électrique, syncopée, comme nourrissant sa puissance des entrailles de la ville, elle dévoile peu à peu, avec une bouleversante tendresse, l’intimité de chacun. Tout en douceur, elle les accompagne vers l’inévitable déroute de leur condition d’êtres humains. Russell Banks l’affirme dans sa préface à l’édition américaine de Bain de lune : « Ce qui est indéniablement vrai des personnages de Lahens l’est indéniablement pour chacun d’entre nous. »

Disponible en librairie au prix de 19 €, 232 p / ISBN : 978-2-84805-280-9 / Date de parution : Janvier 2018

Galeux. Bruno Jacquin

Découvrir l’Histoire en lisant « Galeux ». Bruno Jacquin nous emporte dans une plongée intelligente et sombre au cœur de la guerre sale qui endeuilla le pays basque dans les années 80.  

DomiCLire_galeux_bruno_jacquin.jpgJ’avais beaucoup aimé le premier roman de Bruno Jacquin Le jardin des puissants. Avec Galeux, je retrouve la plume affutée de ce journaliste qui va au fond de son enquête pour nous entrainer dans un thriller politico-historique et nous replonger dans les années sombres du terrorisme, celles de la sale guerre qui voit s’affronter le GAL, Groupe Anti-terroriste de Libération et l’ETA, l’organisation indépendantiste basque (Euskadi ta Askatasuna / Pays Basque et Liberté).

Dans la famille d’Inès, les années de la lutte de l’ETA ont laissé des traces, son père a été abattu, peu de temps après la mort de sa mère. Elle a donc été élevée par ses grand parents, une grand-mère mutique et insensible, car Jocelyne ne laisse rien voir de ses sentiments et se réfugie dans le silence, et un grand-père présent et attentionné.

En 2005, Casimiro, son grand-père, paisible retraité espagnol qui vit depuis des années côté français, est victime d’un attentat. Par miracle, il a la vie sauve mais reste très affaibli. Sa petite fille Inès va alors chercher à comprendre ce qu’il a bien pu se passer pour qu’un homme aussi tranquille soit la cible forcément innocente des terroristes. D’autant que l’attentat est signé, et que l’on comprend vite qu’il s’agit de vengeance, des années après, et que le sujet principal est l’ETA, ainsi que son organisation adverse, le GAL.

Inès est amoureuse de Mikel, un jeune basque qui doit pourtant la quitter quelque temps et partir en Argentine. Sa meilleure amie est issue d’une famille d’anciens etaras, elle a toutes les cartes en mains pour trouver des contacts et essayer de comprendre. Son enquête, difficile, l’emmènera du pays basque à l’Amérique du Sud, puis vers les quartiers de son enfance, dans les pas de ses parents et grands-parents. Elle sera surtout prétexte pour Bruno Jacquin à nous présenter cette situation ambiguë, difficile, de la lutte sans merci contre un terrorisme aujourd’hui éradiqué.

Pour mieux comprendre, il faut savoir que dans les années 80 au pays basque, la lutte pour l’indépendance ne connaissait pas de répit, et malgré la mort de Franco en 1975, on vivait toujours dans un climat de terreur. Comme les provinces basque françaises sont des terres d’accueil pour les terroristes de l’ETA, mais qu’il est difficile de pénétrer en France pour les chasser, on ne trouve rien de mieux que d’embaucher des français pour faire ce travail dans la plus grande clandestinité. Le pouvoir en place a donc mis au point un contrepouvoir occulte à cette forme de terrorisme, le GAL, embarquant dans ses rangs français ou espagnols, civil ou militaire, trouvant même des complicités auprès de policiers français, pour arrêter les etaras et les ramener sur le sol espagnol ou (plus simple !) les exécuter directement sur le sol français, plus d’une trentaine d’assassinats ont ainsi été perpétrés entre 1983 et 1987. La lutte contre l’ETA est un lutte sans merci qui doit se faire à n’importe quel prix, quoi qu’il en coûte en vies humaines, le mot d’ordre étant de « terroriser le terrorisme », selon les mots célèbres d’un ancien ministre de l’intérieur français.

On se souvient enfin qu’on a très récemment assisté à  l’agonie du mouvement indépendantiste et terroriste qui, après avoir d‘abord proclamé en octobre 2011 un «cessez-le-feu définitif et unilatéral» et face à l’attitude ferme et au refus de négocier de Madrid, a annoncé son «désarmement total et unilatéral» pour le 8 avril 2017.

Un tout petit bémol peut-être, le sujet du GAL était sans doute un sujet épineux et délicat, bien souvent méconnu. Y compris lorsqu’on en a entendu parler et qu’on connait le pays basque, l’ETA et les années de terrorisme qui ont secoué les 7 provinces et l’Espagne en particulier. Du coup, et certainement par soucis de justesse et d’exactitude, les informations sont denses, complexes, alternant l’intrigue et la vie des personnages avec des chapitres plus techniques qui nous présentent la réalité historique, ce qui fait que par moment on s’y perd un peu. Mais c’est un défaut qui passe vite lorsque l’on accepte de lire Galeux d’abord comme un roman, et dans un deuxième temps seulement de se poser la question de la part du réel ou de celle de la fiction.

Alors vous qui aimez en savoir plus sur l’histoire (tout en vous divertissant parce que les polars c’est quand même un grand plaisir de lecture ! ) je ne peux que vous conseiller de lire Galeux, en plus il est édité par cette maison d’éditions que j’aime beaucoup, Cairn, du Noir au Sud.

💙💙💙


Catalogue éditeur : Cairn, Du Noir au Sud

En 2017, 30 ans que les GAL ont officiellement disparu, les tristement célèbres « groupes antiterroristes de libération ». Inspiré de faits réels, Bruno Jacquin signe avec Galeux un nouveau polar politique fort sur le Pays Basque.
Site officiel du livre : https://brunojacquin.wixsite.com/galeux

ISBN :   9782350682426

Mrs Hemingway. Naomi Wood

Quand on aime Ernest Hemingway, on ne peut qu’avoir envie de découvrir ce roman de Naomi Wood « Mrs Hemingway »

DomiCLire_mrs_hemingwayIl a beaucoup voyagé, des États Unis à l’Espagne en passant par Cuba, il a beaucoup écrit, il a beaucoup aimé et à chaque fois il a ressenti le besoin d’épouser ces Mrs Hemingway qui ont contribué à forger sa légende. Car Hemingway aimait les femmes, mais ne savait peut-être pas vraiment les quitter, un peu comme Picasso finalement. Peut-être est-ce un trait des créateurs de génie ? Il a donc épousé successivement Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer (Fife), Martha Gellhron et Mary Welsh, les quatre « Mrs Hemingway ». Et à chaque fois qu’il a rencontré la suivante, il était encore marié et toujours avec la précédente. A croire que la peur d’être quitté le poussait à toujours chercher sa prochaine âme sœur.

Dans les années 20, Ernest Hemingway à tout juste vingt-et-un ans lorsqu’il rencontre Hadley, sa première femme. Rapidement mariés, ils vont vivre à Paris des années de vache enragée.  Un enfant va naitre, puis Ernest va tomber amoureux de la flamboyante et si élégante Fife, la meilleure amie de Hadley. Il l’épousera bientôt, et ils partent vivre en Floride puis à Cuba. Fife est riche, avec elle la vie est plus facile, davantage propice à la créativité. Elle lui procure le confort indispensable pour s’épanouir et laisser aller son imagination. Ce seront également les années heureuses avec Zelda et Scott Fitzgerald, et avec les Murphy, les années d’insouciance et de musique, de créativité, d’alcool et de nuits blanches.

Viendront ensuite la guerre d’Espagne et les reportages sur le théâtre d’opérations, puis la rencontre avec la talentueuse et indépendante journaliste Martha Geldron. Elle n‘hésitera pas à le laisser partir, elle qui se posait la question de le quitter, quand elle comprend qu’il est déjà amoureux d’une autre, Mary Welsh. C’est Mary qui deviendra finalement sa veuve, ce jour fatidique de 1961, quand la légende maudite de la famille Hemingway vient toucher le génial créateur du « Viel homme et la mer », ou de « Mort dans l’après-midi »

Car pour Ernest Hemingway, chaque rencontre, chaque mariage est une fête recommencée. Un amour naissant, un mariage indispensable, puis vient la lassitude sans doute, le gout de la nouveauté, la rencontre, et tout est à refaire. Et pour chaque femme, le chemin est d’abord heureux, puis compliqué pour emmener cet homme que chacune a aimé vers le succès, vers la réussite, porté par ces amours sans failles. A chaque rupture, ces Mrs Hemingway vont réagir différemment, mais chacune à sa façon elles resteront fidèles à cet homme qu’elle ont aimé.

Naomi Wood nous fait découvrir Ernest Hemingway par les yeux de ses épouses successives. J’ai vraiment aimé ce roman qui tient du récit et de la biographie. Je ne peux que le conseiller à tous ceux qui aiment Ernest Hemingway et veulent mieux le connaitre. Ici, Naomi Wood dépeint un homme que chacun croit connaitre mais qu’elle nous montre à travers les yeux de celles qui l’ont aimé. Génial écrivain dépressif et parfois incompris, elle nous le rend étonnamment émouvant dans cette quête éperdue de l’amour… j’ai beaucoup aimé ce style, cette écriture, et la rencontre avec l’auteur qui nous a parlé de sa façon de travailler, de ces lettres qu’elle a parcouru, de cette connaissance intime de l’écrivain qu’elle a ainsi pu avoir, par le regard de ses épouses. Un roman superbe que je conseille à tous les amateurs comme moi de cet écrivain magnifique.


Catalogue éditeur : Quai Voltaire, La Table Ronde

Trad. de l’anglais (États-Unis) par Karine Degliame-O’Keeffe

Un clou chasse l’autre, dit le proverbe. Ainsi la généreuse et maternelle Hadley Richardson a-t-elle été remplacée par la très mondaine Pauline Pfeiffer ; ainsi l’intrépide et célèbre Martha Gellhorn a-t-elle été éloignée par la dévouée Mary Welsh. C’est un fait : Hemingway était un homme à femmes. Mais l’auteur de Paris est une fête ne se contentait pas d’enchaîner les histoires d’amour. Ces maîtresses-là, il les a épousées. Au fil d’un scénario ne variant que de quelques lignes, il en a fait des Mrs Hemingway : la passion initiale, les fêtes, l’orgueil de hisser son couple sur le devant d’une scène – la Côte d’Azur, le Paris bohème, la Floride assoiffée, Cuba, l’Espagne bombardée … – puis les démons, les noires pensées dont chacune de ses femmes espérait le sauver.

Naomi Wood se penche sur la figure d’un colosse aux pieds d’argile, et redonne la voix à celles qui ont sacrifié un peu d’elles-mêmes pour en ériger le mythe.

288 pages, 135 x 220 mm / Parution : 11-05-2017 / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782710381310

Pereira Prétend. Pierre-Henri Gomont

Pereira Prétend est adapté du roman d’Antonio Tabucchi. Lors du festival d’Angoulême, j’ai eu le plaisir de discuter avec l’auteur Pierre-Henri Gomont qui a su me donner envie de lire cette BD.

DomiCLire_pereira-pretend.jpgSi au premier abord j’étais un peu déroutée par le graphisme, le personnage et son univers, en fait, très vite je me suis laissée absorber par cet univers étrange où un journaliste veuf et particulièrement solitaire, Pereira Prétend, prétend qu’il lui arrive ci ou ça, rentre chez lui et parle à sa femme, morte depuis longtemps, mais qui lui manque tant. Puis petit à petit, il se pose enfin des questions sur son existence et se demande s’il n’a pas gâché sa vie à force de vouloir fermer les yeux au monde qui l’entoure.

Car nous sommes au Portugal, à Lisbonne dans les années 38. Au moment où l’air qu’on y respire est de plus en plus malsain, c’est celui des troupes de Salazar, et de l’ordre sécuritaire de l’époque. L’Espagne voisine est désormais aux mains de Franco, l’ombre nazie plane sur l’Europe qu’elle va couvrir bientôt.

Dans les villes, les jeunes tentent de se révolter, les hommes sont arrêtés sans raison dans les rues, tabassés, enlevés, mais Pereira ne voit rien. Lui, il fait juste son métier, directeur de la page culture du journal  Le Lisboa. Chaque jour, il suit le même rituel, bonjour du matin à la concierge du journal, à la botte de la police et qui divulgue tout ce qu’elle voit, chaque soir il rentre chez lui et parle à sa femme (enfin, à son portrait !)  ou à ses autres « moi » bonne ou mauvaise conscience peut-être, chaque jour enfin, il se goinfre d’omelette ou de citronnade fortement sucrée, à tel point que sa santé est en péril.

Un jour il décide, sans trop savoir ce qui l’y pousse, d’embaucher un stagiaire qu’il a repéré suite à un texte publié dans un journal. Et cette rencontre avec la jeunesse de cette époque à laquelle il s’est soustrait va enfin lui ouvrir les yeux, car dans ce monde feutré où la censure met sous le boisseau tout ce qu’elle veut taire, où chacun espionne l’autre, où il est bon de penser comme le gouvernement, Pereira se pose enfin les bonnes questions. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est justement cet éveil à la conscience d’un homme ordinaire à qui sa vie banale convenait jusque-là. Ici pas de héros, pas d’acte particulièrement dramatique ou éclatant au sens classique, mais malgré tout cette prise de conscience qui peut subvenir en chaque homme.

Il y a assez peu de personnages au final, mais des couleurs étonnantes qui reflètent bien les différentes situations. Des fonds bleu ou vert pour les moments heureux et plus sereins, des tonalités de rouges et de noirs pour l’incertitude, la colère ou la révolte, mais aussi des ciels bleus limpides en opposition au climat ambiant du Portugal de ces années-là. Le graphisme particulièrement travaillé nous emporte vraiment dans les rues de Lisbonne, devant ses bâtisses, il est au contraire plus ébauché pour les personnages, par exemple pour ces petits lutins rouges « consciences » de Pereira, ou ces lâches aux tronches de bandits, etc. C’est assurément un exercice réussi pour au final un roman graphique qui se lit d’une traite et se termine un peu trop vite à mon goût !


Catalogue éditeur : Sarbacane

Pierre-Henry Gomont nous emmène dans le Portugal de Salazar.

Lisbonne, Portugal, en pleine dictature salazariste, fin juillet 1938. Dans une ville enveloppée d’un « suaire de chaleur », un journaliste vieillissant, le doutor Pereira, veuf, obèse, cardiaque et tourmenté, rédige chaque jour depuis plus de trente ans la page culturelle du quotidien très conservateur, le Lisboa. Dans cette vie endormie, déboule un certain Francesco Monteiro Rossi… et, de façon tout à fait inattendue, Pereira l’engage. Mais le jeune pigiste, au lieu d’écrire les sages nécrologies que Pereira lui a commandées, lui remet des éloges aussi sulfureux qu’impubliables de Lorca et autres Maïakovski, ennemis avérés du régime fasciste.  Lire la suite…

Format: 21,5 x 29 cm / Nombre de pages: 160 / Parution: 7 septembre 2016 / ISBN: 9782848659145 / Prix: 24,00 €

La veuve. Fiona Barton

Coupable ou innocent, manipulateur ou manipulé ? Si un bon roman policier, c’est celui qui vous emporte, qui vous tient en haleine, et qui vous surprend jusqu’au bout. En lisant « La veuve » de Fiona Barton,  vous verrez que le contrat est rempli !

DomiCLire_la_veuve.jpgJane Taylor a une vie plutôt banale. Elle est coiffeuse et c’est un travail qui lui convient compte tenu de son peu d’intérêt pour les études, elle a un mari attentionné et amoureux qui gère tout dans le foyer, soucieux de lui rendre la vie facile. Que demander de plus ? Aussi le jour où son mari est suspecté de la disparition de Bella, une jolie petite fille blonde, son univers bien maitrisé s’effondre.

Après l’enquête et les procès, l’acquittement puis la libération de Glen devraient leur permettre de reprendre le train-train des couples sans histoire. C’est compter sans l’acharnement des médias qui veulent comprendre et savoir. Et surtout sans la disparition soudaine de Glen, dans un stupide accident de la circulation. Alors se réveillent les frustrations de l’enquêteur qui ne veut pas laisser tomber Bella, ses recherches inabouties et son enquête inachevée, et surtout ses soupçons quant à la culpabilité de Glen.

La structure du roman est intéressante car elle nous présente divers points de vue, l’inspecteur, la veuve, la mère, la journaliste, mais avant tout parce que le passé et le présent se répondent pour tenter de percer le mystère. Tout au long de l’enquête, les terreurs les plus sombres se révèlent. Enlèvement d’enfants, réseaux pédophiles, cyber-pédopornographie, trafic de photos sur internet, chat-room et traque des pédophiles n’auront hélas presque plus de secret pour le lecteur, mais tout cela nous montre également la réalité de la perversité sexuelle quand elle n’a pas de limite et s’attaque aux tous petits.

Que s’est-il réellement passé et que savait la veuve ? Était-elle complice ? Était-elle aussi innocente que ce qu’elle a bien voulu laisser entendre aux enquêteurs ? Toutes les questions sont posées, et Fiona Barton jongle avec les coupables, les sentiments, les motifs et les alibis, les journalistes et la police déroulent l’enquête pour le plus grand plaisir du lecteur qui se demande jusqu’au bout qui est manipulé, qui manipule et au fond qui est le plus coupable.


Catalogue éditeur : Fleuve Noir

Mari idéal ou parfait assassin ? Elle devait savoir… non ?
La vie de Jane Taylor a toujours été ordinaire.
Un travail sans histoire, une jolie maison, un mari attentionné, en somme tout ce dont elle pouvait rêver, ou presque.
Jusqu’au jour où une petite fille disparaît et que les médias désignent Glen, son époux, comme LE suspect principal de ce crime.
Depuis ce jour, plus rien n’a été pareil.
Jane devient la femme d’un monstre aux yeux de tous. Lire la suite

Traduit par : Séverine QUELET

Date de parution 12 Janvier 2017 / Policier/Thriller / Noir / 416 pages /  ISBN  9782265114562

Le jardin des puissants. Bruno Jacquin

Un enquête plus qu’un simple roman, « Le jardin des puissants » de Bruno Jacquin a tout pour séduire ses lecteurs.

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Je viens de terminer le jardin des puissants et je pense que la force de ce roman tient beaucoup au réalisme de son écriture. L’auteur est journaliste de presse écrite et cela se sent. Il a pris la peine de situer son intrigue en 2017, mais à part cela tout semble tellement réaliste que le lecteur, moi en tout cas, se croit vraiment plongé dans l’enquête que réalisent deux journalistes au jour le jour.

Pierre Moince, grand reporter à Liberté Soir et son ami Julian Strummer reporter au Bristol Morning News, sont attendus à New York pour y recevoir le premier prix Pulitzer remis à des journalistes étrangers, lors du centenaire de la création du prix, en 2017. Le prix va récompenser le reportage paru simultanément dans les deux journaux et les deux pays, en juin 2016, reportage de deux journalistes intègres et professionnels qui a secoué la planète en dévoilant une affaire particulièrement sordide et ignoble.  Est-ce pour cette idée du centenaire du prix que Bruno Jacquin a choisi cette date ? peut-être, et j’aime l’idée de nous rappeler que ce prix a presque cent ans alors qu’il est toujours aussi actuel et indispensable. La liberté de la presse, le travail d’enquête pour établir la vérité sont des éléments primordiaux du métier de journaliste et ils ne doivent jamais cesser.
IMG_1999Bruno Jacquin n’attend pas pour informer le lecteur, tout l’art de son récit portant sur le déroulé de l’enquête. Récit que va revivre Julian resté chez lui alors que Pierre l’attend déjà à New York.
Julian est un homme amoureux mais parfois déçu par Ashlee, sa collègue mariée et néanmoins maitresse, Ashlee qu’il aime depuis des années et qui vient de le quitter. Pour faire le point, il part enquêter plusieurs semaines dans les villes les plus hautes du monde. Jusque-là rien de bien extraordinaire. Mais alors qu’il passe quelques jours en équateur, un soir dans un bar local, il surprend des mots anglais dit par un autochtone qui ressemble plus à un étranger qu’à un natif. En creusant un peu avec Juan, cet homme dont il sait rapidement se rapprocher, Julian comprend qu’il s’agit d’une affaire complexe touchant des intérêts au plus haut niveau dans plusieurs pays.

Quelques années plus tôt, des militaires français et anglais ont effectué une mission à Diffa, au Tchad, un village Peul a été froidement rasé de la carte, et les forces spéciales ont fait un sale boulot, Juan était présent. Julian mène l’enquête. Elle nous est présentée avec réalisme, suspense et émotion, la recherche des faits, des motivations puis des coupables se fait jour peu à peu. Le mystère s’éclaircit et la vérité apparait dans toute son horreur. Intérêt militaire ou profits industriels, celui des puissants qui n’hésitent pas à faire de l’Afrique autrefois colonisée leur jardin d’essai, le « jardin des puissants ».

Le roman alterne l’enquête sur des faits particulièrement indélicats et sordides, rôle des différents armées, implications des complexes industriels puissants, rôle des investisseurs et de la finance au plus haut niveau, y compris paradis fiscaux, et l’histoire d’amour complexe et tourmentée entre ces deux êtres qui s’aiment, mais qui vivent une relation qui passe du plus bleu et beau au plus sombre et triste, au rythme des indécisions d‘Ashlee et des élans amoureux de Julian. Comme un contraste entre le sucré de l‘amour et l’amertume de la mort.

C’est un roman que l’on n’a vraiment pas envie de lâcher. On s’y croit presque, le style est vif, rapide, réaliste, qui nous dit que la vie est sordide mais belle. La fin arrive comme une claque, inattendue et brutale, comme un éveil du lecteur à la triste réalité de la vie.


Catalogue éditeur : Éditions Les 2 Encres

Julian Strummer, l’Anglais, et Pierre Moince, le Français, sont reporters. L’enquête qu’ils ont menée pendant des mois leur vaut, en ce début avril 2017, l’attribution du premier Prix Pulitzer jamais décerné à des journalistes non-américains.
Mais que s’est-il passé exactement au Niger, dans le désert  du Sahel, près de cinq ans plus tôt ?  Pourquoi tant de morts ? Au nom de qui ? De quoi ?
S’agit-il uniquement d’une banale et tragique bavure des Forces Spéciales des armées britannique et française à la recherche d’un groupe terroriste ?
Fuyant jusqu’en Amérique du Sud un amour chaotique,  Julian rencontre par hasard le seul survivant du carnage qui va lui permettre, avec l’aide de son confrère et ami, de mettre au jour un scandale resté trop longtemps caché, impliquant des personnalités du monde industriel, militaire et politique.
Jusqu’où celles-ci iront-elles pour protéger leur secret ?
En tout cas, Julian Strummer est en retard à la remise de son prix à New York…
Un thriller noir au cœur des dérives de l’ultra-capitalisme.
Et si tout n’était pas que fiction…

264 pages ISBN : 2351686179 / 2013